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First pages of the volume, freely accessible.

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L'ART VIVANT N° 218 – 1938 Prix 10 Francs JEAN PICART LE DOUX

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L'ART VIVANT REVUE MENSUELLE DES ARTS ET TECHNIQUES DIRECTEUR-FONDATEUR : JACQUES GUENNE REDACTEURS EN CHEF : JACQUES KIM - S. KAPFERER --- SOMMAIRE L'ENSEIGNEMENT - Préface - JEAN ZAY - MINISTRE DE L'ÉDUCATION NATIONALE - GEORGES HUISMAN - DIRECTEUR GÉNÉRAL DES BEAUX-ARTS - H. LUC - DIRECTEUR DE L'ENSEIGNEMENT TECHNIQUE - TH. ROSSET - DIRECTEUR DE L'ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR - MARCEL ABRAHAM - INSPECTEUR D'ACADÉMIE DIRECTEUR DU CABINET DU MINISTRE DE L'ÉDUCATION NATIONALE - M. SORRE - DIRECTEUR DE L'ENSEIGNEMENT DU PREMIER DEGRÉ ET DE L'ÉDUCATION POSTSCOLAIRE - H. BOURGOIN - INSPECTEUR GÉNÉRAL DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE - ROBERT REY - INSPECTEUR GÉNÉRAL DES BEAUX-ARTS - MAXIMILIEN GAUTHIER - JACQUES GUENNE - ALBERT LAPRADE - INSPECTEUR GÉNÉRAL DES BEAUX-ARTS - L'Enseignement des beaux-arts - L'Enseignement technique - L'Enseignement supérieur - L'Enseignement de second degré - La réforme de l'Enseignement et le premier degré - Le Dessin dans l'enseignement du premier degré - L'action de l'État dans la renaissance du Grand Décor Mural - Le Pavillon de l'Enseignement - L'Art des enfants - L'Enseignement artistique en province LA VIE ARTISTIQUE - Sur un « A la manière de Clément Vautel », par Francis Carco - La Caricature Anglaise - Le Démon de Goya - Pays-Bas du Nord et du Sud - La Maison Internationale des P.E.N. - Puiforcat - Les Céramiques de Mme Laug - Le Décor de la vie d'une grande artiste - La Mode, Janvier ou le mois des transitions - Brûle ce que tu as adoré - Lasar Segall Les Expositions — Les Informations --- LA PLUS LARGEMENT RÉPANDUE DE TOUTES LES REVUES D'ART FRANÇAIS PRIX D'ABONNEMENT : UN AN (onze numéros) (FRANCE) : 70 FRANCS ; UNION POSTALE : 90 FRANCS ; AUTRES PAYS : 102 FRANCS ; SIX MOIS (FRANCE) : 40 FRANCS ; UNION POSTALE : 50 FRANCS ; AUTRES PAYS : 60 FRANCS DIRECTION, RÉDACTION, ADMINISTRATION 116 bis, CHAMPS-ÉLYSÉES — PARIS TÉLÉPHONE : ÉLYSÉES 26-68 — CHEQUES POSTAUX : PARIS 1861-29 ADRESSE TÉLÉGRAPHIQUE : LARTVIVANT PARIS --- Photo Ergy Landau

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SUR UN "A LA MANIÈRE DE... CLÉMENT VAUTEL" FRANCIS CARCO, le gentil Francis que j'ai rencontré pour la première fois vers 1913 au « Gil Blas » de Pierre Mortier, publie aujourd'hui — déjà! — ses mémoires, dans « Candide ». Bien qu'il soit plus âgé que moi d'une dizaine d'années, il est arrivé au moins une fois à Carco de prendre ma succession. Vous en souvenez-vous, Vauxcelles ? Je me lassai, un jour, de classer vos documents, les dix mille coupures de journaux de votre armoire, et j'abandonnai à Francis, auprès de vous, une place de secrétaire précédemment occupée par Edouard Helsey, Henry Malherbe, Pierre Muller, et que devaient illustrer plus tard, après le brillant académicien dont tous les succès nous ont rendus nous-mêmes orgueilleux parce que nous les avions prévus, nos amis Waldemar George et Marcel Zahar. Souvent étonnés et même déçus de rencontrer chez des maîtres écrivains une totale incompréhension à l'égard des arts plastiques en général et du mouvement moderne en particulier, nous nous étions réjouis de voir réussir, devenir célèbre, conquérir, comme on dit, l'audience et la confiance du grand public, un romancier heureux que nous avions continué de considérer comme un ami des peintres maudits. L'annonce de ses Mémoires, sous un titre prometteur (« Bohème d'Artiste »), nous avait donc fort alléchés. L'Institut et Clément Vautel allaient sans doute passer un mauvais quart d'heure, puisque c'était l'auteur du « Nu dans la Peinture Moderne » qui entreprenait de conter ses souvenirs et d'évoquer les compagnons de sa jeunesse et de sa foi. Vue de la porte Beucheresse, à Laval, et de la Cathédrale, d'après un document du