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Sommaire Art ancien Art moderne Arts appliqués Littérature Musique Directeur: LOUIS VAUXCELLES Administration: LIBRAIRIE DE FRANCE 99. Boulevard Raspail, PARIS (VIe) Abonnements: - Pour la France: 50 francs; pour l'Étranger: 60 francs par an - Le numéro: 5 francs - Étranger: 5 fr. 50 --- 1920

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L'Amour de l'Art REVUE MENSUELLE Directeur : LOUIS VAUXCELLES Administration : LIBRAIRIE DE FRANCE PARIS - 99, Boulevard Raspail, 99 - Téléphone : Fleurus 06-41 --- Un tel titre : L'AMOUR DE L'ART est une Directive, mieux : un Idéal. Nos efforts désintéressés viseront à le poursuivre, sinon à y atteindre. Notre programme : Défense et Illustration des Arts Indépendants Français, tant plastiques qu’appliqués, et du lyrisme littéraire et musical. --- SOMMAIRE DU N° 1 (Mai 1920) L’art de Pierre Fauconnet --- LOUIS VAUXCELLES --- LA VIE ARTISTIQUE --- Nicolas Poussin --- ELIE FAURE --- Le Mouvement Artistique --- L. V. --- Naples Tragique (poème) --- XAVIER DE MAGALLON --- Médailleons Artistiques : MANGUIN --- WALDEMAR GEORGE --- Allusions à l’Art Chinois --- CHARLES VIGNIER --- La Curiosité --- LA FURETIÈRE --- Les Tissus imprimés --- RAOUL DUFY --- Le Carnet du Bibliophile --- CLAUDE LE MIRE --- Notes. --- LA VIE LITTÉRAIRE --- LA VIE MUSICALE --- La Vie Intellectuelle --- JOACHIM GASQUET --- De la Musique Nue --- Pierre HERMANT --- Médailleons Littéraires : J. GASQUET --- J.-L. VAUDOYER --- Médailleons Musicaux : DÉODAT DE SEVERAC --- Pierre CAMO --- Le Théâtre --- EDMOND JALOUX --- Le Théâtre --- Roland MANUEL --- Le Mouvement Intellectuel --- J.-G. et F. MAZADE --- Le Mouvement Musical --- L. ROHOZINSKI --- Hors-texte : BOISSY D’ANGLAS, de DELACROIX, gravé par BRACQUEMOND (héliogravure). --- Couverture de RAoul Dufy. Reproductions de peintures chinoises, de tableaux de POUSSIN, DUPLESSIS, PIERRE LAPRADE, et de dessins de SIGNAC, LABOUREUR, DUNOYER DE SEGONZAC, MANGUIN, LHOTE, LOTIRON, FAVORY, L.-A. MOREAU, OTHON FRIESZ, PAUL VÉRA, GIRIEUD, LOMBARD. ::: Bandeaux et Ornaments Graphiques de GALANIS ::: --- Le Directeur, M. LOUIS VAUXCELLES, reçoit le Mardi de 2 h. 1/2 à 4 h. 1/2. M. JOACHIM GASQUET, Directeur Littéraire, reçoit le Mardi de 2 h. 1/2 à 4 h. 1/2. M. L. ROHOZINSKI, Directeur Musical, reçoit le Mercredi de 2 h. 1/2 à 4 h. 1/2. Le Secrétaire Général, M. WALDEMAR GEORGE, reçoit les Mardi, Mercredi, Jeudi et Vendredi de 2 h. 1/2 à 4 h. 1/2. S’adresser pour tout ce qui concerne la Rédaction à M. LOUIS VAUXCELLES et pour tout ce qui concerne l’Administration à la LIBRAIRIE DE FRANCE. --- PAPIERS DE COUVERTURE LOUIS MULLER ET FILS 58, Rue de Flandre, 58 - PARIS — Téléphones : Nord 50-33, 50-36, 63-61 ::: Les seuls avec lesquels on obtienne des résultats parfaits et réguliers. :::

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L'Art de Pierre Fauconnet NUL besoin, j'en suis assuré, d'expliquer à nos lecteurs pourquoi le premier article consacré ici à un moderne est une brève étude touchant l'art de Pierre Fauconnet. Les regrets qu'inspira la mort de ce sensible artiste justifieraient, et au-delà, notre affectueux tribut d'admiration. Il n'est plus, ce beau peintre français que ses pairs saluaient déjà du titre de maître; il nous quitta sans bruit, après avoir rêvé et créé. Le public l'ignorait; quelques intimes savaient seuls le chemin de l'humble atelier où il travaillait en silence. Et, dans la fleur de son âge, il s'est éteint doucement. Pierre-Guy Fauconnet était né à Chelles le 5 mars 1882. Taine eût établi le rapport entre ce talent racé et le ciel nuancé