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ART et Décoration
Revue mensuelle d'Art Moderne
Sommaire
- Mathurin Méheut
- Gustave Geoffroy
- Rembrand Bugatti
- André Salmon
- Planches hors-texte :
- Etoiles de Mer et Oursins
- Femme Bretonne au goémon
- M. Méheut
- Chronique du mois
- François Monod
NOVEMBRE
1913
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LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS
PARIS • 13, RUE LA FAYETTE • Télécopie 139-22
Prix de la Livraison : 2 fr. — Étranger : 2 fr. 50
17e Année, N° 11
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Art et Décoration
Revue Mensuelle d'Art Moderne
COMITÉ DE DIRECTION :
MM. VAUDREMER, GRASSET, LUCIEN MAGNE,
JEAN-PAUL LAURENS,
LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT
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ABONNEMENT ANNUEL
PARIS & DÉPARTEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . 20 francs
ÉTRANGER . . . 25 francs
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L’Année parue ...
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MATHURIN
MÉHEUT.
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Mathurin Méheut est un Breton des Côtes-du-Nord, né à Lamballe, petite ville vieille et jolie, qui n’a pas l’air d’une vieille lorsque le soleil l’éclaire et que les verdures rajeunies la rajeunissent. C’est une ville souvent éprouvée par les catastrophes naturelles et les malheurs de la guerre, inondations, orages, pillages et même un tremblement de terre et un sinistre
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de grêle qui a laissé le même souvenir qu’une bataille. Lamballe évoque aussi la tête coupée de sa princesse, promenée au bout d’une pique par les rues et les places de Paris. Malgré tout, la ville est aujourd’hui riante, et c’est un charmant et reposant spectacle que l’on a si l’on monte au sommet où fut le château féodal rasé en 1626 par Richelieu, qui fut un révolutionnaire au nom de la monarchie. Le car-
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Croquis Bigoudens.
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dinal a changé le décor. A la place des murs crénelés et des tours en poivrières, c'est un beau jardin ombragé, avec des bancs, d'où l'on a une vue magnifique sur la campagne et jusqu'à la mer. J'y ai passé de bons instants de repos entre deux journées de voyage. Si le château a disparu, il reste l'église, bâtie au xi' siècle, après le château, qui était du x'. Elle a deux belles entrées, l'une romane, l'autre ogivale. Si l'on redescend en ville, on s'arrête devant l'église Saint-Martin, du xi' siècle aussi, avec son auvent aux monstres coloriés et cette inscription :
L'an mil cinq cent dix-neuf,
Jean l'aîné me fit tout neuf.
Il y a encore à voir la « maison du bourreau », la promenade des anciens remparts, le haras, et en allant vers tout cela, on voit aussi des « débits » où l'on débite l'eau-de-vie à foison.
Le jeune Méheut, de Lamballe, est parti pour Rennes, où il a appris le dessin, avec un
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Mathurin Méheut
bon professeur, m'a-t-il dit. Rennes aux vastes avenues, aux rues droites, de l'herbe entre les pavés, et toute la ville de cette couleur grise de temps qui revêt les choses de sa mélancolie solennelle. Mais ce n'est ni à Lamballe, ni à Rennes que Mathurin Méheut a trouvé l'inspiration et la matière de son art. Ce Breton des Côtes-du-Nord est devenu un fils adoptif du Finistère. La mer à Roscoff est aujourd'hui sa vraie patrie. Roscoff, village de granit, délicieux
Croquis de route.
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Art et Décoration
la place, entre l'église et la mer, cette modeste maison au fronton de laquelle on peut lire cette inscription : « Établissement de l'État. Annexe de la Sorbonne. » C'est un des laboratoires de zoologie expérimentale fondés par M. de Lacaze-Duthiers, dirigés aujourd'hui par M. Yves Delage. Le travail fait, en Sorbonne, à l'aide des livres et des préparations, est ici animé, la vie étudiée à ses sources, ses manifestations notées sur place. On ne peut transporter les poissons délicats, les zoophytes transparents et fragiles, morts et ternis aussitôt qu'ils sont sortis de l'eau. C'est dans la mer même, au milieu de la végétation des algues, des roches, des cailloux, du sable, de la vase, qu'il faut prendre
Etude de laminaire.
quand la foule des baigneurs des mois de juillet et d'août a disparu. Tout Roscoff est alors à celui qui peut rester après les autres et qui a le bon esprit de le faire. Tout Roscoff ! le clocher à jour, le figuier géant, les maisons de pierres grises, la tourelle de Marie Stuart, la grève, le port, les vagues, l'île de Batz, les légumes, les fruits — et aussi, sur sur le fait la vie inférieure et mystérieuse des individus et des rudiments d'individus du monde marin. L'organisation de cet enseignement, de ces leçons de choses sans cesse renouvelées par le va-et-vient des flux et des reflux, exigeait une maison pour loger les professeurs et les étudiants, une salle de travail, une bibliothèque, un canot, des instru-
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Mathurin Méheut
Etude de pieuvre.
ments pour aller à la pêche, un vivier pour conserver vivants les produits de cette pêche. Les étudiants sont des Anglais, des Allemands, des Américains, des Russes, des Roumains, des Français aussi. On les abrite gratuitement et ils prennent pension dans le village. La leçon parlée s'accompagne toujours de l'exemple immédiat. Et quelles leçons de choses!
