Excerpt
First pages of the volume, freely accessible.
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SIXIEME ANNEE
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les éditeurs ont voulu montrer au public leur parti-pris de faire exprimer au document photographique la poésie de notre temps.
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SIXIÈME ANNÉE
L'ART VIVANT
1er Mars 1930
A propos de l'Exposition du Musée de l'Orangerie aux Tuileries
LE CENTENAIRE DE CAMILLE PISSARRO
Paris, 1er mai 1893.
Mon cher ami,
J'ai lu votre Salon hier ; j'ai pu me le procurer par l'ami Luce. L'entrée en matière est d'une grande élévation. Que vous avez raison, mon cher ! Tout est... absolument en accord avec les idées modernes ; c'est bien l'art de notre société... Mais que vous êtes imprudent de soulever des colères sourdes contre ces malheureux impressionnistes ! Vous voulez donc, comme le disait Delacroix, nous livrer aux bêtes ?...
A vrai dire, il y avait plus de vingt ans que ces « malheureux sauvages » étaient livrés aux bêtes ; et Camille Pissarro, en écrivant ces lignes, se souvenait, non sans effroi, des coups de griffes et des morsures que lui-même avait reçus.
Certes, les pires souffrances l'avaient fait chanceler, parfois, et lui avaient arraché des cris de douleur. Mais jamais son courage, jamais sa foi en l'avenir ne l'avaient abandonné. N'avait-il pas échappé, maintes et maintes fois, à de grands dangers au cours d'une existence déjà longue ?
A Saint-Thomas, où il était né, son enfance avait été bercée, certaines nuits, aux hurlements de la tempête.
Ile rocheuse des Antilles danoises, Saint-Thomas est dominé par un volcan éteint, au pied duquel une large échancre sert de port. Bien que ce volcan soit plongé dans un profond sommeil, la terre tremble souvent à Saint-Thomas. Un jour — il y avait de cela cinquante ans, pour le moins — un bateau, — un trois-mâts s'il vous plaît, — projeté dans les airs par un cyclone, était retombé sur la terrasse de la maison des Pissarro.
En remontant le courant de ses souvenirs, le grand artiste se rappelait, même, qu'après un tremblement de terre assez violent, on l'avait cru perdu. Il était alors tout enfant. Une esclave noire l'avait enveloppé dans un matelas, porté, en courant, vers la mer, et mis à l'abri sur un navire ancré dans le port...
Et sa première traversée de l'Océan, son premier voyage, à onze ans, sur un voilier qui l'emmenait en France pour y compléter son éducation ! Cette fois-là, par exemple, c'était l'absence de vent qui avait failli lui coûter cher ! Ce diable de voilier était resté en panne, en panne sèche, en plein Atlantique. Après une traversée interminable, — elle avait duré plus d'un grand mois — les malheureux passagers, privés d'eau douce, et n'ayant pour toute nourriture que des viandes salées, étaient arrivés en France juste à temps pour éviter le scorbut...
Il lui arrivait pourtant de songer, avec une tendresse mêlée de regret, à son île natale, si lumineuse ! A Passy, dans l'Institution du père Savary, où il apprenait les rudiments de la grammaire et du calcul, il dessinait, pendant la classe, sur ses cahiers et sur ses livres, des cocotiers, des bananiers, des cavaliers coiffés de chapeaux à larges bords, comme Bolivar. Par malheur, ces « chefs-d'œuvre » étaient tombés entre les mains de M. Savary. Le père Pissar o, averti par lui, s'était fâché, avait exigé qu'on supprimât le dessin.
Tout en respectant les ordres venus de Saint-Thomas, M. Savary, qui était une manière d'artiste, avait permis à son élève de crayonner ce qu'il voyait autour de lui, durant ses heures de loisir et ses promenades. Il lui avait même donné quelques conseils, tous excellents. Un jour — c'était en 1844, Camille courait alors sur ses 14 ans — ce brave homme avait cédé son pensionnat à un M. Marelle. En faisant ses adieux aux « anciens », il avait pris Camille à part et lui avait dit affectueusement : « Ne m'oubliez pas, quand vous serez de retour à Saint-Thomas !... et surtout dessinez des cocotiers ».