de l'Ile-de-France. Tout ici est mesure, tact, délicatesse. Je revois le visage de Fauconnet, d'une aristocratique finesse, ce sourire réticent, l'allure d'un dandysme indolemment spirituel, et je comprends mieux son œuvre mélodieuse. Je ne retiens de ses succès précoces d'écolier que le signe d'une vocation nette. Enfant studieux, il dessine inlassablement, sans négliger les humanités nécessaires à toute formation. Adolescent, on le traîne à l'Académie Jullian, aux cours de Benjamin Constant, de M. Laurens. Qui lui ferait grief de ces choix? A dix-sept ans on ne sait pas les méfaits de l'École; Lautrec fut bien le disciple de M. Cormon. Ces professeurs et ces leçons ne parvinrent pas à le décourager; sa jeune âme d'artiste ne fut même pas effleurée; un sûr instinct le préservait des maléfices. Les corrections « magistrales » ne purent lui interdire de chérir la nature. Bien coté rue Bonaparte, il eût pu fournir carrière de virtuose. Mais Apollon veille sur les siens, et l'étudiant, qui ne devait pas suivre les chemins battus, ne se sentait pas attiré vers le fonctionnarisme. Les forts en thème ne l'« eurent » point. Rentré chez lui, il continuait son travail; il s'installait à la fenêtre (son père était fonctionnaire au Sénat) et se divertissait à capter les aspects de la rue, les silhouettes de fiacres, de passants, de femmes. Ce sont d'intelligentes notations, de légères et cursives pages d'humour jamais appuyé, où le caractère foncier de l'être observé est saisi avec prestesse. Le voici ensuite au 23 de la rue Oudinot, où il voisinerait avec Pierre Laprade, sans le connaître. Enfin, 99, rue de Vaugirard. La guerre. Pierre Fauconnet, débile, cardiaque,

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L'AMOUR DE L'ART est réformé. Il vit quelque temps à Londres; rentre à Paris, l'armistice signé, se remet au labeur avec ténacité; et, au moment où le succès enfin l'allait auréoler, meurt. Ce qui le distingue de tant d'autres, qui se spécialisent et rééditent, leur vie durant, tel pastiche de Cézanne ou telle combinaison cubiste qu'on trouverait si faible si elle ne se dissimulait sous un puéril hermétisme, c'est la diversité de son effort. Pierre Fauconnet est un curieux. Il n'est guère de technique — sauf celle de la statuaire — qu'il n'aît abordée. Illustrateur et graveur, il a établi jusqu'à des planches anatomiques; un entomologiste émérite lui a demandé sa collaboration pour une thèse sur les insectes; je sais de lui des dessins d'ophtalmologie. Il acquiert à ces besognes le besoin de la précision et du détail significatif; mais sa minutie documentaire, en ces œuvrettes, sait subordonner l'accessoire à l'essentiel et les parties à l'ensemble. Décorateur, il cherche des formes de meubles, des ornements d'étoffes dont un industriel tirera un adroit parti. Il est permis, je pense, de rappeler que certaines installations, notamment chez M. Jacques Doucet et Mlle Spinelly, furent son œuvre personnelle. Il étudie les secrets de la fresque, peint à l'huile et à la colle; il travaille pour le théâtre. Sa culture étendue et point livresque le sert en toutes ces investigations; je songe à cette virtù de la Renaissance, où l'atelier d'un Andrea Verrochio formait des peintres, des sculpteurs, des ciseleurs, des ornemanistes. L'antiquité lui est familière; fils d'un humaniste, il a l'amour des classiques; les poètes grecs forment sa lecture de chevet, ce qui n'empêche point Pierre Fauconnet de s'intéresser aux productions les plus hardies des poètes et des musiciens de notre temps. Un des ouvrages qu'il a médités est le Dialogue sur la Danse de Lucien. On sait