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First pages of the volume, freely accessible.
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SIXIEME ANNEE
N° 133
6 fr.
1er FEVRIER
1930
L'ART VIVANT
Revue bi-mensuelle des Amateurs et des Artistes éditée par
LES NOUVELLES LITTÉRAIRES
Cliché Piccoli.
LA SAISON DES MARIONNETTES
DIRECTEURS - FONDATEURS :
Jacques GUENNE et
Maurice MARTIN du GARD
DIRECTION-REDACTION
146, Rue Montmartre, PARIS (3e)
ADMINISTRATION ET VENTE:
LIBRAIRIE LABOUSSE
12-17, Rue du Montparnasse, PARIS (6e)
RÉDACTEUR EN CHEF:
Florand FELS
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ART VIVANT ………………… un an: 130 fr. Étranger prix réduit: 150 fr. Prix fort: 165 fr.
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Von HANS GERSTINGER, Kustos an der Nationalbibliothek in Wien.
Mit 22 Abbildungen im Textband und 28 Tafeln. davon 8 in farbigem Lichtdruck, nach Originalen der Nationalbibliothek in Wien.
In diesem Werke wird zum Erstenmale zusammenfassend und nach dem heutigen Stande der Forschung das ganze Gebiet der griechischen Handschriftenmalerei (Miniaturen und Ornamentik) und seine Entwicklung im Papyrusbuche und Pergamentkodex von der Hellenistisch-römischen Zeit bis zum Ausgange des Mittelalters behandelt.
Das Werk enthält unter anderem auch 3 Blätter der ältesten illustrierten Bilderbibel, der weltberühmten “Wiener Genesis” (5. Jahrh.n.Chr.), ein Blatt aus dem nicht minder berühmten “Wiener Dioskurides” (6. Jahrh.n.Chr.) und eine spätbyzantinische Portraetminiatur des Kaisers Alexios V. Murzuphlos, sowie eine Zweifarbige Tafel aus der Sammlung: Payrus Erzherzog Rainer.
Textband in Pergamentrücken gebunden und Tafelband in Mappe, beide in einem Schuber, das Werk in Halbpergament gebunden. Format 39×52. Preis österr. S. 600. Einmalige Auflage von 300 Exemplaren.
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37 Farbenlichtdrucke auf 31 Tafeln nach seinen Hauptwerken in Wien und eine Einführung in seine Kunst von Max Dvorak. In das französische übersetzt von Ernst Klarwill. Einmalige Auflage von 200 Exemplaren. In Kassette. Format 49×59 cm. Preis ö. S. 450. — PROSPEKTE KOSTENLOS.
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L'ART VIVANT
JOUR DE FÊTE
A propos du Salon des Indépendants
C'est ainsi que l'amour du beau et l'amour se donnent mutuellement la vie.
STENDHAL.
Je ne puis m'engager dans ce chemin des écoliers qui, si vite, m'entraine loin du Palais endormi, où nulle princesse ne dort, sans me souvenir de ce curieux homme, dont le spectacle, un temps, retint si fort mon esprit. Car lui aussi devait se consoler de la misère du théâtre de son temps, en parlant, dans ses chroniques dramatiques, des bêtes et de l'amour.
C'était au temps que je qualifierais encore d'héroïque, si je ne l'avais connu. Il nous mettait en garde contre les phrases trop longues, contre les mots emphatiques et contre les grands sentiments. C'était, tout bonnement, dirons-nous donc, il y a six ans. Les Nouvelles Littéraires avaient, alors, leurs bureaux rue de Milan. C'est une courte rue, toute enveloppée de silence, entre les bourrasques des rues adjacentes ; une rue que Stendhal eût aimée, où soudain, sans motif, s'abatait, comme l'amour, des vols lourds de pigeons.