C'est la mer, la vaste et profonde mer, qui devient le laboratoire. On s'en va en bateau contourner l'île de Batz, explorer les côtes jusqu'à Perros-Guirec, jusqu'à Saint-Malo. Chaque jour, ce sont des découvertes, des surprises. Le bateau dragueur qui revient d'excursion ne manque guère de rapporter une variété inédite de poisson ou de coquil-
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lage. L'eau obscure, le fouillis des herbes, le creux du rocher, livrent chaque fois, à ceux qui les interrogent, un secret inattendu, une forme nouvelle ou plutôt ignorée, de la vie universelle. Au rez-de-chaussée de la maison, c'est un musée vivant, les infiniment petits,
la moisissure qu'agite confusément une vie sourde qui est le passage de la vie végétative à la vie animale, puis des poissons de toutes formes et de toutes couleurs, des pieuvres qui s'épanouissent, se referment, nagent, guettent immobiles, des crevettes qui font le tour de
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Mathurin Méheut
Croquis de cottes.
leur minuscule bassin à la poursuite de la main qui leur présente une miette. L'étudiant peut tenir là, sous son microscope, l'eau de la mer, l'algue gluante, l'animal vivant.
C'est là, dans ce milieu de science, que Mathurin Méheut a trouvé son art. Qu'il ait dessiné à Lamballe et à Rennes, qu'il ait ouvert les yeux à Paris sur tant de pages et
Croquis de congres.
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Art et Décoration
Les seiches.
de croquis de maîtres-dessinateurs, cela lui a donné le moyen d'exprimer, mais c'est à Roscoff, étant à la mer, qu'il a trouvé son enseignement définitif. S'il y a un contact d'art immédiat à signaler chez lui, il l'a eu, tout naturellement, avec notre regretté René Binet, architecte de haute science, ornemaniste imprévu, coloré, abondant, jamais en défaut, toujours prêt à créer une forme essentielle apportant avec elle sa décoration propre. C'est aussi dans le monde inépuisable des formes vivantes ou en voie d'évolution vitale, que René Binet avait trouvé les semences mystérieuses de la moisson qu'il a commencé seulement à faire lever. Je sais qu'il s'est intéressé aux recherches, aux travaux, aux réalisations de Mathurin Méheut, dont la nature d'esprit, la volonté patiente, douce, tenace, devaient en effet plaire à son intelligence amoureuse de la vie. Tous deux avaient été prévus par Michelet lorsqu'il traitait dans son livre de l'« Insecte », de la rénovation de nos arts par l'étude de l'insecte : « Il est tel insecte, écrivait-il, qui ni le jour, ni la nuit, ni à l'œil nu, ni au microscope, n'exciterait d'intérêt ; mais si vous prenez la peine, avec un scalpel patient, délicat, de soulever dans l'épaisseur de son aile écailleuse les feuillets qui la composent, vous trouverez le plus souvent des dessins inattendus, parfois de courbes végétales, de légers rameaux, parfois de figures angulaires striées, comme hiéroglyphiques, qui rappellent l'alphabet de certaines langues orientales... Franchement, quoi de semblable, ou qui approche de loin, dans nos arts? Combien ils auraient besoin, fatigués qu'ils semblent, alanguis, de reprendre à ces sources vives ! En général, au lieu d'aller directement à la Nature, à l'imperissable fontaine de beauté et d'invention, ils ont demandé secours à l'érudition, aux arts d'autrefois, au passé de l'homme... »
Les épinoches.
Têtes de chapitres extraites de « La Mer ».
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Mathurin Méheut
Les buccins.
Voilà exposée à vif la question de nos arts décoratifs. Et Michelet ajoute, formule cet espoir : « ... Nos intelligents marchands de Paris, qui ont suivi à regret la voie qu'imposaient les grands producteurs, pourront fort bien un matin échapper aux genres lourds et riches. Quelqu'un perdra patience, et, tournant le dos aux copistes de vieilleries, ira demander conseil à la Nature elle-même, aux grandes collections d'insectes, aux serres du Jardin des Plantes. »
Michelet aurait été émerveillé des résultats de l'expédition du Challenger et de la fondation de l'établissement de Roscoff, des travaux de René Binet, inspirés des radiolaires, des diatomées, des thalamophores, subdivisions du règne des protistes, et enfin, lui qui a écrit la Mer, comme il a écrit la Montagne, l'Oiseau, l'Insecte, la description de l'immense et du minuscule, de quel enthousiasme il aurait accueilli cet illustrateur de la Mer, ce jeune artiste Mathurin Méheut, qui prend possession avec une ingénuité si savante, un amour si grand et si attentif, du vaste océan et de tout ce qu'il renferme de monstres dévorants et de grâces cachées au creux des pierres et au profond de l'eau.
Il peut se réclamer aussi du naturalisme de l'art gothique, de la synthèse de l'art japonais, c'est-à-dire que, ainsi que les gothiques de l'Ile-de-France et les dessinateurs du Nippon, il est allé directement à cet immense réservoir de forces et de formes de l'univers, réservoir toujours en action, toujours renouvelé. Il est dessinateur et coloriste à la fois, son œil fin ne perd rien à travers les verres de son binocle, de la vie rapide des poissons qui filent à travers l'onde aussi vite, plus vite peut-être, qu'une hirondelle à travers l'espace; de la vie plus lente, accrochée à tous
Les squales.