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First pages of the volume, freely accessible.
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SIXIÈME ANNÉE
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1930
L'ART VIVANT
Revue bi-mensuelle des Amateurs et des Artistes éditée par
LES NOUVELLES LITTÉRAIRES
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ET LES PEINTRES
PAR
HENRI DE REGNIER
DIRECTION-REDACTION
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LIBRAIRIE LAROUSSE
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L'ART VIVANT
SIXIÈME ANNÉE
1er Avril 1930
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MALLARMÉ ET LES PEINTRES
Mallarmé aimait beaucoup la Peinture, mais j'ai le sentiment que la peinture datait pour lui de Manet. Je crois ne l'avoir jamais entendu, en ses conversations, nommer aucun des grands noms de l'art pictural, pas plus celui de Rembrandt ou de Michel-Ange, que celui de Velasquez ou de Watteau. Je ne me souviens pas non plus qu'il ait jamais, devant moi, fait allusion à l'un ou l'autre des grands chefs-d'œuvre de la Peinture ancienne ou même pré-contemporaine. Je me demande même si la Joconde lui avait jamais souri, car jamais il ne laissa supposer qu'il lui avait rendu visite et qu'il eût franchi les portes du Musée du Louvre. Ce manque complet d'intérêt et de curiosité pour l'art de peindre, tel qu'il existait dans l'impressionnisme, venait sans doute de ce que cet art, en ses manifestations antérieures et en ses œuvres les plus renommées, n'apportait aucun appui et aucun aliment à ses méditations esthétiques. La Peinture était pour lui muette, tandis qu'il était infiniment sensible aux voix révélatrices de la Musique qui provoquaient et nourrissaient sa rêverie, et stimulaient son activité spirituelle.
Quand je dis que Mallarmé aimait la Peinture, il faut donc entendre qu'il aimait une certaine peinture ou plutôt certains peintres et, entre tous et au-dessus de tous, Edouard Manet par qui il fut introduit dans le groupe impressionniste où il se créa de vives amitiés... J'ignore comment il fit la connaissance de Manet et comment il devint un de ses admirateurs et un de ses familiers. Qu'il admirât Manet en tant que peintre, cela va de soi ! Mallarmé, homme d'un goût exquis, esprit ingénieusement compréhensif, ne pouvait être indifférent aux magnifiques dons de Manet, à sa magistrale virtuosité, mais il était aussi attiré vers lui par ses audaces de novateur et par sa situation d'incompris. On sait combien fut âprement contesté et haineusement combattu ce grand artiste qui, tout en continuant une tradition, inventait un jeu nouveau des couleurs et des lignes. Manet encourut l'hospitalité goguenarde de la critique et de l'animosité rageuse du public. Cet état de « bête curieuse » et de « phénomène », il en souffrit sans doute, mais il le supporta avec élégance et courage. Il ne perdit jamais, devant l'insulte et la blague, sa haute et fine dignité d'artiste et il fut pour Mallarmé un exemple d'obstination en la foi à une œuvre. Or, le « cas » de Manet se rapprochait de celui de Mallarmé qui, lui aussi, avait à subir les incompréhensions et les railleries que lui valaient la singularité, l'hermétisme et l'obscurité de ses poèmes. Sa destinée était parallèle à celle de Manet, et l'attitude de Manet lui était un encouragement fraternel.
Si Mallarmé était, en Manet, sensible au génie de l'ar- tiste, il ne l'était pas moins au charme de l'homme. Mallarmé goûtait l'esprit de ce Parisien de Paris et la bonne grâce de son accueil. Aussi l'atelier du peintre devint-il un des refuges du poète contre les ennuis de la vie et les monotonies du métier. Ses heures de cours et de leçons passées, Mallarmé allait se purifier de l'atmosphère grisâtre du collège, où il professait sans conviction l'anglais, dans un milieu réconfortant de camaraderie cordiale, avant de rentrer dans la solitude tourmentée de sa pensée. Sa journée de travail finie, palette et pinceaux remisés, Manet accueillait volontiers les visiteurs. Mallarmé en était un, assidu et presque quotidien. De l'atelier de la rue de Saint-Pétersbourg et du peintre d'Olympia, Mallarmé avait gardé un souvenir précieux et le nom de Manet revenait souvent dans ses conversations. Je l'ai toujours entendu parler de lui avec une profonde admiration et une tendre amitié. De cette amitié nous avons une preuve par le portrait que peignit Manet du poète d'Hérodiade. J'ai vu aussi chez Mallarmé un petit pastel représentant Hamlet dans la scène du cimetière.