Nos bureaux étaient au rez-de-chaussée. Je tenais le local d'un agent d'assurances qui, ayant travaillé dans les mines jusqu'à l'âge de seize ans, avait appris seul le grec et le latin, et, vers la quarantaine s'était taillé une certaine aisance dans les affaires. Aussi, affirmait-il que les études classiques menaient à tout. En 1911, au moment de la grève des chemins de fer, n'avait-il pas eu cette athénienne malice d'annoncer dans la presse qu'il engagerait sur l'heure tous les cheminots révoqués. Ceux-ci, calculait-il, magnifiés par le martyre, ne tarderaient pas à devenir, auprès de leurs anciens camarades, d'irrésistibles apôtres, dont la prédication les conduirait rue de Milan, où l'on pouvait s'assurer contre tous les maux d'ici-bas. S'il jugeait si bien les hommes, avouait cet assureur, c'est que, chaque matin, tôt levé, il traduisait ses cinquante lignes de Cicéron ou d'Aristote. Je vois encore sa tête sans poil et carrée, son énorme mâchoire où les mots s'écrasaient sous de massives dents d'or, sa main grasse et trapue, dont il mouillait un doigt, pour feuilleter une liasse de billets.
Je l'avais rencontré, je crois, au cabaret de la Vache enragée où Maurice Hallé récitait, chaque soir, d'une voix navrante, ses mêmes litanies beaucoupennes ; où Frédéric Lefèvre, qui allait bientôt tenter avec nous la grande aventure littéraire, venait de se classer champion de pipe dans un concours de lenteur ! L'homme m'affirma qu'en assurant les sergents de ville contre les accidents, je parviendrais très vite à m'assurer moi-même contre la gêne.
Je vivais alors dans une mansarde de la rue Damrémont, dont une étroite fenêtre donnait sur le cimetière Montmartre. Je gagnais quelque argent à recopier sur des enveloppes des noms trouvés sur un fichier. Est-ce là que je pris les perruques en horreur ? Sans doute, car j'écrivis les noms de tous les « figaros » de France. Cette besogne me laissant des loisirs, j'acceptai l'offre de mon nouvel ami.
Je vois encore le sordide hôtel de ce quartier de La Chapelle où je m'enfonçai, un matin, à la recherche de l'agent Castagnou. Bousculé par les ménagères qui me jetaient, de chaque chambre, leurs ordures sur les pieds, je désespérais de jamais découvrir la porte de ce gardien des lois, quand une commère en camisole eut, enfin, la bonne grâce de m'indiquer que la chambre voisine était celle que je cherchais. Je frappai. J'attendis un moment, sans qu'aucune voix ne me répondît. Je frappai avec plus de violence, enhardi par le bruit de mon poing. Soudain, derrière cette porte, retentit un effroyable juron. Soulevé, de quel affreux cauchemar, debout, dans la tenue même du parricide, un homme apparut, plongeant dans l'entrebaîlement de la porte une tête rouge, hirsute, endormie. Offrant déjà son énorme enculure à l'exigence des lois, il hurlait cependant contre ma stupide clémence. Plus je m'ingéniais à lui rendre légers les plus graves accidents qui eussent pu menacer ses jours, plus il accélérait sa colère. Avec quel fracas, enfin, la porte me fut-elle jetée au nez, quand ce condamné au sommeil eut enfin compris que je venais seulement l'assurer sur la vie !
Je pris soin, par la suite, de mieux me renseigner si mes clients étaient « de jour » ou de « nuit ». Chaque emploi, on le voit, comporte une expérience. Je ne fis plus guère d'erreurs, du moins auprès de ceux-ci. Il est d'autres êtres dont il est moins aisé de reconnaître s'ils dorment ou s'ils veillent, et que, tout endormis, nous entraînons vers la lumière. Mais c'est une autre affaire et qui n'implique pas d'assurances...
J'apportais de trop rares contrats à mon indulgent protecteur qui m'engageait à la patience, en me rappelant une phrase du Phédon.
