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ART et Décoration Revue mensuelle d'Art Moderne Février 1914 Librairie Centrale des Beaux Arts Paris - 2 Rue de l'Echelle - Téléphone Louvre 33-87 Prix de la Livraison : 2 fr. — Etranger : 2 fr. 50 --- Sommaire - Estampes japonaises Gaston Migeon - Une Cité-Jardin à Draveil Maurice Guillemot - Les Eaux-fortes de A. Brouet Charles Saunier - À propos d'une vitrine Pierre Sarrasin - Chronique du mois François Monod - Planche hors-texte : Pivoines et Bégonias. Ernest Laurent --- 18e Année, N° 2

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Art et Décoration Revue Mensuelle d'Art Moderne --- ABONNEMENT ANNUEL - PARIS & DÉPARTEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . . 20 francs - ÉTRANGER . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 25 francs - Prix de la Livraison. France : 2 francs. — Etranger : 2 fr. 50 - L’Année parue ...

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Appartient à M. Odin. KEISAI YEISEN. ESTAMPES JAPONAISES HIROSHIGHÉ — TOYOKUNI — KOUNYOSHI — KOUNISADA KEISAI YEISEN Raymond Koëchlin, l’actif et dévoué vice-président de l’Union des Arts Décoratifs, avait assumé une lourde charge, en établissant le programme d’une suite d’expositions qui devaient révéler en six années le développement et l’évolution de l’art des estampeurs japonais. La présente exposition du Pavillon de Marsan clôt magnifiquement cette série, en montrant l’extrême aboutissement de cet art, après quoi ne sauraient plus nous intéresser les redites et formules figées par lesquelles continuait à se satisfaire l’immense public des théâtres japonais. Cette dernière exposition se proposait de nous montrer, en quelques belles épreuves, l’art du plus grand paysagiste japonais Hiroshighé, j’entends de celui qui ne demandait qu’à la Nature, en la vérité de ses aspects locaux, les thèmes décorativement interprétés au sujet desquels il nous ferait confidence de ses émotions d’artiste. Il était intéressant de constater à la suite de l’exposition où l’an dernier triomphait le grand Hokusai, combien les visions de l’un différaient de celles de l’autre, et plus encore combien différaient leurs manières d’interpréter la Nature; Hokusai étant demeuré un visionnaire, qui bien plus qu’Hiroshighé l’avait déformée et l’avait grandie aux fins qu’il se proposait. En un mot pour refléter la Nature de son pays, l’œuvre d’Hiroshighé est celle qu’il vaut le mieux feuilleter. Après lui, en même temps que lui, Keisai Yeisen a dû bien ingénieusement combiner les deux manières — et si Toyokuni demeure le dernier grand estampeur des figures d’acteurs, souvent puissant, parfois gracieux et le digne émule alors d’Outamaro — ses successeurs Kounyoshi et Kounisada ne parviendront pas, malgré leur talent et les belles traditions d’art dont ils étaient les dépositaires, à arracher cet art à la mortelle langueur dont il était dès lors atteint, et dont il mourra tué par la production industrielle. Kounyoshi cependant saura dans quelques compositions admirables, dans lesquelles le paysage sera rendu avec une sin-

