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Plaisir de France AOUT 1966

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Plaisir de France revue mensuelle (IMAGES DE FRANCE) --- Sommaire - août 1966 - N° 334 - 32e année | Pages | |-------| | Éditorial : Propos aigres d'août, par Olivier Quéant | 1 | | Nos franches opinions : Actualités du monde | 2 | | Actualités des arts | 4 | | Danse : Le Palais des Sports a battu le Marais, par Paul Lorenz | 5 | | Théâtre : En attendant Marcel Aymé, par Gilles Quéant | 5 | | Cinéma : Quand Zola inspire Vadim, par Marcel Lasseaux | 6 | | Télévision : Un cas d'urgence, par Arnault-Plessis | 7 | | Livres : Une Bovary 1966, par Yves Gandon | 8 | | Lettres étrangères : Le surnaturel justifie le naturel, par Alain Bosquet | 8 | | Art : Triomphe de l'art nègre, par René Barotte | 9 | | Ventes : Versailles atteint les grandes enchères, par Raymonde Wilhélem | 10 | | Rivages d'Afrique : Volupté de l'été en Tunisie, par Jean Duvignaud. | 12 | | La mer pour décor : Le domaine du Sault | 24 | | Le moulin des Graniers | 30 | | Un paradis dans les Cyclades | 35 | | Une maison en escarpement | 39 | | Plaisir des hommes : la mer La grande croisière, par Roger Baschet | 42 | | Monsieur H embarque, par Anne Fourny | 47 | | La mer qui guérit : Qu'est-ce que la thalassothérapie? | 50 | | Une journée de cure marine, par Jeanine Delpech | 52 | | 200 ans de Lorraine française : Le roi Stanislas à Lunéville, par René Briat | 54 | | Les tapisseries des ducs de Lorraine | 50 | | L'objet usuel dans les musées de province (II) Epinal et Strasbourg | 66 | --- NOTRE COUVERTURE. TERRASSE DALLÉE ET VUE SUR LA CAMPAGNE DONT BÉNÉFICIE LE DOMAINE DU SAULT, A AURI-BEAU-SUR-SIANE (A.-M.), MAISON ET PARC PRÉSENTÉS EN DÉTAIL DANS CE NUMÉRO (PAGES 24-29). BONNE IDÉE QUE CES TOILES RAYÉES NOIR ET BLANC POUR LES MEUBLES DE JARDIN (HUGONET) : ELLES NE LUTTENT PAS AVEC LE ROUGE DES GÉRANIUMS, LE CRÉPI OCRÉ DE LA MAISON, LES VOLETS VERTS, LES TUILES ROSES, LA NAPPE BLEUE DE LA PISCINE ET LA BEAUTÉ DU PAYSAGE ALENTOUR. (PHOTOGRAPHIE PIERRE JAHAN.) --- DANS NOTRE NUMÉRO DE SEPTEMBRE : UNE PROJECTION HISTORIQUE : MARGUERITE D'AUTRICHE, GRAND-MÈRE DE L'EUROPE, PAR RENÉ BRIAT. — A LA RECHERCHE DE LA SAINTE RUSSIE : LES COUVENTS MOSCOVITES, TEXTE ET AQUARELLES DE PHILIPPE JULLIAN. — CHEZ LES DÉCORATEURS FRANÇAIS ET ANTIQUAIRES : UN MUSÉE ÉPHÉMÈRE OU TOUT ÉTAIT A VENDRE, PAR MARIE PELLE. — OU EN EST L'ENSEIGNEMENT DU MEUBLE EN FRANCE : L'ÉCOLE BOULLE, PAR BERNARD CLAVEL. — GRAND TOURISME : EN AFGHA-NISTAN, PAR DOMINIQUE DARBOIS. — PLAISIR DES HOMMES : LA CHASSE EN 1966 ET VOTRE FUSIL SUR MESURE, PAR ROGER BASCHET ; COMMENT S'HABILLER A LA CHASSE, PAR EDDY DUBOIS. — PETITS AVIONS POUR GRANDES PERSONNES, PAR GILLES QUEANT. — MONSIEUR H REÇOIT, PAR ANNE FOURNY. — L'OJET USUEL DANS LES MUSEES DE PROVINCE. --- OLIVIER QUÉANT : Directeur général-Rédacteur en chef. YVES MARESCOT : Directeur commercial. PAUL LORENZ : Adjoint au rédacteur en chef. ROGER BASCHET, RENÉ BRIAT, GILLES QUÉANT : Rédacteurs. ANNE FOURNY : Adjointe à la direction artistique. SIMONE TOBOUL : Secrétaire de la direction. JEAN LAUDAT : Secrétaire de rédaction. GILLES TASSIGNY : Mise en pages. GEORGES COLIN : Fabrication. MARIE PELLÉ : Directrice artistique. ROGER BASCHET : Directeur des Éditions. J.-F. MÉHU : Secrétaire général chargé des relations extérieures. SERGE MARIE : Directeur des ventes. WILLY LEUBA : Chef du service vente et abonnements. GISÈLE MOTTANT : Service de publicité. JOELLE PASSANI : Secrétaire des Éditions. CONSEIL D'ADMINISTRATION - PRÉSIDENT : LOUIS BASCHET. ADMINISTRATEURS : CHARLES GENDROT, OLIVIER QUÉANT. Droits réservés pour tous les articles de ce numéro (textes et gravures). Copyright Plaisir de France 1966. Les manuscrits non insérés ne sont jamais rendus et ne pourront en aucun cas faire l'objet d'une réclamation.