Cabinet des Estampes, contemporain de la naissance (1844) de Henri Rousseau dit le Douanier. C'est dans la tour de droite que naquit le peintre de la “Bohémienne endormie”. Or, c'est l'auteur de « Mon Curé chez les Riches » qui, pour écrire « Bohème d'Artiste », semble avoir tenu la plume de M. Francis Carco, comme, autrefois, pour peindre une anerie, ce fut M. Roland Dorgelès qui tint l'appendice caudal de l'aliboron à Frédé. Je n'exagère pas. Lisez : « Pour comprendre le marasme dans lequel la « jeune peinture » se débat actuellement, imaginez un intérieur bourgeois où trône, dans la salle à manger, un Derain, par exemple, que le maître du logis a payé une petite fortune. A la suite de cet achat, plus de voiture, plus de bains de mer, plus de sports d'hiver; la vie morne de chaque jour, les restrictions, la grande pénitence. Monsieur a perdu sa foi de collectionneur, et Madame ne manque jamais une occasion de le rappeler à l'ordre. « Sans ce tableau, fait-elle d'une voix « chargée de reproches, je pourrais m'acheter, chez « Chanel, un ravissant ensemble. » Et, prenant à témoin le rejeton, que Derain prive de « sa » Bugatti trois litres, elle ajoute : « Ah! ton père, mon enfant, il se croyait malin! » Comment admettre que parvenu lui-même à l'âge d'enrichir sa collection d'une nouvelle toile, le rejeton éprouve la même velléité de spéculer sur le peintre de demain? Il faudra, pour le moins, attendre deux générations pour que les « affaires » reprennent. » Est-ce assez joli, gracieux, bon camarade? On croirait lire un « A la manière de... », particulièrement réussi. Faut-il s'attarder à réfuter de telles pauvretés? M. Francis Carco lui-même, à l'époque où l'on payait « une petite fortune » un tableau de Derain, ne semblait-il pas trouver que ce n'était pas encore assez? C'est dans ce temps-là (1924) qu'il proclamait, de Derain, « l'inégalable maîtrise », qu'il l'estimait « incomparable », et qu'il ajoutait, sans plus de détours : « Otez le paravent, comme l'a toujours su faire André Derain... que reste-t-il? Cinq ou six grands et admirables peintres en tête de qui celui qui nous occupe mérite incontestablement d'être placé le premier. » Si par conséquent il y a eu « farce », comme l'a prétendu M. Camille Maucclair qui ne s'en est pas relevé, M. Francis Carco peut passer pour en être un des plus clairs organisateurs. Mais qu'il se rassure. On ne l'accusera pas d'abus de confiance. Nous connaissons en effet, en France et à l'étranger, plusieurs jeunes banquiers à qui leur profession et leurs études ont permis de se faire une opinion sur l'incertitude de bien des « spéculations » et qui cependant s'honorent d'acheter encore des toiles de Derain et même de peintres moins célèbres. Ils ont la certitude, fondée sur l'expérience, de ne pas perdre leur argent, et, de plus, la satisfaction d'accomplir un acte de foi qui les expose à la raillerie des... Vautels. Et puis, enfin, sans contester le moins du monde l'excellence des productions de Chanel et de Bugatti, nous demandons à M. Francis Carco de bien vouloir chercher à se faire une idée de ce que valent, aujourd'hui et en francs d'aujourd'hui, un ravissant ensemble exécuté par la première en 1924, et une automobile de la célèbre marque, lancée, comme un bolide, au Salon de la même année. Mais ne tirons pas encore l'échelle. Il y a mieux. Plus loin, M. Francis Carco après avoir, pour créer l'atmosphère, reproduit le récit du Banquet Rousseau, publié autrefois par Maurice Raynal dans « les Soirées de Paris », lâche le Douanier lui-même. Citons encore : « Le « cas » du Douanier m'a tout l'air, dussé-je passer pour un « affreux bourgeois », d'une de ces blagues d'artistes dont les premières victimes ne furent point celles que l'on pensait, mais les mystificateurs eux-mêmes qui, par la suite, ne purent point se dédire. » Et voilà. Nous sommes des mystificateurs. Gau-guin et Pissarro, qui les premiers surent discerner, dans les tableaux de Rousseau, d'incomparables qualités, sont des mystificateurs. Le Musée du Louvre est administré par