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ART et Décoration Revue mensuelle d'Art Moderne Sommaire - Ignacio Zuloaga - JACQUES COPEAU - Souvenirs sur Ernest Chaplet - ROGER MARX - Vignettistes - MAURICE GUILLEMOT - Planche hors texte: - Étude - I. ZULOAGA MARS 1910 --- LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS 13, RUE LAFOYETTE PARIS Prix de la Livraison: 2 fr. — Etranger: 2 fr. 50 14e Année, N° 3

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Art et Décoration Revue Mensuelle d'Art Moderne COMITÉ DE DIRECTION : MM. VAUDREMER, GRASSET, LUCIEN MAGNE, JEAN-PAUL LAURENS, FREMIET, ROTY, LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT --- ABONNEMENT ANNUEL Paris & Départements . . . . . . . . . . . . . . . 20 francs Étranger . . . 25 francs Prix de la Livraison. France : 2 francs. — Étranger : 2 fr. 50 L’Année parue ...

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IGNACIO ZULOAGA --- T el qu'il s'est peint lui-même et qu'on peut le voir ici, Ignacio Zuloaga présente, dans sa quarantième année, une belle image de l'homme victorieux et tranquille dont les épreuves de la vie et les luttes avec soi-même ont exercé la force, mais ne l'ont point énergée. Cet oval allongé du visage, ces traits solides, ce front élevé aux ondulations douces et puissantes, ces yeux bien logés dans l'orbite, ce regard direct et brave, ont une franchise qui conquiert. Les épaules larges, la poitrine ample, les mains agiles et vigoureuses ne redoutèrent aucun fardeau, ne s'effrayèrent d'aucun obstacle. Elles furent violentes et patientes, dans le labueur et dans le jeu. D'autres ont dit avec quelle audace prédestinée Ignacio Zuloaga, tout enfant, entreprit son œuvre et la mena, d'étape en étape, vers la gloire. Celle-ci, désormais, paraît fondée sur la faveur publique aussi bien que sur le suffrage des délicats. Si, quelque temps, elle parut rétive, ce n'est point que le talent de Zuloaga ait connu les longues hésitations et ces tâtonnements qui déconcertent les jugements même avisés. Au contraire, dès les premiers essais, sa personnalité s'affirma avec une fougue insolite. Un

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Art et Décoration second exemple serait peut-être difficile à citer d'un artiste moderne aussi sûrement guidé par son instinct, Zuloaga n'a pas quinze ans lorsque mis en présence, au Prado de Madrid, des chefs-d'œuvre de sa race, il en discerne aussitôt les plus prodigieux, d'emblée reconnaît son maître, se prosterne devant lui et, maniant un pinceau pour la première fois, exécute d'après le Greco cette émouvante copie qu'on admire aujourd'hui encore dans son atelier. Un sentiment aussi infaillible de l'authenticité dans l'œuvre d'art, nous pouvons penser qu'il le tenait d'un goût héréditaire. Ignacio Zuloaga est issu de grande race. Pas une ombre de roture marchande ou administrative,

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Ignacio Zuloaga pas une mésal- liance bourgeoise ne ternit ce blason d'artistes. L'aïeul, qui fut l'ami de Goya, veillait aux collections de l'Armeria real. L'arrière grand-père trempait et ciselait des armes pareilles à des bijoux. Un des oncles d'Ignacio, Daniel, est un céramiste d'art réputé à Ségovie. Son père, Placidio Zuloaga, damasquineur, rénova avec un éclat inouï, l'in-crustation sur métaux en Espagne. Ses chefs-d'œuvre figurent dans toutes les grandes collections d'Europe: «C'est un des plus grands artistes qui ait jamais existé, et l'égal de Cellini», nous dit Ignacio avec émotion, en plaçant sous nos yeux la photographie d'un noble vieillard assis dans son atelier, parmi ses mou-lages et ses outils, et pareil à quelque artisan du moyen âge. De tels ascendants on devine quelles qualités essentielles Ignacio put recevoir en héritage. Ce sont les plus rares qu'on voie aux artistes de notre temps : la conscience et l'intégrité professionnelles, une attitude secrète, le respect du métier, la patience et la modestie de l'ouvrier devant le long ouvrage auquel il subordonne sa vie et sa personne, le goût d'une certaine composition abstraite, l'amour des belles matières qui vieilliront sous la ca- Portrait de l'artiste.

