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PROMETHEE Tous les Arts aux mortels viennent de Prométhée ESCHYLE L'AMOUR DE L'ART • NOUVELLE SERIE EDITIONS LITTERAIRES DE FRANCE G. DARAGNES REVUE MENSUELLE France 15 frs Etranger 20 frs FEVRIER 1939

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PROMÉTHÉE L'AMOUR DE L'ART — 20e ANNÉE — NOUVELLE SÉRIE 28, Rue d'Assas — PARIS - 6e Tél. Lit. 45-95 --- Le Numéro: QUINZE FRANCS ÉTRANGER: 20 FRANCS --- ABONNEMENTS: FRANCE ET SES COLONIES --- 150 frs --- ÉTRANGER --- 210 frs --- Bolivie, Chine, Colombie, Dantzig, Danemark, États-Unis, Gde-Bretagne et Colonies Anglaises (sauf Canada), Irlande, Islande, Italie et Colonies, Japon, Norvège, Pérou, Suède. Règlement par: mandat-poste, chèque sur Paris ou Compte Chèque Postal PARIS : ÉDITIONS LITTÉRAIRES DE FRANCE 215935 --- ABONNEMENTS DE PROPAGANDE Des abonnements avec une réduction de 50 % seront servis aux artistes justifiant de leur profession par leur inscription à une association PROMÉTHÉE — L'AMOUR DE L'ART est en lecture à l'Association FRA ANGELICO, Président George Desvallières DISPENSAIRE, 15, Rue Le Verrier aux Cercles FRANÇOIS VILLON, RONSARD. etc... --- A NOS ABONNÉS Vous avez près de vous un ami qui peut s'abonner. Décidez-le et envoyez-nous son adhésion. Nous vous en remercierons en vous offrant CINQUANTE FRANCS DE VOLUMES à choisir dans le catalogue de n'importe quel éditeur parisien.

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SOMMAIRE DU N° 1 - JANVIER 1939 - « Prométhée » ...

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PROMÉTHÈE L'AMOUR DE L'ART - NOUVELLE SÉRIE --- N° 1. FÉVRIER 1939. XXe ANNÉE. REVUE MENSUELLE COMITÉ DE DIRECTION : - M. RENÉ HUYGHE, CONSERVATEUR DES PEINTURES DU MUSÉE DU LOUVRE; - M. GERMAIN BAZIN, CONSERVATEUR-ADJOINT AU MUSÉE DU LOUVRE; ET - M. MICHEL FLORISOONE, RÉDACTEUR EN CHEF. RÉDACTION ET ADMINISTRATION : 28, RUE D’ASSAS, PARIS, VIe TÉLÉPH. LITTRE 45-95 --- PARIS ÉDITIONS LITTÉRAIRES DE FRANCE

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COMITÉ D'HONNEUR: MADAME LA PRINCESSE CAETANI DE BASSIANO; MADAME COLETTE; M. PAUL BAUDOUIN, AMATEUR D'ART ; M. MAURICE BERARD, AMATEUR D'ART ; M. BERNARD BERENSON; M. ABEL BONNARD, DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE; LE Dr ALBERT CHARPENTIER; M. GABRIEL COGNACQ, VICE-PRÉSIDENT DU CONSEIL DES MUSÉES NATIONAUX; M. DAUTRY, ANCIEN DIRECTEUR GÉNÉRAL DES CHEMINS DE FER DE L'ÉTAT; M. D. DAVID-WEILL, MEMBRE DE L'INSTITUT, PRÉSIDENT DU CONSEIL DES MUSÉES NATIONAUX; M. HENRI FOCILLON, PROFESSEUR AU COLLÈGE DE FRANCE; M. LE COMTE HUBERT DE GANAY; M. JEAN GIRAUDOUX; M. ALBERT S. HENRAUX, PRÉSIDENT DE LA SOCIÉTÉ DES AMIS DU LOUVRE; M. ÉTIENNE NICOLAS, AMATEUR D'ART; M. EUGENIO D'ORS, DE L'ACADÉMIE ESPAGNOLE; M. GEORGES RENAND, AMATEUR D'ART; M. PAUL VALERY, DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE. COMITÉ D'ARCHITECTURE: MM. AUGUSTE PERRET, LOUIS SUE, ANDRÉ VERA ET JEAN-CHARLES MOREUX, SECRÉTAIRE.