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d'un mois à l'autre Le prix des Drags. Comme l'année dernière, un objet d'art a été offert par le propriétaire du cheval gagnant le prix des Drags, qui s'est couru le 24 juin à l'Hippodrome d'Auteuil. En présence du comte Gérard de Rochefort, président de la Société des Steeple-Chases de France, il a été remis par notre directeur général Olivier Quéant au baron de Posson, l'heureux propriétaire de « Cacao » qui atteignit le premier le poteau d'arrivée. Le temps incertain n'avait pas effrayé les élégantes, amenées par les traditionnels mail-coaches; elles furent nombreuses à suivre du haut des tribunes les sept épreuves hippiques. L'objet d'art — une pendulette dans un fer à cheval — est une création de Schilz. La propagande de la maison « France ». Le rapport d'activité 1965 de la Direction générale des Affaires culturelles et techniques, assumée par M. Jean Basdevant, ne vaut pas seulement par la clarté de l'exposé des moyens mis en œuvre pour diffuser la langue française, répandre notre culture et aider certains pays à former leurs cadres supérieurs ; il témoigne encore de l'importance sans égale de l'effort financier fait par la France (544 millions de francs) et de la valeur des résultats obtenus. Des chiffres parlent : 15 189 professeurs français détachés à l'étranger, 506 621 élèves dans les lycées français de l'étranger ; 13 993 experts et conseillers chargés de mission envoyés en 1965 dans l'ensemble des pays en voie de développement. Toujours plus intenses ont été les échanges culturels et les échanges artistiques, qu'il s'agisse de théâtre (92 tournées, 900 représentations), d'expositions d'art plastique ou de musique. Le cinéma a été aussi très heureusement employé à des fins de rayonnement culturel, ainsi qu'en témoigna récemment la projection de six excellents films de Frédéric Mégrét consacrés à des peintres sous le titre : le XVIII°, ce méconnu, et qui ont été envoyés dans nos ambassades. Prix littéraires. - Le beau prix Eve Delacroix ne va qu'à des œuvres hautes. Son onzième lauréat, Paul Tillard, l'a obtenu pour le Pain des temps maudits (Julliard, édit.), un livre qui aurait pu être atroce et qui nous illumine, parce qu'il n'est question que de pain partagé dans les camps de la faim. France-Liban. En présence de Marcel Arland, Julien Gracq, Pierre de Boisdefire, Guy Tellienne, du cabinet d'André Malraux, et de plusieurs ambassadeurs, S.E.M. Victor Khouri, ambassadeur du Liban en France, a remis à Gérard Mourgue l'ordre du Cèdre. Les allocations ont souligné les affinités existant entre le Liban et la France. Urbain Cassan à l'Académie des Beaux-Arts. Au cours d'une réception qui a eu lieu le 3 juin dans les salons d'Air France, a été remise son épée à M. Urbain Cassan, président du Conseil supérieur de l'Ordre des Architectes, récemment élu à l'Académie des Beaux-Arts. Nous adressons ici nos plus vives félicitations au grand architecte dont l'œuvre est ainsi justement couronnée. Une chaise d'or pour Anne Fourny. L'une des « chaises d'or » du prix de la Chronique féminine 1966 est allée à notre amie Anne Fourny pour son reportage sur la Finlande paru dans notre numéro de mars dernier. Nos lecteurs ne refuseront certainement pas de se joindre à nous pour l'en féliciter. Rappelons que ce prix est décerné par un jury d'hommes, placé sous la présidence d'une femme (cette année, Mme Ménie Grégoire). Il a Mme Janine Alexandre-Debray