du reste à quel point l'expression chorégraphique le sollicite; que de fois il a réglé les pas des ballerines, en divers théâtres de Londres et de Paris! Il a rajeuni l'art du masque, s'inspirant en ses cartonnages, tantôt des types funéraires de l'Inde et de l'Egypte, tantôt des figures d'écorce ou de cuir des Dionysiaques; il a observé les masques orchestriques reproduits sur les monuments, sur les bas-reliefs, les terres cuites, les peintures de vases, les miniatures de manuscrits et les murs de Pompéi. Il aime les jeux de la scène; il coopéra, avec MM. Méral et Honegger, au succès du Dit des Jeux du Monde; il allait s'attaquer à l'énorme farce d'Ubu-Roi; dans le Bœuf sur le Toit, il a campé des silhouettes de la plus décisive autorité; le minuscule négrillon du bar, la femme en cheveux, sont-ils de Raoul Dufy ou de Pierre Fauconnet? Les masques qu'on vit exposés à la rétrospective de chez Barbazanges attestent, je l'ai dit, l'influence antique, la connaissance de l'art crétois, celle aussi des douloureuses statues polynésiennes et maories qui ont marqué tant de jeunes peintres contemporains. Mais cette influence, Fauconnet la limite et la restreint à son gré; à l'encontre d'un Derain ou d'un Modigliani, il ne déforme et n'étire le visage humain que dans ses cartonnages, volontairement tragiques ou terrifiants, ou d'une singulière bouffonnerie. Quand il peint un portrait, il garde le respect des volumes vrais et des proportions senties. Ses aquarelles de théâtre sont un délice d'ironie et de fantaisie capiteuse; je voudrais commenter les lavis de Diane et Acteon, d'une clownerie banvillesque, le Chien poursuivant les lièvres, et ce Crabe noir et or dont les pattes se prolongent en jambes féminines délicatement fuse-lées: une métamorphose d'Ovide projetée en un conte de Poë... Venons à la partie centrale de cette œuvre étonnamment riche, due à un artiste âgé de moins de quarante ans, soit à sa peinture et ses dessins. Quelles influences a-t-il subies? Les deux plus saillantes (outre celle des lécythes, des pages extrême-orientales et de l'école de Fontainebleau) sont, à ses débuts, l'imagerie puissante du Douanier, puis l'enseignement pur d'Ingres. Creuset singulier où se fond, en un bel alliage, la plus savoureuse et foncière originalité. Il a aimé le bon Henri Rousseau; à son contact, NU

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L'AMOUR DE L'ART ce raffiné est redevenu un enfant; mais la candeur du savant disciple n'est pas à confondre avec l'ingénuité du maître innocent. La Bucolique de Fauconnet, où des bouviers et leur troupeau s'inscrivent d'une arabesque curieuse en un décor de frondaisons qu'on a comparé aux sites mexicains de Rousseau, est une composition fortement établie. Il est à remarquer qu'en cette toile, datant d'une dizaine d'années déjà, Pierre-Guy Fauconnet se soucie, bien avant nos contempteurs ambitieux et solennels de l'impressionnisme, de cette cadence, de cet équilibre des volumes tant cherchés par les jeunes. Il construit; il vise au style, réagissant à sa manière, mais sans pédantisme, sans prétendre à fonder une école, contre le veule, l'amorphe et l'évanescence. Loin de lui la pensée de nier les bienfaits dus à de grands ainés, qui ont ramené la lumière dans les ateliers contemporains; Fauconnet ne les exclut pas d'une tradition qui va de Claude Lorrain à Claude Monet, en passant par Delacroix. La Bucolique est une page murale. Murale aussi la Vénus aux torsades blondes, nouant sa chevelure d'un geste à la Chassériau. Elle s'érige, tel un jet d'eau cristalline; la ligne de grâce se détache en blanc rosé sur un fond