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« PROMÉTHÉE » Tous les Arts aux mortels viennent de Prométhée. Eschyle. Beaucoup de lecteurs, fidèles à l'Amour de l'Art depuis sa fondation, s'étonneront peut-être de voir notre revue changer le titre sous lequel pendant dix-neuf ans elle s'est fait connaître, au moment même où elle retrouve l'éditeur qui le lui avait donné. La parfaite convenance de ce titre à l'époque qui l'avait vu naître est la cause de sa désuétude actuelle. Close est la période hédoniste d'après guerre, où l'on pouvait vivre en dilettante “pour l'amour de l'art”. Au moment où la vie requiert de plus en plus de l'homme qu'il se donne à elle avec toutes ses forces, les spéculations plastiques, techniques et mentales, où hier notre esprit trouvait son plaisir, ne satisfont plus les âmes angoissées de notre temps. Que ce soit en musique, en littérature ou en art, toutes les démarches intellectuelles d'aujourd'hui apparaissent dominées par l'ardent désir de chercher à travers tous les moyens d'expression, par lesquels l'homme prend conscience de lui-même, une réalité spirituelle commune à tous. Certaines races ont trouvé une solution à ce problème dans la mystique du groupe. Pour un pays comme le nôtre, dont la force réside dans un équilibre des valeurs individuelles, plutôt que dans la somme indivise de la masse, la réponse doit être dans un développement en chacun de la vie intérieure, fondée sur une claire connaissance des motifs les plus nobles qui commandent les pensées et les actes de la vie humaine. Les dernières tendances anarchisantes de l'après-guerre ont abouti au goût du monstre. Une revue ne s'est elle pas placée sous l'emblème du Minotaure, l'homme à tête de bête? Le mythe de Prométhée, l'Immortel humain, qui pour les grecs fut le symbole de la volonté et de l'intelligence triomphant des forces du destin, doit convenir à une culture qui puise sa puissance, sa force et sa fierté, non dans une soumission aux lois obscures de l'instinct, qui voudraient ramener notre temps aux primitives organisations humaines, mais dans une juste conscience des droits et des devoirs de chacun vis-à-vis d'un ordre imposé, non par la force, mais par la raison. Prométhée, le φολωνηρωπος, n'accepta pas la condition grégaire et bestiale, à quoi les dieux avaient réduit les hommes; en leur communiquant une étincelle du feu divin, il les promut à la condition d'émules des Dieux, maîtres de tous les arts. Si fort fut le mythe que l'émancipateur passa bientôt pour le créateur du genre humain. C'est dans ce geste de créateur plastique, pétrissant la première statue humaine que, sur notre couverture, le talent de Daragnès, interprétant un sarcophage antique, nous montre Prométhée. Athéné achève son œuvre en posant la main sur le front de la statue, symbolisant ainsi la part de mystère qui dans la création dépasse l'individu et fait de toute œuvre humaine une conquête sur l'infini. En prenant le titre de Prométhée, l'Amour de l'Art n'opère aucun renoncement. Il n'entend rien renier de ce qui est authentique dans l'œuvre d'hier; mais il se propose de resserrer les liens qui dans notre époque doivent unir la pensée et l'action; en un mot d'apporter sa collaboration dans l'ordre culturel au regroupement des énergies spirituelles qui font la vraie force de la France dans le monde moderne. La Direction.

