Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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ART et Décoration Revue mensuelle d'Art Moderne Sommaire - Puvis de Chavannes. - LÉONCE BÉNÉDITE. - La Décoration d'une Brasserie. - FRANTZ JOURDAIN. - Un Coupe-papier (Concours). - GUSTAVE SOULIER. - Planche hors texte : - Portrait de Puvis de Chavannes. --- NOVEMBRE 1898 --- LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS 13, RUE LA FAYETTE PARIS Prix de la Livraison : 2 fr. 2e Année. — N° 11

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Art et Décoration Revue Mensuelle d'Art Moderne COMITÉ DE DIRECTION : MM. VAUDREMER, GRASSET, JEAN-PAUL LAURENS, CAZIN, L.O. MERSON, FRÉMIET, ROTY, LUCIEN MAGNE. Secrétaire de la Rédaction : GUSTAVE SOULIER --- Abonnement Annuel : PARIS & DÉPARTEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . 20 fr. ÉTRANGER . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 25 fr. Prix de la Livraison : 2 francs L’Année parue . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 94 francs --- Publicité de “ART & DECORATION” Tirage : 10.500 exemplaires Le chiffre de 10.500 est celui du tirage minimum, il représente le nombre des exemplaires destinés au service des abonnements et de la vente au numéro. L’administration de “Art et Décoration” tient à la disposition des intéressés tous les moyens d’investigation nécessaires pour en contrôler l’exactitude. --- Concours mensuels 1. La Revue « Art et Décoration » ouvre, chaque mois, un concours d’Art décoratif entre tous ses lecteurs français ou étrangers. II. Les projets devront parvenir affranchis à la « Librairie centrale des Beaux-Arts », 13, rue Lafayette, Paris. Ils ne seront pas signés, mais porteront un pseudonyme ou un signe quelconque, répété sur une enveloppe fermée contenant le nom et l’adresse du concurrent. III. Le nombre d’envois pour un même concurrent n’est pas limité. IV. Des prix en argent seront décernés pour chaque concours. Le jury se réserve cependant le droit de supprimer ceux-ci en partie ou en totalité au cas d’insuffisance notoire des projets soumis. V. Les projets primés appartiennent à la Revue et pourront y être reproduits. VI. Les projets non primés pourront également être reproduits s’ils sont l’objet d’une mention de la part du Jury. Ils devront être réclamés dans la semaine suivant la publication du jugement dans la Revue. Les demandes d’envoi par la poste devront contenir un affranchissement suffisant pour en couvrir les frais. L’Administration de la Revue décline toute responsabilité quant aux projets non retirés un mois après la publication du jugement.

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Puvis de Chavannes --- u moment où nous prépa- rions cette étude, nous ne nous doutions guère qu'elle devait prendre, à son apparition, une si cruelle actualité. Le pieux témoignage d'admiration et de gratitude que la Revue avait tenu à rendre au maître illustre qui avait présidé du haut de sa large bienveillance et de son autorité à ses premiers efforts, est devenu un hommage suprême à cette noble et pure mémoire. C'est avec une douloureuse émotion que nous saluons cette grande vie et cette grande œuvre. Puisse, l'une, servir d'exemple comme l'autre de consolation et de leçon ! S'il est vrai que l'art soit considéré comme le miroir des sociétés, puisse l'avenir, rendu indulgent, juger notre époque d'agitations stériles et de passions mauvaises à travers la sérénité apaisante de cette auguste figure ! Sa gloire qui, aujourd'hui, par la mort entre dans l'immortalité, rejaillit sur la patrie à cette heure pleine de tristesse; mais pourra-t-elle consoler le deuil de ceux qui ont connu l'homme et qui l'ont aimé? * Aucun nom, dans les arts, n'est aujourd'hui aussi populaire que celui de Puvis de Chavannes. Malgré la haute sérénité de sa grande vie simplement écoulée, à l'écart, loin du tumulte et des passions déchaînées de notre temps, il est désormais accepté par la vénération des foules comme le fut un jour celui du grand poète qu'il a glorifié lui-même à l'Hôtel de Ville de Paris. La date du jour où il commença à entrer dans sa gloire est