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Art et Décoration gulière beauté, montrer des qualités fortes qui à d'autres époques en auraient fait un grand maître. Mais le public, et par conséquent les éditeurs-imprimeurs étaient devenus exigeants bien plus du nouveau que du rare, et il fallait produire hâtivement et sans relâche. De plus, le Japon avait ouvert ses portes à l'importation étrangère, et les couleurs ne pouvaient plus offrir aux artistes les qualités d'une préparation lente et sûre. Il en fut de l'estampe comme du reste ; les tissus imprimés au pochoir allaient être déshonorés par les couleurs sorties des fabriques occidentales. L'inspiration est toujours ingénieuse, le goût esquis, le sens décoratif n'a jamais été plus adroit et plus inventif — mais les procédés de l'industrialisme ne répondaient plus aux qualités intimes des artisans et des artistes, désormais précipités à toutes les concessions où leur art devait sombrer. Hiroshigé? Il s'agit d'abord de s'entendre sur ce nom qui, d'après les résultats les plus récents de la critique occidentale, aurait été porté par plusieurs individus. Ce ne serait pas un cas unique au Japon, où l'un des plus grands artistes du début de l'Oukiyoyé, Matahei, présente un nom mystérieux qu'on ne sait appliquer à aucun individu historiquement connu, peut-être porté par plusieurs. Toyokuni, comme nous le verrons, a mis les critiques dans un embarras semblable. Edward F. Strange (1), ne serait pas éloigné de croire à l'existence de deux et même de trois Hiroshigé, alors que Seidlitz (2) trouvant que les affirmations de Strange souffrent d'obscurités et de contradictions, n'admet pas aveuglément ces suppositions, en considérant que la signature de l'artiste se modifia peu à peu, d'étape en étape pour ainsi dire. Tout au plus (et c'est ce qu'avait semblé admettre Fenellosa) (3), peut-on voir la marque de deux artistes différents dans le changement de style, cette transition d'une manière large et puis- (1) Edw. F. Strange. Japanese Illustration. History of the arts of wood cutting and colours printing in Japan. Londres 1897. (2) Seidlitz. Les Estampes japonaises. Paris, Hachette 1901. (3) Fenellosa. L'art en Chine et au Japon. Paris, Hachette 1913. KEISAI YEISEN. Appartient à M. Vignier.

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Estampes japonaises Appartient à M. Vignier. HIROSHIGHÉ. sante caractérisant les œuvres du début, au dessin plus fin, plus délicat, plus aigu des œuvres de la fin — et surtout dans cette transformation de la signature, de la cursive japonaise au style carré chinois. Fenellosa ajoutait que même, en admettant qu’il y ait eu un second Hiroshighé, son œuvre ne devrait comprendre qu’un petit nombre d’estampes, et postérieures à 1860, alors que l’estampe en couleurs était bien avilie. C’est cet Hiroshigüe II que pensait avoir découvert M.J.S. Happer (1). Hiroshighé serait né en 1792 suivant les uns, en 1797 suivant les autres; il était fils d’un officier subalterne des pompiers de Yedo. Selon la coutume invétérée des Japonais, il aurait changé très souvent de noms. Successi- (1) Catalogue de la Collection Happer. Londres 1909. vement Tokiutaro-Juyeimon, Tokutei, avant de se nommer Hiroshighé quand il fut devenu l’élève d’Utagawa Toyohiro. M. Tei-San (1) indique bien qu’il a signé ses œuvres Itchiyusai, Itchiriusai ou seulement Riusai, et qu’il fit parfois usage d’un amusant cachet représentant schématiquement, un cheval vu de dos et un cerf couché. Hiroshighé serait mort du choléra à Yedo en 1858. Qu’on adopte ou non l’hypothèse de l’existence de deux Hiroshighé, celui qui vraiment fut le grand artiste, et digne de retenir toute notre attention, commença à se révéler à partir du Nengo Tempo, sous le nom d’Hiroshighé, et conquit très rapidement la notoriété. Ses principaux recueils sur les environ de Yedo, le Tokaïdo, le Kisokaïdo, (1) Tei-San. Notes sur l’art Japonais, peinture et gravure, Mercure de France, Paris 1905.