pour présidente fondatrice et, pour le maintenir, deux femmes de grand dévouement : Mme Claude-Salvy et Gisèle Ricard-Lacan. Expositions. - Images torrides ou désallérantes, Mark Halter ne projette pas au hasard ses « rassemblements », ses « événements », en rouge, en beige, en bleu : tout est concerté, épuré, encastré dans des structures monumentales, tantôt désertiques, tantôt d'une activité de fourmilière. Ce peintre est de la race des bâtisseurs. (Galerie Philippe Reichenbach.) - Henricot serait de la race des voyants. Étranger à la vie terrestre, ses visions sont d'autant plus inquiétantes qu'elles sont d'une nettelé parfaite, d'un coloris limpide, châtifiées jusqu'au scrupule. (Galerie Jacques Desbrière.) A Aix-en-Provence. Du 16 au 31 juillet, pendant le festival d'Aix, a eu lieu « la IIIe Foire internationale des Antiquaires et Brocanteurs du Pays d'Aix ». À ce rendez-vous, de très nombreux amateurs ont trouvé dans l'atmosphère toute provençale de la ville la pièce rare ou le meuble qu'ils cherchaient. Dans les musées de province. - Durant les mois de juillet, août et septembre, se tient à Nancy, au musée des Beaux-Arts, place Stanislas, une exposition de dessins d'André Jacque-min, conservateur du musée départemental des Vosges et du musée international de l'imagerie. Cette exposition groupe 257 dessins choisis parmi les 1 800 concernant la région natale de cet excellent artiste. - Sous le titre « Climat 66 », le musée des Beaux-Arts de Grenoble groupe, pour l'été, une soixantaine de peintures, reliefs, sculptures, donnant quelques exemples typiques des tendances majeures de la création d'aujourd'hui. Les vieilles maisons françaises. Les membres de l'Association « Vieilles Maisons Françaises » ont tenu leur congrès dans l'Orangerie du château de Meudon. On sait quel effort ces propriétaires de demeures anciennes déploîtes pour que soient sauvegardés nos monuments et sites. Les Américains à la campagne. Une mention omise dans notre précédent numéro nous a empêchés de remercier, comme il convenait, le « Colonial Williamsburg » de sa courtoisie : nous lui devions les photographies des maisons de Virginie présentées par Mme Marcelle de Jouvenel. DANS L'ÉDITION - Le tome deuxième de la Seconde Guerre mondiale de Raymond Cartier (Larousse, Paris-Match) clôt brillamment une entreprise difficile. Honnêtement, l'auteur convient qu'elle est le fruit d'un travail d'équipe, mais le rôle du maître d'œuvre n'a pas été petit. On ne sait ce qu'on doit le plus louer dans cet ouvrage monumental, de l'excellence de la présentation et de l'illustration photographique, de la rigueur de la documentation, de l'impartialité ou de la sobriété du texte. - Flaubert eût été ravi du Dictionnaire de la bêtise et des erreurs de jugement publié par les éditions Robert Laffont sous la signature de Guy Betchel et Jean-Claude Carrière. « Nous avons aimé jusqu'à la passion les très mauvais livres » est-il dit en préface. Résultat : deux mille cinq cents textes qui laisseraient à penser que « la première et grande vertu de la bêtise est d'être féconde ». Y aurait-il un génie de la bêtise? Ce dictionnaire le prouve. - Tous les fumeurs de pipe liront le Traité de la pipe de Georges Hermet (Denoël, édit.). C'est un cours d'histoire et aussi un ouvrage de technique (sur l'art de fumer la pipe) où l'humour ne fait pas défaut. Et, naturellement, il faut le lire en fumant. - La 37e édition de ce guide qui vient de paraître mérite bien son titre Guide pour l'auto « international » puisqu'on y trouve des renseignements précis concernant le tourisme et l'hôtellerie de 22 pays, avec de nombreux plans et cartes. Cet ouvrage très