l'année 1878, lorsqu'apparurent sur place, ses premières peintures du Panthéon. Jusque là, à l'exception de quelques poètes qui sentirent la grandeur et le charme de son génie, nul ne fut moins compris ni plus discuté. Il n'arrivait point, pourtant, comme ses glorieux prédécesseurs, Ingres et Delacroix, à la tête d'un parti avec un programme de combat, dans une des grandes querelles qui divisent les arts. Il a toujours été un isolé, un indépendant, réfractaire à toute enrégimentation, fuyant toute discussion et tout bruit. Mais il n'est point de passions plus violentes, plus injustes ni plus tenaces que les haines artistiques. Aussi, hélas ! si l'on s'avissait d'imiter l'exemple malicieux du peintre Whistler et de recueillir aujourd'hui, en face des chefs-d'œuvre du maître, toutes les opinions émises à leur sujet par des écrivains qui étaient considérés comme des juges infaillibles, quelle sanglante critique ce serait de la critique, et quelle leçon pour ceux qui, trop assurés d'eux-mêmes et de l'autorité de prétendus principes immuables, oublieux des enseignements du passé, ne se disent pas que la première condition de la compréhension d'une œuvre, c'est la tentative de pénétrer la pensée de l'auteur par la sympathie. Quelques anathèmes lointains le poursuivirent encore, comme ces aboiements inoffensifs qui vous accompagnent, la nuit, du fond des cours, mais tous ces bruits devinrent de plus en plus timides et grâce au temps, aux admirateurs de la première heure et peut-être même à la propagande de tous les sots qui sont parfois les vulgarisateurs les plus actifs des causes qu'ils sont le moins faits pour défendre, son œuvre a fini par s'imposer pro-

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Art et Décoration fondément à l'admiration publique. On n'a pas oublié le magnifique témoignage qui lui en fut donné dans la grande manifestation par laquelle a été couronné son 70e anniversaire. mander quelle fut sa vie. On sent que ce ne pût être qu'une existence de méditation et de labeur, sans incidents autres que ceux qui concernent ses travaux (1). Ses débuts ne présentent aucun fait d'une signification particulière, si ce n'est peut-être deux voyages en Italie, dont le premier détermina sa vocation d'artiste et dont le second, accompli plus sérieusement, durant tout le cours d'une année, en compagnie d'un guide, un ami personnel, qui aida, nous dit-on, son attention à se fixer plus utilement, assura entièrement la tournure de son esprit et, pour l'avenir, le caractère de son art. Il eut trois maîtres, nominalement du moins, car on ne peut guère prétendre qu'il ait reçu d'eux un enseignement direct et profitable. Le premier fut Henry Scheffer; les autres, au retour de son deuxième voyage d'Italie, Delacroix, près de qui il resta quinze jours et Couture, dans l'atelier duquel il travailla deux ou trois mois. Il ne paraît pas avoir gardé de l'enseignement de ses deux derniers maîtres un souvenir bien sympathique. Est-ce à dire qu'on ne retrouve pas, à l'origine, quelque reflet de leurs habitudes pittoresques dans les premiers travaux du jeune artiste? On ne peut le nier, mais il en faut chercher uniquement la cause dans la préoccupation courante de cette génération, troublée par la vision où les procédés de ces deux peintres, l'un dans toute sa gloire, et l'autre jouissant encore de la vague qu'il devait à l'Orgie romaine, sur laquelle s'était fondée sa réputation. Il exposa pour la première fois en 1850 un (1) Lyonnais d'occasion, bourguignon d'origine. Pierre Puvis de Chavannes est né le 14 décembre 1824, à Lyon, où son père était ingénieur en chef des Mines. Étude pour le Saint-Jean-Baptiste. Depuis, Puvis de Chavannes a eu cette rare fortune de survivre, si l'on peut dire, à une date qui semblait faite pour clore une carrière aussi admirablement remplie, et d'accomplir encore de ces ouvrages qui paraissent attester chez quelques êtres privilégiés le don divin d'une éternelle jeunesse. A voir son œuvre a-t-on besoin de de-

