Page 1
LES ARTS N° 18 PARIS — LONDRES — BERLIN — NEW-YORK Juin 1903 CIMA DA CONEGLIANO. — LA VIERGE ET L'ENFANT (Collection de M. le Baron de Schlichting)
First pages of the volume, freely accessible.
LES ARTS N° 18 PARIS — LONDRES — BERLIN — NEW-YORK Juin 1903 CIMA DA CONEGLIANO. — LA VIERGE ET L'ENFANT (Collection de M. le Baron de Schlichting)
LUCAS FAYDHERBE. — PSYCHÉ ET L'AMOUR La Collection de M. le Baron de Schlichting (*) I est des collections dont on ne saurait, à l’heure où l’on en parle, avoir épuisé l’intérêt : elles sont choses vivantes, sujettes à évolutions et à croissance, et lorsqu’on prend de nouveau contact avec elles, on est tout surpris de ne pas les retrouver semblables, tellement leur développement a été rapide. Tel est le cas de la collection de M. le baron de Schlichting ; il en fut déjà question dans cette Revue même, il y a un an, et les lecteurs des Arts n’ont sans doute pas oublié les quelques très belles choses dans tous les genres, tableaux, meubles et boîtes à miniatures, qu’on fut heureux de reproduire ici. Et voici qu’en moins d’un an l’enrichissement fut tel, que nous sommes amenés à en parler de nouveau, et à proposer à l’attention de nos lecteurs des œuvres tout aussi remarquables que celles que nous avions déjà étudiées. Une œuvre de Cima da Conegliano ne saurait jamais passer inaperçue ; non pas qu’elle s’impose par une grande puissance inventive, par une originalité toute personnelle à reprendre le thème éternel de la Vierge et de l’Enfant. Mais le peintre vénitien, séduit avant tout par une grâce féminine toute simple et dénuée d’apprêt, par l’ovale d’un visage pur dont la sérénité rayonne doucement, par le joli ton ambré de ce nu d’enfant debout sur les genoux de sa mère, et le front tendrement appuyé contre sa joue, n’a pas manqué, une fois de plus, de faire vibrer ces vigoureuses valeurs qu’on retrouve dans presque tous ses tableaux des églises ou du musée de Venise, ce rouge et ce bleu si beaux et si profonds. Ils forment ici le ton contrasté du corsage et de la robe de la Madone. Sa tête est couverte d’un voile très léger, qui l’encadre et retombe en plis légers et souples sur ses épaules. Au fond s’aperçoit une région montagneuse, des vallonnements qui abritent une petite ville fortifiée, sans doute Conegliano, dont le peintre aimait, dans ses œuvres, à perpétuer le souvenir. Œuvre charmante, aimable et douce, où se manifeste une fois de plus la grâce touchante de l’exquis peintre vénitien. Le beau groupe à quatre personnages de la famille Reepmaher, de Haarlem, tient, dans l’œuvre de Van der Helst, une place tout à fait honorable. Nous voici transportés à l’antipode de l’art d’un Cima. Habile à représenter des aspects de la société de son temps, Van der Helst est un merveilleux metteur en scène, et sait très habilement composer un tableau à plusieurs personnages. Il y apporte évidemment moins de fougue éclatante dans l’exécution que Rubens, moins de noblesse ou de hautaine distinction que Van Dyck, et cependant une œuvre telle que celle-ci a une tenue et un équilibre que bien des contemporains pouvaient lui envier. Antoine Reepmaher et sa femme Suzanne Gommaerts sont assis l’un à côté de l’autre dans un paysage de fantaisie : la mère tient sur son genou son plus jeune fils, Jacob, qui, d’une main, lui caresse le menton, et, de l’autre, tient la grande médaille de Guillaume III de Hollande, signée et datée de 1669. A côté d’elle, penché et débordant du cadre, son autre fils, Ernest Reepmaher, aux longs cheveux bouclés, apparaît avec la grâce et le charme, un peu alourdis toutefois, d’un petit seigneur de Van Dyck. Les personnages, très heureusement reliés les uns aux autres dans une composition savante et sûre, sont peints de cette touche grasse et libre qui donne tant de saveur aux portraits des beaux peintres flamands du xvie siècle. La robe de satin blanc de la mère fait heureusement valoir la délicatesse de la robe rose de l’enfant. Une petite toile de Lépicié, les Petits Savoyards, ne serait qu’une anecdote d’un intérêt assez banal si, comme (*) Voir les Arts no 6, juillet 1902.