des mystificateurs, ainsi que les principaux Musées d'Europe et d'Amérique. L'Association des Amis d'Henri Rousseau, fondée à l'issue du banquet offert à Andry-Farcy par l’ « Art Vivant », est une association de mystificateurs dont font partie d'étranges petits farceurs comme le directeur général des Beaux-Arts, le conservateur du Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris et le conservateur des Peintures du Louvre. C'est à mourir de rire. Depuis qu'il déjeune, une fois par mois, chez Drouant, avec M. Roland Dorgelès, M. Francis Carco voit la queue de Boronali partout. La prochaine fois qu'il nous parlera de la ténébreuse histoire du Douanier, il ne lui restera plus, pour être complet, qu'à dénoncer, derrière tout cela, la main de l'Allemagne. --- MAXIMILIEN --- PAR FRANCIS CARCO DE L'ACADÉMIE GONCOURT --- GAUTHIER

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PRÉFACE PAR M. JEAN ZAY Ministre de l'Éducation Nationale C E pays peut encore excuser l'erreur ; il ne pardonnerait plus l'inaction. » En prononçant cette parole, voici vingt mois, à mon arrivée à Grenelle, je ne me faisais point d'illusions sur les risques d'agir et devinais combien, au poste éminent qui m'était confié, il pouvait être tentant, et peut-être recommandable, de ne pas innover. L'Education nationale dispose en France d'un personnel si remarquable par sa culture et son dévouement ; elle fonde son équilibre sur des traditions si solidement et depuis si longtemps établies ; elle s'est si constamment améliorée par des efforts séculaires, qu'un ministre pourrait fort bien se proposer de veiller, sans plus, au fonctionnement automatique d'une aussi admirable machine. Il ne connaîtrait ni soucis, ni soupçons, et serait à coup sûr un heureux homme ; sa quiétude le ferait privilégié parmi ses collègues. Pourtant remplirait-il son devoir ? L'Ecole et l'Université françaises sont-elles adaptées aux temps nouveaux ? --- Photo Nora Dumas. --- L'ENSEIGNEMENT Alors que tout s'est transformé dans la vie sociale et dans les conditions mêmes de l'existence, les institutions scolaires ont-elles évolué suffisamment ? Répondent-elles pleinement à ce que l'enfant et le pays doivent attendre d'elles ? Réservent-elles un assez large accès à tous ceux qui, par leurs seuls mérites d'intelligence et de travail, quelles que soient leurs conditions de fortune, ont droit à la meilleure formation ? Donnent-elles aux parents, appelés à diriger leurs enfants, les renseignements et les conseils nécessaires sur les aptitudes de ceux-ci et leurs possibilités d'avenir ? Assurent-elles, aux différents étages de l'édifice universitaire, des communications assez souples et assez pratiques pour que chacun retrouve, à tout moment, sa voie naturelle ? L'Education physique, la culture du corps ont-elles la place qui leur est due dans les programmes et ceux-ci n'ont-ils pas besoin d'être revus ainsi que les horaires ? La durée de l'enseignement primaire obligatoire est-elle suffisante et assez modelée sur les réalités locales ? L'Université ne doit-elle pas trouver un de ses couronnements logiques en procurant à l'Etat la formation complète et méthodique de ses hauts fonctionnaires ? La radio, le cinéma donnent-ils au maître le puissant concours qu'il peut en espérer ? Voilà quelques questions. Il en est bien d'autres. J'ai voulu tenter de leur apporter une réponse. Il s'agit d'achever, en les complétant et en les élargissant, des efforts depuis longtemps entrepris : de donner corps à un vieux rêve : de servir, avec une affection dont l'audace ne doit pas exclure la clairvoyance, la Jeunesse et la Nation. ---