Je revois encore le long paysage des berges de la Seine, tout enveloppé d'une écharpe de bruyère mauve, venu tout droit du rayon d'art du Soldat laboureur, qui ornait un des murs de son cabinet de travail. Que n'ai-je conservé ce chef-d'œuvre, quand nous primes possession, lors de la fondation des Nouvelles, du local et des meubles de mon ami ! J'aurais pu l'envoyer, ce mois-ci, à Camille Maucclair pour son exposition du Figaro.
Dans ce même bureau, deux ans plus tard, Maurice Boissard venait, chaque mardi, nous apporter sa chronique dramatique. J'attendais ce jour-là avec impatience. Malgré ses vêtements usés, les deux vestons qu'en hiver il mettait parfois l'un sur l'autre, son petit chapeau de drap tout écrasé, sa mince cravate de gaze, ses bécilles de grand-mère, cet homme n'était pas sans grandeur. Par cette crainte qu'il avait qu'on lui mit le grappin dessus, il me faisait songer à Paul Cézanne. Mais, physiquement, il ne ressemblait guère au bourgeois de la ville d'Aix. Il avait quelques traits de Michelet, d'un Michelet ravagé, qui aurait été joué par Dieu et par l'Histoire. L'homme le plus difficile à vivre, au reste, et cependant le plus courtois. Je lui faisais peur, paraît-il, j'avais si peur de lui. Jusqu'au jour où l'ayant laissé briser quelque monocle, j'apparus à ses yeux manquer moins de fantaisie. Il voulut bien convenir que je savais être « franc, d'aplomb, calme, rieur, solide sur ma position ». C'est à ce brevet-là que je tiens le plus, je l'avoue. « L'attitude franche, libre, d'aplomb, écrivait-il, est cent fois préférable et, je le dis avec l'expérience de tout ce que j'ai vu dans ma vie, de beaucoup plus avantageuse. » Je rapproche ceci de cet admirable mot d'Eugène Lautier : « La lâcheté ne paie pas. » Jamais Maurice Boissard ne s'est laissé solliciter par une autre raison que la sienne propre. Nulle contagion ne l'a jamais rallié. Les lettres qu'il envoyait pendant la guerre à son ami Guillaume Apollinaire, à ce camarade engagé dans la bataille et voué à l'enthousiasme collectif, nous édifient sur la constance d'un tel esprit. Sans aucune vanité d'homme de lettres, cet homme a veillé toute sa vie, avec la fureur d'un Jacobin, à l'intégralité de sa pensée. Il sait que chaque mot, tracé de sa main aux ongles rongés, est l'esclave même de son idée.
Il nous remettait le manuscrit de sa chronique dramatique. Mais il prétendait interdire qu'on le lut avant de la donner à
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L'ART VIVANT
l'imprimeur. Et, cependant, quelle hâte avions-nous de déchiffrer ces lignes grasses et serrées, où ce vieil homme qui ne croyait pas à son âge, parlait dans le style même de la jeunesse, de tous les plaisirs de l'amour. A peine ses feuillets d'un vert délavé étaient-ils distribués aux machines, à peine les lignes de plomb brûlantes retombaient-elles des linotypes, qu'il accourait à l’Imprimerie de la Presse, en cette chère maison du plus lettré des imprimeurs et du plus exquis des amis, épitant chacun par-dessus ses lunettes, veillant qu'aucune main malveillante n'atten-t au moindre signe de son « plomb », interdisant encore qu'on relît sa chronique devant lui.
Il s'amusait des mille tours qu'il nous jouait, autant que de ceux qu'il avait joués à son père. C'était bien là, pensais-je, la vengeance du mien ! Il jouissait d'être un objet de scandale et ne nous savait aucun gré de l'imposer. Comme il avait raison ! N'avions-nous pas, pour nous défendre, l'approbation de l'esprit ? Et comme ce scandale honorait les Nouvelles, que chaque samedi nous permettions qu'il allumât ! Plus d'un homme de lettres, plus d'une maîtresse de maison, des plus littéraires j'entends, lui devront de laisser leurs noms à la postérité. Il est vrai qu'il eut la suprême cruauté de travestir ceux-ci. Et c'est sans doute pour cela que ses héros ne lui ont pas pardonné.