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Puvis de Chavannes tableau de débutant qui ne promettait rien. Il fut refusé aux Salons suivants, sur un certain nombre de peintures dont quelques-unes subsistent, — comme l'Incendie dans un Village, chez M. Durand-Ruel — mais dont on ne peut encore rien augurer. Fortifié par cet ostracisme qui éprouvait sa volonté et préparait sa personnalité future, mûri par une étude constante, il reparait au Salon de 1859. Il exposait, cette année, le Retour de Chasse, du Musée de Marseille, qui marquait déjà une direction d'esprit résolument tournée vers la grande peinture de style. Mais c'est en 1861, c'est à dire à l'âge de trente-sept ans, que Puvis de Chavannes, jusqu'alors inconnu, s'affirme pour ainsi dire du premier coup, d'une façon vraiment magistrale, par une œuvre qui est restée une des plus séduisantes créations de ce visionnaire merveilleux. A partir de cette époque, sans découragement et sans défaillance, malgré les attaques féroces et ineptes auxquelles il commence à se trouver en butte, au lendemain même de son premier succès, se suivent, à peu près à chaque Salon, ces grandes pages graves, attendries et consolantes, où s'est abreuvée, pendant près de quarante ans, l'ardente soif d'idéal de la fin de notre siècle agité. Cette œuvre, d'une fécondité rare, si l'on songe qu'elle était entreprise à l'âge où l'homme atteint le milieu de la vie normale, et sans qu'aucun élève ou collaborateur y ait prêté jamais le secours de sa main, cette œuvre comprend un ensemble de vastes compositions murales dont s'enorgueillisent les villes d'Amiens, de Marseille, de Poitiers, de Paris, de Lyon, de Rouen et de Boston, ainsi qu'un certain nombre de petites conceptions isolées, écloses pendant les intermèdes des grands travaux qu'elles complètent et qu'elles expliquent. Toute personne qui voudra connaître à fond cette grande figure artistique, sera tenue d'accomplir le pèlerinage du Musée d'Amiens. Là, grâce à l'architecte, A.-S. Diet, qui comprit quel incomparable collaborateur lui découvrait la fortune, les premiers ouvrages de Puvis de Chavannes échappèrent à la dispersion, reçurent une suite et formèrent cet admirable ensemble décoratif qui est aujourd'hui l'une des principales gloires de l'intelligente cité. Six grandes compositions, accompagnées de quatre figures monumentales et de décors accessoires en camailieu, permettent de suivre l'évolution du maître depuis son début jusqu'à l'apogée de son talent. Elles occupent les parois de la cage d'escalier du Musée et le vestibule du premier étage. C'est dans cette pièce Étude pour le Saint-Jean-Baptiste.

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Art et Décoration que se trouvent exposés les premiers ouvrages du salon de 1861, la Paix et la Guerre. Ces deux sujets avaient été conçus sans destination précise, dans le but unique de tenter un effort de quelque étendue, d'essayer ce dont le jeune peintre se sentait capable. C'était un de ces sujets usités dans l'Ecole, comme celui des Quatre Saisons qu'il avait antérieurement, cherché sur les murailles de la salle à manger de son frère, dans cette tentative qui, dit-il, fut le premier avertissement de son instinct de décorateur. Le même motif avait déjà été coupe pleine de lait ; là une superbe créature, vue de dos, debout, dans sa magnifique nudité, aux formes rythmées, aux carnations refroidies, prend dans un beau geste d'une grâce onduleuse une corbeille de fruits des mains d'un jeune homme assis au bord du ruisseau. A droite, une jeune fille passe l'eau sur un petit gué de roches ; à gauche, un guerrier songeur est accroupi, ses armes inutiles éparse à ses pieds. Quelques autres personnages assis ou debout, assistent en spectateurs indolents à ces diverses scènes paisibles. Au loin, entrepris dans la décoration de la Cour des Comptes par celui qui fut comme son annonciateur, Théodore Chassériau. Dans un mystérieux paysage plein de fraîcheur et d'ombre, vallon fermé par les parois à pic des montagnes et par une haute et sombre muraille de cyprès, au bord d'un torrent, sous les bouquets touffus des lauriers-roses en fleurs, de jeunes guerrierset de belles femmes, épanouies dans leur blancheur comme de splendides floraisons, se livrent avec abandon aux occupations