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L'ENSEIGNEMENT DES BEAUX-ARTS PAR GEORGES HUISMAN Directeur général des Beaux-Arts --- A droite : L'Ecole des Beaux-Arts en 1842 Ci-dessous : Un atelier de l'Ecole des Beaux-Arts en 1773 vu par Carolus Losi --- Le jardin de l'Ecole des Beaux-Arts Photo Giraudon --- ONTRAITEMENT à une opinion trop généralement admise, l'enseignement artistique n'a pour tâche essentielle ni de former des virtuoses ni de faire éclore le génie. L'art peut et doit s'apprendre, comme l'orthographe et le calcul. Et l'amour de l'art, le goût artistique s'enseignent aussi bien que le sens littéraire ou que l'esprit scientifique. Si quelques créateurs, qui surent à jamais marquer leur place dans l'histoire des hommes, n'eurent jamais besoin de maîtres pour devenir les plus grands des peintres, les plus illustres des musiciens, la majorité des artistes réclame des études minutieuses et approfondies afin de s'adonner utilement à la pratique d'un art librement choisi. Et qui oserait nier qu'un enseignement artistique judicieusement enseigné soit indispensable à l'enfant pour lui permettre de comprendre la musique, la peinture, la sculpture et de goûter plus tard des joies que l'homme mûr eût toujours ignorées sans le secours de ces leçons méthodiques ? Former des virtuoses, des peintres ou des compositeurs est une fort noble tâche, mais préparer des amateurs d'art compréhensifs et libéraux, n'est-ce point une besogne plus utile encore ? Au même titre que les diverses disciplines qui composent par leur variété le programme total de notre éducation nationale, l'art exige un enseignement progressif, méthodique, correspondant aux stades chronologiques de tout notre système éducatif. Mais l'art plastique et l'art musical ne doivent jamais être séparés, car la valeur du goût public exige qu'un peuple soit également apte à comprendre, c'est-à-dire à aimer la peinture ou la sculpture ou la musique. Dans le premier degré de notre enseignement, il importe d'apprendre à l'enfant à regarder et à écouter. L'élève de l'école primaire devrait être, à l'époque de son certificat d'études, également en état de dessiner et de chanter, comme de savoir la syntaxe ou le système métrique. Dans l'enseignement secondaire, nommé aujourd'hui second degré, les élèves devraient ajouter, à la pratique régulière, des exercices pratiques sur des objets concrets. ---

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A gauche : École des Beaux-Arts. Un groupe de logistes Photo Giraudon Ci-dessous : Une loge de l'École des Beaux-Arts avant les récents travaux Photo Dupuis --- lière de la plastique et de la musique, la connaissance méthodique des divers chefs-d’œuvre de l’art universel. L’histoire de l’art, si longtemps considérée comme une discipline accessoire, mérite de tenir autant de place dans les programmes officiels que le récit des guerres passées ou que l’analyse des constitutions. Et nul ne devrait pouvoir entrer dans des établissements d’enseignement supérieur artistique tels que le Conservatoire de Paris ou les conservatoires de province, l’École des Beaux-Arts, les écoles régionales, l’École des arts décoratifs, sans avoir satisfait aux obligations de l’enseignement du second degré. Si la culture artistique est indispensable à tous les élèves de l’enseignement public, la culture générale est plus nécessaire encore à l’artiste du XXe siècle. Est-il chimérique de songer que ces revendications si modestes deviendront un jour des réalités unanimement acceptées ? Est-il impossible de rêver que les dispensateurs de cet enseignement artistique, à tous les stades, s’inspireront toujours de souple compréhension et d’intelligent libéralisme ? Au temps où nous étions des lycéens de 5e ou de 4e ou de 3e, les classes de dessin se passaient à copier des dentiques ou des amphores. Aujourd’hui, dans les mêmes classes, nos fils improvisent des compositions de pure imagination sur « Le Retour des Ven- danges » ou sur « Le Départ des Mate-lots ». Je redoute que ce travail infini-ment plus divertissant que la contemplation des dentiques ne leur fasse point faire de progrès décisifs sur le chemin de la compréhension artistique. Et c’est pourtant là, n’est-il pas vrai, le seul résultat qui importe ? Quel que soit l’enseignement artistique reçu ou subi, les artistes de talent parviendront tôt ou tard (mais mieux vaudrait tôt que tard) à dégager leur personnalité véritable. Mais si l’enseignement que