sourd. Tenons-la pour un projet de fresque. Envisagée ainsi, et non comme un morceau, elle aide à concevoir le rôle de notre regretté ami dans l'histoire de la peinture moderne. Il fut au départ de toutes les directions où s'engage la Renaissance à laquelle nous assistons. Par la misère des temps, Fauconnet fut contraint à la peinture de chevalet. Mais quels murs n'aurait-il pas ornés et humanisés, si l'occasion, et la clairvoyance des Mécènes (à défaut de l'État) les lui eussent confiés! Nous dirons quelque jour ce qu'il faut espérer d'un renouveau du métier de fresque, le « métier des hommes », selon la parole du Florentin, en réaction contre le brillant et l'éphémère du métier d'huile; nous rappellerons la tentative isolée de la chapelle de Pradines, où collaborèrent MM. Pierre Girieud, Alfred Lombard et Georges Dufrenoy. Un morceau comme la Vénus de Fauconnet indique ce qu'il eût pu fournir en ce sens. Et les innombrables études de nus, de torses et de poitrines, modelés avec ferveur, que nous contemplâmes à la galerie Barbazanges, ne doivent être, je le répète, comprises que sous cet angle. La grande Vénus est d'ailleurs, par elle-même, une manière de chef-d'œuvre; ce n'est pas l'Ève animale de Renoir et de Maillol, sauvagesse édentique, fleur de chair plantureuse, pulpe nacrée, argile idéale; élancée ainsi qu'une amphore d'Attique, ainsi qu'une nymphe de Jean Goujon, elle offre un visage, et si j'ose dire, un corps d'où émane un parfum de spiritualité; elle atteste la souveraine domination de l'esprit sur la matière; le clair regard de la déesse exprime plus et mieux qu'un hymne à la paresse et à la volupté; VÉNUS

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L'AMOUR DE L'ART le galbe irisé de ses épaules, la courbe suave de ses seins, tout ici est d'un rythme classique. Ajoutons avec les techniciens qu'une matière d'un lisse émail, que n'alourdisent point de reliefs coruscants; la discrétion des rapports maintenus en de sobres gammes, et la fermeté élastique du dessin, en exaltent encore les vertus. Et c'est ici que trouveront place, je crois, d'opportunes observations sur le dessin du jeune maître disparu. La critique que j'ai ouï formuler à plusieurs reprises, et par d'excellents juges, devant ces ouvrages, est celle-ci: « Fauconnet est un dessinateur plutôt qu'un peintre. » Entendons-nous. Fauconnet n'empâte jamais à la manière de Monticelli, et c'est son droit, j'imagine. Sa matière est fine, non maigre; son coloris, d'une modulation subtilement nuancée; il affectionne les fraîcheurs et les transparences du gris perle, du rose appâli, des jaunes de soufre et de safran, des bleus de turquoise; point de heurts, nulle stridence de fanfare, le timbre d'un chant délicat. Mais son dessin? Hé bien, ce dessin est le dessin d'un peintre, soit d'un homme qui sait ce qu'est modeler. Dessin souple, libre, expressif, dessin des plans. Qu'on ne s'y trompe pas: la pureté graphique d'un Pierre Fauconnet est sans rapport avec cette délinéation sèche des contours, qui est, aux yeux de l'École, le but et la fin de la doctrine. Fauconnet sait qu'aucune réalité de la nature n'est constituée par le trait que figure l'abstraction du contour; ce contour n'est qu'une formule, un outil; il est la limite de la forme et non la forme même. L'artiste indépendant a réfléchi à cette parole d'Ingres dont il est l'élève à quatre-vingts ans de distance: « Prenez le trait pour fond. » Il a pénétré la leçon où il est dit: « Les faux traits commencent le fond... Faites disparaître le trait sous les teintes du contour... Et modellez! L'école du trait, mauvaise école... » Répétons ces