Je pense souvent à cet homme qu'il m'arrive encore de ren-contrer rue de Condé, portant un sac de ménagère, dans lequel il recueille toutes les croûtes du quartier, à l'intention de ses bêtes. Cet homme n'a jamais raconté que sa vie, et dans le style même des confidences qu'on peut se faire à soi-même. Pour écrire quelques-unes des rares pages qui resteront de notre temps, dont seuls émergeront, selon nous, quelques mémoire-listes, il lui suffisait de venir à pied de la rue de Condé à la rue de Milan. Et dans quel appareil ! Cependant toute la cité se mettait en frais pour lui. Il avançait, en ronchonnant, dans ses habits de vagabond, et les plus jolies filles se mettaient aux fenêtres. N'avez-vous pas remarqué que, si notre tête résonne des mille musiques de l'amour, toutes les belles qui se détournai-naient, soudain, nous entendent. A l'homme qui voit, le monde a des consentements d'amante. Et l'écrivain, qui sait écrire exactement ce qu'il a vu, est l'amoureux qui tiendrait tous ses serments. Vous conviendrez qu'il n'abonde pas ici-bas. Maurice Boissard tient dans son style toutes les promesses que son regard fait à la vie. C'est la son art, et croyez-moi, le plus haut. C'est le naturel miracle de Stendhal, c'est celui de Montaigne qui dit, dans ses Essais, que l'art et le métier c'est la vie. C'est aussi celui de Chardin. Aussi ai-je souvent imaginé qu'il eût merveilleuse-ment écrit sur la peinture, ce neveu de Rameau. Non pas qu'il se fût attaché à dévoiler le jeu secret des formes et des couleurs. Mais le spectacle des peintres, de leurs ateliers, de leurs modèles eût échauffé son esprit. Imaginez une chronique de Maurice Boissard sur une 1çon de Desvallières à l'Ecole d'art sacré, sur le vernissage des artistes français, sur une soirée chez Van Dongen, sur la saison de Foujita à Deauville, sur les pinceaux de la femme de ménage de Senlis ou sur l'écritoire de Kiki. Il nous eût conté les plus belles histoires. Et les peintres, à force de le lire, eussent peut-être, enfin, songé à faire de la vie un tableau.
Car voici le mal de l'époque. Les plus ambitieux songent au style avant de s'attacher à l'expression de la vie. Au lieu de découvrir, dans la nature, des raisons de peindre et des prétextes à des définitions plastiques, ceux-ci tracent l'arabesque de la ronde, avant de susciter les danseurs. Les autres ne trouvent dans l'objet que ses raisons périsposables. L'époque ne manque pas de magiciens qui se charment des tours que leur jouent les couleurs. Elle manque d'hommes avides de voir, d'exprimer sur la toile les mille spectacles qu'au cours d'une seule journée suscite un esprit amoureux de la vie.
On le voit bien au Salon des Indépendants, plus enfoncé que jamais dans la gluante médiocrité. La preuve même de la déca-dence de ce Salon nous est offerte par le public dont la satisfaction, cette année, est visible. Car l'art véritable a toujours été un attentat au goût du nombre. Le succès même de la peinture indépendante nuit, aujourd'hui, à sa sérénité. Et si la sculpture de notre époque est empreinte d'une si belle dignité, c'est qu'elle souffre tragiquement de la mévente.