nous nommons artistique n’est point conduit avec la préoccupation constante de former, d’affiner, de relever le goût public et de le porter jusqu’à ces cimes, où il avait élu domicile à certaines époques de notre Histoire, nous assisterons à l’effondrement de notre goût, à la décadence de notre culture, car nous n’aurons plus assez de vigueur pour défendre l’indépen-dance et le rayonnement de nos créateurs. Nous n’attendons point d’un ensei-gnement artistique coordonné et bien compris une augmentation, inutile, du nombre des artistes, mais nous récla-mons plus modestement d’une réforme totale de l’enseignement artistique l’accroissement du nombre des amateurs d’art et le salut définitif du goût national. --- Les nouvelles loges de l’École des Beaux-Arts Photo Dupuis

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En matière d'apprentissage, nous retrouvons la dualité sur laquelle j'ai insisté; nous rencontrons du même coup les difficultés analogues à celles que nous avons examinées à propos de l'orientation. Le caractère étroitement professionnel qui a longtemps caractérisé l'appren- tissage n'a pas disparu. Il suffit que, dans une industrie, la nécessité du recrute- ment d'une main-d'œuvre qualifiée s'impose tout à coup sous une forme aiguë, pour que les difficultés — les difficultés qu'on déclarait hier formidables, insurmontables — s'évanouissent devant la contrainte. Les cours de mécanique sont nombreux en France. Mais dans tous les domaines où l'aiguillon de la nécessité ne se fait pas ainsi impérieusement sentir, l'apprentissage s'amenuise et faiblit. Moins d'apprentis et le niveau de la formation s'abaisse. La situation économique de la France est difficile. Toutes les tentatives de réforme ne font qu'attester notre manque de main-d'œuvre qualifiée. D'où le para- doxe du chômage. Nous avons encore des chômeurs, moins qu'on ne le dit toutefois, car on compte comme chômeurs des vieillards qui ne devraient plus travailler, des enfants qui ne devraient pas encore travailler, des malades qui, incapables pour le moment de travailler, sont en droit d'attendre de la collectivité des soins, non un gagne-pain immédiat. Restent cependant des milliers et des milliers de vrais chômeurs, dont l'aptitude au travail, la qualité professionnelle, le courage même vont diminuant à mesure que le temps passe, tandis que les Ecole nationale profes- sionnelle de jeunes filles de Vizille. MM. Robert Fournez et Louis Sain- saulieu, architectes et leur représentant local, M. Fleury Terrasse L'ENSEIGNEMENT TECHNIQUE L'ENSEIGNEMENT technique a, dans le domaine de l'éducation, une situation toute spéciale. Il constitue en quelque sorte une enclave de l'économie dans l'éducation. On ne peut pas le comprendre si l'on ignore ou néglige ce fait. C'est lui qui explique et justifie, en effet, le caractère propre de l'enseignement technique, c'est lui qui éclaire la connexion des problèmes que nous allons examiner. La dualité de l'enseignement technique se marque d'abord dans son histoire administrative. On sait que l'Administration de notre enseignement industriel et commercial est passée du ministère du Commerce à celui de l'instruction publique, aujourd'hui de l'Education nationale. Un mouvement semblable s'opère à l'heure actuelle dans la plupart des pays, comme le souligne le dernier annuaire du Bureau International d'Education de Genève. Mais ce transfert administratif ne doit pas nous faire oublier la complexité et la solidité des liens qui unissent, aujourd'hui comme hier, et qui uniront encore demain, l'enseignement technique avec l'économie. Quelle est la fin de l'enseignement technique français? De servir l'économie française. L'enseignement technique à tous les degrés est avant tout professionnel. Il forme de son mieux des hommes qui, dans tous les métiers, seront capables de travailler utilement pour eux-mêmes, cela va de soi, mais aussi pour leur pays. Quelle est la situation pédagogique de l'enseignement technique? J'ai parlé d'études professionnelles, mais nous visons un autre