admirables préceptes du dernier professeur qu'ait connu l'École française, avant que les académiques ne la menassent au degré de déchéance où elle a sombré depuis Gérôme. Ingres (et j'avoue, devant certaines effigies signées Pierre Fauconnet, penser aux illustres plombagines de Montauban) — est justement l'homme qui oppose à l'école du trait (Delaroche, Couder) celle des masses, des plans, des volumes, comme on dit aujourd'hui. A l'exercice de virtuosité patient qu'est la rouerie calligraphique, Ingres substitue le modelé, que devait honnir Guillaume, théoricien de laméthode géométrique, et que Jules Breton confondait avec le fondu du blaireau- DESSIN DE THÉÂTRE

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L'AMOUR DE L'ART Page 5 Text Content **tage. Et ce modelé, grâce auquel le dessin devient une analyse de la lumière, c'est le modelé de tous les chefs-d’œuvre, celui de l'Anne de Clèves, de Hans Holbein le jeune; celui d'Elisabeth d'Autruche, de Clouet; celui des portraits de Mme Rivière et de Mme de Sénnonnes, de Jean-Dominique Ingres; celui de la Venus de Pierre-Guy Fauconnet. Une vision impérieuse, qui étreint le réel et le transpose avec sagacité; le culte de la beauté charnelle; le souvenir libre des aïeux qui ont proclamé des vérités concises et denses, et rien qui sente le pastiche. Nulle arbitraire synthèse, nul schématisation. Fauconnet ramène aux modelés essentiels la complexité de l'objet. Passionné réaliste, soumis à la nature qu'il résume, il est d'abord un idéaliste qui revêt la forme d'un caractère d'éternité. Son classicisme est traditionnel, et ce sont les malentendus misérables et l'équivoque d'un temps où toutes valeurs sont faussées, qui ont pu le faire prendre tour à tour pour un élève de l'École ou pour un insurgé. LOUIS VAUXCELLES. --- PORTRAIT

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THÉSSEE COMBATTANT LES AMAZONES (MUSÉE DE CHANTILLY) Nicolas Poussin COMME la centralisation monarchique avait chassé la France des bois et du bord des rivières, comme elle avait oublié, avec le bris de la verrière, la finesse profonde et l'illumination diffuse de son ciel, avec l'abaissement progressif de ses corporations d'artistes, la correspondance mystérieuse qui unit l'image sculptée à l'ardeur intérieure de vivre, il semblait qu'elle envoyât en mission ses deux meilleurs peintres pour réapprendre de l'Italie le sens de la lumière et du volume par qui la forme du monde et l'espace modèlent notre volonté. Claude et Poussin n'avaient pas grand chose qui leur fût visiblement commun, ni l'origine, ni le caractère, ni la culture. Poussin est normand, Claude est lorrain. L'un grand lecteur, l'autre sachant à peine lire, écrivant mal jusqu'à son nom. L'un d'ordonnance d'esprit ferme, méditatif, quelque peu doctrinaire, porté aux généralisations intellectuelles et aux abstractions plastiques, poursuivant dans l'univers l'invisible plan qui se déroulait dans sa tête, toujours maître de sa vision, la face régulière, grave et forte, modelée comme un monument. L'autre de visage brouillé, avec des bosses inégales, gauche et balourd, allant à l'aurore et au crépuscule comme une bête à l'abreuvoir, maintenu au-dessus d'un travail pénible et d'une conception confuse par une exaltation lyrique continue, capable de lui faire franchir sans effort apparent le seuil des harmonies supérieures où l'intuition et l'intelligence communient étroitement... Mais tous les deux épris de rythme et de mesure, d'un temps où le besoin de méthode et de style réagissait partout contre la fermentation politique et intellectuelle qui avait arraché le seizième siècle