Si ce fut chez Manet que Mallarmé fut mis en rapports avec plusieurs des peintres du groupe impressionniste, ce fut là qu'il rencontra une des plus vives et des plus constantes affections de sa vie en la personne de Berthe Morisot qui avait épousé, comme l'on sait, Eugène Manet, le frère d'Edouard. Grande et mince, d'une extrême distinction de manières et d'esprit, artiste du talent le plus délicat et le plus nuancé, Berthe Morisot n'était plus, quand je la connus, l'étrange créature aux sombres cheveux dont Manet avait fixé les traits dans son célèbre tableau Le Balcon. Sa chevelure avait blanchi, mais le visage avait conservé sa singularité énigmatique et sa fine régularité, son expression de mélancolie taciturne et sa sauva-gerie farouche. Vêtue avec une simplicité recherchée, elle apparaissait hautaine et distante dans une sorte de réserve infiniment intimidante qu'elle ne rompait que par de rares paroles, mais sa froideur dégageait un charme auquel on ne pouvait rester indifférent. Ce charme, Mal-larmé l'avait subi fortement et profondément et il était un des familiers de la maison de la rue de Villejust où habitaient M. et Mme Eugène Manet ; lui, nerveux et fin ; elle, telle que j'ai essayé de l'évoquer et telle que je la revois en pensée dans le salon-atelier où elle travaillait et recevait, salon qu'ornait un beau mobilier Empire, où était suspendue au mur la grande toile de Manet Le Linge et où grinçaient sur le luisant parquet les griffes prudentes du long et souple lévrier Laërte.
En ce milieu de silence discret et de sobre et solide bourgeoisie, Mallarmé se plaisait infiniment. En Berthe Morisot et en son mari il retrouvait le vivant souvenir de
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L'ART VIVANT
Manet et il reportait sur eux une continuation d'amitié à laquelle s'ajoutait la respectueuse affection et la vive admiration que lui inspirait Berthe Morisot. Il aimait la faire connaître à ses amis et ce fut à quoi je dus d'être conduit par lui rue de Villejust. Souvent, il m'y donnait rendez-vous, le dimanche, à la fin de la journée. Il y arrivait venant du concert et sa présence animait délicieusement ce que ces réunions dominicales avaient d'un peu contraint et d'un peu tendu et éclairait d'un sourire heureux le beau visage sévère et farouche, sous l'argent de la chevelure, ce visage que Manet avait peint en sa jeune beauté et qui en avait conservé la singulière et taciturne séduction.
Quelquefois le salon de Berthe Morisot s'ouvrait à une assemblée plus nombreuse et ce fut ainsi, le soir où, devant un public de choix, Mallarmé y répéta la conférence qu'il avait faite à Bruxelles sur Villiers de L'Isle-Adam. De par l'art de sa merveilleuse diction, Mallarmé dissipait les obscurités du texte et en extrayait le sens sans en enlever le mystère. Parlée, la phrase écrite devenait à la portée de l'auditeur et ne demandait, pour être vraiment comprise, rien de plus que de l'attention... J'étais, durant cette lecture, placé à côté de Degas qui manifestait sa mauvaise humeur par des hochements de tête et des haussements d'épaule, car si Degas goûtait, en Mallarmé, l'homme, il n'appréciait guère l'écrivain et le poète, ce qui n'a rien d'étonnant puisque l'auteur favori de Degas était Brillat-Savarin. Il se faisait lire la Physiologie du goût, à moins qu'il n'y substituât les Mille et une Nuits dont les interminables histoires distrayaient sa misanthropie et son amertume.
Mallarmé n'ignorait pas les sentiments de Degas à son égard, mais il n'en admirait pas moins en Degas un grand peintre et un dessinateur infaillible, aux boutades, aux sarcasmes et aux « mots cruels » de qui il souriait avec indulgence.
Cette mauvaise humeur bougonne qui lui faisait hauss- ser les épaules à l'audition de la conférence de Mallarmé, Degas la portait, en certaines occasions, à un point qui dépassait quelque peu la mesure. Mallarmé m'a raconté qu'il avait été chargé, un jour, de la part de son ami Roujon, alors secrétaire des Beaux-Arts, d'aller annoncer à Degas que le ministre se proposait de le nommer chevalier de la Légion d'honneur, et d'obtenir son acquiescement à cette nomination. A cette nouvelle, Degas était entré dans une violente colère et avait formulé son refus en de tels termes que, me disait Mallarmé, « j'ai cru qu'il allait me battre ». Degas en voulut longtemps à Mallarmé de s'être prêté à cette démarche. Pour un peu, il lui eût répété la phrase qu'il adressa à un de ses jeunes confrères dont il croyait avoir à se plaindre : « Rien ne pouvait, Monsieur, plus aigrement nous désunir. »
Malgré son caractère irascible, Degas ne cessa jamais de traiter affectueusement et respectueusement Berthe Morisot et demeura toujours un des « amis de la maison » qui en comptait un autre dans Renoir que je revois, à un diner rue de Villejust, sous la lumière des hauts candélabres qui éclairaient la table et qui révélaient le ravage de ses traits et la rigidité de ses gestes. La maladie commençait à atteindre ses mains déformées. Je me souviens de lui comme d'un homme simple et fin, disant nerveusement des choses justes, mais qui n'était vraiment lui-même que devant sa toile et le pinceau aux doigts. Quand Mallarmé publia chez l'éditeur Deman son volume Pages, ce fut à Renoir qu'il en demanda le frontispice, une eau-forte où une femme nue aux formes amples est debout en la jeunesse de sa chair. Renoir esquissa aussi, de Mallarmé, un très mauvais portrait. Après Manet, c'est à Whistler que Mallarmé doit sa meilleure effigie. Je dirai tout à l'heure la rencontre du portraitiste et de son modèle...