Cela ne voulait-il pas dire : dessinez surtout d'après nature? C'est ainsi, du moins, qu'il l'avait compris. Et cette recommandation n'avait fait que fortifier son goût très vif pour l'indépendance et sa passion pour le dessin. Des cocotiers ? Non, plus que cela, beaucoup plus ! Toute la nature !
Il avait dix-sept ans quand son père l'avait rappelé à Saint-Thomas, pour l'initier aux mystères du négoce. Les Pissarro possédaient en effet, dans cette île, un store, sorte d'entrepôt, de boutique, où l'on vendait de tout, des cotonnades, de la verrerie, de la quincaillerie...
Ces marchandises, fabriquées en Europe, c'étaient les Américains qui venaient les acheter. Lorsqu'un bateau avait jeté l'ancre dans le port de Charlotte-Amalia, Camille s'y rendait, muni d'un registre et d'un crayon. Son travail consistait à pointer les barils, les balles et les caisses, à mesure qu'on les déchargeait. Pendant qu'on les roulait ou qu'on les empilait, ce qui demandait assez de temps, Camille se mettait à croquer les attitudes des matelots et des noirs employés à cette besogne.
Malgré les loisirs que lui laissaient ses occupations, loisirs qu'il employait si agréablement, et malgré qu'il fût bien payé, il n'avait pu se faire à cette vie. Et, comme il devait l'écrire plus tard à un de ses amis, sans plus de réflexion, il avait tout quitté, à vingt-deux ans, et filé à l'anglaise, à Caracas, afin de rompre le câble qui l'attachait à la vie bourgeoise. Mais il était alors plein d'enthousiasme et plein d'ardeur. Au surplus, il n'était point parti tout seul, mais avec un peintre danois, Fritz Melbye, rencontré par hasard à Saint-Thomas.
Ce Fritz Melbye avait été envoyé en mission par son Gouvernement dans les Antilles danoises et dans les pays de l'Amérique centrale, pour en étudier la faune et la flore. Tout en regardant Camille tracer d'alertes silhouettes entre deux pyramides de caisses, il lui avait proposé de l'accompagner au Venezuela pour l'aider à réunir des documents sur ce pays. Et, pour être équitable, il faut ajouter que la plupart des croquis et des études envoyés par Fritz au Danemark avaient été faits par lui, Camille Pissarro.
Quoi qu'il en soit, pendant trois ans, il s'était livré au plaisir de dessiner et de peindre librement. Puis, son père lui ayant pardonné son escapade, il était revenu en France, au moment de l'Exposition Universelle. Cette exposition l'avait mis en présence des grands maîtres vivants, Delacroix, Courbet, Daubigny, Millet, Corot... Corot ! quel saisissement, quel émerveillement devant ses paysages : Son Effet de matin et son Souvenir de Marcoussis lui avaient révélé de la plus lumineuse et charmante façon ce que, jusqu'alors, il n'avait fait qu'entrevoir confusément.
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L'ART VIVANT
Le grand artiste l'avait accueilli avec sa bonhomie accoutumée, lui avait donné des encouragements et des conseils. Des conseils, il en avait reçu aussi du frère de Fritz Melbye, Anton Melbye. Mariniste et paysagiste de talent, ce brave homme lui avait enseigné ce qu'il ignorait encore du métier de peintre.
Après quoi, le jeune Antillais s'était inscrit dans divers ateliers à la mode, y avait travaillé assidûment. Mais quelle atmosphère monotone et grise !
Corot, consulté, lui avait fait une réponse qu'il avait déjà faite à d'autres : « Il faut aller aux champs, la Muse est dans les bois. » Les bois ! les champs : Oui, c'était cela qu'il lui fallait ; c'était l'air libre, la lumière du ciel, la campagne... Si bien que, plantant là camarades et modèles, il était allé peindre sur la Butte Montmartre et dans la banlieue de Paris.