Il y a des édicules qui servent de tribune libre à l'homme de la rue. On demeure consterné devant la misère de ces maniaques qui se croient autorisés à exprimer, là, toute leur pensée et dont l'inquiétude se borne à tracer quelques grossiers jurons. Le Salon des Indépendants n'est plus, désormais, un Salon de pein-ture, c'est une foire des revendications. Si notre préfet de police n'avait pas mis fin, sur un point du moins, au martyre des auto-mobilistes, nous eussions eu, cette fois, un tableau illustrant la comédie du bulletin vert. On envoie aux Indépendants le tableau qu'on n'oserait pas accrocher dans le salon de sa tante ni dans le cabaret de son village. Le tableau-type n'est plus cette farce joyeuse qu'un facteur de ampange élaborait avec amour en ses jours de repos. C'est désormais cette stupide enseigne aux ailes de chauve-souris où s'étale entre deux cornes d'abondance, la face repue du profiteur, près du visage de soldat saccagé par la guerre, près d'une veuve chlorotique et de deux orphelins. Qui n'a pas peint ou modelé, cette année, son portrait de Clemenceau ? Quant au maréchal Foch, il caracole sur un cheval brisé en deux qui lui ressemble étrangement. « On dirait qu'il va parler », me souffle une dame tout émue. Et c'est, à ma surprise, du cheval qu'il s'agit !
Cependant, une louable initiative m'avait laissé espérer quelque révélation. Pour réagir contre l'insuffisance de l'assiette aux trois pommes, soixante exposants se sont astreints, cette année, à traiter le même sujet : Un jour de Fête. A peine eus-je appris cette bonne nouvelle que j'accourus aux Indépendants. Comme j'approuvais ces peintres, je me mis, aussitôt, à l'unisson.
*
Et voici qu'à mon tour, je pavoisais ma vie. Tâche facile. C'est son rire que je laissais en mon cœur clager comme des drapeaux. Elle faisait foule en moi. Elle seule, pourtant, dans mon cœur envahi. Je la cherchais, en me poursuivant moi-même, cette blonde porteuse de fruits qu'à Sainte-Marie-Nouvelle Domenico Ghirlandaio me détachait de sa guirlande. Et j'éclairais ma course aux mille lampions de sa gaieté. C'était la fête, vous dis-je. Les pommiers me tendaient leurs aumônieres blanches et mon amour leur faisait l'offrande du printemps. Les fleurs neigeaient à son appel et je confondais mes saisons. Avais-je le costume des autres jours? Le même visage? Les mêmes yeux? Que de masques avais-je mis pour être enfin moi-même? Avais-je la même voix? Les mêmes années? Et pouvait-on me reconnaître quand je m'étais si bien perdu?
*
Ce n'était pourtant guère un jour de fête pour vous, chers peintres, mes amis. La fête, est-ce ce jour désolé, sans tumulte et sans cris, sans soleil et sans fleurs, dont vous faites, ici, les frais? Pourquoi pas le bouquet des noces d'or? le diner au Café du Commerce? les immortelles de la Toussaint ou le retour des pêcheurs de Terre-Neuve, comme on les voit aux Artistes français?
Ces masques de carnaval, mais il faut toute la vigueur d'Ensor pour les promener dans Bruxelles en folie. Est-il besoin, au reste, d'un visage de carton pour sourire? Ces charrettes de fleurs? La joie ne s'achète pas chez ces marchandes des quatre saisons. Elle se donne à l'amant, à l'artiste avec ses parfums et son or, et sa voix qui vient du ciel. Ces fêtes foranes? Comme votre manège tourne tristement ! Vos péters sont-ils donc bien mouillés, pour qu'aucun fracas n'agite vos couleurs? Etes-vous heureux? Pourquoi venez-vous à la fête? Pour nous montrer vos visages lugubres de clowns sans folie ? Vous n'aimez pas ? Mais pourquoi peignez-vous?