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Art et Décoration Appartient à M. R. Koechlin. parurent en suites d'estampes entre 1820 et 1840. Les premières grandes séries du Tokaïdo parurent probablement vers 1825. Avant de nous arrêter devant quelques-unes des plus belles estampes d'Hiroshighé que, pour nous charmer, les plus délicats amateurs avaient prêtées à cette exposition, il n'eut pas été sans intérêt d'énumérer ici les principaux recueils auxquels elles appartiennent presque toutes; car il est assez rare qu'Hiroshighé ait gravé des estampes isolées, ne se rattachant à aucune série, de même qu'il ne fit que très peu de grandes compositions en triptyques. L'œuvre gravée d'Hiroshighé dans les recueils de planches ou dans les livres est si abondante et si variée que nous n'avons pas la prétention, en ces quelques pages et à l'occasion d'une exposition temporaire, de l'étudier sous tous ses aspects. Qu'il suffise, en prenant surtout pour prétexte les quelques belles estampes qui se trouvent ici reproduites, de noter les faces diverses de son talent, sa notation particulière de la nature, et les côtés par lesquels il a eu une réelle influence sur certains peintres occidentaux. Voici les barques sur la rivière, (collection Raymond Koechlin) descendant au fil de l'eau ou remontant à la perche; les rives plates bordées de roseaux sont plantées de saules penchés à travers lesquels l'énorme globe du soleil est prêt à descendre à l'horizon. L'atmosphère est étonnamment lumineuse, et de grandes strates de nuages indiquent le beau temps. Ce qui est ici plus particulièrement remarquable c'est la façon dont le mouvement des barques est juste et ressenti, par le fait même de la composition sans premier plan que le bateau entièrement présenté de biais occupe. Plus surprenante encore à cet égard est une autre estampe de la collection de M. Raymond Koechlin, dans laquelle les radeaux qui remontent les rapides semblent vraiment livrés à des eaux torrentueuses, précipités sur des pentes terribles, par le fait seul que la composition se présente sur la feuille presque en complète diagonale, la rive incurvée et toute bordée de beaux vieux arbres qui penchent sur les eaux partant d'un angle de la feuille pour aboutir à l'angle opposé, les flots rapides indiqués par les hachures à traits vifs parallèles.

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Estampes japonaises Appartient à M. Jacquin. TOYOKUNI.

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Art et Décoration Appartient à M. Rouart. KOUNYOSHI. Ces deux estampes montrent bien ici tout le secret de la façon japonaise si ingénieuse de comprendre la composition, et de donner l'impression de la perspective par des moyens tout nouveaux que certes l'occident n'avait pas prévus, et qui ont frappé tant d'artistes occidentaux. C'est d'une façon toute semblable que M. Marquet compose aujourd'hui ses paysages de quais de Paris ou de rivières. Dans une estampe appartenant à M. Chialiva c'est encore un aspect de rivière : la rive fuit à l'arrière-plan, découpée et couverte de sapins; à droite des grandes gabarres fendent l'eau. La forme en hauteur de l'estampe n'aurait guère permis de présenter ces bateaux en leur entier, à moins de ne les prendre que comme détails insignifiants dans l'ensemble du paysage; l'artiste a trouvé plus intéressant de montrer la forme puissante de la proue fendant le flot, telle qu'elle pourrait apparaître au niveau même de l'eau quand on est dans un petit canot, et ces proues se redressent en crosses impressionnantes tournées vers le large, l'avant seul apparaissant coupé par le bord de la feuille. On ne saurait trouver un meilleur exemple du parti surprenant que les Japonais ont tiré des formes coupées au ras des bords des feuil-les d'estampes, donnant bien ainsi volontairement l'aspect fragmentaire des choses entr'a-perçues, et grandies ainsi dans l'isolement d'une de leurs parties. Voici l'une des cent vues de Yedo, de la collection de M. Javal. Le pont sur la Sou-mida n'apparaît lui aussi que partiellement, jeté audacieusement de l'angle gauche inférieur à la moitié droite de la feuille, vu ainsi, pour ainsi dire de trois quarts. La pluie tombe à seaux, sous ces indications si surprenantes et si justes de l'effet, fournies par des lignes ténues et verticales en étroits lacis à travers lesquels l'horizon de l'autre rive indiquée en gris par des encres légères, est prodigieux de vérité d'atmosphère. Voilà l'extraordinaire. C'est qu'avec des moyens si réduits de réalisation, un outil à graver et des couleurs à l'eau, Hiroshighé ait pu donner l'impression d'une telle lumière louche et exprimer si complètement la pluie, avec une subtilité et une délicatesse tout à fait dignes d'un Whistler.

