Excerpt
First pages of the volume, freely accessible.
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ART et Décoration
Revue mensuelle d'Art Moderne
Sommaire
- La Peinture au Grand Palais. La Triennale
ROGER DE PÉLICE
- Les Arts indigènes au Maroc
JEAN GALLOTTI
- L'Architecture et les Matériaux nouveaux
MARCEL MAGNE
- Chronique
- Planche hors texte : Détail d'un tapis berbère
JUILLET-AOUT 1919
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LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS
PARIS - 2 RUE DE L'ÉCHELLE - Télép. Louvre 33-87
La présente Livraison : 5 fr. — Etranger : 5 fr. 50
23e Année. N° 213
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Art et Décoration
REVUE MENSUELLE D'ART MODERNE
Notre Publication a été arrêtée par la mobilisation après le numéro 7 de 1914 (juillet).
Pour compléter à 12 l’année ainsi interrompue, nous publions en 1919 une
SÉRIE SPÉCIALE DE 5 LIVRAISONS
PRIX DE LA LIVRAISON
$\left\{ \begin{array}{ll} \text{de Mai-Juin : France, 4 francs. — Étranger 4 fr. 50} \\ \text{de Juillet-Août : France, 5 francs. — Étranger 5 fr. 50} \end{array} \right.$
PRIX DE L’ABONNEMENT . . . . . . France 20 francs. — Étranger 22 fr. 50
De 1897 à 1914
La Livraison : 2 fr. 40 — L’Année brochée : 28 fr. 80 — L’Année reliée : 37 fr. 30
Nous tenons à la disposition de nos abonnés, des emboîtages pour reliure avec papier de garde spécial.
Chaque carton contient un semestre. Prix de chaque emboîage 3 fr. 50
A partir de 1920 nous reprenons la publication mensuellement.
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L’ART DE NOTRE TEMPS
Collection nouvelle d’Albums in-16 grand jésus,
comprenant chacun 48 planches hors-texte
accompagnées de notices et précédées d’une étude biographique et critique
PREMIÈRE SÉRIE
CHASSÉRIAUXPAR HENRY MARCEL
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DAUMIERPAR LÉON ROSENTHAL
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CARPEAUXPAR PAUL VITRY
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MANETPAR LOUIS HOURTICQ
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Gustave MOREAUPAR LÉON DESHAIRS
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DAUBIGNYPAR JEAN LARAN
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COURBETPAR L. BÉNÉDITE
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MILLETPAR PAUL LEPRIEUR
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DEGASPAR P. A. LEMOISNE (épuisé)
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PUVIS DE CHAVANNESPAR ANDRÉ MICHEL (épuisé)
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PRIX DE CHAQUE ALBUM : Broché 4 fr. 80; Relié toile 8 francs
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A LA LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX-ARTS
2, Rue de l’Échelle, PARIS
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Le vainqueur.
DELURMOZ.
LA PEINTURE AU GRAND PALAIS
LA TRIENNALE
P L faut se garder de prononcer le mot de « Salons ». La Société des Artistes Français et la Société Nationale tiennent au titre insolite qui s'étale sur de grands écriteaux à la façade de l'avenue Alexandre III : « Exposition de Beaux-Arts ». Sans doute une exhibition de sculpture, de peinture à l'huile et à l'eau, de dessins noirs ou colorés, avec quelques gravures et objets d'art, n'a-t-elle droit à cette appellation consacrée qu'à partir de huit mille numéros au catalogue? Or, l'exposition de ce printemps a du moins un mérite incontestable et que l'on ne reverra plus : c'est de n'être pas l'écrasante cohue de toiles et de plâtres, plus énorme d'année en année, à quoi nous étions accoutumés avant la guerre.
