Excerpt

First pages of the volume, freely accessible.

Page 1

ART et Décoration Revue mensuelle d'Art Moderne JANVIER 1914 LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS PARIS - 2 RUE DE L'ÉCHELLE - Télèp. Louvre 33-87 Prix de la Livraison : 2 fr. — Etranger : 2 fr. 50 --- Sommaire - L'Ameublement au Salon d'Automne M.-P. VERNEUIL - Chronique du mois FRANÇOIS MONOD - Planches hors-texte : Salon en citronnier sculpté MAURICE DUFRÈNE - Petit Salon ANDRÉ GROULT - Meubles, Étoffes, Luminaire créations de « L'Atelier Français » - Galerie circulaire avec coins intimes. JACQUES RUHLMANN --- 18e Année, N° 1

Page 2

Art et Décoration Revue Mensuelle d'Art Moderne COMITÉ DE DIRECTION : MM. VAUDREMER, GRASSET, LUCIEN MAGNE, JEAN-PAUL LAURENS, LÉONCE BÉNÉDITE, DAMPT --- ABONNEMENT ANNUEL Paris & Départements . . . . . . . . . . . . . . . . 20 francs Étranger . . . 25 francs Prix de la Livraison. France : 2 francs. — Étranger : 2 fr. 50 L’Année parue ...

Page 3

Panneau décoratif. R. BIÉLER. L'AMEUBLEMENT AU SALON D'AUTOMNE Le Salon d'Automne m'apparaît, en son exposition de 1913, comme particulièrement intéressant. Non pas que la peinture que l'on y peut voir soit d'un niveau esthétique supérieur; tant s'en faut. Et à part l'envoi magistral de Hodler, que son germanisme empêche d'être goûté à Paris autant que le mérite ce grand, puissant et noble artiste, je ne vois rien qui sorte d'une honnête moyenne. Par contre, les envois des artistes s'occupant des Arts mobiliers représentent, par leur nombre autant que par leurs qualités, une manifestation d'un très grand intérêt. On y sent un mouvement vivace, et l'on se trouve en présence d'un groupe d'artistes sur lesquels on est en droit de fonder de belles espérances, avec la presque certitude de les voir se réaliser. Peut-être la mauvaise impression que laisse la peinture à ce Salon provient-elle du placement défectueux que l'on a cru devoir adopter. Au lieu de salles groupant les artistes suivant leurs affinités, on s'est attaché à les répartir dans tout le Salon, à les disperser, en quelque sorte. Sans doute a-t-on craint, en faisant une salle de cubistes, par exemple, puisqu'on les veut encore tolérer, de sembler donner à ceux-ci plus d'importance qu'ils n'en méritent, et l'on a ainsi voulu tenir compte de l'opinion générale, peu favorable à ce prétendu art, et plus portée à croire à une fumisterie, que l'on fait un peu trop durer d'ailleurs. Mais le système des groupements avait son avantage. On pouvait ne pas voir; et il était possible

Page 4

Art et Décoration Petit salon avec coin de feu en bois de Gou. TONY SELMERSHEIM. au visiteur de se borner à étudier les salles intéressantes en négligeant les autres. Avec le système actuel il faut passer devant toutes les toiles, tout subir, et l'on constate alors que la médiocrité des uns nuit aux qualités des autres, au lieu de les mettre en valeur. Une grande monotonie découle de cette uniformité, tend à généraliser l'impression de médiocrité, et rend plus évident l'ennui que l'on ressent de se sentir obligé de subir tant de non-valeurs, tant d'aveux d'impuissance ou de savoir insuffisant. La section des Décorateurs a donc pris au Salon d'Automne un beau développement, et nous en étudierons tout à l'heure les envois les plus caractéristiques. Mais on doit regretter qu'à côté des décorateurs, les architectes ne fassent pas un effort au moins équivalent, et que des projets, des maquettes, ne nous mettent pas à même de juger de leurs efforts. Et nous nous demandons tout de suite si ces efforts existent; si à côté des architectes qui font de la décoration intérieure moderne, et la font très intéressante, d'ailleurs, les mêmes, ou d'autres, font de l'architecture proprement dite, de l'architecture vraiment moderne, nouvelle, des maisons appropriées à nos besoins et à nos goûts d'aujourd'hui. Il ne suffit pas de nous faire des ensembles harmonieux, des tentures, des meubles, des bibelots réussis; si l'on veut que tout se tienne, que tout forme un ensemble homogène, il faut aussi faire la maison qui abritera toutes ces recherches décoratives, les réunira, les condensera en un tout complet. Il y a, pourrait-on dire, deux écoles de décorateurs au Salon d'Automne, ou tout au moins deux groupes très nettement tranchés et aux tendances dissemblables. Dans l'un on peut réunir plusieurs des artistes dont nous suivons les efforts depuis dix ans à la Société Nationale ou aux Artistes Décorateurs: ce sont Dufrène et Follot, Gaillard, Jallot et Gallerey, Tony Selmersheim et Bigaux. Dans l'autre on peut grouper les artistes qui se sont révélés au Salon d'Automne, et n'ont