LES ARTS VAN DER HELST. — PORTRAIT DE LA FAMILLE REEPMAHER (Collection de M. le baron de Schlichting)
LES ARTS --- toujours, elle ne se recommandait par un vif agrément de peinture, par une spirituelle légèreté dans l'exécution des figures, par une étonnante habileté à enlever des morceaux de nature morte, comme ces légumes déversés sur le sol ou ces ustensiles de cuivre qui brillent dans l'ombre des coins sombres de la pièce. Une gracieuse figure de jeune fille, de Greuze, touchant avec une précaution attendrie un oiseau mort devant sa cage, porte en elle toute la sentimentalité d'une époque dont l'œuvre de l'artiste est comme imprégnée. Mais n'est-ce pas le prestige d'une exécution légère et suave qui fait le charme unique d'une peinture de ce genre, cette matière crémeuse et grasse où les blancs, les gris et les roses s'accordent en une harmonie singulièrement délicate, où l'œil le plus raffiné trouve aisément son compte de jouissance rare. Dans une précédente étude, nous avions eu l'occasion d'étudier un spendide bureau à cylindre de Röntgen, qui avait assez longuement retenu notre attention. — Mais voici qu'un meuble nouveau vient d'entrer dans les salons de M. de Schlichting, qui ne saurait laisser insensibles ceux que savent émouvoir les nobles formes et la somptueuse parure des meubles les plus beaux qui aient jamais contribué à orner un salon. — Une grande commode, légèrement renflée, à côtés un peu obliques, se pare de bronzes dont les tiges s'enroulent et se torquent en souples inflexions, dont les guirlandes se suspendent harmonieusement sur un fond de marqueterie d'un décor infiniment discret. Sans surcharge, c'est le triomphe de la discrétion et du goût, avec un souci évident de laisser les fonds de bois assez libres pour que les bronzes y déploient avec aisance et légèreté la souplesse de leurs lignes onduleuses. — C'est le triomphe aussi de ce métier admirable de la ciselure, qui jamais ne s'exerça avec plus de sûre habileté et plus de sereine adresse à plier le métal comme une cire aux exigences d'une décoration assouplie. Et jamais sans doute architecture plus équilibrée, plus stable ne se prêta aux fantaisies et aux caprices d'un décorateur. — Ce meuble admirable, né à la plus belle époque du style Louis XV, et quene désavouerait pas, je pense, la mémoire exigeante de Cressent, N. LÉPICIE. — LES PETITS SAVOYARDS Collection de M. le baron de schlichting)
LA COLLECTION DE M. LE BARON DE SCHLICHTING J.-B. GREUZE. — L'OISEAU MORT (Collection de M. le baron de Schlichting) me parait un type parfait de ce genre de travaux, dont la place aurait été toute marquée, et reste libre, dans les collections du Garde-Meuble national déposées au Musée du Louvre. Quelque charmant et délicat que paraisse être, avec ses bois d'acajou fins et sa frise de guirlandes de fleurs fouillées dans le bronze, un beau secrétaire d'époque Louis XVI, il faut oublier la largeur d'exécution et la grande allure de la commode pour se plaire aux grâces un peu menues de
LES ARTS l'ornementation du secrétaire. Et cependant, il faut rendre justice au goût parfait et à la merveilleuse habileté des maîtres ouvriers qui ont exécuté un pareil meuble. Est-il sorti de la collaboration d'un Riesener et d'un Gouthière? Il en est assurément tout à fait digne, par le choix et la réussite de ses placages, par la ciselure de ses guirlandes de roses, d'œillets, de jasmins ou de jacinthe, soignées comme des pièces d'orfèvrerie. Parmi les bronzes d'ameublement dont s'accompagne nécessairement le beau mobilier de M. de Schlichting, se trouve un monument d'un certain intérêt historique. Je dis monument, car nous avons affaire ici, dans des proportions réduites, à quelque chose de semblable, qui, grandi, aurait pu s'élever sur une place publique. C'est un groupe de bronze, élevé à la gloire de la Grande Catherine de Russie, d'après un modèle de Falconet, et dont une réplique se trouve au musée de l'Ermitage à Saint-Pétersbourg. La maquette en fut modelée par Falconet, lors de son séjour à la cour de Russie. La Grande Catherine est représentée assise au haut d'une colonne qu'entourent, sur les degrés du soubassement, trois figures de femmes. Une figure ailée de Renommée grave sur le socle le nom de l'Impératrice; une autre, l'Histoire sans doute, tient un livre ouvert et un stylet à la main, tandis que, debout et penchée, Minerve tient levé, prêt à être fixé à la colonne, un grand médaillon de l'Impératrice. Le monument de l'Ermitage présente la variante d'une Minerve tenant, au lieu du médaillon de l'Impératrice, une tablette avec la date de la victoire de Tchésma sur les Turcs. D'un très joli arrangement, ce petit monument, qui a environ 40 centimètres de haut, est exécuté avec une finesse de ciselure tout à fait digne d'un Gouthière. Un beau groupe de bronze noir, par Jean Bologne, représentant l'Enlèvement d'une Sabine, est un exemplaire très rare de cette série si nombreuse où Jean Bologne reprit fréquemment le même sujet. Ce beau groupe provient de l'ancienne collection Odiot. FALCONET. — L'APOTHÉOSE DE CATHERINE DE RUSSIE (Collection de M. le baron de Schlichting)