La Société Nationale a eu l'heureuse idée de recevoir sans les faire passer devant un jury et d'exposer à part les œuvres des artistes morts pour la France ou mobilisés, ce qui nous vaut, en quelques salles, un raccourci du Salon des Indépendants; de plus, la Triennale a réuni à l'École des Beaux-Arts un choix de quelque deux cents œuvres qui représentent fort bien les tendances du Salon d'Automne. Nous avons ainsi un résumé assez complet de la peinture actuelle, allant de M. Seignac, qui continue imperturbablement à faire du Bougue-reau, aux cubistes, qui agencent avec le plus d'aimable fantaisie leurs polyèdres bigarrés.
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Art et Décoration
Une grande partie du public est très déçue parce qu'elle n'aperçoit pas que l'art de peindre ait été transformé magiquement, du jour au lendemain, par la tourmente qui vient de passer. On oublie qu'il en a toujours été de même. Le bouleversement de la Révolution française, puis le fabuleux entassement, en quelques années, de triomphes et de désastres que fut le Premier Empire, n'ont rien changé immédiatement aux destinées de l'art ou de la littérature : Raffet avait dix ans, et Hugo douze, lors de la chute de Napoléon. C'est peut-être dans quinze, dans vingt années que la grande guerre trouvera un peintre et un poète à sa taille ; ce serait miracle si, finie depuis quelques mois, elle avait déjà inspiré des chefs-d'œuvre.
Du moins a-t-elle enrichi pour les peintres, de façon prodigieuse, le répertoire des sujets à traiter; et ce que l'on peut se risquer à prédire, c'est que cet événement immense, aux aspects innombrables et aux répercussions infinies, va réhabiliter dans une certaine mesure le « sujet », que l'impressionnisme — détourné en cela de sa direction première — puis le cézannisme, avaient rendu chose presque ridicule, en tout cas tout à fait négligeable en peinture. Quels beaux sujets dans tous les genres ! Pour le peintre de grande décoration, voilà une occasion unique de renouveler les vieilles allégories de la Guerre et de la Paix.
Pour le paysagiste, combien d'aspects nouveaux, saisissants, après les sinistres mutilations que les obus ont fait subir aux demeures des hommes, aux arbres et à la terre même ! Au peintre psychologue, analyste de la physionomie humaine, quel problème plus passionnant pourrait se poser que celui de rendre, par exemple, l'expression des faces décomposées, tirées, blémies ou gonflées de sang par l'approche de la fatidique « heure H » ? Pour le simple anecdotier, ce fut un défilé continuel de types curieux venus des cinq continents et de scènes pathétiques, sentimentales, joyeuses, ou simplement du pittoresque le plus savoureux. Et le pur coloriste, que de délices il pouvait trouver, s'il avait le loisir et la liberté d'esprit voulus, dans les éclatements si monotones et pourtant si variés des obus divers ; dans les éclairages à la Whistler des fusées aux palpitantes lueurs blafardes ; dans la pyrotechnie des dépôts de munitions qui sautaient, ou dans le clair-obscur des profonds gourbis où tremblotaient les flammes de chandelles...
Plusieurs de ces thèmes de la guerre ont été traités dès cette première exposition, certains avec beaucoup de talent. Deux dessins de M. Georges Hugo, un départ de troupes montant en ligne et un épisode d'attaque, sont saisissants de vérité, mais le cèdent à un
GUSTAVE PIERRE.
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Le Drapeau du Sacré-Cœur.
tableautin à l'huile : deux shrapnells, un noir et un jaune verdâtre, explosant à la fois tandis qu'un peu plus loin un percutant fait jaillir son petit volcan de terre, de fumée et d'acier. Ces instantanés sont d'une justesse étonnante.
DESVALLIÈRES.
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De M. Hoffbauer un autre curieux instantané, grassement peint, qu'il intitule Rencontre nocturne. C'est un convoi cheminant de nuit sur route et brusquement illuminé par un phare de camion automobile : la cuisine roulante, la voiture d'ambulance, le cheval blanc qui se cabre, le « cuistot » dans son caban de toile huilée, tout ruisselle et miroite de pluie ; sous la lumière brutale de l'acétylène, des reflets s'allument crûment çà et là... Peinture traditionnelle, mais forte, véridique, et d'un très beau métier, habile sans excès.