complet, de plus de 2 000 pages, est vendu 16 F (Les Éditions Commerciales de France). - Le Moniteur des Travaux Publics publie un ouvrage qui, réalisé sous la direction du Commissariat Général au Tourisme, fait le point des activités touristiques françaises, et traite à fond le sujet des équipements collectifs sous le triple plan administratif, financier et technique. Les aménagements et les équipements touristiques rendra de très grands services aux organismes privés et publics sociaux du développement de leur région. - Quelques syllabes arrangées en poèmes, à la manière nipponne : ce sont les Laconiques de Gilbert Trolliet. Voici la nymphé Echo : « On la croyait bavarde. — Un bout de mot — La désaltère — Taire. » (Le Courrier du Livre.) - Jusqu'aux maniéristes, Anthony Blunt a étudié la Théorie des Arts en Italie de 1450 à 1600, et la traduction de cette grande étude paraît chez Gallimard, dans la collection Idées/Arts. - La galerie d'artistes que nous devons à Henri Perruchot s'enrichit d'une Vie de Seurat, mort à trente et un ans, comme on le sait, et dont l'importance grandit encore dans cet ouvrage. (Hachette, édit.) - Pour nous introduire dans la Vie quotidienne en Espagne au temps de Goya, Jacques Chastenet a usé de sa manière habituelle qui dégage les grandes lignes sans négliger le détail ni le trait piquant. Deux Espagnes en somme : l'insouciance et la tragique, coupées par l'invasion française. (Hachette, édit.) - Trois nouveaux titres dans la collection Larousse : l'Escorial et la Granja, par Juan de Contreras de Lozoya, les Musées royaux de Belgique, par Roger A. d'Hulst, la Grèce, qui trouve sa place dans la collection « Monde et Voyages ». - Dans l'Aventure moderne de l'art sacré, Joseph Pichard évoque les graves problèmes qui se posent actuellement. À la lumière du Concile, en parfaite connaissance des conditions de la vie religieuse dans notre monde présent, il propose des solutions hardies. --- Plaisir de France

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L'ÉDITORIAL Propos aigres d’août Pas besoin, au mois d’août, d’être Martien pour regarder de loin la Terre et en juger mieux que les Terriens. Dans notre station, thermale ou balnéaire, le grand interlude annuel nous donne assez de recul pour commenter objectivement les faits de la saison passée. A la télévision, une émission sur les Cathares a ému beaucoup d’esprits. Dans ce rappel de la persécution d’une secte hérétique par le clergé du Moyen Age, on a vu ou voulu voir une intention : celle d’attaquer — une fois de plus — l’Eglise. Les critiques passionnées — pour ou contre — appelaient une décantation. L’homme a toujours tendance à juger l’histoire à travers le temps présent, sans se reporter par un effort de pensée à l’époque où se passaient les faits. Dans les débats qui suivirent cette projection, la parole la plus juste me parut être celle qu’a prononcée un religieux. Il estime stupide de transposer le drame des cathares dans le climat moral contemporain, mais au contraire nécessaire de le situer à sa place historique, c’est-à-dire à une époque où l’existence d’un homme ne comptait pas pour l’ensemble de la chrétienté. L’individu et la communauté. C’est là poser tout le problème du bien collectif de la communauté par opposition à celui de l’individu. Tel fut le cas de toutes les révolutions — dont la nôtre de 1789 — qui sacrifia à une idée (appelez cela un idéal si vous le voulez) des centaines de milliers de vies humaines. Avant-hier, la chrétienté à sauver; hier, la République à défendre. Même cause, même effet. Car si l’Eglise n’a plus donné de tels exemples depuis sept siècles, on en trouverait d’autres jusqu’à