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L'ART ET LES ARTISTES 1ère ANNÉE N°...I... --- REVUE MENSUELLE D'ART ANCIEN ET MODERNE SOUS LA DIRECTION DE M. ARMAND DAYOT --- AVRIL 1905 PRIX DU NUMERO 1 fr. 50 --- REDACTION ET ADMINISTRATION IOG. BOULEVARO RICHARD LENDIR

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L'ART ET LES ARTISTES REVUE MENSUELLE Directeur : ARMAND DAYOT Rédacteur en chef : VICTOR THOMAS --- COLLABORATEURS Paul Adam, Arsène Alexandre, Édouard André, Léonce Bénédite, Jacques Blanche, Henri Bouchot, Raymond Bouyer, Gustave Babin, Jules Claretie, Henry de Chennevières, François Crucy, Armand Dayot, Théodore Duret, Jérôme Doucet, Henry Eon, Anatole France, Henri Frantz, Louis de Fourcaud, Formentin, Gustave Geoffroy, Henri de Jouvenel, Mme Judith Gauthier, Maurice Guillemot, Louis Gillet, Mme Myriam Harry, Maurice Hamel, Gustave Kahn, Paul Lafond, Louis Lumet, Fernand Le Borne, Roger Marx, Henry Marcel, André Michel, Claude Philips, A. Pigeon, Maurice Quentin-Bauchart, Ch. Ponsonailhe, Léon Riotor, J. Robiquet, Henri Roujon, Rosny, Mme Séverine, Robert de Souza, Sarradin, Spielmann, Paul Steck, Maurice Tourneux, Thiébault-Sisson, Victor Thomas, Gabriel Trarieux, Octave Uzanne, Léandre Vaillat, Louis Vauxcelles... etc. --- SOMMAIRE DU N° 1 - Avant-propos. - (2 illustrations) - Un grand Peintre de la Femme et de l'Enfant : Reynolds... - (7 illustrations, 1 hors-texte en héliogravure) - Puvis de Chavannes caricaturiste... - (5 illustrations) - Chardin peintre de figures... - (13 illustrations, 1 hors-texte) - La reconstitution du Retable de l'Agneau à Gand... - (1 hors-texte) - L'Atelier de Fantin-Latour... - (5 illustrations) - Propos sur Rodin... - (7 illustrations) - La Dentelle ancienne et moderne... - (6 illustrations, 2 hors-texte) - J. M.-N. Whistler... - (6 illustrations, 1 hors-texte) - Le Mois artistique... - (6 illustrations, 2 hors texte, dont une eau-forte originale de Daniel Vierge) --- SUPPLÉMENT ILLUSTRÉ - Les Théâtres, par Gabriel Trarieux. - La Musique, par Fernand Le Borne. - Les Livres d'Art. - L'Art dans la Mode, par Lilia Roberts. - Échos des Arts. - Les prochaines Expositions. - Causerie sportive, par Jean Beaumanoir.

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Avant-Propos Pour vivre et prospérer en intéressant un grand public, une Revue d'art doit être à la fois un moyen récréatif de vulgarisation, une sorte d'instrument d'enseignement agréable et facile et un recueil de belles images. L'illustration doit en être opulente, précieuse et variée. Telle sera la Revue L'Art et les Artistes dont nous présentons aujourd'hui le premier numéro au public. Ce premier numéro, malgré son incontestable intérêt, malgré la valeur des textes et la diversité des documents graphiques, malgré aussi le choix, volontairement éclectique, des sujets, répond-il d'une façon absolue aux premiers efforts de la Direction? Est-ce le but idéal, définitivement atteint du premier coup? Assurément non. Mais nous savons ce que nous voulons, nous savons ce que nous ferons, et ce premier numéro, résultat un peu bésitant des premiers efforts créateurs, qui presque toujours se poursuivent à travers d'inévitables tâtonnements, ne doit être considéré que comme l'amorce d'une œuvre très méditée, et dont le succès ne peut être douteux, étant donnés les éléments de qualité supérieure qui vont concourir à son développement. Dans cette Revue, l'art moderne tiendra la plus large place, sous ses représentations les plus multiples et les plus imprévues; nous avons cru toutefois devoir réserver très respectueusement un « petit coin » aux anciens maîtres. Le lecteur ne pourra s'en plaindre, car cette disposition lui fournira l'occasion d'admirer dans chaque numéro, de superbes reproductions de chefs-d'œuvre d'autrefois, dus aux procédés les plus récents et les plus parfaits, et de suivre, sans efforts, d'après des présentations de sujets significatifs empruntés au passé et au présent, le mouvement artistique des Écoles françaises et étrangères, à travers ses évolutions successives. L'Art et les Artistes sera ouverte à toutes les aspirations sincères. Ajoutons que la valeur artistique de chaque numéro sera singulièrement accrue par la présence au milieu des reproductions photographiques imposées par le souci de la vérité documentaire, d'œuvres originales dues au talent de nos meilleurs graveurs à l'eau-forte, de nos xylographes les plus réputés, de nos lithographes les plus babiles. Sans vouloir émettre la prétention un peu excessive de tout savoir, ou du moins de faire tout savoir à nos lecteurs de ce qui existe dans le domaine infini de l'art, nous nous efforcerons de résumer dans les modestes dimensions de notre cadre, les plus caractéristiques manifestations du mouvement esthétique à travers l'histoire, d'y fixer les plus --- Étècle et Polynice Se Battant Bronze antique Musée du Louvre.