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L'HOMME ET LA CIVILISATION LA FRANCE ET L'INDIVIDUALISME DANS LE MONDE FUTUR par André SIEGFRIED Membre de l'Institut On s’aperçoit vite, en parcourant le monde et en faisant des comparaisons, que la France est le pays des individus : ailleurs on collabore ou on obéit, chez nous chacun prétend se faire par soi-même une opinion. Il y a là quelque chose de grand, d’exceptionnel — force ou faiblesse, je ne sais — qui nous classe d’emblée dans l’élite humaine. Mais qu’arrivera-t-il si la révolution industrielle en train de s’accomplir impose désormais, avec la masse et la série, ce travail d’équipe qui n’est pas particulièrement dans notre génie ? Nos qualités d’hier ne vont-elles pas devenir un handicap dans le monde de demain ? Il semble que nous éprouvions obscurément le sentiment d’une pareille menace et c’est sans doute pourquoi l’adaptation au machinisme, qui se fait ailleurs dans l’optimisme, ne s’opère chez nous que péniblement, à contre-cœur et comme à regret. A cela, trop de raisons, hélas ! En lisant Ford, n’êtes-vous pas tenté parfois de vous écrier, comme le personnage de la comédie : « Mais on ne parle que de ma mort là-dedans ! » Pouvons-nous donc survivre, tels que nous sommes ? Il importe en tout cas dans cette crise — car c’en est une — de discerner, parmi nos valeurs, celles auxquelles nous ne devons en aucun cas renoncer. Or le domaine de l’art est impliqué lui-même dans cette discussion. Dans un âge industriel, il y a quelque chose de dangereux pour l’art, c’est le prestige de l’industrie. On parle d’art industriel, d’industrie d’art, mais je me demande vraiment si les deux disciplines ont quoi que ce soit de commun et si même elles ne sont pas contradictoires dans leur principe. L’industrie, du moins sous sa forme moderne, repose entièrement sur l’automatisme, la répétition, l’anonymat : une machine à laquelle il faudrait demander de la compréhension, qui ne pourrait pas fabriquer en série, qui donnerait à chaque unité produite une originalité particulière, ne serait pas une machine : en tout cas, du point de vue du prix de revient ou du rendement, elle perdrait tout intérêt. Avec l’industrie nous sommes dans le domaine du collectif, soit chez le producteur, qui naturellement travaille en équipe, soit chez le consommateur, auquel la commande « sur mesure » est strictement interdite. Si l’humanité veut bénéficier des avantages, immenses du reste, de la fabrication de masse, il faut qu’elle en accepte les limitations. C’est chose que l’Amérique fait aisément, sans aucune nostalgie et même avec une sorte de joie orgueillouse. L’art n’est, me semble-t-il, compatible avec aucune de ces conditions. La création artistique est inconcevable sous l’angle de l’automatisme, et moins encore de la répétition : l’artiste est conscient et l’on ne peut même imaginer qu’il ne le soit pas. On m’objectera qu’il est des artistes qui produisent en série (je ne pense naturellement pas à la série de Monet, toute spéciale), mais ce ne sont pas des artistes : le peintre qui fait éternellement les mêmes bruyères ou les mêmes voiles se classe parmi les industriels, terme péjoratif en la circonstance. L’anonymat, dans l’art, ne se comprend pas davantage, car il faut une signature : elle est même essentielle si l’art est conçu comme l’expression profonde de l’individu. De ce point de vue chaque création devient quelque chose d’unique, de nouveau, qui ne doit répondre à rien d’analogue, ni dans le passé, ni dans l’avenir.