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Estampes japonaises Page 39 Hiroshigé. Appartient à M. H. Rouart. Hiroshigé. Appartient à M. Cosson.

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Art et Décoration Appartient à M. Bing. TOYOKUNI. Mais voici un autre pont (collection de M. Henri Vever), un de ces magnifiques ponts de bois à chevalets, de grandiose architecture dans le magnifique assemblage de ses grosses poutres entrecroisées, à travers lequel s'aperçoit un paysage de ville bordant le grand fleuve. Nous pouvons constater ici le goût que les artistes japonais ont eu pour montrer des lointains, ou des perspectives éloignées, à travers la division grossie d'éle- ments de premier plan (les piliers d'un pont, l'ouverture d'une fenêtre ou d'une porte), fournissant ainsi à la vision des limites inexorables desquelles l'œil ne peut s'évader. Dans les estampes dont nous venons de parler, les animaux ou l'être humain n'apparaissent pas, mais ils sont cependant bien fréquents dans les œuvres d'Hiroshighé. L'être humain n'y apparaît jamais que détail épisodique, n'y occupant point une place prépondérante, mais silhouette animant la composition, la meublant. Il y est toujours d'une indication d'attitudes surprenantes de vérité, et bien souvent relevée d'une pointe d'ironie, de drôlerie d'une saveur très grande. Mais Hiroshighé a été surtout prodigieux dans sa façon de comprendre et d'exprimer l'animal, et plus particulièrement l'oiseau et le poisson dans leurs éléments, l'air ou l'eau. Des séries d'estampes sont exquises par la fraîcheur et la grâce de leurs compositions où collaborent la fleur et l'oiseau, dans cette forme un peu étroite et longue qui limite en largeur le décor, l'oblige à plus d'élançement. Les fleurs y sont seules représentées comme ces tiges de pavots de la collection Henri Vever, ou ces fines ombelles de la collection Mutiaux. L'oiseau vient s'y mêler, étroitement agrippé sur la tige flexible avec laquelle il est

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Estampes japonaises balancé par la brise (collection de M. H. Rouart), où solide-ment ancré sur le tronc du pin comme cette chouette (de la collection de M. Cosson). Mais d'autres fois l'animal se meut dans son élément, et parfois la vision de l'ar-tiste y apparaît puis-sante, ramassant tous les détails qui peuvent en grandir l'effet, ou déployant autour de lui la magnificence du paysage. Le vol des oies sauvages plonge des hauteurs du ciel, et passe dans un rac-courci surprenant sur le globe énorme de la lune qui emplit pres-que la moitié de la feuille de papier, ou bien décrit une courbe parfaite en parabole sur la baie, au-dessus de laquelle rougeoient les minces nuages effi-lochés sous les rayons d'un glorieux soleil couchant. C'est avec une conscience et une justesse d'observation tout à fait rares qu'il a rendu dans des planches cé-lèbres les poissons en natures mortes, ou nageant dans l'eau rapide des torrents. Et pour être complet, le même artiste pouvait rendre, avec le plus grand sentiment épique et héroïque, les épisodes historiques des 47 Ronins dans une suite de compositions du plus dramatique caractère. En définitive, Hiroshighé nous a laissé les témoignages les plus véridiques des aspects de son pays. Certains peuvent sans doute mettre Hokusai à un plan supérieur, comme un artiste visionnaire de génie qui, bien loin de se plier à rendre de la nature ce qu'en peuvent observer les autres hommes, l'a au contraire pétrie, grandie et amenée aux gros-sissements et aux déformations que sa vision exigeait. Hiroshighé est plus terre à terre, mais c'est un sensible, que rien ne laisse indif-fèrent de tout ce qui vit. Son œil avait une justesse qui savait rendre des choses l'essentiel Appartient à M. Chialiva. HIROSHIGHÉ.