Henri de RÉGNIER
de l'Académie Française.
(A suivre.)
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L'ART VIVANT
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L'ART VIVANT
LA MORT DU MASQUE
Il y avait deux articles à faire sur les masques.
L'un offrait matière à d'ingénieuses variations où se seraient harmonieusement mêlées l'Histoire, l'Esthétique, la Sociologie et la Psychologie. Il permettait de curieux développements sur les arts primitifs et populaires et se prêtait à de profondes considérations sur les rapports bien connus qu'ont toujours entretenus les Religions et le Théâtre. Et certaines parties de cette séduisante dissertation qu'on aurait pu appeler : Essai sur la morphologie et la mystique du masque, eussent fort bien supporté un tour des plus littéraires.
Je me serais complu à montrer le besoin de s'idéaliser ou de se terrifier les uns les autres qu'ont eu les hommes de tous les temps, à établir de subtils parallèles entre le maquillage éphémère des dames et la permanence décorative du masque sauvage, à étudier le masque comme haut parleur ou comme pièce d'uniforme militaire, à chercher le secret de son inquiétante fixité, ou bien j'aurais opposé le masque japonais des appartements « artistes » de 1880 au masque nègre des living-rooms dépouillés de 1930... etc.
Pourtant ce n'est pas cet article qu'il me faut écrire. Mais l'autre : celui où je devrai boire jusqu'à la lie la coupe des réjouissances populaires d'aujourd'hui.
Les masses occidentales ne savent point de quels sacrifices elles payent les bienfaits d'une civilisation rationnelle et pratique. Les fruits de l'arbre de science continuent à empoisonner chaque jour un peu plus les restes d'un état de grâce ingénu. Et la perte irréparable de la spontanéité originale, de la sûreté du goût ne semble pas inquiéter une foule qui a pris l'habitude de vivre dans une organisation sans saveur.
Quand le masque, après ses avatars des périodes héroïques (parure rituelle ou accessoire dramatique, en tout cas apantage d'Initiés), tomba dans le domaine public, il perdit son sens caché, sa signification mystérieuse, mais ce fut pour gagner une heureuse verdeur, un pittoresque amusant ou haut en couleur. Cet accent de bon aloi, hélas, il n'a pas su le conserver : il n'est que de descendre dans la rue et de considérer la chienlit de nos actuelles mi-carèmes pour nous en rendre compte.
Une gêne pénible m'a toujours saisi devant ces grossiers cartonnages dont pas un ne témoigne d'une imagination spirituelle. Au contraire, des formes vulgaires et de lourds coloris semblent souligner à plaisir des expressions odieuses par leur réalisme. En vain chercherait-on une déformation naïve, inattendue, voire même une brutalité attirante. Un cortège de masques c'est l'hydre de la bêtise humaine.
Je me refuse à voir une expression de l'esprit populaire dans cette débauche de Bébés Cadum apoplectiques et libidineux, dans ces troupeaux d'animaux qui drainent derrière eux les appellations injurieuses, dans ces bataillons de Mères Michel équivoques défilant bras dessus, bras dessous avec de lamentables Pierrots.
Trognes d'ivrognes ou de gendarmes, passe-boules figés dans un accès de delirium tremens, clowns bavant votre maquillage dans un rictus de senilité précoce, vraiment vous n'êtes « comiques » que sur les catalogues des fabricants.
Qui portera ces faces de commis-voyageurs rubicons et hilares, ces figures de calicots avantagés par l'enluminure rose et la petite moustache « fine et distinguée » sinon les modèles humains les plus courants ? Satisfaction de s'appliquer son propre portrait sur la figure et de croire avoir changé de tête, joie d'avoir surchargé la banalité de vulgarité et de penser s'être déguisé.
Dans cette générale absence d'invention le masque représentant un clysopompe ou celui-ci fait avec des articles de fumeur apparaissent comme des curiosités ahurissantes. Et ce n'est pas sans étonnement que j'ai rencontré quelque part, crapuleux et attendrissants mascarons, Ribouldingue, Croquignol et Filochard, issus de l'Epatant de mon enfance.
Mais à part quelques « grands nez » évocation persistante de personnages de la Comédie Italienne, à part quelques masques d'enfants qui grâce à leur fabrication élémentaire ont retrouvé une certaine simplicité de lignes, les masques de maintenant ne sont plus que des caricatures épaisses et grimaçantes, pour toujours ils ont perdu leur immobile pureté et ainsi toutes leurs hallucinantes vertus magiques.
Nous n'avons plus la foi, ils n'ont plus la joie. Nous sommes bien à plaindre les jours de fêtes.
Louis CHERONNET.