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Art et Décoration Le vieux pharmacien. limite un monde spécial, avec un mode d'existence, des fatalités et des accidents qui lui sont propres; sans ressemblance véritable avec l'autre, sans communication avec lui. La lumière dont il s'éclaire n'est point celle du soleil; l'atmosphère qui le baigne n'est point cet air naturel, cet air vivifiant qui circule sur les plaines et sur la mer et qui, selon le mot de M. Degas, «n'est bon qu'à respirer». Si l'artiste est autre chose qu'un vulgaire imitateur, s'il n'entend pas se borner à «redire» un spectacle quelconque, s'il crée avec son cerveau et ses mains d'homme, comment se tiendrait-il pour satisfait de découper sa toile dans le panorama sans fin que lui propose l'univers? Ou la nature procède avec une infinie diversité, il intervient pour la ramener à l'unité; ou elle décompose, il synthétise. A l'intarissable prodigalité des phénomènes, il substitue l'avare contingent de ses méthodes et la gamme restreinte de ses moyens d'expression. Et pourtant, avec les éléments d'une langue moins riche, il se flattera de composer une phrase plus éloquente. Sans doute il tire son œuvre de la nature, mais pour la mettre hors de sa portée, pour en resse du temps, enfin la notion précise de l'objet d'art, en soi. Et, de ce point de vue, nous voici conduits à considérer dès l'abord ce qui constitue, à nos yeux, le principal mérite d'Ignacio Zuloaga. Il a compris, il a osé comprendre que la réalité est une chose — indomptable, inassimilable — et que l'art en est une autre — autonome, irréductible — et que ces deux choses, en dépit des emprunts constants qu'elles se font, s'opposent cependant l'une à l'autre, s'affrontent comme l'esprit à la matière; se défient, comme l'homme et la nature. Pour M. Zuloaga, au cadre d'un tableau se

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Ignacio Zuloaga Les Sorcières de San Millan. faire une chose d'autant plus belle, achevée, impérissable, qu'elle sera plus unique, plus isolée dans sa sphère, plus détachée et, pour ainsi dire, « étrangère »... Une telle discipline détourne résolument le grand art de l'erreur impressionniste. Elle le place aux antipodes du réalisme pseudo-scientifique qui trop longtemps borna l'essor des peintres les mieux doués. Elle revient au culte de la vérité classique, qui est faite d'observation et de style. Car le style n'est que l'éucidation d'une vérité profonde. Il implique (on nous passera cette formule excessive) certaine fausseté, ou certain abus de vision par où se trahit et se traduit la personnalité de l'artiste. L'attitude esthétique que nous venons de dessiner, je pense qu'Ignacio Zuloaga ne la reniera pas. Joignez-y quelque chose de cambré qui lui vient de sa race, d'abrupt qu'il doit à son tempérament. Et vous ne serez pas surpris qu'à cet auteur difficile, retranché sur son quant-à-soi, l'Espagne ait longtemps préféré, préfère encore en majorité, l'exubérance extérieure et la facilité d'un Sorolla.