familières de la Paix. Ici une jeune femme demi-nue trait une chèvre, tandis qu'un guerrier se penche pour recevoir la le calme pénétrant de ce coin de terre fortuné est animé par le vol des colombes, le jeu des coureurs, les chevauchées dans la poussière d'or des petits coursiers hennissants, frères des chevaux nerveux de la frise des Panathénées. On ne peut imaginer de vision d'une splendeur plus douce et plus envahissante; on y respire un air de volupté héroïque et païenne. C'est un Eden mystérieux que chacun a rêvé. La Guerre nous présente l'émuvant contraste de la devastation, du meurtre, du pillage, le désespoir des mères qui pleurent leurs enfants sacrifiés, l'angoisse des captives promises

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Puvis de Chavannes aux désirs brutaux des vainqueurs, tous ces deuils et tous ces désastres dont se repait et que glorifie notre misérable humanité. Le groupe principal, ramassé au centre, comme dans la Paix, nous montre, en effet, dans un ciel chargé de lourdes fumées, au pied des cavaliers qui célèbrent leur insolent triomphe, dans la fanfare stridente des trompettes, trois captives nues se pressant avec effroi l'une contre l'autre, liées à un tronc d'arbre brisé derrière lequel des bœufs affolés poussent de longs meuglements. En avant, deux vieillards se la- marque aussi quelque inégalité, les influences contradictoires du temps y sont plus sensibles que dans la composition précédente. Tandis que le premier groupe se rapproche de Delacroix par le dessin, le caractère, la mimique expressive, les tons rompus des colorations, les femmes du second plan représentent un idéal plus ample, faisant penser à un type dérivé d'Ingres. Ce qui était à lui déjà, c'était la grandeur de la conception, la hauteur du rêve, le style qui s'impose. Ces deux œuvres contrastaient autant par mentent près du cadavre de leur fils, en prenant le ciel à témoin de leur malheur et de ce crime. A droite, s'avance une longue caravane de captifs conduits par des vainqueurs à cheval ; au loin, à gauche, d'autres groupes dououreux, et, dans l'âcre fumée des moissons incendiées passe un vol rapide de lointains cavaliers. La composition, ici, est un peu trop massée au premier plan; le groupe des vieillards est d'un pathétique assez littéraire. C'est la seule fois, dans l'œuvre de Puvis de Chavannes, qu'un sentiment s'exprime d'une façon aussi peu contenue. L'exécution des figures leur exécution que par leur sujet. On sent que le grand contemplatif était plus à son aise pour traiter le premier motif qui correspondait à une vision intérieure de son âme. Dans la Paix, en effet, les influences ambiantes se coudoient mais s'associent heureusement dans une incontestable unité. Le procédé de Couture, l'influence de Delacroix très manifestes dans certaines carnations des femmes, dans certaines colorations fortes et contrastées ; quelques souvenirs vénitiens dans la belle femme nue, à la chevelure blonde tressée, aux chairs argentées, dessinée avec une si fière élégance, dans l'esprit d'Ingres, en pleine

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Art et Décoration lumière diffuse, presque sans ombre ; Phidias etsa cavalcade du Parthénon, d'un côté ; Poussin de l'autre, avec ce que le jeune artiste avait puisé dans son exemple d'accent héroïque, de gravité voluptueuse, d'ordre et de méthode ; assurément, toutes ces traces d'une forte culture intellectuelle et artistique sont en possession de son rêve ; l'exécutant n'est pas tout à fait dégagé encore, mais le visionnaire puissant, hardi et ingénu, le charmeur incomparable est déjà formé. Le Paix méritait bien l'enthousiasme non prévenu qui accueillit son apparition. Cette prédilection du public lui demeura, soit qu'il restât sur la mémoire d'une impression si vive, soit peut-être aussi que, dans sa timidité, il se plût à y retrouver le reflet de l'atmosphère dans laquelle il vivait, la trace de certaines traditions accoutumées. L'auteur fut aussitôt sacré grand peintre, bien que les gens prudents fissent leurs réserves et redoutassent qu'il ne retrouvât plus dans la suite un pareil succès après une œuvre si