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L'ART ET LES ARTISTES lumineux frissons de la pensée humaine éprise d'idéal. Et les patientes recherches, et les glorieux triompbes des grands maîtres de la peinture, de la sculpture, de la gravure, de l'architecture, n'y seront pas seulement racontés par des textes précis et de vivantes images, mais aussi ceux des « artistes mineurs », de ces vaillants artisans d'art, dont l'œuvre si variée, si multiforme, est comme l'étincelante parure d'une race et d'une civilisation. De temps à autre, une étude, d'une pédagogie exempte de tout pédantisme, traitera de la question si importante de l'enseignement public du dessin, de l'organisation de nos écoles régionales d'art, de la décentralisation artistique... Enfin, une des constantes préoccupations de la Direction de L'Art et les Artistes, sera de présenter au lecteur, à côté de l'œuvre consacrée du maître illustre, l'œuvre nouvelle du maître futur. Dans chaque numéro figurera une étude, très documentée sous sa forme concise, d'un maître étranger, sans toutefois que cette incursion dans l'histoire de l'art international altère en rien le caractère essentiellement français de L'Art et les Artistes. C'est ainsi qu'après l'article sur Reynolds, le lecteur trouvera dans cette Revue des articles sur Menzel, par M. Thiébault-Sisson; sur Sargent, par M. Camille Maucclair; sur Watts, par M.Jacques Blanche,... etc. Des magazines d'art édités hors de France, traitant surtout des sujets étrangers, sont accueillis en France avec la plus grande faveur. Est-il téméraire de supposer qu'une Revue d'art français et international, éditée à Paris, au prix des plus louables efforts, trouvera un encouragement national assez grand pour vivre et prospérer? Un avenir prochain le dira. Mais dès aujourd'hui le très vif mouvement de sympathie qui accueille dès sa naissance L'Art et les Artistes, nous remplit de confiance et d'espoir. CAVALIER AU GALOP Bronze antique, Louvre.