Page 5

L'Ameublement au Salon d'Automne Essai de lambris et revêtements en bois contre-plaqués. (Peintures d'Ernest Biéler.) LE BOURGEOIS. cessé depuis d'y faire figure : nous nommerons parmi eux Jaulmes et Sûe, A. Mare et Groult, sans oublier Huillard. Ces deux groupes ont des qualités et des défauts très nettement dissemblables. Les premiers, assurément, savent à fond leur métier, que des années de pratique leur ont peu à peu appris, et appris de la seule façon qui soit profitable. On les sent maîtres d'eux-mêmes, ayant acquis une manière, une personnalité. On se sent en sécurité avec eux. Mais ces qualités entraînent à leur suite des défauts pour nous évidents. Cette personnalité acquise, cette manière, ce style une fois trouvés, font que nous éprouvons à voir les œuvres de ces artistes moins de surprise que nous ne nous croyons être en droit d'en attendre, en notre qualité de public exigeant. Nous y trouvons moins de spontanéité, d'audace, d'essais un peu fous parfois, mais aussi parfois savoureux. On les sent assagis déjà par le succès, et se croyant par lui dispensés de chercher davantage, d'évoluer avec le temps et les idées, de se renouveler en un mot. On sait ce que Dufrène, ce que Follot peuvent nous donner. Nous le trouvons, ce quelque chose, et ne sommes pas déçus. Si,

Page 6

Art et Décoration Toiles imprimées. M. QUÉNIoux. --- pourtant, un peu. Nous leur en voulons, à ces artistes, de ne pas nous avoir ménagé la surprise de l'effort vers le mieux, ou plutôt vers le non encore vu, que nous nous croyons en droit d'attendre, sur laquelle nous comptions presque, inconsciemment. Nous avons cette exigence tyrannique du public jamais satisfait, toujours plus exigeant, qui veut que ceux qu'il aime se maintiennent toujours à la hauteur de l'estime qu'il leur a accordée, le surprenant par le renouvellement perpétuel de leur personnalité artistique. Il ne se demande pas, ce public si souvent féroce, si un tel renouvellement, une telle évolution continue sont possibles. Il ne s'aperçoit souvent pas assez des efforts des artistes qui se perfectionnent, approfondissent leur art, le veulent complètement posséder. Ces efforts, sans être très apparents, n'en sont pas moins existants et très méritoires, et les changements qu'ils apportent dans le caractère des œuvres d'un artiste ne se peuvent guère juger, avec la fréquence des expositions actuelles. On ne peut exiger qu'un artiste qui expose chaque année aux Artistes Décorateurs, à la Société Nationale et au Salon d'Automne s'y soit chaque fois complètement transformé! Il convient cependant que les artistes se souviennent qu'en Art comme en toute chose, la stagnation est un recul, et que quiconque n'avance pas est vite dépassé. Le second groupe dont nous parlions semble faire preuve d'une vitalité plus grande, ou plutôt nous apporte des idées plus nouvelles et plus d'imprévu. Nous lui en savons gré, et cela nous porte à l'indulgence; car les œuvres réalisées le sont ici très certainement moins complètement et de façon --- Toile imprimée. M. QUÉNIoux.

Page 7

Salle à manger. (En collaboration avec M.M. Damon et Berteaux pour la boiserie et les meubles; architecte : M. Charles Letrosne.) Jaulmes.

