Excerpt
First pages of the volume, freely accessible.
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L'ART ET LES ARTISTES
Art Ancien, Art Moderne, Art Décoratif
Directeur
Magdeleine A. DAYOT
8, Bd Flandrin, Paris-XVIe
Administration
39, rue du Général-Foy
Paris-VIIIe (LAB. 76.34)
Revue mensuelle d'Art de France et de l'Etranger
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34e ANNÉE - TOME XXXVIII
Nouvelle Série
FONDATEUR
ARMAND DAYOT
NUMÉRO 199
JUILLET 1939
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L'ART ET LES ARTISTES
Revue Mensuelle d'Art ancien, d'Art moderne, d'Art décoratif
Compte Chèques postaux 603.69
(PARAISSANT DIX FOIS PAR AN)
Registre du Commerce Seine 58.503
Fondateur
ARMAND DAYOT
Tous droits réservés.
Directeur
Magdeleine A-DAYOT
COMITÉ DE PATRONAGE
- Louis BARTHOU, de l'Académie Française, ancien président du Conseil des Ministres.
- Philippe BERTHELOT, Ambassadeur de France.
- Albert BESNARD, de l'Académie Française, peintre, membre de l'Académie des Beaux-Arts.
- Antoine BOURDELLE, sculpteur.
- Maréchal LYAUTEY, de l'Académie Française.
- Raymond POINCARE, de l'Académie Française, ancien président de la République.
- Robert de la SIZERANNE, critique d'art.
M. Léon BERARD, de l'Académie Française, ancien garde des Sceaux.
M. Henri CANGARDEL, Directeur général de la Compagnie Générale Transatlantique.
M. Raoul DAUTRY, Directeur général honoraire des Chemins de fer de l'Etat.
M. Henri FOCILLON, critique d'art, professeur d'histoire de l'Art au Collège de France.
M. Edouard HERRIOT, ancien président du Conseil des Ministres.
M. Georges HUISMAN, Directeur général des Beaux-Arts.
M. Paul LANDOWSKI, de l'Institut, sculpteur, Directeur de l'Ecole Nationale des Beaux-Arts.
M. Jean-Julien LEMORDANT, peintre.
M. Paul LEON, de l'Institut, Directeur général honoraire des Beaux-Arts, professeur au Collège de France.
M. Louis LUMIERE, de l'Institut. Gouverneur Général OLIVIER.
M. André TARDIEU, ancien président du Conseil des Ministres.
COMITÉ D'HONNEUR
† Comte M. de CAMONDO, vice-président de l'Union Centrale des Arts Décoratifs, vice-président de la Société des Amis du Louvre, membre du Conseil des Musées Nationaux.
M. Gabriel COGNACQ, de l'Institut, Vice-président du Conseil des Musées nationaux.
M. D. DAVID-WEILL, de l'Institut, président du Conseil des Musées Nationaux, vice-président de l'Union Centrale des Arts Décoratifs, vice-président de la Société des Amis du Louvre.
M. H. EBRARD, amateur d'art.
† M. Maurice FENAILLE, de l'Institut, vice-président du Conseil des Musées Nationaux.
Mme Pierre GOUJON, née REINACH, amateur d'art.
† Julien SCHWOB D'HERICOURT, amateur d'art.
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34e ANNÉE — TOME XXXVIII — SOMMAIRE DU NUMÉRO 199 (JUILLET 1939)
MANTEGNA PAYSAGISTE (8 illustrations) ...
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J.-E. BULLOZ
Éditeur-Photographe des Musées Nationaux et de la ville de Paris
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sous le patronage du Ministère de l'Instruction Publique
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LE MARTYRE DE SAINT JACQUES
Eglise des Augustins. Padoue Photo Girandon
Mantegna Paysagiste
Les ouvrages de Mantegna mettent toujours au premier plan la figure humaine. Ainsi le veut la logique de son art dont l'objet est essentiellement dramatique et, comme tel, suppose la présence de l'homme. Mais, pour assister à ses drames, l'artiste convie la nature entière et c'est ainsi que le monde rentre dans ses tableaux : un monde singulier, exceptionnel, un empire dont quatre siècles ne l'ont pas détrôné.
Ce monde se révèle à nous dans les fresques des Eremitani de Padoue et dans celle que l'on considère comme la plus ancienne : la Vocation de St. Jacques et de St. André. Mantegna n'avait guère que vingt ans quand il l'exécuta et déjà s'y
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L'ART ET LES ARTISTES
révèle sa conception personnelle du paysage, notamment ce « goût de la pierre » qui devait être, nous le verrons, une des caractéristiques de son génie.