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Un grand Peintre de la Femme et de l'Enfant JOSHUA REYNOLDS L’École anglaise date en réalité du dix-huitième siècle. Hogarth, Reynolds, Gainsborough sont ses grands Primitifs. Sans doute, il est déjà possible d’en faire une esquisse historique à l’aide des noms des quelques peintres du seizième et du dix-septième siècle, de Nicolas Hilliard, le peintre officiel de la reine Elisabeth, et d’Isaac Oliver, puis de Walpole, de Jamson, de James Grandy, de Stone, de Dobson…, etc., mais, aucune originalité nationale n’existe chez les uns et les autres, et, si l’art aigu et sec des premiers n’est qu’un pâle reflet de celui des Holbein et des Antonio de Moor, celui des autres dérive trop servilement de l’art des Van Dyck, des Peter Lely, des Largillière. C’est à William Hogarth d’abord, puis à Joshua Reynolds, qu’il était réservé de fixer du premier coup, dans d’immortels chefs-d’œuvre, et avec un art très particulier, le caractère de la peinture anglaise devenant en quelque sorte, sous leurs habiles pinceaux et avec une spontanéité presque miraculeuse, l’expression définitive de la race et de l’esprit d’un peuple. Le premier, spirituel et satirique comme Swift et Sterne, ses compatriotes, saura exprimer sous une forme vive et familière, toute débordante d’humour national, les mœurs populaires et bourgeoises de son pays; le second, orientant sa vision artistique vers une autre expression de la société, posera son chevalet dans les intérieurs les plus somptueux, sous les frais ombrages des grands parcs seigneuriaux, choisissant de préférence ses modèles dans les rangs féminins de l’aristocratie anglaise, avec l’arrière-pensée, peut-être, d’être le représentant de celle de son époque, comme Van Dyck l’avait été pour la cour de Charles Ier et Lely pour celle de Charles II. Reynolds fut par excellence, avec Gainsborough, le peintre de la femme anglaise au dix-huitième siècle, le peintre exquis de « la beauté sereine et nonchalante d’une grande race inoccupée ». Mais la souveraine élégance de ses ladies « en robe de mousseline blanche, se promenant sous les ombrages des grands parcs peuplés de statues et ornés de fontaines », n’absorbe pas son attention tout entière, et la grâce troublante des mères ne dissimula pas à ses regards la grâce naïve des enfants. Avec un égal amour, avec une égale tendresse, il peignit la beauté mûre et les charmes naissants, le fruit doré et la fleur qui s’entrouvre, aussi mérite-t-il de vivre dans l’histoire de l’art avec le double et glorieux titre du grand peintre de la Femme et de l’Enfant. L’œuvre de Reynolds est considérable. Pendant trente-cinq ans il ne cessait de travailler et de produire, tantôt discourant sur les arts dans d’académiques harangues qui demeureront comme des modèles du genre, tantôt fixant de son pinceau Appartient à Mme Louis Stern. PORTRAIT DE FEMME

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L'ART ET LES ARTISTES savoureux et savant les traits de ses plus belles et de ses plus élégantes compatriotes, représentées dans le cadre somptueux de leur vie intime. Ici quelques lignes biographiques sont de rigueur. Joshua Reynolds, comme Gainsborough, d'ail- leurs, et aussi comme Thomas Lawrence, était de très humble origine. Ces trois peintres de la grâce aristocratique, en ce qu'elle a de plus raffiné et de plus délicat, ces trois illustres représentants de la vie de château et de palais dans sa plus souveraine élégance, ces portraitistes des duchesses, des princesses et des reines avaient pour pères : l'un, un brave instituteur de campagne, que la précocité artistique de son fils terrifia d'abord ; (l'autre Thomas Gainsborough), un modeste marchand de draps; le troisième, sir Thomas Lawrence, un obscur comédien de province. Cette constatation paraîtra peut-être assez piquante, étant donnés, non seulement l'idéal artistique de ces trois maîtres, mais aussi la grande allure de gentilhomme de haute race que devait prendre chacun d'eux dans le milieu brillant où s'épanouissait son génie. Joshua Reynolds naquit le 16 juillet 1723, à Plympton, dans le Devonshire, où son père, le révérend Samuel Reynolds, était maître d'école. Celui-ci le destinait à la profession de médecin, mais l'enfant manifestait pour le dessin un goût si prononcé, qu'après de longues hésitations, ses parents finirent eux-mêmes par l'encourager dans cette voie. De 1741 à 1744, Reynolds fit ses