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Nous retrouvons ici le problème de l'équipe, dont il ne faut pas disposer à la légère. L'action collective est une nécessité dans la production industrielle : les peuples incapables de s'organiser en équipes sont, sur ce terrain, battus d'avance. Quant au chef qui prétendrait tout faire par lui-même, il serait vite disqualifié : le grand patron, c'est celui qui sait se faire aider, celui qui organise si bien le travail des autres qu'il lui reste beaucoup de loisirs, non pour se reposer, mais pour réfléchir ; dans les affaires on reconnaît la table du chef à ce qu'elle est vide et je n'estime guère les grands personnages qu'on n'entrevoit qu'avec peine derrière des amoncellements de documents et de papiers. Mais voici que des doctrines, se disant « à la page », veulent étendre l'équipe au travail de l'esprit, aux créations artistiques elles-mêmes : certaines universités vantent systématiquement l'action collective, prétendant qu'elle s'applique à tous les domaines de la pensée ; dans les pays totalitaires l'inspiration elle-même est objet d'embrigadement. On ne saurait nier qu'il y ait de la beauté dans le renoncement du créateur disparaissant derrière son œuvre : à la vérité les créateurs authentiques ne pensent qu'à leur création. La question n'est pas là et il ne s'agit pas de modestie. Il s'agit d'individualité. L'équipe, en art ou dans le travail de l'esprit, se justifie s'il existe une tête responsable, avec des collaborateurs ; elle ne se comprend plus s'il s'agit, comme je le crains, d'éliminer l'individu. Qu'on y réussisse, et peut-être aura-t-on stérilisé la source même de la création. Ce n'est pas tout de suite qu'on s'en apercevra, car l'humanité peut vivre assez longtemps sur sa vitesse acquise. A la longue la valeur des réalisations s'affaiblira, la médiocrité s'installera insidieusement, le renouvellement n'apportera plus son courant d'air salutaire. Il faut donc défendre certaines méthodes contre la tentation, contre le prestige de certaines autres. L'administrateur a ses procédés, qui ne sauraient être ceux de l'intellectuel ou de l'artiste. N'est-il pas dangereux par exemple que ces derniers apprennent trop bien à se faire aider ? Ne vaut-il pas mieux, dans certains cas, qu'ils insistent pour faire eux-mêmes, du commencement à la fin, l'intégralité de leur travail ? Goethe, ce sage, recommande, pour rester jeune, de « fumer soi-même le champ que l'on moissonnera ». Déplorable méthode dans la pratique industrielle, précieuse habitude dans le royaume de l'esprit. Il est vraisemblable que la Nature, qui est faite d'équilibre, exige une certaine proportion entre le facteur de l'individu et celui de l'organisation. Craignons que l'organisation, si notre civilisation la pousse trop loin, ne finisse par débiler l'individu, par neutraliser chez lui ce ferment de renouvellement qui est après tout synonyme de vie. Je me demande quelquefois si la mécanisation, devenue chronique, n'habituera pas à la longue l'humanité à un automatisme susceptible de modifier jusqu'à sa structure. Chacun sait que l'homme primitif a des sens plus affinés que les nôtres : nous n'utilisons en effet ni notre ouïe, ni notre odorat, avec la même efficacité que les sauvages, et il y a là une décadence, dont nous ne nous apercevons même pas, mais qui néanmoins est certaine. Plus près de nous, l'artisan d'hier, obligé de résoudre dans sa fabrication cent petits problèmes chaque fois nouveaux, est humainement plus éveillé que l'ouvrier travaillant à la chaîne. Dans l'usine monstre, le cerveau s'est retiré de la périphérie pour se concentrer dans quelques petits groupes de techniciens à l'esprit supérieurement aiguës. Toute une civilisation de l'individu, née avec le néolithique et s'exprimant socialement dans le village, est en train de disparaître sous nos yeux. On peut se demander si le travailleur, mécanisé jusqu'à l'automatisme, ne va pas se figer. On ne le sollicite même plus de comprendre ce qu'il fait. Ne va-t-il pas perdre cette capacité de réaction individuelle, cet éveil de l'esprit, qui caractérisaient l'artisan ? Selon certaines théories, tels sauvages d'Australie ou d'Afrique seraient des dégénérés, non pas le commencement mais la fin de quelque chose. Il faut nous défendre contre une dégénérescence, que je ne vois sans doute pas catastrophique mais simplement médiocre. Le péril vient de ce qu'elle résulte en partie des progrès mêmes de nos méthodes de production, qui nous font négliger, comme périmé, ce ferment éternel qu'est l'intervention de l'individu. Nous voyons certains peuples se précipiter avec une sorte de volupté dans un gouffre collectif, d'où sortent, je l'admets, des vapeurs envirantes. La France, elle, ne renoncerait pas impunément à cette primauté de l'individu qui a fait sa grandeur, qui demeure sa raison d'être et peut-être, pour elle l'occasion de demain, car l'humanité, standardisée par la machine, pourrait bien avoir besoin quelque jour d'une sorte de vivier d'esprits créateurs. Ce vivier, nous pourrions certainement l'entretenir, mais, ne nous y trompons pas, dans le domaine de la masse, nous ne serons jamais, au mieux, que de « brillants seconds ». --- Avec S. C. H. 'ca

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L'IMPRESSIONNISME ET LE MORCELLEMENT DE LA MATIÈRE 1. SEURAT. «Le Champ de Blé» Anc. Coll. Fry Seurat vibre du froid lyrisme du physicien devant la complexité sans borne des taches composantes de la nature criblant sa toile comme des atomes analysés. Van Gogh, avec sa double vue de mystique, voit se révéler à lui la sarabande effrénée des mondes et des atomes, leurs mouvements de rotation ou de bombardement. 2. VAN GOGH. «Le Champ de Blé». Amsterdam, Musée de l'État