but. L'enseignement technique est au sens le plus large du mot : enseignement, ou, mieux encore : il est éducation. L'enseignement technique est entre le métier et l'homme, entre les exigences professionnelles et les droits de tout esprit et de tout cœur humains. Aussi l'orientation professionnelle constitue-t-elle en premier lieu un problème d'éducation insépa- rable de l'éducation. Ce n'est pas un verdict d'un jour, d'un instant, une comparution devant un tribunal d'experts qui décideraient en cinq ou dix minutes de l'avenir d'un enfant. L'orientation correspond déjà, et doit correspondre de plus en plus, à une préoccupation et à une attitude durables. Il n'y a pas d'éducation pour qui ne veut point être éduqué; il n'y a pas d'orientation sans auto-orientation. De même la famille, si elle veut remplir tout son devoir, doit se poser assez tôt la question de l'orientation. Les éducateurs, les professionnels qui occuperont l'enfant, n'ont pas de moindres responsabilités. Un Etat, enfin, qui n'envise pas sérieusement l'avenir de la jeunesse, qui ne s'assigne pas, à l'avance, comme règle qu'aucune partie de la jeunesse ne devra rester oisive, est un Etat qui se condamne lui-même, quel qu'ait pu être son passé. En tant qu'elle relève de l'éducation, l'orientation est avant tout la recherche des aptitudes, la connais- sance de l'homme. Mais cette connaissance n'est-elle pas à la base de toute éducation digne de ce nom ? Est-ce qu'on peut élever les enfants sans les connaître ? Est-ce que le maître a devant lui « une classe » ou des élèves ? Peut-il continuer à jouer un rôle de haut-parleur, ou, si l'on préfère, le personnage du conférencier tandis que, devant lui, des enfants s'ennuient à longueur de journée, ou s'agissent, parce qu'ils ont le sentiment de n'être ni vus ni compris ? Mais je n'entends pas oublier le caractère économique de l'orientation. En France, c'est l'importance économique du problème de l'orientation qui a provoqué les premières initiatives. Je rappelle qu'au lendemain de la guerre, c'est le ministère du Travail qui s'est, le premier, occupé de l'orientation pour lutter contre des difficultés de placement et contre le désordre né de l'affreuse tourmente. Je crois que nous ferons bien de lutter aussi contre les désordres de la paix. De l'évolution de la technique de l'orientation en France, je ne puis dire que quelques mots. Nous en sommes encore à la phase empirique. Non que la théorie soit, comme certains le prétendent, obscure et incertaine. La médecine non plus n'a pas fini de progresser dans le domaine théorique, et cependant on soigne les gens, que dis-je : on les guérit quelquefois. La science de l'orientation tient à l'heure actuelle une place considérable dans tous les pays. Elle occupe de grands congrès. Elle pèse sur les rayons des bibliothèques. Elle inspire d'innombrables travaux de laboratoire. Ceux qui haussent les épaules lorsqu'on parle d'elle montrent qu'ils ont simplement besoin d'un supplément d'information. Mais si la théorie est, somme toute, dès maintenant suffisante, la pratique dépend de conditions qui, chez nous, sont encore loin d'être toutes réalisées. Aussi, préparons-nous un projet de loi afin de rendre l'orientation professionnelle obligatoire. Ne croyez pas que l'Etat se propose de régenter despotiquement, arbitrairement enfants et familles ! Nous pensons que les familles sont libres de placer les enfants comme elles le veulent, mais nous leur demandons de pren- dre conscience de tous les devoirs qu'implique cette liberté et de ne pas l'abandonner, si j'ose dire, entre les mains du hasard. Ecole nationale profes- sionnelle de Voiron. Atelier de tissage Ecole nationale profes- sionnelle de jeunes filles de Vizille. MM. Robert Fournez et Louis Sain- saulieu, architectes, et leur représentant local, M. Fleury Terrasse SONT OUVERTES LES ÉCOLES D'AUJOURD'HUI