Page 8

Art et Décoration A GROULT. moins homogène. On y sent moins de savoir, mais plus d'enthousiasme; moins de pondération, mais plus d'audace et de spontanéité. On ose, on essaie, on expérimente. D'où plus d'inégalité sans doute, mais plus de fraîcheur et de jeunesse. On sent moins de science, on accuse un métier moins sûr, des fautes, des erreurs; mais on est séduit par un heureux essai, une harmonie nouvelle; on sourit parfois, mais le plus souvent d'un sourire indulgent parce qu'amusé. Et l'on se dit, non sans une pointe de mélancolie, que ceux-là, dont la pondération nous étonne, nous surprenaient par la nouveauté de leurs œuvres voici quelques années à peine, et que ceux dont les audaces nous effraient presque aujourd'hui seront à leur tour bien vite dépassés par d'autres plus audacieux.... Mais il convient maintenant d'examiner les œuvres exposées à ce Salon d'Automne, nous bornant cependant à celles qui ont trait aux arts d'ameublement. Le salon qu'expose Dufrène est en citronnier sculpté, marqueté, verni et rehaussé de bronzes. Il est de belle allure et d'une richesse sobre et de bon goût. Dufrène a le sens du beau meuble et de la préciosité. Il ne suffit pas qu'un meuble soit de dispositions ingénieuses, commodes, même; il faut aussi qu'il soit beau dans ses proportions, harmonieux dans ses lignes, soigné dans son exécution. Toutes ces qualités, on les trouve chez Dufrène. Il sait son métier à fond, cela se sent, cela se voit; et cela en même temps nous donne une sécurité que nous ne ressentons pas toujours devant d'autres envois. Mais aussi il ne s'éloigne guère, et certains le regrettent, des formes qui lui sont propres, certes, mais que l'on serait heureux de voir évoluer peu à peu, ou se diversifier tout au moins. Les ensembles de cet excellent artiste se tiennent toujours, sont toujours homogènes, riches sans surcharge, cossus sans lourdeur, et d'un goût sûr et affiné. Et si on n'y trouve pas d'innovations éclatantes, ou n'y voit jamais de fautes contre le goût; les meubles sont de propor- LOUIS SÜE. (Edit. par l'Atelier Français.)

Page 9

L'Ameublement au Salon d'Automne Boudoir pour une femme de lettres. (Peintures de Jacques Majorelle.) LOUIS MAJORELLE. tions justes et agréables, les sièges sont com- modes et confortables; et l'emploi du bronze qu'il fait dans ses meubles est heureux et discret. Sa tenture de soie brochée ne laisse rien à la critique. Et c'est là ce que l'on regrette. On voudrait voir cet artiste sympathique oser et chercher davantage, au risque de se trom- per quelquefois. Sa perfection ne va pas sans froideur; rien n'y est imprévu; on en regrette presque la science, on désirerait le voir s'em- baller parfois..... Jallot, lui non plus, ne nous apprendra rien de nouveau. Il nous montre de bons meubles, bien composés; une belle table de merisier verni, de bons fauteuils, une bonne vitrine..... Mais il n'y a rien là que nous n'ayons pu

Page 10

Art et Décoration Tapis. R. MALLET-STEVENS. prévoir. Et l'on se prend à regretter les belles sculptures sur bois que montrait autrefois cet artiste, et dont il semble maintenant se désintéresser; les belles synthèses d'animaux, de fleurs, dont il ornait des panneaux d'armoires, des frises, et que largement il taillait dans le bois. Et combien il serait préférable de le voir revenir à ce bel art, qu'il possède si bien et dans lequel il nous donnerait de si belles œuvres, quitte à délaisser la composition des tapis, pour lesquels, en dépit d'essais répétés, il semble peu doué. Il y faut un sens de la couleur extrêmement sûr, sous peine de voir mal récompenser des efforts que l'artiste pourrait très sûrement mieux employer. Gallerie a le sens du meuble courant et simple, comme d'autres ont celui du meuble riche et précieux. Lui non plus ne varie guère ses formes, et la salle à manger qu'il nous montre pourrait dater aussi bien de cinq ou six ans; car depuis ce temps la manière de l'artiste semble bien ne pas s'être modifiée. Ce sont de bons meubles ordinaires, mais on n'y sent nulle recherche, nul effort vers le mieux, vers le nouveau. L'aspect est un peu pauvre, un peu grêle, et bien celui du mobilier à bon marché. On y voudrait plus de fantaisie, et y sentir la trace d'une volonté qui cherche, qui s'efforce de progresser, qui se trouve moins facilement satisfaite. On désirerait voir affirmer un caractère. Or, le caractère est ce qui manque le plus ici. Prenons la chambre d'enfant, en bois de hêtre. Sans doute les meubles en sont bons; mais l'ensemble, en dépit de la taille des meubles, n'est pas enfantin. Cela manque de fraîcheur dans l'ensemble, d'esprit dans les Tapis. G. RIOM.

Page 11

L. JALLOT. Cabinet de travail pour un amateur d'art.