Tout en cherchant des motifs, tout en épiant la vie et la beauté dans les environs de la grande ville, il avait rencontré Ludovic Piette, qui devait devenir son meilleur ami, le doux Chintreuil et son inséparable Jean Desbrosses. Sur les conseils de Fritz Melbye et de Corot, il s'était surtout efforcé de noter ces valeurs subtiles, infiniment rapprochées, qui situent les plans, les enveloppent d'air, les unissent harmonieusement.
Après quelques années fort laborieuses, la banlieue de Paris ne lui suffisant plus, il s'était installé à Montmorency, puis à la Varenne-Saint-Hilaire, puis à l'Hermitage, à Pontoise.
Entre temps, il s'était lié avec Claude Monet et Guillaumin, et, par l'entremise de Guillaumin, avec Cézanne. Reçu au Salon de 1859 avec un Paysage à Montmorency, il lui avait fallu attendre le fameux Salon des Refusés pour montrer de nouveau ses œuvres au public. Sur ces entrefaites, il s'était marié et sa femme lui avait donné un premier fils, Lucien.
Au Salon de 1865, il avait pris hautement le parti de Manet, dont l'Olympia soulevait d'âpres discussions, et s'était concilié son amitié. Manet ! ce nom évoquait encore devant lui l'atmosphère enfumée du café Guerbois, où se réunissaient les amis de ce maître pour y parler peinture et littérature.
Séduit par les recherches de Pissarro et de Claude Monet, Manet s'était mis à peindre nombre d'études en plein air, des tableaux de plage et de mer à Boulogne. Quant à lui, s'efforçant de se dégager tout à fait du souvenir de Courbet et, surtout, de celui de Corot, il éclaircissait de plus en plus sa palette, supprimait les tons lourds et terreux afin de donner plus de fluidité à l'atmosphère et de colorer plus délicatement les ombres. Si bien qu'il avait fini par ne plus employer de tons neutres et par peindre avec des couleurs presque pures.
Un ancien choriste, le père Martin, qui se livrait à la brocante des tableaux, lui achetait de temps à autre quelques toiles, à des prix dérisoires, il est vrai, à 20, 30 ou 40 francs, selon leurs dimensions. Pissarro vivait alors à Louveciennes avec sa famille, d'une vie difficile, mais, somme toute, assez heureuse.
C'est à Louveciennes que la guerre l'avait surpris. La guerre, c'est-à-dire l'invasion. Obligé de s'enfuir précipitamment, il s'était refugié d'abord à Montfoucault, chez Piette, puis à Londres où il avait retrouvé Claude Monet et découvert avec lui Turner et ses éclatantes féeries. A Londres encore. Monet et lui avaient, grâce à Daubigny, trouvé leur bon génie dans la personne de Durand-Ruel, ce « Durand » dont l'existence allait être presque aussi tourmentée que la leur.
A son retour, il avait trouvé sa maison pillée, toutes ses peintures — quinze cents toiles, environ — disparues ou détruites. Quinze années de travail, quinze années de recherches perdues, en quelques mois ! Et il était presque sans ressources... Au lieu de se lamenter sur son malheur, il s'était remis bravement au travail. Et, cherchant une nature plus variée que celle de Louveciennes, il s'était installé à Pontoise où il allait demeurer pendant dix ans.
Durant ces années et les dix autres qui avaient suivi, il avait connu toutes les détresses, toutes les angoisses humaines. Sa sincérité, sa franchise, la nouveauté de ses recherches déconcertaient le public. C'était pourtant l'humble histoire de l'homme des champs qu'il contait au peuple des villes, l'histoire de ses travaux et de ses joies, la poésie cachée sous les apparences les plus banales de la vie rustique. C'était encore les aventures paisibles et toujours émouvantes des arbres, des prairies, des ruisseaux, revêtus d'ombre ou de lumière, et diversement colorés suivant les saisons et les heures.
