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ART et Décoration
Revue mensuelle d'Art Moderne
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Sommaire
- Jean-Étienne Liotard
CHARLES SAUNIER
- Habitations d'Employés
MAURICE GUILLEMOT
- Jules Lagae
POL NEVEUX
- 21e Concours général de la Société d'Encouragement à l'Art et à l'Industrie
CHARLES SAUNIER
- Planche hors texte : Femmes turques
J.-E. LIOTARD
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JUILLET
1911
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LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS
13, RUE LA FAYETTE PARIS
Prix de la Livraison : 2 fr. — Étranger : 2 fr. 50
15e Année, N° 7
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Art et Décoration
Revue Mensuelle d'Art Moderne
COMITÉ DE DIRECTION :
MM. VAUDREMER, GRASSET, LUCIEN MAGNE,
JEAN-PAUL LAURENS,
LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT
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ABONNEMENT ANNUEL
PARIS & DÉPARTEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . 20 francs
ÉTRANGER . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 25 francs
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L’Année parue ...
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M. Levell, négociant français à Constantinople.
Jean-Étienne Liotard
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E musée des Arts décoratifs auquel on doit la reconstitution de tant d’intéressantes minutes du goût et des modes d’autrefois, consacre, en ce moment, quelques salles à la Turquerie, qui fit fureur au xvm siècle. Idée heureuse, car l’engouement pour les mœurs, les costumes, les paysages de l’Europe orientale donna naissance à mille productions charmantes, signées des noms les plus réputés.
Des artistes qui, désireux de connaître de visu la vie turque, s’aventurèrent alors dans l’empire ottoman, aucun n’a mieux vu que Jean-Étienne Liotard. Les dessins se rapportant à ce voyage que le Louvre a, pour la circonstance, prêtés au musée des Arts décoratifs, en témoignent. Exécutés par le moyen du crayon auquel s’ajoutent des rehauts de pierre noire et de sanguine, ils sont, dans leur précision de miniature, singulièrement expressifs et vivants. Aussi, avec l’appoint de deux importants pastels appartenant à M. J.-P. Heseltine, le grand amateur londonien, et de quelques autres pièces, assurent-ils à Liotard une place prépondérante à l’exposition de la Turquerie. Il est, toutefois, regrettable qu’à cet ensemble n’aient pu être joints les quelques dessins en contre-épreuves, mais séduisants néanmoins, que conserve, de son côté, le Cabinet des Estampes. Parmi eux se remarquent des danseuses et des musiciens Smyrniens, une dame tripolitaine avec une robe à panier à la Velazquez, un extraordinaire syrien coiffé d’un haut bonnet fourré, qui eussent complété heureusement l’excellent choix réuni aux Arts décoratifs. Les dessins, prêtés par le Louvre, évoquent avec un imprévu charmant le Levant
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Art et Décoration
contre tout ce qui formait alors la haute société de Constantinople. L'exemple donné par les résidents étrangers, diplomates et négociants, fut suivi par les effendis, pachas, agas. A l'exception de M. Pèleran, consul de France à Smyrne, qui conserva sa tenue occidentale, tous les autres portraiturés européens paraissent travestis en orientaux et dans le décor de leur demeure turque. Tel, le comte de Bonneval, connu là-bas sous le nom d'Achmet-Pacha. Son large et intelligent visage est coiffé d'un fez autour duquel s'enroule un turban; une barbe épaisse, un manteau bordé de fourrures accusent l'originalité de sa tenue. Plus accentué encore est l'accoutrement de M. Levett, négociant anglais à Constantinople. Avec son bonnet de fourrure, sa flottante culotte rouge, ses longues moustaches dont les pointes entourent un menton rasé, il suggère quelque féroce conquérant tartare reposant, sur un moelleux divan, ses membres fatigués par une fructueuse razzia.
Les modèles levantins de Liotard n'avaient pas tous cet aspect. Témoin ce personnage de la Cour du grand Seigneur, accoudé du xvm siècle. A côté de types populaires, a une stèle, un livre à la main. Nos plus intellectuels jeunes tures n'ont pas meilleure tenue.
Jeune dame de Tripoli.
Tures, Tripolitains ou Grecs des îles, on ren-
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Jean-Étienne Liotard
Mais Liotard soigna surtout les femmes, dames de Tripoli, de Smyrne ou de Péra, revêtues d'étoffes légères, toujours gracieuses ou somptueuses. La plupart portent la chemise en soie de Brousse, la culotte bouffante attachée aux chevilles, le jupon, la petite veste, sur laquelle les plus riches jettent une tunique serrée à la taille par une ceinture fermée d'une grosse boucle, ou un grand manteau richement décoré qui assure à certaines, intentionnellement peut-être, un air demi-européen. Ainsi arrive-t-il pour Mme Fremy, de Smyrne, à laquelle une jupe longue, une tunique à pans coupés à la française, donnent une allure de Paris, tandis qu'entièrement enveloppée dans un grand et riche manteau à manches larges découvrant le bras et échancré sur la poitrine pour laisser saillir la gorge lourde, Mme Marigot a la noble allure d'une vénitienne de Véronèse. Il n'y a pas jusqu'au léger turban sur lequel est posé un collier de perles qui n'ajoute à l'illusion. A demi-européanisée apparaît également Mme Beli. Toutefois, sous le grand manteau le pantalon et les babouches sont visibles.