premières études à Londres, dans l'atelier de Thomas Hudson, élève de Richardson. Après la mort de son père, en 1746, il ouvrait un atelier. En 1749, il s'embarquait à bord du Centurion, commandé par un de ses amis, le commodore Keppel, qui faisait une croisière dans la Méditerranée, et, après un séjour de quelques mois aux Balears où il peignit quelques portraits d'officiers, il s'embarquait pour l'Italie. Vers la fin de l'année 1752, il rentrait à Londres après avoir traversé Paris, où il ne fit qu'un très court séjour. Quelques années plus tard, il s'installait définitivement à Leicester-Square, où il faisait construire un immense atelier et une spacieuse galerie pour sa riche collection d'œuvres d'art. Et cette demeure, vraiment princière, devait bientôt devenir le centre de réunion du monde élégant, artistique et littéraire de Londres. Reynolds était déjà connu lorsqu'il fit construire sa fameuse maison de Leicester-Square, où devait, dans une parfaite quiétude, s'écouler sa glorieuse carrière, faite de succès continuels, de triomphes ininterrompus. Quelques portraits, portraits d'hommes cette fois, ceux du duc de Devonshire, de son ami le commodore Keppel, de lord Ligonier (aujourd'hui dans la National Gallery), avaient déjà mis son nom en pleine lumière. Ces portraits furent exécutés de 1754 à 1755. En 1768, Reynolds, dont la laborieuse activité et la prodigieuse facilité d'exécution ne suffisaient plus aux commandes qui affluaient chez lui du

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L'ART ET LES ARTISTES monde entier, était fait chevalier. La même année, il devenait président de l'Académie Royale, qui venait de se fonder. En 1784, il succédait à Ramsay comme peintre ordinaire du roi. Sir Joshua Reynolds mourut le 3 février 1792 et de véritables funérailles nationales lui furent faites dans la cathédrale de Saint Paul, où se dresse sa statue exécutée par Flaxman. Ceci n'est que l'esquisse, à larges traits, de l'existence d'un des peintres les plus justement célèbres, et aussi d'un de ceux à qui la fortune se montra toujours particulièrement bienveillante, car la carrière de Reynolds offre un rare exemple de prospérité constante. Ce n'est assurément pas dans la vie de Reynolds que les jeunes artistes devront chercher des exemples de triomphes obtenus à la suite de luttes pénibles et de douloureux efforts. A l'encontre de son glorieux rival Thomas Gainsborough, dont il devait, en 1788, faire l'éloge dans un de ses plus remarquables discours académiques, Reynolds, bien qu'ayant eu un incon- Appartient à Mme Louis Stern. FEMME ET ENFANT testable génie de peintre, ne fut pas peintre de nature, d'instinct. On peut dire que toute son œuvre fut le résultat d'une laborieuse volonté, d'une ardeur tempérée par une réflexion savante. Rien de moins prime-sautier que l'art de Reynolds, rien de plus instinctif, de plus spontané que celui de Gainsborough, dont la sensibilité hâtive s'exaltait, presque jusqu'à la souffrance, devant la nature. Comme on l'a fort justement dit, «le talent de Reynolds est une magnifique conquête de la volonté, celui de Gainsborough l'éclosion spontanée d'une fleur se transformant naturellement et devenant fruit ». Ce fut un fruit d'une saveur exquise. Reynolds puisait son génie dans une sorte d'enthousiasme réfléchi, après avoir tout d'abord nourri son esprit des sages et graves conseils de Richardson et rempli ses yeux de la plus pure lumière des écoles de Rome, de Parme et de Venise. Phénomène très curieux dans l'histoire de l'art, l'œuvre de Michel-Ange pesa de son poids formidable sur la volonté du Mme CHAMBERS

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L'ART ET LES ARTISTES PORTRAIT DE LA COMTESSE DE WALDEGRAVE, EN MADONE maître anglais, et le peintre gracieux de la femme et de l'enfant, le peintre exquis. un peu superficiel, de la grâce blanche et rose des ladies aux robes légères et des babys aux yeux couleur de ciel et aux cheveux d'or fin, se prosternait avec une ferveur passionnée devant les terribles peintures de la chapelle Sixtine et devant les tombeaux de la chapelle des Médicis. Dans une de ses plus célèbres harangues académiques, dans la quinzième et dernière, après avoir résumé ses doctrines d'art et fait, en quelque sorte, l'histoire de ses pensées, il s'étend, avec une superbe richesse d'expressions, sur le rôle éducateur de Michel-Ange. « Pour recouvrer le grand style, s'écrie-t-il, cette langue morte