exceptionnelle. Et l'on vécut si bien sur ce souvenir que, longtemps après, devant les chefs-d'œuvre qui suivirent et affirmèrent une si noble et si haute personnalité, on se refusa à considérer l'artiste comme égal à son premier effort. Jusqu'à l'Enfance de Sainte-Geneviève on l'écrasa sous ce premier triomphe. Et pourtant, avec quelle rapidité se développe son talent, se précise son originalité. Il s'était remis immédiatement à l'œuvre et, deux ans après, au Salon de 1863, il reparais-sait avec deux autres compositions aussi importantes : le Travail et le Repos, destinées dans sa pensée à compléter le premier groupe décoratif, bien que, toujours, sans but fixé. Dans le Travail Puvis de Chavannes s'est souvenu, pour le motif principal, d'un épisode traité à la Cour des Comptes par Chassériau, avec qui il eut au début certaines affinités. Au second plan, presque au milieu du tableau, en pleine lumière, un groupe de forgerons frappe l'enclume ; plus loin, à gauche, fume la forge. Au premier plan, à gauche, des charpentiers taillent des troncs d'arbres abattus ; à droite, dans un pli de terrain, les soins de la maternité occupent des femmes. Un grand paysage de mer ouvre l'horizon. C'est d'une harmonie bleue et blonde, riche et sobre à la fois ; le dessin y atteint une rare beauté Étude pour les figures de la Botanique et de la Mer, (Décoration de la Sorbonne.) sensibles dans ce premier ouvrage. Sans doute la composition, pyramidale, soigneusement agencée, n'a pas encore cette indépendance et cet imprévu qui nous frapperont bientôt dans les œuvres postérieures ; sans doute le dessin des figures n'est pas encore très décidé ni très personnel. Le naturaliste savant et ému, épris de vérité, que nous trouverons bientôt, n'est pas complètement éclos, mais c'est déjà une intelligence, large et sereine, toute développée,

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Puvis de Chavannes d'expression. On ne pourrait rendre avec plus de sûreté et de bonheur les gestes exacts des travailleurs : les charpentiers équarissant leurs troncs, prudemment, à petits coups de hache, les forgerons, dont l'un tient un fer rouge dans une pince, en se haussant sur les pieds, les jambes serrées, dans un geste d'attention et d'adresse. Et ceux qui frappent ! Comme on sent le rythme cadencé des marteaux qui vont s'abattre tour à tour, dans l'élan préparé de ces hommes dont le mouvement s'annonce à l'avance si franchement. Et tout, dans ce tableau, parle de travail et d'action, les arbres rasés, les troncs qu'on équarrit, l'ancre qu'on forge, les bateaux qu'on prépare pour les aventures sur cette mer qui s'offre à l'activité humaine. Le Repos est peut être encore plus significatif dans le progrès réalisé. Au milieu d'un paysage, au couchant, mais ici dans un paysage du ciel de France, plus septentrional, moins conçu en rêve, plus vu par les yeux de la tête et du souvenir, près d'un étang envahi par les premières ombres du soir, par la fraîcheur qui suit les jours d'été, sous les saules gris contre lesquels sont déposés les instruments de travail qui ne serviront plus jusqu'au lendemain, des groupes se reposent en attendant venir la nuit. A gauche, au premier plan, une jeune femme s'arrête de filer pour écouter un vieillard qui conte, appuyé sur un bâton, des aventures homériques. Tout autour de lui des enfants jouent; des jeunes hommes qui ont laissé la hache ou le marteau, des femmes demi-nues, écoutent attentivement les merveilleux récits auxquels ils semblent se mêler par l'imagination. Il faut voir, en face du conteur, l'homme aux bras croisés, les pieds fortement fixés au sol, le corps ramassé sous l'attention, le front plissé, tous les muscles tendus, qui participe, en pensée, si violemment à l'action racontée. Ces deux personnages sont d'une grandeur épique. Le dessin est décidé, franc, vigoureux, expressif, avec un sentiment de nature plus marqué, des modelés simples, peu de surfaces d'ombre, de belles lignes amples et rythmées; les harmonies, comme dans le Travail, plus savantes, plus personnelles, parlent un langage éloquent; elles sont déjà plus sobres, plus grises, plus délicates.