à l'organisme médiéval, et décidés à demander à l'Italie la discipline où ses maîtres, libérés les premiers des servitudes anciennes, tendaient irrésistiblement dans la confusion des recherches isolées et des antagonismes passionnels. C'est eux qui devaient recueillir l'enseignement secret de Rome, si dangereux pour les faibles de volonté ou d'esprit. L'Italie, débilitée par son effort, divisée en vingt fragments hostiles, n'y cherchait plus qu'un esclavage consenti, veule, et sans revanches intimes. L'Espagne, épuisée d'orgueil, refusait de bouger. L'Angleterre organisait sa classe de négoce et la religion pratique destinée à l'enrichir. L'Allemagne, dévastée, hachée, vidée par une guerre horrible, ne sentait plus, ne comprenait plus rien. La France, qui montait rapidement vers l'unité politique pour essayer de suppléer à l'unité d'âme perdue, était la seule en Europe qui pût profiter de l'intellectualisme offert par les Italiens et arrêter le monde en voie de renouvellement dans une illusion d'une heure. Quand on a suivi, dans les études appuyées de Claude et de Poussin, leur volonté d'amener l'arbre et l'eau et le corps et l'architecture à la même profonde loi de parenté structurale que l'un devine et que l'autre découvre dans un univers

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L'AMOUR DE L'ART patiemment interrogé à touteslesheu- res du jour, on entend se lever de soi l'écho régulier et puis sant de l'alexandrin de Corneille, le pressenti ment du système géométrique que va formuler Descartes, on entrevoit l'ombre écrasante de l'édifice esthétique et administratif que Colbert et Louis XIV bâtiront de haut en bas. Seulement, cet édifice est devenant, il ne les enferme pas encore. Ils font partie d'une force qui croît, et non d'une force qui meurt d'avoir voulu être fixée. La recherche passionnée d'un nouvel équilibre leur donne une noblesse et une flamme qui tient l'œuvre debout et la fait déborder son cadre pour l'exaltation de la volonté et l'illumination du cœur. Au centre de la virtuosité pourrie des Italiens, ils gardent leur calme, ils remontent aux grandes œuvres, ils restent fidèles à la mission que la France leur a donnée. Il s'agit d'établir la charpente d'un monde où l'esprit français qui continue introduira avec une admirable aisance, dans son évolution ralentie, les vieux rythmes méridionaux renouvelés par l'Italie, et jouera son rôle éternel de conciliateur et d'arbitre entre les hommes du Nord et les hommes du Sud. Il s'agit de donner à toute l'Europe quelque chose qui remplacera, dans le corps des élites, l'épine dorsale rompue du moyen-âge mort. Il s'agit d'imposer à l'aventure humaine sortie de ses anciens sentiers, l'ordre harmonieux qui lui permettra pourun siècle de croire qu'elle en a trouvé de nouveaux, et de préparer en tout cas leur découverte. L'aube et la fin du jour, tout ce qui donne à l'univers son intensité sentimentale, éclairent, au cœur d'un paysage antique, une humanité décidée à saisir, dans le ruisselle- sellement des choses,les apparences magnifiques qui maintiennent son espoir. Mieux que Claude, si maître de sa main quand il dessine, quand quelques écla boussures d'encre et quelques lignes un peu tremblées charpentent , avec une énergie et une poésie étranges, les ciels vivants au-dessus des arbres et des eaux, mais que parfois son éternel soleil éblouit et fait tituber, Poussin sait où il va, trop quelquefois, quand il expose et qu'il démontre avec une éloquence où son compatriote Corneille eût pu reconnaître sa force à frapper des maximes et à enfermer dans un rythme uniforme et rigoureux tout ce qu'il y a