COMMODE LOUIS XV EN MARQUETERIE, ORNÉE DE BRONZES DORES, PAR CRESSENT (Collection de M. le baron de Schlichting)
LES ARTS JEAN BOLOGNE. — ENLÈVEMENT D'UNE SABINE. — GROUPE BRONZE (Collection de M. le baron de Schlichting) Une paire de candélabres, d'époque Louis XVI, fait valoir, avec une adresse savante, la beauté de patine des figures en bronze noir très brillant et l'éclat somptueux des torchères en bronze doré. Les socles, en splendide granit rose, portent une merveilleuse décoration de guirlandes, et le tore de roses en or moulu qui entoure leurs bases est ciselé avec le fini le plus précieux. Chaque candélabre est porté par deux femmes à demi dévêtues des tuniques légères ou des peaux d'agneaux retombées autour de leurs reins. Elles rappellent, par le charme de leurs visages, par l'allongement élégant des corps aux membres graciles, et aussi par la souplesse et le rythme des attitudes, les figures aimables que savait si bien sculpter J.-B. Lemoyne. Je m'étais déjà complaisamment arrêté, dans une première étude consacrée à la collection de M. de Schlichting, sur une petite série de boîtes à miniatures du XVIIIe siècle, choisies dans une grande vitrine qui en contient peut-être une soixantaine. C'est, à l'heure actuelle, la plus merveilleuse collection qui ait été conservée par un amateur à Paris. Il m'est possible aujourd'hui d'y revenir encore, et de présenter ici quatre nouvelles boîtes parmi les plus belles que j'y ai rencontrées. Deux de ces boîtes, émaillées par de Mailly, un des plus célèbres artistes de l'époque, sont très différentes de décor. L'une, en forme de corbeille, imitant une vannerie, offre, émaillés, les fruits qui débordent la corbeille dans leur amas pressé. C'est une boîte historique, puisqu'elle fut offerte, en 1796, par Catherine II à Léon Narischkine. — L'autre, émaillée en plein, par de Mailly, de médaillons en grisaille, au milieu de guirlandes de fleurs en décors de Sèvres, a été montée comme orfèvrerie par de May. Les deux autres boîtes, d'époque Louis XV, sont d'un éclat et d'une préciosité admirables. — L'une, émaillée de fleurs et de fruits sur fond vert quadrillé, dans le goût de Van Spaendonck, a fait jadis partie des collections du prince Demidoff. — L'autre, émaillée de sujets dans
LA COLLECTION DE M. LE BARON DE SCHLICHTING SECRÉTAIRE. — ÉPOQUE LOUIS XVI (Collection de M. le baron de Schlichting)
LES ARTS BOITES ÉPOQUE LOUIS XVI, ÉMAILLÉES PAR DE MAILLY (Collection de M. le baron de Schlichting) le goût de Boucher, encadrés de rinceaux d'émail bleu foncé sur fond d'or guilloché d'éventails, a pour auteur le célèbre graveur-émaillleur Chodoviecki, qui travailla beaucoup pour Frédéric le Grand, grand amateur de boîtes émaillées. Il n'y aurait rien de surprenant que ce merveilleux objet ait été fabriqué pour le roi. On peut juger, par cette courte promenade au milieu BOITE ÉMAILLÉE EN PLEIN. — ÉPOQUE LOUIS XV (Collection de M. le baron de Schlichting) des collections de M. le baron de Schlichting, de la beauté et de la rareté, en même temps que de la variété des objets qui s'y trouvent réunis. Se développant lentement, au gré des événements heureux qui l'enrichissent, il n'est pas dou-teux que cette collection ne soit, avant longtemps, un des centres d'art les plus raffinés qui se soient formés de notre temps. GASTON MIGEON. BOITE ÉMAILLÉE EN PLEIN. — ÉPOQUE LOUIS XV
LES ARTS (Collection de M. le baron de Schlichting)

Ce numéro de la collection « Les Arts » présente la collection de M. le baron de Schlichting. Il met en lumière diverses œuvres d'art, notamment des peintures de Cima da Conegliano, Van der Helst et Greuze, ainsi que des meubles d'époque Louis XV et Louis XVI, des bronzes de Falconet et Jean Bologne, et des boîtes à miniatures du XVIIIe siècle. L'article détaille la qualité artistique et historique de ces pièces.