Ces dessins charmants d'originalité et d'imprévu montrent avec quel esprit Liotard, servi par son métier précis de miniaturiste a pu, aidé d'un peu de noir et de rouge, varier les effets,
La signora Marigot de Smyrne.
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dire infiniment de choses. Les dessins qui restent à signaler ne séduiront pas davantage, mais intéresseront peut-être plus, car ils rappellent des types et des costumes purement locaux. Et Liotard, encore ici, fait merveille donnant avec quelques traits de sanguine, de la chaleur et de la précision aux moindres détails, broderies et rubans qui parent des ajustements lourds parfois, gracieux le plus souvent. Tels ceux qui vêtent deux tripolitaines, l'une jeune, supérieurement attifée, l'autre âgée, mais à laquelle des cheveux blancs coiffés d'une sorte de capote à aigrette donnent un air de gravité et de parfaite distinction.
La signora Lenetta Shepri et sa sœur Maroudia que Liotard rencontra à Péra et dessina en « may 1738 », sont vêtues de blanc, mais leur costume est relevé de soutaches et de galons rouges. Lenetta a la taille serrée dans un petit corset brodé attaché par des rubans roses à l'épaule, son jupon court est entravé par un ruban de même nuance arrêté par un gros nœud; les bas sont rouges et brodés d'or, — note Liotard, — les souliers, très fins, sont enrichis de broderies d'argent; Maroudia a remplacé le corset par un délicieux petit corsage brodé. Leurs chevelures à toutes deux sont protégées par des voiles légers entourés de dentelle; à leur cou un collier d'or, une petite croix à la ceinture. Que voilà de gracieuses personnes!
Mais Liotard ne rencontrera pas toujours des dames de si aimable allure. Il croqua, par exemple, durant une escale, la silhouette de deux femmes schiottes vêtues d'une sorte de caraco trop court, d'une jupe insuffisamment longue, car le ventre proéminent de ces dames la fait remonter à mi-jambes. Elle découvre ainsi des chevilles épaisses attachant des pieds prisonniers de chaussures grossières. Les faces quelconques, coiffées de hauts bonnets ajoutent encore à la vulgarité des types. Alors que les dames de Péra et de Smyrne s'apparentent aux élégantes de Paris ou de Venise, elles ressemblent, elles, à ces fortes normandes qui étoffaient les lithographies de 1830, et que Xavier Leprince et Lepoittevin ne manquaient jamais de placer dans leurs tableaux.
Grâce à cette documentation précise, Liotard allait accommoder toutes les belles personnes d'Europe à la mode
Mehemed Aga.
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Jean-Étienne Liotard
Dame de Constantinople.
turque. En turques poseront les princesses de la cour de Vienne, en turques seront représentées la comtesse de Coventry et l'une de ses amies.
C'est dans un costume levantin d'une correction parfaite qu'est portraituré Lord Edward Wortley Montaigu sur l'un des deux pastels qu'a prêtés M. J.-P. Heseltine. Mais la perle de ses prêts est le grand pastel qui réunit une dame turque et son esclave portant sur un plateau les derniers accessoires d'une toilette compliquée. Avec ses colliers de sequins, sa veste aux rayures voyantes, ses foulards, sa jupe rouge brodée, son large pantalon, ses sandales montées sur de hauts patins, ses mains passées au henné, elle a grand air, la dame. L'éclat de la riche personne n'absorbe cependant pas toute l'attention, car l'œil se complait à la vue de la jeune servante dont la taille fine et souple est serrée
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Art et Décoration
dans une grande tunique à rayures verticales qui accusent davantage encore l'élégance de la silhouette. Les deux pastels de M. Heseltine sont d'une jolie couleur, précise sans outrance, car les gradations en sont habiles et douces.
Dans cette revue il serait injuste d'oublier l'un des prêts d'un autre collectionneur, M. Gutekunst : il s'agit d'une femme orientale occupée à la couture, — œuvre exquise.