d'imprécis et de fugitif dans la vie pour lui imposer la forme de la volonté. L'unité héroïque et lyrique est le seul point de départ, tout se groupe et s'ordonne autour. L'unité plastique n'est que le résultat d'un travail intellectuel d'élimination consciente et de construction idéaliste où la forme et le geste, le ton local, la tonalité générale et la répartition du volume et de l'arabesque répondent à l'appel central de la raison. Seulement, quand on a longtemps regardé ses études directes, les formes sculptant le néant comme des bas-reliefs fouillés par la lumière et l'ombre, quand on sait qu'au retour de ses excursions dans la campagne où les aqueducs éventrés, les édifices circulaires, les pins parasols, la ligne des collines pures imposent à l'intelligence des contours nets et des formules décisives, « il rapportait dans son mouchoir des cailloux, de la mousse, des fleurs et d'autres choses semblables qu'il voulait peindre exactement d'après nature », on ne peut qu'obéir comme lui à ce tout-puissant appel. « Je n'ai rien négligé, » disait-il à ses amis. Le caractère est aussi haut que

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L'AMOUR DE L'ART la faculté de comprendre dont la progression est l’ouvrage d’un désir universel toujours prêt à spiritualiser ses conquêtes. Les grappes, les fruits mûrs, le pain, le blé, la rousseur dorée de l’automne ou bien l’eau pure de l’été, ou les feuillages printaniers que le vent argente et fait frémir, sont le centre sensuel de ses symphonies abstraites dont la grave coloration répond à un souci d’unité volontaire qui donne d’autant plus d’éclat à ce corps de femme étendu, à cette lyre d’or brillant sur une poitrine sombre, à ce cuivre allumé par la chute du jour, à cette feuille de laurier qui luit ainsi qu’un bronze vert. Comme Homère comparait à un tronc d’arbre la taille d’une jeune fille, il retrouvait la forme des colonnes dans le torse féminin. Qu’il promenât sa rêverie lucide dans le paysage orageux des bacchanales, sous les nuées grises et noires et le profond azur et les feuillages épais ou qu’il se penchât sur les eaux pour surprendre, dans leurs ténèbres immobiles, la silhouette argentée des dieux, jamais le mythe antique et l’ardeur italienne ne manquaient de faire appel à la mesure et à la netteté française pour exprimer la noblesse de son calme sentiment. L’étagement régulier des maisons sur les collines, le front droit des colonnades, les énormes tours rondes couronnant les hauteurs, tout l’engageait à retrouver dans la disposition des arbres, la masse des ondulations terrestres et jusque dans la forme du ciel chargé de nuages puissants, ce sens architectural du monde qui est particulier aux artistes de sa race et qu’ils traduisent, de l’Église romane et de la nef gothique aux jardins de Le Nôtre, aux châteaux de Mansard, à la musique de Rameau et aux poèmes de Vigny avec le même lyrisme contenu et la même raison ferme. Tout y concourt, et s’y soumet. L’attitude et la forme humaines sont un consentement à ce qu’il y ait dans les éléments de la nature une subordination rigoureuse qui réunit le mouvement des astres à la succession des saisons et au battement des cœurs. Toute fonction emprunte à cette soumission superbe à la volonté supérieure qui hiérarchise la nature pour faire sortir d’elle l’intelligence comme sa plus haute fonction, une pureté émouvante. Un attelage au galop, un bœuf qui soulève le front, un troupeau muet sous la lune, le pis gonflé d’une chèvre où se pend un enfant nu, un naseau de cheval élevé au-dessus de l’eau, sont des événements qui retentissent jusqu’à l’extrémité des ondes d’harmonie secrète que la contem-