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professionnels gémissent à l'envi sur la pénurie de personnel compétent dont souffrent toutes nos industries. Certes, le rendement français peut s'améliorer par l'amélioration du matériel. Mais les solutions de matériel sont toujours provisoires et médiocres. Que sont les machines sans les hommes? Compte tenu du fait qu'une grande partie du matériel n'est pas né de pensée française, qu'il a été ou importé, ou fabriqué avec des licences étrangères, je suis persuadé que la condition première du relèvement de la production française c'est l'élargissement et l'amélioration de la qualité du personnel français. Ce sont finalement les hommes qui décident de tout. Le pays qui a, pour servir ses intérêts, le plus grand nombre d'hommes et les hommes les meilleurs n'a pas besoin de déclarer la guerre pour prendre une option sur l'avenir. J'en arrive aux problèmes pédagogiques de l'apprentissage. Et je dois reconnaître d'abord que la notion d'éducation complète, d'éducation vraiment humaine qui, comme je l'ai déjà dit, domine tous nos efforts, n'a pénétré que lentement dans le domaine de l'apprentissage. Il reste que cette instruction professionnelle s'est considérablement accrue, qu'elle a pris forme. Elle a pris, en particulier, une forme administrative dans la loi Astier qui, au lendemain de la guerre, a tracé chez nous le premier schéma de l'éducation professionnelle, j'allais dire : de l'éducation populaire. Il y avait, en effet, dans la loi Astier des indications qui, mieux entendues, mieux utilisées qu'elles ne l'ont été, nous auraient peut-être permis de construire l'édifice Ecole professionnelle d'Egletons. Corrèze. Dalis, architecte SUR LA NATURE OUVERTES SUR LA VIE qui nous manque encore dans le moment présent : l'édifice d'une post-scolarité vraiment populaire qui eût accueilli l'enfant au sortir de l'école, qui eût comblé le large fossé qui continue à séparer l'école de la vie, qui eût empêché tant de connaissances déposées hâtivement à la surface de l'âme enfantine de se disperser aussitôt, comme des graines jetées sur le sol et qu'emporte le premier coup de vent. Le souci de l'instruction professionnelle a donc rejoint le souci de l'éducation populaire. Ainsi, par la conciliation des nécessités économiques et des nécessités pédagogiques, s'est constitué le système d'éducation professionnelle que nous appelons enseignement technique. Ainsi cet enseignement technique a-t-il été appelé et amené à développer l'ensemble des aptitudes de l'homme ; ainsi a été abandonnée l'idée d'une étroite spécialisation, mariage providentiel, j'allais dire absurde, de la nature humaine et d'un métier qui, peut-être, n'existera plus demain. Car la figure des métiers varie sans cesse. Abandonnant l'esprit de spécialisation, l'enseignement technique actuel veut avant tout former des enfants intelligents et instruits ayant des aptitudes, des habitudes et des habiletés « générales » qui leur permettront de se spécialiser selon les nécessités du placement, mais qui leur permettront aussi de rester libres à l'égard des machines qu'ils serviront, à l'égard de la spécialité dans laquelle ils sont entrés, à l'égard du moment dans lequel ils vivront et du lieu social, du secteur économique et professionnel dans lequel ils se trouveront. Les révolutions du monde présent exigent de l'homme d'aujourd'hui ces libertés précieuses. Notre idéal de civilisation ne les exige pas moins. J'évoque avant tout les problèmes de l'apprentissage industriel. Je devrais montrer qu'une même dualité de caractère existe dans toutes les formes d'apprentissage. Je ne pourrai le faire qu'à grands traits. L'apprentissage commercial a d'abord été comptable dans le sens le plus étroit du mot. Il s'est enrichi peu à peu d'éléments relevant d'une culture proprement commerciale. Je n'oublie pas les apprentissages féminins. Le nombre des femmes qui travaillent ne cesse de s'accroître dans le monde, et, corrélativement, l'importance des enseignements professionnels féminins. Qu'on en pleure ou qu'on en rie, qu'on adopte plus facilement le ton du plaidoyer ou celui du réquisitoire, il faut reconnaître que ce n'est pas une affaire de sentiment. Il