qu'on pourrait appeler le langage des Dieux, il faut avoir continuellement sous les yeux les ouvrages de Michel-Ange, les plâtres de ses statues, les copies de ses dossiers, les estampes de ses peintures. » Il va même jusqu'à recommander à ses élèves d'emprunter toutes leurs figures à Michel-Ange en les adaptant à la conception de leurs tableaux. Et son discours tout débordant de lyrisme michelangelesque se termine par cette phrase vraiment surprenante dans la bouche du peintre de Mrs. William Hope, de Penelope Boothby, et de la nourrice de Cupidon : « Ce n'est pas sans orgueil que je pense que tous mes discours portent l'empreinte de mon admiration pour cet homme divin, et je fais des vœux pour que les dernières paroles que je prononcerai soient : Michel-Ange ! Michel-Ange ! » Avant de voir poser dans son atelier de Leicester-Square toutes les grandes dames et les célèbres actrices d'Angleterre : les duchesses de Devonshire, de Rutland, lady Spencer, si divine-ment belle sous son costume de chasse, Lavinia vicomtesse Althorp, la marquise de Salisbury, Sarah Siddons en muse tragique. L'inoubliable Nelly O'Brien... avant de pouvoir proclamer qu'il avait peint deux générations de beautés, Reynolds avait très laborieusement visité la plupart des galeries de peintures d'Italie, étudiant avec une avidité inquiète les maîtres. leurs manières et leurs procédés, préoccupé, jusqu'à la fièvre, de devenir un jour le grand peintre de l'Angleterre, d'être le réel fondateur de l'école de peinture de son pays, en résumant, dans une expression originale, et par un prodige d'habileté, le splendide coloris des Venitiens, le modèle fin et brillant de Van Dyck, le mystérieux et léger clair-obscure de Rembrandt. Il oublia le dessin pénétrant et psychologique d'Holbein. Et cela est regrettable, car un peu plus d'apparence de vie morale sous la richesse épidermique de ses personnages, n'eût pas nui à l'éclat de son génie. Il est bien entendu, ainsi qu'il ressort d'ailleurs de ses déclarations académiques, que Raphaël, le Titien et le Tintoret n'absorbèrent pas toutes ses admirations et qu'il en garda une bonne part pour Michel-Ange. Il faut toutefois reconnaître que si l'influence du peintre du Jugement dernier se fait vivement sentir dans les exposés théoriques du maître anglais, on n'en découvre nulle trace dans ses essais de peinture historique, religieuse et mythologique, où

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L'ART ET LES ARTISTES Reynolds est toujours demeuré inférieur à lui-même. « Ce professeur de grand style, dit très justement Charles Blanc, cet Anglais pur sang, qui avait appris des Italiens et des Fla nands le langage de l’art, ne put jamais, dans la peinture des vierges ou des divinités païennes, échapper à l’expression des formes individuelles. Ses madones ont une physionomie toute britannique et nous chercherions vainement chez les poètes et chez les sculpteurs de la Grèce des analogies avec la Vénus hellénique et celle de Reynolds, belle ladie blanche et rose offrant une molle résistance au jeune Eros joufflu, vrai baby qui dénoue malicieusement sa ceinture. » M. Charles Blanc aurait pu ajouter que la très apparente anomalie qui existe entre la doctrine et l’œuvre de Reynolds s’était transmise, sans interruption, à travers l’histoire de la peinture anglaise et que, les Vénus de James Barry, les belles Grecques de William Etty, les vierges d’Holm a n Hunt et de Burnes Jones, les figures symboliques de Watts, les Andromèdes de sir Frederick Leighton… étaient, toutes, de très vivantes représentations de la race britannique, en ce qu’elle a de plus caractéristique. En réalité, tous ces artistes, malgré les conseils du maître, semblent s’être fort peu souciés de ce que Reynolds appelait le grand style et de la nécessité d’adapter les figures de Michel-Ange à la conception du sujet. Et c’est là, indépendamment d’un métier souvent très particulier, un des caractères les plus frappants de l’École anglaise, nationale jusque dans la fantaisie excessive et volontaire de ses anachronismes ethniques. * Reynolds, malgré son admiration profonde pour Michel-Ange, est surtout un élève des Vénitiens. Le Titien, Véronèse et le Tintoret furent ses maîtres véritables. Dans ses recherches infinies pour pénétrer le métier de ces grands artistes, dont il aimait instinctivement l’art fastueux, le coloris éclatant, dans ses élans de passion pour saisir le secret de leur