nos jours, dans l’histoire des Etats. Le souci de la communauté, l’idéologie d’ordres politique, national, racial, voire économique, faisant peu de cas de la vie de milliers ou de millions d’hommes, je ne citerai pas les noms des empereurs ou des dictateurs, ou des chefs d’Etat qui viennent, à ce propos, à tout esprit lucide et impartial. Les mères américaines savent aujourd’hui même que l’individu pèse peu face à la communauté. L’exploitation commerciale du scandale. Si, dans ce survol rétrospectif, j’aborde l’affaire du film la Religieuse, c’est d’abord, avec le recul du temps, pour pouvoir en juger mieux. C’est aussi parce que la recherche du scandale reste d’actualité. Aucune censure ne devrait exister contre les livres, fussent-ils d’Oscar Wilde ou de Flaubert, de Baudelaire ou d’Arthur Miller. L’écrivain écrit pour s’exprimer et l’expression de la pensée doit être libre. Le cinéaste, avouons-le, a de tout autres buts. Autre chose est pour l’écrivain de publier des romans ou des poèmes de la plus réaliste crudité et pour un homme de cinéma de chercher à travers des siècles de littérature et en fouillant méthodiquement l’œuvre d’un auteur — comme on soulève des pierres pour découvrir des vers — ce qu’il a écrit de plus trouble ou de plus osé. Ces cinéastes allèguent la pureté de leurs intentions, alors que, comme l’a très justement déclaré un ministre, ces intentions étaient « d’exploiter commercialement le scandale », pour en tirer argent. Chez l’écrivain, il y a un élan; chez l’autre, il y a un calcul. Sans prendre parti ni pour ni contre la mesure intervenue à l’égard de ce film, voilà ce que je pense. Et j’ajoute : supposez qu’un film exhibe les dessous de certaine presse, ces autres calculs astucieux ayant pour objet d’appâter le public et d’augmenter le tirage, que ce film porte témoignage des consignes données par des rédacteurs en chef, de la cuisine qui se pratique dans les bureaux de ces journaux, je voudrais bien savoir si certaines protestations ne s’élèveraient pas, avec, à l’appui, certaines manœuvres, pour étouffer dans l’œuf une révélation de ce genre ! Le droit de siffler au spectacle. Continuant à remonter le temps, me voici assis dans mon fauteuil d’orchestre, assistant à la Soif et la Faim et aux Paravents. Le troisième acte de l’une de ces pièces, plusieurs passages de l’autre déclenchèrent de violentes manifestations. Là encore, que les auteurs ou les directeurs veuillaient bien n’avoir pas l’air surpris alors qu’ils s’y attendaient sûrement. La beauté de certaines scènes, la force de nombreuses répliques ne doivent point forcer le public à avaler tout. A une époque où l’on invoque la liberté d’expression pour laisser certaine presse dire ce qu’elle dit et exhiber ce qu’elle exhibe, il serait étrange que l’on interdit à des spectateurs d’exprimer libre- ment et franchement leur opinion. Un orateur politique, fût-il ancien premier ministre, s’expose à être chahuté — comme on l’a vu naguère — par des étudiants, ou malmené par ses auditeurs. Ce sont les risques du métier. Pourquoi donc un comédien s’indignerait-il d’être sifflé, surtout lorsque — et il le sait bien — les sifflets s’adressent à l’auteur et non à lui-même? L’indignation, voire la rogne, de certains acteurs me parut manquer de sportivité. Que les invités à une générale ne se croient pas obligés d’applaudir (comme ils le font généralement) et se bornent, par leur silence, à marquer leur désapprobation, voilà, je crois, une nuance saine. Mais il me semble que, de tout temps, l’homme qui a payé son billet, que ce soit au théâtre ou au cinéma, a le droit de manifester, en billet ou en mal, son opinion. C’est du moins