« L'amour du beau et l'amour se donnent mutuellement la vie. » La joie d'aimer et de peindre anime cette ronde éternelle qui relie Matisse à Giotto. Cette ronde court, en chantant, de
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L'ART VIVANT
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L'ART VIVANT
Florence à Venise, de Rome à Paris, des Flandres aux champs de fleurs de la Hollande. La peinture est la fête de l’œil et de l’esprit.
Longtemps la piété dispensa l’artiste des joies paiennes. Quelle fête en Dieu que l’azur de Giotto ! Les ailes des messagers d’Angelico ne sont-ils pas, à la terre, les présents mêmes de l’ordre céleste?
A Florence, l’homme découvre tant de plaisirs qu’il songe à combler Dieu de la grâce des plus douces mortelles. La joie divine de Gozzoli déroule les fastes du Paradis.
Mais, à Sainte-Marie-Nouvelle, les blondes porteuses de fruits de Ghirlandaio sont des porteuses d’amour. Aphrodite sort à nouveau de l’onde. Botticelli tresse la danse légère de la beauté autour de l’éternel printemps.
Rome ne dispense, elle, que la fête de l’esprit. Léonard s’enivre du vertige même de l’équilibre. Raphaëlorne sa raison. Le fracas de Michel-Ange? N’est-ce pas la fête du pathétique?
L’orgie éclate à Venise dans un décor fulgurant où vivent les couleurs pures de la lumière. A cent ans, pour conserver sa ferveur, Titien s’endort parmi des jeunes filles nues et leur jeunesse irradie sous son pinceau. Le monde est une fête perpétuelle dont le luxe est la splendeur de la chair. La Bacchanale du Titien est la fête même des dieux. Tintoret, après lui, sait élargir encore la pompe de ces fêtes paiennes, dont Véronèse exaltera aussi la splendeur.
La Flandre se satisfait, un temps, des fêtes domestiques. Jean van Eyck approuve la bonne entente du marchand et de son épouse. Mais, bientôt, naîtra la bonne humeur de Breughel. Et c’est sous le gibet même que le grand peintre ferait tourner sa danse de paysans. Toutes les fanfares retentissent au ciel. Comment le monde peut-il ne pas éclater, à la naissance de Rubens ? Sa vie est une fête perpétuelle dont son art le délivre. Il peint le bonheur même, et sa santé, et sa richesse, et ses triomphes et ses deux splendides amours. Rubens est le jour de fête de la peinture. Sa Ronde endiablée du Prado défie l’immobilité de la matière, sa fulgurante Kermesse du Louvre, son silence. Et sa Promenade, du musée de Munich, n’est-elle pas l’expression même du bonheur? Jordaens, après lui, hurle avec plus de violence dans la fête flamande du Roi boit.
La Hollande, elle, fête l’aisance, la terre lentement conquise sur les eaux. Rembrandt peint comme il vit. Au temps heureux, il évoque l’opulence et fête l’orgueil des corporations. Voici le bonheur calme de Vermeer et de Peeter de Hooch, auprès des joies bruyantes de van Ostade et de Jean Steen.
L’Allemagne de la Réforme ignore les réjouissances. Sa conscience s’inscrit sous le trait aigu de Cranach, de Dürer et d’Holbein. Mais le festival auquel son âme aspire ne s’ordonnera que dans le monde des sons.
L’Espagne demeure vouée à son rêve ascétique, qu’entretennent l’effroi de Greco, la tristesse de Velasquez, et que troublent à peine les ricanements de Goya.
La France se réserve pendant deux siècles. En art, comme en politique, il lui faut d’abord donner ses raisons. Elle contient son rire. Mais voici, toutes voilées de larmes, les Fêtes galantes de Watteau. Tombent les guirlandes de Boucher et les chemises de Fragonard! Après Delacroix, qui arrache l’ardeur des Flandres et de Venise, l’âge est venu des apothéoses. C’est la fête de la lumière, de la couleur, de la vie. C’est le Déjeuner sur l’herbe de Manet et le chapeau de Jeanne. C’est le Rouen frémissant de Claude Monet, c’est Pissarro et ses marchés radieux. C’est Renoir qui retrouve la fête de la beauté nue que l’Italie doit au Titien, la Flandre à Rubens, l’Espagne à Goya, par quoi se trouvent, une fois par siècle, réconciliées les joies du corps et de l’esprit. La fête, c’est Rousseau et sa Noce, van Gogh et son 14 Juillet. C’est Matisse et sa Joie de vivre. C’est Bonnard et sa Place Clichy. En Belgique, c’est Ensor et son Entrée du Christ à Bruxelles.