Voici une grande toile militaire, non plus impression vivement rendue, mais œuvre composée, médiée et synthétique : le Mouvement de troupes de M. Gustave Pierre. Sujet bien simple : une troupe d'infanterie traverse un village, au pas de route, et croise le train de combat d'un autre régiment. En passant, presque tous les soldats tournent la tête vers le spectateur. Regardez-les l'un après l'autre : ils sont tous pareils, on croirait que le peintre a fait poser plusieurs fois le même campagnard au nez rouge, aux pommettes saillantes, à la rude moustache blonde. Ce ne sont pas des individualités, c'estle soldat en soi, le vrai soldat-paysan de la grande guerre, celui qui nous a sauvés. Ils marchent. Ils ont tous la même attitude conventionnelle, les deux pieds appuyés à terre fortement et à plat. Jamais homme n'a marché ainsi; et c'est pourtant l'attitude de l'Homme qui marche de Rodin ; et, pris ensemble, ils marchent d'un mouvement superbe. Il y a là quelque chose, mais assoupli, sans l'outrance germanique, du fameux parallélisme de Hodler. Simplicité parfaite,
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Enfant au renard.
LOUIS CHARLOT.
pas de littérature, aucune déclamation de mauvais aloi, à la Barbusse. Pas de rires ni de chants : ils sont graves et ils peinent. Ce sont de bons ouvriers faisant leur métier, d'une mine têtue et solide. La boue gaine leurs jambes et raidit le bas de leurs capotes; mais leurs uniformes ne sont pas ces loques ridicules avec lesquelles peintres et dessinateurs nous ont si souvent agacés; ils ne sont pas débraillés, et leur « harda » est cor-
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Art et Décoration
LUCIEN SIMON.
rectement arrimé. La couleur est toute simple elle aussi, mate, rugueuse, sobre, sans aucune recherche.
Les Vainqueurs de M. Paul Leroux sont encore des soldats qui passent, mais en plein champ de bataille, baignés dans la pourpre d'un soir d'attaque, après la relève. Ils se détachent un à un, en frise de bas-relief, silhouettes très étudiées dont chacune est un type, sur un ciel verdissant aux gros nuages d'ocre claire frangés de rouge. La terre piochée par les obus est rouge; une atmosphère vermeille baigne ces victorieux qui ne gesticulent pas, n'ont rien d'exalté ni de déclamatoire : eux aussi sont de bons travailleurs, qui rentrent harassés, leur cruelle besogne faite, savourant la joie intime de « s'en être tirés » cette fois encore. On regrette seulement que la facture de cette remarquable toile soit un peu trop égale et sage.
Les allégories de la guerre font leur apparition. Les unes sont ridicules, les autres insignifiantes. Mais en voici une fort agréable : le Vainqueur de M. Deluermoz. Ce petit page violet et gris qui tient par le mors l'énorme boulonnais rouge, est-il l'Amour? Sans doute, puisqu'il a des ailes blanches... Et cette menue femme en robe mandarine, assise en croupe et qui se retient à la rude épaule du Français lauré, serait-ce Gretchen, qui ne voit pas, la traitresse, que le casque de Fritz est pendu au pommeau de la selle? Peu importe, si l'agencement des lignes et des tons purs est plaisant à l'œil, décoratif, spirituel, comme c'est le cas.
La guerre a inspiré à M. Desvallières son œuvre la plus significative peut-être et la plus forte. Il exposait, voilà quelques années, un Christ du Sacré-Cœur qui, de la croix, se penchait vers les hommes et ouvrait à deux mains sa poitrine pour arracher, de la grande plaie béante, son cœur et le leur tendre. Jésus est descendu de son gibet, il a pris en main le drapeau de la France, il a parcouru les champs de carnage, il est exténué de lassitude et d'horrreur, ses pieds s'empêtrent et s'ensanglantent dans les fils de fer barbelés, dans les pierres
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La Peinture au Grand Palais. La Triennale
Portrait.