Peu de vies ont été mouvementées à l'égal de celle de Liotard. D'un caractère difficile, instable, il ne consentit à se fixer nulle part. Descendant d'une famille de réfugiés français originaires de Montélimar, il naquit à Genève, le 23 décembre 1702. Comme il montra de bonne heure des dispositions pour le dessin, ses parents le confièrent à Gardelle, de Genève, avant de l'envoyer à Paris, où il reçut les conseils du miniaturiste Massé et incidemment, ceux de Le Moyne. Vite réputé comme pastelliste et miniaturiste, Liotard se fit une clientèle qui aurait retenu à Paris tout autre que lui. Mais il avait le goût du changement et l'amour des voyages. En 1733, il est à Naples, où il a accompagné le marquis de Puisieux, ambassadeur de France ; en 1736, à Rome. Il passe à Florence. Parmi ses acheteurs il compte des Anglais. L'un d'eux, le chevalier Ponsonby lui fait un beau jour cette offre: « Nous sommes trois ou quatre qui avons loué un vaisseau pour Constantinople, seriez-vous curieux de faire le voyage avec nous ? » L'aubaine déconcerte un instant Liotard qui se remet vite et répond: « De tout mon cœur, je suis prêt à partir quand vous voudrez. »
Ceci a lieu en 1737. L'expédition s'embarque à Naples, passe ou fait escale à Caprée, Messine, Syracuse, Malte, Milo,
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Jean-Étienne Liotard
M. Pèleran, consul de France à Smyrne.
Paros, Antiparos, Delos, Chio, Smyrne, pour débarquer enfin à Constantinople où Liotard trouva à s'occuper pendant six années. Sa renommée s'étendait au loin. C'est ainsi qu'il fut appelé à Jassy par un prince Moldave désireux d'avoir le portrait de ses proches et des anciens hospodars de la province. A Constantinople, Liotard avait adopté le costume turc et le trouvant commode, le conserva même après son retour en Europe; à Jassy, se conformant aux usages locaux, il laissa pousser sa barbe. Le chevalier de Favray, dans un crayon exposé aux arts décoratifs, le représente ainsi, un peu hirsute.
Tel quel, il arrive à Vienne le 2 septembre 1743, après avoir traversé la Transylvanie et la Hongrie. Son accoutrement attire l'attention de la Cour dont les princesses veulent se faire portraiture en turques. A Vienne aussi, il trouve la jolie servante, inspiratrice de sa célèbre Chocolatière, passée au musée de Dresde, après avoir appartenu au comte Algarotti, son premier acquéreur. Mais la cour de Vienne lui rappelle celle de Paris et il se prend à la regretter. En marche pour Paris! Il s'arrête à Genève afin de revoir ses parents et ses anciens amis, passe à Lyon où se trouvaient ses cousins Lavergne, dont
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l'une des filles lui avait inspiré naguère une Liseuse, l'un de ses premiers succès, et arrive à Paris. Son costume original auquel s'ajoute la franchise de ses propos, en font le personnage du jour. Parlant des spectatrices de l'Opéra chargées de rouge et de poudre : « Ah! que je serais fâché que mes portraits ne fussent pas plus naturels que ces visages là ! » Aussi Liotard est-il qualifié de « peintre de la vérité », fêté et bien payé. Un beau jour, néanmoins, il abandonne tout pour Londres où l'appellent d'anciennes connaissances et notamment son compagnon de voyage à Constantinople, le chevalier Ponsonby, devenu comte de Besborough. Comme Paris, Londres, fait fête à l'original. Amsterdam, où il passe ensuite, faillit le retenir. Peu après son arrivée, le 24 août 1756, il y épousait, en effet, la fille d'un négociant d'origine française, Marie Fargues, à laquelle il sacrifiait sa grande barbe moldave, mais non son costume turc. Les enfants naissent, adieu les voyages? Point. Liotard emmène bientôt femme et enfants à Genève où il ne s'arrête de dessiner que pour prendre la plume afin d'écrire un Traité des principes et des règles de la peinture, qui parut en 1781. Entre temps il adresse à J.-J. Rousseau une correspondance dont la singularité s'étend à tous les sujets. « Nous devrions, pour vivre longtemps, être nus et marcher à l'ordinaire à quatre pieds », propose-t-il.
Ces bizarreries d'esprit s'arrangaient cependant avec une santé solide, car le « Peintre turc » mourut seulement en 1789, le 2 juin, après avoir effectué à soixante-quinze ans, un nouveau voyage à Vienne. Liotard avait bien occupé sa vie. En ce XVIIIe siècle charmant où l'on se contentait volontiers de l'apparence, où Van Loo, de Troy, Fragonard travaillaient de chic dans la turquerie, il avait eu la curiosité de voir par lui-même. Or, il vit bien, en homme sincère, amusé. Et il a si justement exprimé ce qu'il a ressenti, qu'après plus de cent cinquante années, ses dessins et ses pastels ont encore pour nous le piquant de la nouveauté.
CHARLES SAUNIER.
Mme Abelgarde.