***
Il n’y eut jamais d’art sans joie. La joie est l’état de grâce de l’artiste. Elle est l’épanouissement de ses facultés créatrices. Oserez-vous contester que l’angoisse du Greco allongeant ses héros comme des flammes, la fureur de Delacroix dressant Jacob contre l’ange, le désespoir de Rembrandt ou la furie de Michel-Ange n’impliquent pas une frénésie joyeuse dont l’inspiration excite les délicieux tourments? Quelle joie, terrifiante sans doute, dans les Prisons de Piranèse, les fresques de Masaccio, les combats de lignes d’Uccello, dans les plus sombres images de Goya ! Cette joie, comme elle vit dans la couleur du vrai peintre, dans l’élan même de son trait. Cherchez-la dans les œuvres patientes qui abondent aujourd’hui...
***
Mais combien osent appeler en eux la fête du génie ou celle de l’amour? Je ne pense pas à ces fêtes rapides où les corps se délivrent en des frémissements de soie. Je pense à cet envahissement qui fait d’une cité morte une ville en liesse, d’un homme, un amant, d’un peintre, un créateur. Les maisons où l’on vivait, où l’on dormait autour de vous, ne sont plus que façades où vous piquez bannières et drapeaux. Les arbres dont l’ombre vous était chère, voici que vous en faites des porteurs de lampions. Et le ciel même ne sert plus que de décor à la fête. Pour faire passage à son cortège, que de vies immolerez-vous dans votre esprit !
Accourez tous, vieux sentiments aux capes usées, habitudes en uniforme, et, vous tous, vagabonds de l’ennui, scrupules honteux, dans vos costumes de filles. Quand passera l’amour dans l’incendie de sa fanfare, vous inclinerez votre cortège, comme le doivent les morts au passage des vivants!
Vous vous perdrez alors dans votre ville en fête et sur toutes vos pensées glisseront des mèches blondes.
L’amour, depuis assez de temps, agite sa fanfare, pour que nul bruit du monde ne puisse vous délivrer de son écho. Mais son passage est encore trop proche, pour que vous deviniez sa poussière. Arrêtez-vous. C’est l’instant où l’amour rejoint peut-être le génie.
Et maintenant c’est le talent qui commence. Vous aurez peur du vent qui cinglera son front et lui rendra moins chère votre présence, du soleil qui, levé sans vous, aura réchauffé son désir, de ce rire que d’autres vous voleront. Songez-y bien. Aviez-vous préparé votre cœur? N’est-ce pas plutôt par le miracle de son passage que, d’un coup, vous le vites pavoié? Ne croyez pas qu’il suffise, à vos fenêtres, de changer parfois un drapeau. Il vous faut entretenir la grâce de la fête. C’est toute la patience du génie et de l’amour.
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N’hésitez pas, toutefois, à prendre le large, peintres, mes amis. Quittez ces rangs de pantins qu’aucun fil ne tend plus, pour ce tréteau magique où danse le soleil.
« Bonne chance, criez-leur, fidèles passagers des mêmes voyages! Sous le signe des tropiques, que l’amour nous consume comme une forêt vivante ! La brève clarté de notre propre feu éclairera vos nuits. Elle seule vous permettra, dans votre obscurité, de recueillir le dernier attribut de la fête et de le presser une fois encore sur vos cœurs désertés. »
Jacques GUENNE.
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