AMAN-JEAN.
broyées par le canon, dans les troncs rompus, où s'accroche son manteau rougeâtre, épais et lourd comme une couverture. Il va tomber, au pied d'un grand arbre assassiné par les obus qui se détache sur un fond noir uniforme.
L'étoffe aux trois couleurs monte et s'éploie vers le haut, derrière lui. Son bras décharné se lève, le sang y ruisselle en réseau, et il place son cœur au milieu du blanc du drapeau, qui se tache de rouge. Sa figure exprime une
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Art et Décoration
douleur infinie. Il s'est chargé de toutes les souffrances de la guerre, comme jadis, sur le Golgotha, de tous les péchés de l'homme. Au bas du tableau, une sorte de prédelle, avec un fusil, une capote et un béret de chasseur alpin, et des taches rouges dont on ne sait si elles sont du sang ou des roses. La couleur est terne, austère, morne. Emotion, pensée, je ne sais quoi d'étrange et de pathétique dans l'arabesque même, beauté prenante de l'exécution, rien ne manque à cette œuvre qui ne ressemble à rien. L'accent en est déchirant; mais pour comprendre à quel point elle est sincère et jaillie du tréfonds de l'âme, il faut entendre l'aride langage du catalogue. Aussitôt avant Desvallières (Georges) ... Commandant le 6e bataillon territorial de chasseurs alpins... », nous y trouvons « Desvallières (Daniel), classe 1917, engagé volontaire, caporal au 6e chasseurs alpins, croix de guerre, une citation, tué à l'ennemi le 19 mars 1916. »
Il était peut-être opportun d'insister sur les quelques peintures de guerre qui nous ont paru dominer les autres ; mais la très grande majorité des tableaux exposés — et, à la Triennale, la totalité, — n'ont aucun rapport avec les événements actuels. Chaque artiste continue à nous chanter sa chanson coutumière, comme si rien ne s'était passé, et cela est bien. Comme il était déjà banal de le noter avant 1914, il semble que la peinture retrouve lentement ses meilleures traditions, en ce qu'elle prend dans tous les genres encore en faveur, portrait, nature morte, paysage surtout, un caractère plus décoratif. Mais les décorations proprement dites, les « grandes machines », officielles ou non, sont vraiment bien médiocres cette année : certaines, et elles sont, hélas ! signées de noms illustres, sont tout à fait mauvaises ; le mieux est de n'en point parler.
M. Julien Lemordant, de qui la guerre a fait un aveugle, expose les cartons d'une grande
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La Peinture au Grand Palais. La Triennale
décoration qu'il n'achèvera jamais ; ils sont d'une vigueur, d'un éclat allègre, dont on aurait plaisir à parler : mais il en sera question ici dans un article spécial.
Sur une terrasse dominant la mer bleue, en plein soleil, avec quelques ombres transpa- rentes, M. Lebasque a groupé une jeune mère, des enfants nus et des jeunes filles qui portent ou mangent des fruits. Quelles saines et joyeuses voluptés donnent les fêtes de la lumière à cet aimable artiste, et comme il sait nous les faire partager ! Avec un rien en plus, l'effet un peu plus concentré, les tons un peu plus montés, ce grand panneau serait hors de pair.
M. Lucien Simon est un vigoureux peintre réaliste |; quand, pour composer ses grands tableaux à nombreux personnages et d'effet décoratif, il s'appuie fortement sur les données de la vie actuelle, il est excellent ; par exemple dans sa Parade de cirque au pays breton, pleine de vie et de mouvement, où le vent salubre de la mer voisine semble tout animer ; ou dans cette Comédie enfantine où il étudie les conflits de la lumière artificielle et de la clarté lunaire pendant une nuit d'été ; mais s'il entre tout à fait dans le royaume de la fantaisie, s'il veut nous emmener dans la Venise de Longhi, on le sent dépaysé : il fait penser à Maupassant quand il écrivait en vers.
Quant à M. Maurice Denis, il est chez lui
F. C. FRIESEKE.