est inévitable que les femmes soient préparées à remplir les tâches qui leur sont propres. Or, l'orientation et la formation professionnelles féminines sont encore nettement insuffisantes. Mais s'il faut bien que les femmes apprennent un métier, n'est-il pas souhaitable que le caractère féminin n'en soit pas altéré ? On a dit très souvent que les femmes étaient conservatrices. Il va de soi que je n'entends pas développer un thème politique. Mais il me paraît que la mission naturelle de la femme est de maintenir des institutions, d'une importance fondamentale tant au point de vue social qu'au point de vue moral, qui disparaîtraient si elles n'en assuraient pas la permanence et la durée. Il faut défendre la femme contre le déspotisme matériel et moral du métier. Pour elle, plus encore que pour l'homme, l'esclavage professionnel est dangereux. Aussi l'éducation professionnelle féminine doit-elle se doubler d'une éducation ménagère. Ici comme ailleurs, plus nettement encore peut-être, la collaboration est aux antipodes de la confusion et des précautions très sérieuses sont nécessaires pour que la mystique de l'unification n'engendre pas des conséquences redoutables. Dût-on me taxer de prudence excessive, je tiens à affirmer que le développement de l'éducation proprement féminine doit être exactement parallèle au développement de l'apprentissage féminin. Je ne peux qu'évoquer le problème difficile de l'enseignement technique supérieur, où sont exacerbées toutes les contradictions dont nous avons suivi le jeu à travers l'enseignement professionnel élémentaire et moyen. Problème qui n'a guère reçu dans notre pays jusqu'ici que des solutions empiriques. Ce rapide exposé souffrirait d'une grave lacune si je ne disais quelques mots des rapports de l'art et de la technique. Pourquoi nous a-t-il semblé nécessaire de développer à l'intérieur de l'enseignement technique les préoccupations artistiques ? Parce que l'art représente une des cartes maîtresses de la France. Les industries d'art sont encore et doivent rester une des pièces essentielles de notre économie. Former des hommes en vue de ces industries, c'est donc servir des intérêts français. Mais aussi la formation artistique est un des aspects les plus purs de la bonne pédagogie. Les aptitudes à l'invention et à l'originalité sont des qualités humaines fondamentales. Il est dangereux que des hommes, toute leur vie, soient uniquement des exécutants ou des copistes. Il faut donner ainsi un public à nos artistes, pour que ce soient les meilleurs, non les médiocres qui triomphent. Un pays intellectuellement cultivé ne doit pas se vanter trop facilement de son goût inné quand, chaque jour, il donne, hélas ! des preuves d'indifférence ou même d'aveuglement. Enfin, il faut que le peuple français ait l'amour des loisirs les plus nobles. C'est l'homme tout entier et l'humanité tout entière que nous devons élever. Il faut donc que notre humanisme ne refuse rien de l'homme ni de la vie. Il faut que le métier soit appris non seulement pour être exercé, mais aussi pour être aimé. Il faut que l'éducation établisse un lien entre tous les enfants et que ce lien subsiste entre les travailleurs manuels et les travailleurs intellectuels. Il faut que ceux-ci aient comme ceux-là le sens de la primauté du métier, du travail. C'est un rêve dangereux que de s'imaginer l'acier des machines assurant entièrement, dès aujourd'hui, la relève de la chair et de l'esprit humains. C'est le travail qui nous donnera courage et force, empêchera notre volonté amollie et détendue de se gâter. Le travail a créé les richesses spirituelles comme les matériels. C'est lui qui forge l'homme, c'est lui qui le crée. La mission de l'école française est une. Il s'agit de donner au pays les hommes qui permettront à la nation de vivre libre et heureuse parmi les autres nations. H. LUC, Directeur de l'Enseignement Technique, Ecole nationale de Po-ligny. Sardou, archi-tecte Ecole pratique d'indus-trerie et d'artisanat rural. Atelier de menuiserie Photos du studio Lucien Beaugers