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L'AMOUR DE L'ART plation de l'univers fait lever du dedans de nous. L'arbre au tronc noir qui monte pur comme une colonne de temple est un hymne reconnaissant à l'ordre prodigieux du monde. La voix gigantesque des dieux y murmure avec le vent, avec les ailes des abeilles, et la lueur du jour sur l'écorce argen- tée, sur le bord des feuilles tremblantes est un regard d'orgueil de l'astre roi. La terre, l'espace, l'amour, les jeux de l'homme et de la femme, la soumission sacrée des bêtes, tout cela est sublime et tout cela est innocent. Tout s'épure et grandit quand on consent à tout afin d'imposer à tout le contact de ce qu'on porte en soi de plus haut, de plus noble, de plus capable d'admirer. Ce grand homme, comme tous ceux de son siècle, ne se livre que lentement. L'abord est renfrogné, le ton sévère. L'âme profonde apparaît soudain, quand on renonce presque à la saisir, l'âme idyllique, amoureuse et sensuelle d'un être décidé à accueillir la poésie et l'immoralité du monde à condition qu'il reste maître d'y tracer des routes sûres et d'accessibles sommets. Pour ne pas l'aimer, quand on l'a compris, il faut ne pas avoir senti renaître au fond de son cœur purifié l'illusion des chanteurs de notre lointaine aurore dont le désir apercevait des femmes nues passant sous les branches, des mirages trembler dans l'eau, quand les travaux et les jeux rythmés par le cheminement des astres donnaient à la vie l'apparence d'un saint poème que tout ce qui est sur la terre participait à ennoblir. Des bras purs s'ouvrent dans l'espace pour appeler la volupté ou pour bercer le sommeil, des crânes ronds d'enfants reposent sur le ventre nu ou l'épaule chaude des mères, des têtes couronnées de fleurs se lèvent pour regarder droit ou s'abaisser sur des poitrines qui se gonflent, la marche, l'agenouillement, les mains sup- pliantes, tout le drame et l'églogue s'inscrivent dans un déroulement superbe passant au travers de la vie comme une affirmation infatigable de reconnaissance et de foi. Le massacre aussi bien que l'amour est un prétexte à glorifier la forme dont la splendeur calme apparaît seulement à ceux qui ont pénétré l'indifférence de la nature devant le massacre et l'amour. Deux souvenirs profonds hantent Poussin. Il a vu s'accomplir dans les bois où l'ombre est brûlante les noces orgiastiques de Titien et de l'univers. L'Incendie du Borgo lui a révélé ce que des membres sculpturaux écartés par l'effroi ou tendus par la prière peuvent introduire parmi les hommes d'harmonie supérieure à la pitié, parce que créatrice d'espoir. Il est parti de là pour fonder la tragédie française et rejoindre l'âme éperdue, l'âme musicale et tremblante de Racine à travers l'ordre cornélien. Et ce n'est pas tout. La trace est profonde. Tous les Français, jusqu'au siècle le plus rayonnant et le plus fort de leur peinture, la relèveront passionnément. Voici l'enfant vermeil, l'enfant dio-nysiaque de Boucher et de Bouchardon. Voici le sentiment religieux des bois et des prairies, les formes nues et les rameaux reflétés dans les eaux dormantes, l'accord de la bacchanale et de l'églogue avec l'architecture des nuages et des bosquets, l'arbre héroïque aux feuilles étendues, Watteau, Vernet, Ingres, Corot, Puvis de Chavannes, Cézanne. Voici les couleurs duvetées des fruits de France mûrissants où Watteau, Chardin, Corot, parfois Ingres, iront tremper leurs harmonies. Voici les bras dressés, les masques convulsés, les cadavres tragiques, le drame sensuel et funèbre qui gronde autour de Delacroix. ELIE FAURE.