Par bonheur, le père Martin et Durand-Ruel lui achetaient de temps à autre quelques toiles et, de temps à autre, le père Tanguy lui en vendait aussi quelqu'une. Ce qui lui permettait de vivre — chichement, à la vérité — et de faire vivre les siens.
Des temps plus difficiles allaient venir. L'exposition faite en 1874 chez Nadar, avec Sisley, Cézanne, Claude Monet, Renoir, Guillaumin, Degas, lui avait valu, ainsi qu'à eux, l'épithète dénigrante d'Impressionniste. Dès lors, ses amis et lui s'étaient constamment heurtés à l'indifférence, ou, plutôt, à l'hostilité du public, hostilité que rendaient plus audacieuses les ouvrages et les moqueries de la critique.
Les Impressionnistes avaient beau mettre sous les yeux de la foule leurs œuvres les plus émues, les mieux venues, les plus abouties, leurs efforts se brisaient toujours sur les récifs flottants de l'opinion. Plusieurs expositions, dont une chez Durand-Ruel, en 1876, n'avaient fait que redoubler les ricanements et les sarcasmes. Lors d'une vente à l'Hôtel Drouot, n'avait-on pas regardé leurs toiles en les tournant de haut en bas !
Deux écrivains, pourtant, annonçaient des temps nouveaux des temps meilleurs, pour la « nouvelle peinture »: C'était Castagnary. C'était Duranty, le romancier. Plus tard, bien plus tard, Théodore Duret, Félix Fénéon, Octave Mirbeau étaient venus à la rescousse. En Mirbeau, surtout, Pissarro avait trouvé un de ses plus chauds défenseurs. Mais c'était Duranty, qui, l'un des premiers, avait porté le jugement le plus impartial et le plus juste sur les Impressionnistes.
« Dans la coloration, disait-il, les nouveaux venus ont fait une véritable découverte... Ils ne se sont pas seulement préoccupés de ce jeu fin et souple des colorations qui résulte de l'observation des valeurs les plus délicates dans les tons ou qui s'opposent ou qui se pénètrent l'un l'autre... Leur découverte, ajoutait-il, « consiste proprement à avoir reconnu que la grande lumière décolore les tons, que le soleil reflété par les objets, tend, à force de clarté, à les ramener à cette unité lumineuse qui fond ses rayons prismatiques en un seul éclat incolore, qui est la lumière. »
Comme elles étaient réconfortantes, ces paroles ! Comme elles l'avaient payé de ses peines passées ! Mais, hélas, elles étaient impuissantes à émouvoir ceux, précisément, auxquels elles s'adressaient. Et le besoin le harcelait, le talonnait, sans répit. Acculé à la ruine, Durand-Ruel ne lui achetait plus rien. Pour combler la mesure, le père Martin déclarait à qui voulait l'entendre que lui, Pissarro, était perdu sans retour, que sa peinture était la plus difficile à vendre !...
Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, il s'était obstiné à peindre, accumulant ses études en plein air, puis les emportant à Paris, où il passait de longues semaines à la poursuite d'un acheteur problématique. Car il ne voulait pas, car il ne pouvait pas rentrer les mains vides à Pontoise, où sa nichée attendait la becquée.
Sa suprême ressource, c'était Murer, le pâtissier-romancier Murer. Maintes fois ses amis, et lui-même, avaient eu recours à ses bons offices. Un jour qu'il était aux abois, ce Murer avait eu l'idée de mettre en tombola quatre toiles de Pissaro. Les billets — cent billets à vingt sous — avaient été placés assez difficilement. Au moment de choisir une des toiles, une petite bonne, qui possédait un numéro gagnant, avait préféré un... Saint-Honoré.
Cette vie d'expédients ne pouvait durer indéfiniment. A bout de forces, désespéré, Pissarro en perdait la tête. Sa femme, dans une grossesse fort avancée, seule à la campagne,
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L'ART VIVANT
PISSARRO
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