genie, on le vit sacrifier des toiles dues à leurs divins pinceaux, afin d’en décomposer les couleurs, d’en découvrir les pratiques mystérieuses. Nous n’hésitons pas à nous ranger parmi ceux qui déplorent cet excès de conscience et de curiosité artistiques. En résumé, Reynolds est parvenu à force d’habileté, à dissimuler et à fondre dans une unité, qui cependant lui est bien propre, les divers emprunts de sa palette, et, si en détruisant des tableaux du Titien et du Tintoret, pour découvrir par le frottement les diverses couches de couleurs que ces maîtres avaient employées, il eut la curiosité un peu excessive du passé, on est obligé de reconnaître qu’il sut avec une science et un art incomparables surtout pour les portraits de la femme et de l’enfant (genre où il est supérieur), donner à ses personnages, par l’esprit naturel des attitudes, par le pittoresque du costume, par des arrangements de fonds appropriés au sujet, par des effets de lumière très imprévus un caractère tout particulier que souligne encore l’emploi, parfois abusif, PORTRAIT DE LADY PALMER, EN VÉNUS MÈRE DE L’AMOUR

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L'ART ET LES ARTISTES MISS GWATKIN de rouges et de bruns somptueux qui appartiennent bien à sa palette. * Il avait pénétré le secret de toutes les distinctions, de toutes les élégances, de tout le charme de la femme, et aussi de la grâce de l'enfant. L'expression rapide des fugitives émotions, des voluptueuses tendresses, des yeux étonnés des vierges, des câlineries enfantines, convenait admirablement à son facile et caressant pinceau toujours nourri de couleurs riches et fraîches. C'est par des œuvres pleines de grâce exquise, comme les portraits de Lady Cokburn et de ses enfants, de Nelly O'Brien, de Lady Spencer, de Lavinia Bingham, de la comtesse d'Harcourt... etc., que le nom de Reynolds rayonne si doucement dans le ciel de l'art. Tout son génie réside dans l'expression de ces sujets charmants. Ses toiles mythologiques et religieuses n'indiquent que des efforts impersonnels et péniblement laborieux, et dans ses portraits d'hommes, sauf ceux du commodore Keppel, son ami, de Thomas Fox, de Lord Huespield, une de ses œuvres les meilleures, de l'acteur Garrick, de Lord Ligonier et de quelques autres encore, l'effet extérieur trop visiblement recherché est impuissant à dissimuler la faiblesse de l'observation et l'indigence d'analyse morale. Un portrait de jolie femme, un portrait de bel enfant, est d'ailleurs peut-être suffisamment défini lorsque la grâce et le charme extérieurs des modèles ont été rendus avec la délicatesse qui convient au peintre expert dans l'art de réaliser un chef-d'œuvre d'après la représentation d'une fleur. Ici la psychologie perd ses droits et Reynolds triomphe. ARMAND DAYOT. SOPHIA-MATHILDA DE GLOUCESTER (D'après une peinture de Reynolds.)

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L'ART ET LES ARTISTES Appartient à Mme Philippe Gille. --- Puvis de Chavannes caricaturiste Vingt années durant, la critique béotienne a crié à Puvis de Chavannes : « Vous ne savez pas dessiner ! » Un anecdotier fort divertissant, mais qui ne sentait guère la beauté, feu Edmond About, osa imprimer en 1883 après le Ludus pro patria, cette phrase que ses mânes — espérons-le — regrettent aujourd'hui : « Depuis bien longtemps M. Puvis de Chavannes se promet et nous promet un chef d'œuvre qu'il n'exécutera jamais, car il ne sait point dessiner, et il promène fièrement dans tous les coins du domaine de l'art son ignorance encyclopédique. Le défaut d'instruction première est malheureusement sans remède ; ni le courage, ni la persévérance, ni même une certaine élévation d'esprit ne feront produire un poème épique en douze chants au rêveur qui n'a pas fréquenté l'école primaire et qui manque, non seulement de prosodie, mais de la plus vulgaire orthographe. » Avant Chavannes, c'était Delacroix, « barbouilleur » peignant « avec un balai ivre », qui ne savait pas dessiner. Aujourd'hui, c'est Degas. . Le mot de Théophile Silvestre, à propos des dessins d'Ingres et d'Eugène Delacroix, est toujours vrai : « En notre pays organisé d'une façon tout opposée au véritable sentiment des arts, on prend pour beauté du dessin l'adéquation matérielle, l'exactitude et la propreté graphiques. » Ce serait un truisme que de prétendre, en 1905, réfuter ces enfantins paradoxes. Chavannes fut, de tous les dessinateurs, le plus respectueux, le plus