La suite de l’histoire de St. Jacques est surtout une prodigieuse leçon d’architecture, une évocation qui a l’accent de la romanité, mais d’une romanité idéale, d’une romanité poétique comme celle qu’imaginera notre Corneille. Et quels accents chez ce nouveau venu qui sort à peine de l’adolescence. Le Mantegna de Padoue, c’est un peu le Cid de la peinture !
Les voies pavées de larges dalles sont jalonnées d’arcs de triomphe. Sur le ciel se détachent des fers de lances. Et toute la musique de l’empire tient dans ce concert silencieux.
Le paysage reparait et triomphe dans le Martyre de St. Jacques. Il occupe ici les trois-quarts de la scène et sous quelle forme inoubliable : mamelon géant, colline énorme mais dont la courbe est si régulière, si douce, qu’elle évoque le sein d’une géante ou, comme dira le poète :
> Des appas façonnés aux bouches des Titans.
C’est comme un pays de rêve où tout monte d’une irrésistible ascension, les hommes et les routes, les corps et les édifices, la terre et le ciel haut reporté, oui, tout, jusqu’à ce long arbuste élagué qui porte jusqu’en plein ciel sa fine tête d’où retombe une branche brisée, comme pour rappeler que, dans ce cadre si tranquille, un supplice s’apprête et qu’un homme va mourir.
De ce monde singulier une œuvre moins connue va nous revêler un autre aspect : c’est le St. Jérôme de Washington, une œuvre de jeunesse très instructive pour qui sait la regarder.
L’anachorète est accroupi au seuil d’une grotte.
S’agit-il de stratifications naturelles retouchées par le ciseau ou d’un antique ouvrage humain délité par le temps : on ne sait, mais l’impression de sécheresse, de dessication, est extraordinaire. On dirait que vient de s’ouvrir devant nous le four du grand alchimiste et que nous contemplons, au fond du cubilot, les cristaux à peine refroidis de la matière éternelle.
L’œuvre nous semble également l’ébauche de ce que l’on pourrait appeler le bosquet héroïque : des arbres déséchés alternant avec des arbres reverdisants et s’enlevant en plein ciel, un de ces magnifiques citronniers dont la taille avive l’élan et qui a presque, dans son abondance frugifère, la sveltesse héroïque d’un laurier.
Voici encore deux autres thèmes que nous retrouverons souvent : les architectures pyramidantes et ces nuages en effilures qui recomposent sur le ciel comme d’illusioires lignes d’horizon.
C’est avec ces traits que l’artiste va écrire, à vingt-six ans, l’une de ses pages les plus belles : la prédelle de San Zeno.
On sait que les trois panneaux de cette prédelle appartiennent à la France (le Calvaire, au Musée du Louvre, le Jardin des Oliviers et la Résurrection au Musée de Tours). La grande exposition d’Art italien de 1935 les a vus réunis sur les murs du Petit Palais.
Arrêtons-nous devant le Calvaire, cette œuvre qu’on ne peut revoir sans être ébloui de sa densité, de ses profondeurs. Jamais peut-être on n’a usé de moyens plus sobres pour écrire ce drame de sang et de désespoir. Jamais peut-être on n’a mis à son service plus étonnant ensemble d’inventions plastiques. Et, remarquons-le : si les groupes humains jouent naturellement le premier rôle, le décor y prend un accent si impérieux, si inoubliable, qu’il suffirait à lui seul à marquer la place d’un peintre à consacrer son nom. Le paysage du Calvaire est un « moment » dans l’histoire de la peinture.
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MANTEGNA PAYSAGISTE
LE CALVAIRE
Musée du Louvre
Le Golgotha nous apparaît comme un entablement de roche nue, un plateau taillé par la main de l'homme et que le tire-lignes découpe en dalles.
Les trois croix s'enlèvent sur un ciel tragique et la palette d'une magnifique chaleur soutient cette mélodie où le monde apparaît beaucoup moins comme un reflet de la réalité que comme une sublimation des formes dans un rythme inédit.
Car, autour du drame, reprenant un thème des Eremitani, Mantegna dresse un de ces paysages qui ne sont qu'à lui : une immense colline ronde, portant au sommet une ville... que dis-je ? une ville : un poème de pierre et de marbre chantant dans les hauteurs. Il y ajoute ici un thème plus personnel encore : une aiguille de roche nue, une de ces giclées basaltiques qui ressemblent sous son pinceau à un geyser pétrifié, témoin pathétique d'un âge plus puissant, ébauche d'un monde
LA RESURRECTION
(Musée de Tours)
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L'ART ET LES ARTISTES
qui ne sera peut-être jamais achevé.
Ce monde de pierre nue, ce chaos dolomitique ordonné par une taille souveraine, atteint à son expression suprême dans le Jardin des Oliviers et la Résurrection.