ainsi que je considère un régime de liberté. Précisant ma pensée, je comprends parfaitement que d’anciens combattants de luttes encore récentes aient protesté contre certaines scènes des fameux Paravents. Un peu de bonne foi éclaircit bien des choses. En revanche, je trouve profondément regrettable que des Français aient sifflé à Paris, ce printemps, des chanteurs américains. Un minimum de courtoisie à l’égard d’hôtes étrangers aurait dû faire apparaître l’incongruité de ces manifestations. Jusqu’où peut-on aller trop loin? Le mot est de Jean Cocteau. Je ne me rappelle plus s’il l’a écrit dans un journal ou dans un livre, ou bien si, plutôt, il l’a prononcé devant moi. Qu’importe. Comme beaucoup de mots de cet ami, qui allaient beaucoup plus loin qu’une boutade, celui-ci, dans son raccourci contradictoire, me paraît excellent. Et singulièrement actuel de nos jours où toute une armature séculaire, autour de nous, craque. Dans la course aux innovations et aux révolutions où nous sommes lancés, quel dosage établir entre l’accélérateur et le frein? Témoin cette semonce adressée par des évêques à certains prêtres dont les fantaisies vestimentaires allaient, en effet, peut-être un peu trop loin. Il est vrai que ça et là des spectateurs de la Télévision furent choqués de voir apparaître un jour sur leur écran un ministre des Finances leur parlant vêtu d’un pull-over. Moi, pas. La complainte de Paris. Amis de la province, je ne sais si c’est comme cela chez vous. Si vous êtes préservés de ce que je vais vous dire, je m’en réjouis pour vous. Paris, lorsque je l’ai quitté, à la veille de ce mois d’août, Paris était un concert de plaintes, s’exprimant par le cheur des chauffeurs de taxis. J’aime causer avec eux : il en est de fort intelligents, parfois de grande culture. Le dernier, prédisant notre décadence, la compara à celle de l’empire créé par Alexandre le Grand. Les chauffeurs de taxis sont des postes d’écoute, les confidentes de leurs hôtes de passage, ils enregistrent et restituent à la manière des magnétophones. Quelles étaient donc leurs doléances? Trop de gens, trop de voitures, trop de travaux dans les rues de Paris partout défoncées de tranchées, hérisssées de grues et de palissades, trop de bruit des affreux marteaux-piqueurs déchirant le tympan, exaspérant les nerfs. « Mais, répondis-je, on prépare l’avenir. On construit des immeubles, on pose des lignes téléphoniques, on aménage sous terre des parcs à voitures. » — Oui, et vous avez vu ces villes-annexes, ces centres d’habitation que l’on va bâtir aux portes de Paris, dont un, juste au bout du pont de Saint-Cloud ? Quand ces milliers de gens, avec leurs milliers de voitures nouvelles, voudront aller à Paris ou en revenir, ajoutant leur flot à celui qui déjà déferle des autres « grands ensembles » de la banlieue, dites-moi ce que deviendra la circulation. Dans deux ans, me déclare ce chauffeur de taxi, ce sera la paralysie totale. Dans toutes les artères de la capitale, le sang s’arrêtera un jour de couler. Cent mille klaxons hurleront de rage jusqu’à l’épuisement des accumulateurs et ce sera le grand silence d’une ville morte par excès de vie. » « Une solution, me dit un autre : couvrir la Seine, d’Alfortville à Asnières ! Un pont de un seul tenant de 30 kilomètres de long. Tant pis pour les péniches : elles passeront dessous! Alors, on pourra en tout endroit traverser commodément d’une rive à l’autre, que ce soit au Louvre ou à Saint-Cloud ! » Comme il faut toujours rire un peu de tout, je livre à nos édiles cette boutade d’un chauffeur de taxi en colère, las d’un métier qui, si on ne fait rien, sera bientôt en voie d’extinction. Olivier QUÉANT.