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Art et Décoration Burgos. A propos de M. Sorolla, j'écrivais il y a quatre ans: « L'œuvre de M. Sorolla paraît nier toute culture, dont la norme impliquerait pour lui : choix, mesure, restriction... Tel est l'emportement de son énergie sans régulateur, telle l'énormité confuse de son ambition : il prétend, par la verve, la profusion, les ressources du tempérament, égaler son génie créateur à celui de la nature même. Elle est fragmentée, détaillée, dispersée dans son œuvre sans que jamais les impressions ne s'organisent autour d'un point lucide, sans qu'elles se coordonnent en une synthèse originale. L'observateur n'obéit qu'à l'instinct d'augmenter sa familiarité avec les choses... M. Sorolla ne conçoit pas la beauté. Il se borne à constater, par la peinture, le spectacle. Et s'il aime la nature, c'est d'un amour indifférent. » Tout l'effort de Joaquin Sorolla y Bastida tend en effet à s'effacer lui-même de son œuvre, à ne point s'interposer entre elle et la nature. Ignacio Zuloaga, lui, ne peignit peut-être pas un seul tableau sans chercher à s'y mettre tout entier, avec son fiévreux amour de la terre où il est né, avec un étonnement toujours neuf devant la vie de sa race, et la mémoire toujours présente de son antique histoire : d'où cette saveur intime, cette force concentrée, cette angoisse latente qui donnent à la moindre de ses productions la signification d'un poème et l'éloquence d'une confession ; d'où cette « manière brusque, vraiment terrible, de prise sur nos sens ». Que M. Sorolla se surmène à multiplier les études qu'il

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Ignacio Zuloaga ne résumera jamais en un tableau, qu'il se hâte de faire le tour de la nature, qu'il dresse sur la plage de Valence des embuscades compliquées aux effets de la lumière sur les eaux, il se lassera plus tôt de peindre « que la nature de fournir »... J'aime la façon distante et méditative qu'a M. Zuloaga de laisser venir à lui la beauté. Nul danger qu'il se perde au

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Art et Décoration un peu sombre de San Juan de los Caballeros dont il a fait son atelier : il n'obéit pas de suite à l'élan de sa main qui veut peindre ; au milieu du silence et de la solitude dont il est environné, il sent monter en lui la vie séculaire de sa race ; il penche la tête et longuement ferme les yeux, consultant son cœur espagnol. Réalisiste, M. Zuloaga l'est dans toute la force du terme. Tout ce qu'un passant peut saisir de réalité « violente et contrastée », il s'en est fait le lyrique interprète. Tout ce qui sollicite les sens, il l'a accueilli et exalté. Nul plus que lui n'a aimé la vie pour elle-même et ne s'y est mêlé. Il a coudoyé les foules et il en a reproduit avec une exactitude littérale et poétique les couleurs et les attitudes. Il a connu les hommes de toutes les classes et de tous les métiers et, s'étant uni à eux par une sympathie qui perce l'enveloppe et va jusqu'à l'âme, il les a décrits, pour ainsi dire, du dedans. Chaque figure peinte par lui, dénoncée jusqu'au plus secret de son caractère, offre, avec un accent individuel, la synthèse d'un groupe. Il a raconté la rue, avec ses promeneuses, andalouses ou gitanes, noires, blanches et rouges, leur port de tête et leurs sourires éclatants, leur tour de reins, leurs mantilles claires et leurs sombres châles, leur battement d'éventail, et leurs petits pieds « faits pour sonner à terre et scander les provocations dans les danses ». Il a montré, dans la pénombre des chambres, de beaux corps nus, travaillés par l'énerverment des loisirs. Plein soleil de la plazza ou demi-nuit du sanctuaire : les équivoques figures, tannées et fardées, des toréadors, cabotins héroïques, ne lui ont pas paru moires intéressantes, moins excitantes que ces crucifiés Jeane fille espagnole. sein du devenir. Sa pensée est une pensée d'éternité. Je le vois, à Ségovie, dans la nef

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Ignacio Zuloaga livides et saignants à qui des filles de joie viennent apporter la fleur de leur coiffure... Et, selon les divers motifs auxquels elle s'applique, comme émue par un frisson neuf, la main du peintre trouve une inflexion inédite, invente une manière adéquate de s'exprimer, non seulement par l'arabesque, la composition et le choix des couleurs, mais par le sens et le poids de la touche, large ou minutieuse, par la qualité de la matière, tantôt saillante et rugueuse, tantôt polie, onctueuse, où s'estompent les douceurs du modelé. Ignacio Zuloaga, cependant, ne se contente pas d'une réalité immédiate. La plus reculée, la plus rare a pour lui plus de prix. Peintre du dehors, il veut aussi démasquer l'invisible.