Le Jardin des Oliviers est une combe tragique où la roche ne laisse affleurer que quelques traces d'herbe rase, que quelques arbustes déchiquetés.
Tout est nu, dépouillé, décapé, comme dans l'attente de quelque grand événement. Et pourtant l'heure choisie n'est pas celle où la nuit s'épaissit, mais celle où tout s'éveille, où le monde sourit dans un premier rayon, où l'on entend passer dans l'air le bourdonnement de la première abeille... J'ai bien dit : la première abeille, et le mot n'est pas aventure. Sur un mur de roche ne voit-on pas deux ruches posées : deux ruches primitives faites d'un tronc évidé, recouvert d'une tablette de schiste. Et nous connaissons assez Mantegna déjà pour penser que, s'il les a posées là, ce n'est pas comme un simple trait pittoresque : le bourdonnement de ces insectes merveilleux, symboliques de l'effort ordonné, de l'inlassable patience, ne lui a pas semblé un accompagnement indigne du drame éternel.
Dans la Résurrection, c'est encore d'une roche entaillée comme une caponnière que le Christ surgit du tombeau : un Christ très beau, très pur, aussi éloigné des douceurs toscanes que des rigueurs gothiques, un type d'homme-dieu, fait pour des hommes sérieux et graves, qui connaissent le devoir et qui y vont sans forfanterie ni faiblesse, virilement. La symbolique de l'effort indomptable reparaît dans cet arbuste qui fait éclater la roche et s'élance vers le jour comme le dieu ressuscité vers le ciel...
Après ces révélations il n'est pas surprenant que les œuvres qui suivent (quelle que soit d'ailleurs leur beauté, nous semblent moins significatives. Cependant « la manière » que Mantegna vient de nous révéler continue à régner dans un certain nombre d'œuvres très belles : le Saint Sébastien du Louvre, l'Adoration des Bergers, l'Adoration des Mages et la Madone des Carrières des Offices.
Le Saint Sébastien du Louvre nous montre le saint lié contre des colonnes brisées. Le martyre de la religion du Christ succombe sur les ruines de l'empire. Et ce sont des ruines encore que nous découvre la perspective.
La vision des colonnes brisées et des murs ruineux s'accordait chez le peintre au goût natif que nous lui avons vu pour la pierre ; goût qui ne l'abandonne jamais et dont nous trouvons une expression pathétique dans cette Madone des Carrières où des rochers prismatiques s'épanouissent en nimbe autour du visage de la Vierge tandis que l'Enfant chevauche les genoux maternels avec une impétuosité dans l'audace qui annonce déjà Michel-Ange.
C'est encore le rocher qui règne en maître dans les deux Adorations : celle des Mages et celle des Bergers.
Ces œuvres en tirent je ne sais quelle aimantation singulière qui, du paysage, se communique aux êtres humains. Ce n'est pas vainement que l'on plonge ainsi dans les entrailles du chaos. On dirait que l'enchanteur a capté les vibrations telluriques de l'antique Cybèle pour les faire courir en ondes de force autour du corps de ses enfants.
A cet égard L'Adoration des Bergers, œuvre moins connue que l'Adoration des Mages de Florence (et certainement moins belle) est peut-être plus instructive encore.
La scène est solidement assise sur une plateforme rocheuse. Pas de crèche. L'enfant, couché sur un lange, repose à même le sol.
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MANTEGNA PAYSAGISTE
Gal. des Offices (Florence)
L'ADORATION DES MAGES
Cependant, derrière le groupe, l'horizon s'élargit et ce sont des collines au pied desquelles sinu un fleuve. Des montagnes les encadrent où l'on retrouve, vêtues d'herbages, ces corniches surplombantes que nous connaissons déjà.
Cet élargissement d'horizon est un fait nouveau dans le paysage de Mantegna. Tentation brillante à laquelle il ne cédera guère. Une seule fois, dans la Mort de la Vierge du Prado, il ouvrira le fond du tableau à une étendue d'eau, (le lac de Mantoue tel qu'on pouvait le contempler des terrasses du palais ducal). Bien vite il reviendra au cadre que nous lui connaissons, et son horizon, bien loin de s'élargir, ira se rétrécissant, pour se limiter au drame humain et nous laisser seuls avec lui : l'Appartement des époux (1474) et le Triomphe de César (1490 env.) sont déjà sobres de paysages. Sur le mur de la Chambre des époux le Marquis Gonzague nous apparaît entouré de sa famille et de ses collaborateurs. Il se détache sur une riche portière qu'on dirait prête à s'ouvrir. Mais elle ne s'ouvre pas, et nous ignorerons toujours ce qu'il y a derrière. Le monde extérieur reparait pourtant dans d'autres panneaux, avec jardins où attendent le cheval caparaçonné et les couples de chiens tenus en laisse par les valets.