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Art et Décoration Ces quatre premiers ouvrages avaient trouvé, grâce à Diet, une destination dans le musée de Picardie, à Amiens. L'État avait donné la Paix, qu'il avait acquise. Heureux de ce qu'il considérait encore comme une bonne fortune, l'auteur avait généreusement abandonné la Guerre, puis les deux autres compositions. La municipalité intelligente eut l'idée, qui lui fait honneur, de demander au peintre un troisième panneau de l'escalier, coupé par trois portes d'entrée. L'artiste accepta avec joie. Les deux panneaux, séparés par la baie cen- au fond d'un pré ou paissent des moutons, des maçons élèvent un mur. Dans le panneau de droite ce sont des femmes qui tissent des filets, des charpentiers qui dressent une passerelle sur une rivière et, dans l'eau, sous des bouquets de saules se baigne un groupe de jeunes femmes nues tandis que, plus loin, derrière le rideau des arbres, glissent des bateliers sur leurs péniches. C'était la première composition que Puvis de Chavannes avait pu enfin exécuter avec une trale, étaient prêts pour le Salon de 1865. Ave Picardia nutrix, c'est la fécondité de la terre picarde que le peintre célèbrait. Dans le panneau de gauche, au premier plan, une petite scène familière et touchante, groupe une jeune femme allaitant deux nourrissons, une vieille femme qui file le lin du pays et qui sourit à un jeune enfant guidé par sa mère, faisant de grands efforts pour porter sur sa tête une corbeille de fruits. Plus loin, à gauche, des jeunes femmes passent des paniers de pommes à un paysan juché sur son échelle contre une haute cuve de bois cerclée; en arrière, sous un abri de chaume, des meuniers tournent une meule tandis qu'à droite, but déterminé quant à la place et quant au sujet. Aussi marque-t-elle un pas décisif dans l'évolution de sa carrière. Le progrès dans le sens personnel s'accentue; le dessin s'affirme par une vision de plus en plus serrée et concise. Déjà on trouve certains éléments qui se représenteront dans plusieurs de ses ouvrages les plus célèbres de l'avenir, notamment les jeunes filles qui se baignent ou se coiffent au bord de l'eau, qui inspireront le panneau de la Saône et les groupes de l'Été à l'Hôtel de Ville de Paris; ces bouquets de saules gris sur le ciel clair, ces eaux grises à fleur de sol entre les gazons de la rive, tout ce paysage picard d'eaux, de saules et de peupliers qu'il

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Puvis de Chavannes retrouvera plus tard, en face, magistralement. La composition est libre, déliée, réunie autant par le lien moral — ce qui sera dans toute son œuvre le grand secret de sa puis- sante unité — que par les combinaisons matérielles des groupes, le développement de l’action. Pour la couleur, l’œil n’est point si fin encore, si délicat, si préoccupé des décolorations atmosphériques que dans le panneau, bien postérieur, qui fera face à celui-ci, mais les tons, quoique plus intenses, s’accordent heureusement dans ce paysage gris et brun d’automne. Voici donc le peintre en pleine maturité de l’âge et du talent, en pleine possession de lui-même, sans doute pas entièrement affranchi du passé, mais, dans tous les cas, se détachant définitivement des influences contemporaines. On y trouve encore, notamment, à gauche, un souvenir de Venise et de Florence, en particulier dans la vieille fileuse qui évoque l’image de la vieille femme aux poulets de la Présentation de la Vierge du Titien et, dans les groupes de gauche qui font penser aux Vendanges de Noé de Benozzo Gozzoli, au Campo Santo, de Pise. C’est d’ailleurs, nous le verrons plus tard, vers ces derniers maîtres si éloquents, sitendres et si fiers de Florence ou de Sienne que se reportera le plus volontiers, en remontant même aux plus anciens, aux heures où l’on sent le besoin de se repérer sur le passé, son esprit chaque jour plus avide de vérité et de simplicité. Ave Picardia nutrix fixe une date dans la vie de Puvis de Chavannes. C’est le point de départ d’une nouvelle évolution aboutissant aux œuvres incomparables qui marqueront l’apogée de son génie : l’Enfance de sainte Geneviève et Pro patria ludus. C’est à l’année 1882 qu’appartient cette dernière composition qui complète l’ensemble décoratif du musée d’Amiens. Le panneau sur lequel elle est marouflée était jadis percé de baies, fermées plus tard lorsque fut décidé l’éclairage par le haut de l’escalier. Puvis de Chavannes l’entreprit en 1879 à ses frais. Le carton parut au Salon de 1880 sous le titre : Jeunes Picards s’exerçant à la lance. La commande, sur laquelle l’État avait hésité, fut décidée d’enthousiasme et la peinture obtint au Salon de 1882 la médaille d’honneur. Quatorze ans, s’étaient écoulés entre l’Ave Picardia nutrix et ce dernier ouvrage, quatorze ans, certes, bien employés. Entre temps étaient nées diverses décorations pour des hôtels privés, la décoration du musée de Marseille (1870), celle de Poitiers (1874-1875), l’Enfance de sainte Geneviève (1876-1878) sans parler de tous ses principaux tableaux de chevalet : le Sommeil, la Décollation de saint Jean-Baptiste, l’Espérance, l’Enfant prodigue, Jeunes filles au bord de la mer, le Pauvre pécheur, etc. C’est une des périodes de sa plus grande activité. Le Ludus pro patria devait en porter les Étude.