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ART ET ÉPOQUE L'IMPRESSIONNISME ET LA PENSÉE DE SON TEMPS par René HUYGHE Nous sommes la proie des mots. Nos idées obéissent aux mots que nous croyons mettre à leur service pour les traduire. Nous les enfermons dans ces petites coques dures qui précisent leur forme à jamais, et qui, devenues vides, continuent, sans changement, quoique plus sonores, leur service de monnaie d'échange. S'il n'y avait pas les mots, on exprimerait moins bien les choses, mais on les comprendrait parfois mieux. Que de conflits d'idées furent des luttes de mots ! « Libre arbitre » et « déterminisme » se sont heurtés pendant des siècles, jusqu'au jour où Bergson a montré derrière les mots inconciliables le halo où se rejoignaient, se fondaient les idées qu'ils recouvraient. Aujourd'hui, les mots d’« individualisme » et de « nationalisme » ou de « collectivisme » poussent les hommes au sang et à la mort; on s'enferme en eux comme en des forteresses aux portes closes, alors que l'usage exclusif de l'un ou de l'autre est également nocif et que l'avenir est au peuple qui saura penser entre eux le moyen-terme excluant leurs excès et associant leurs avantages. L'Histoire de l'Art n'échappe pas à ces combats d'idées qui ne sont en fait que logomachies. L'Art est-il par essence individuel ou collectif ? La création est-elle manifestation exclusive et irréductible d'une personnalité humaine ou bien expression d'une époque, point de rencontre des coordonnées du temps et de l'espace tirées avec précision par les géomètres de la pensée ? Mon Dieu, la vie est là, tellement plus subtile, — et plus simple —, et, puisqu'elle offre l'irradiation de ses facettes multiples, pourquoi vouloir miter notre indigence dans une seule d'entre elles ? L'œuvre d'art, quelle merveilleuse pointe de l'affirmation individuelle, vivant en soi et pour soi, hors-texte que l'artiste a placé entre les feuillets du temps et qu'on en peut détacher à volonté pour oublier qu'il en est extrait; mais en même temps quelle profonde et diffuse racine plongée dans le sol d'une époque qu'elle pénètre pour en ramener à la surface, et en faire de visibles éclosions, les sucs les plus secrets ! Qu'est-ce que l'impressionnisme ? C'est Manet, c'est Degas, c'est Renoir, Pissarro, Monet ou Cézanne, la réunion aux liens lâches de ces unités isolées, livrées chacune à sa hantise propre, se coudoyant sur une route commune sans rien perdre de leur somnan- bulisme personnel, mais c'est encore, et tout aussi justement (parce que si nous ne savons penser qu'une chose à la fois, la vie, elle, sait être tout simultanément) une attitude de l'esprit commune à un groupe d'artistes, et qui, par delà le mode d'expression plastique qui leur est propre, rejoint l'âme d'un temps, d'une époque. Une époque est comme une roue dont les rayons divergent; à leur extrémité, rien ne semble les relier, l'intervalle qui les sépare s'élargit, certains sont même les deux bouts indéfiniment éloignés d'un diamètre, et pourtant si on les suit dans l'intérieur du cercle on les retrouve tous joints, fondus en un centre commun, dans ce moyeu de la roue, cœur de son mouvement et de son unité. Ainsi, sans parler même des individus, la littérature, l'art, la philosophie, la science semblent n'avoir que des contacts fortuits, des liens lâches. Dans les faits, cela paraît vrai souvent, mais dans leur profondeur ils se mêlent au centre dont ils sont issus, dont ils ne sont que les modalités diverses et qui est l'âme du temps. Les philosophes anciens savaient tout le sens qu'il fallait donner à « l'analogie », et le parti qu'on en pouvait tirer pour remonter aux « causes premières » inaccessibles autrement. L'analogie n'est pas une rencontre fortuite, une coincidence. Elle exprime souvent par delà les accidents de surface où s'éparpille puis se fixe notre attention, les grands mouvements communs de la structure interne, les principes d'équilibre de la charpente. Là où le mot divise, où la pensée n'ose franchir ses propres intervalles, l'analogie permet de deviner les fusions internes ; elle est la géologie du paysage où notre œil s'amuse et se disperse. Ce sont les analogies entre l'Impressionnisme et les autres manifestations de la pensée contemporaine qui peuvent nous dévoiler progressivement le sens réel du XIXe siècle finissant. L'IMPRESSIONNISME ET LA SCIENCE. L'Impressionnisme, enfant du siècle de la Science, la chose est connue. N'entend-il pas appuyer l'art sur la Physique et demander aux dernières découvertes de Chevreul ou de Helmholtz, de N.O. Rood ou plus tard de Charles Henry le secret d'une vision exacte ? Seurat,