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ART et Décoration
Revue mensuelle d'Art Moderne
Sommaire
- La Mer
M. P.-VERNEUIL
- Albert Besnard, décorateur.
JACQUES RIVIÈRE
- Planche hors texte:
L'Ile heureuse (fragment)
ALBERT BESNARD
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MAI
1910
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LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS
13. RUE LA FAYETTE PARIS
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14e Année, N° 5
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Art et Décoration
Revue Mensuelle d'Art Moderne
COMITÉ DE DIRECTION :
MM. VAUDREMER, GRASSET, LUCIEN MAGNE,
JEAN-PAUL LAURENS, FREMIET, ROTY,
LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT
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ABONNEMENT ANNUEL
PARIS & DÉPARTEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . 20 francs
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L’Année parue ...
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LA MER
M. MÉHEUT
Etude de Coquille St-Jacques et de Bucarde.
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S ur nos côtes de France, deux mers se présentent à nous, bien différentes de caractère et d'aspect, la Méditerranée et l'Océan. Car peut-on compter comme mer la Manche, ce large détroit qui réunit l'Atlantique à la mer du Nord? Son caractère ne se différencie d'ailleurs pas, au point de vue qui nous occupe, d'une façon suffisamment sensible de celui de l'Océan.
Certes, la Méditerranée charme par ses eaux bleues et son ciel pur. Mais pour nous, fouilleurs de creux et de roches, cueilleurs d'algues, ramasseurs de coquillages, combien l'Océan nous est plus propice! Si son aspect est plus sévère, plus triste, plus tragique, il nous est cependant plus accueillant. Ses marées, qu'ignore la Méditerranée, nous découvrent toutes ses splendeurs, nous ouvrent ses portes secrètes, nous dévoilent ses richesses et ses trésors cachés, et vraiment les récoltes que nous y pouvons faire sont merveilleuses. D'un aspect plus aimable peut-être, la Méditerranée s'obstine à plus de réserve, et ne se découvre pas à nos yeux, comme le fait l'Océan dans le calme grandiose de sa puissance
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TRITON CYNY PHALUM ... MUREX PINA
Etude de Triton et de Murex.
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et de son immensité. Si bien que nous trouvons vraiment notre champ d'action le long des côtes bretonnes, vrai pays de la mer.
Qui n'a pénétré, lors des grandes marées d'équinoxe, dans les grottes du large, ne peut se faire une idée de leur splendeur vraiment miraculeuse. C'est dans l'une d'elles que nous voulons nous introduire et glaner aujourd'hui. Mais pour décrire toutes ces merveilles, la magnificence du verbe d'un Hugo est nécessaire, et c'est à lui que nous aurons recours.
C'est, dans la magnifique épopée des Travailleurs de la Mer, Gilliatt qui se glisse et qui pénètre dans un de ces palais sous-marins.
« Ça et là, des herbes longues de plus d'une toise ondulaient sous l'eau avec un balancement de cheveux au vent.
On entrevoyait des forêts de goëmons. Hors du flot et dans le flot, toute la muraille de la cave, du haut en bas, depuis la voûte jusqu'à son effacement dans l'invisible, était tapissée de ces prodigieuses floraisons de l'Océan, si rarement aperçues par l'œil humain, que les vieux navigateurs espagnols nommaient « praderias del mar ». Une mousse robuste, qui avait toutes les nuances de l'olive, cachait et amplifiait les exostoses du granit. De tous
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Crabes dévorant un poisson.
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galets ne pouvant que difficilement entrer dans cette grotte, les coquillages s'y réfugiaient. Les coquillages sont des grands seigneurs, qui, tout brodés et tout passementés, évitent le rude et incivil contact de la populace des cailloux. L'amoncellement étincelant des coquillages faisait sous la lame, à de certains endroits, d'ineffables irradiations à travers lesquels on entrevoyait un fouillis d'azurs et de nacres, et des ors de toutes les nuances de l'eau.
« Sur la paroi de la cave, un peu au-dessus de la ligne de flottaison de la marée, une plante magnifique et singulière se rattachait comme une bordure à la tenture de varech, la con-
les surplombs jaillissaient les minces lanières gaufrees du varech dont les pêcheurs se font des baromètres. Le souffle obscur de la caverne agitait ces courroies luisantes.
« Sous ces vegetations se derobaient et se mouvaient en meme temps les plus rares bijoux de l'ecriin de l'Ocean, des eburnes, des strombes, des mitres, des conques, des pourpres, des buccins, des stutiolaires, des cerites turriculees. Des cloches, des patelles, pareilles a des huttes microscopiques, adhe-raient partout au rocher et se groupaient en villages, dans les rues desquelles rodaient les oscabrions, ces scarabees de la vague. Les
tinuait et l'achevait. Cette plante, fibreuse, touffue, inextricablement coudee et presque noire, offrait au regard de larges nappes brouillees et obscures, partout piquees d'innom-brables petites fleurs couleur lapis-lazuli. Dans l'eau, ces fleurs semblaient s'allumer, et l'on croyait voir des braises bleues. Hors de l'eau c'étaient des fleurs, sous l'eau c'étaient des sa-phirs; de sorte que la lame, en montant et en inondant le soubassement de la grotte revetu de ces plantes, couvrait le rocher d'es-carboucles.
« A chaque gonflement de la vague enflee comme un poumon, ces fleurs, baignees, res-plendissaient; a chaque abaissement elles s'eteignaient; melancolique ressemblance avec la
M. P.-VERNEUIL Trois jeux de fonds: coquillages.
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caverne, c'était le roc. Ce roc, tantôt muraille, tantôt cintre, tantôt étrave ou pilastre, était par places brut et nu, puis, tout à côté, travaillé des plus délicates ciselures naturelles...
« Les magnifiques moisissures de la mer mettaient du velours sur les angles du granit. Les escarpements étaient festonnés de lianes grandiflores, adroites à ne point tomber, et qui semblaient intelligentes, tant elles ornaient bien. Des pariétaires à bouquets bizarres montraient leurs touffes à propos et avec goût. Toute la coquetterie possible à une caverne était là. La surprenante lumière édénique qui venait de dessous l'eau, à la fois pénombre marine et rayonnement paradisiaque, estompait tous les linéaments dans une sorte de diffusion visionnaire. Chaque vague était un prisme. Les contours des choses, sous ces ondoiements irisés, avaient le chromatisme des lentilles d'optique trop convexes; des spectres solitaires flottaient sous l'eau. On croyait voir se tordre dans cette diaphanéité aurorale, des tronçons d'arcs-en-ciel noyés. Ailleurs, en d'autres coins,
destinée. C'était l'aspiration, qui est la vie; puis l'expiration, qui est la mort.
« Une des merveilles de cette
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Crabes.
il y avait dans l'eau un certain clair de lune. Toutes les splendeurs semblaient amalgamées là pour faire on ne sait quoi d'aveugle et de nocturne. Rien de plus troublant et de plus énigmatique que ce faste dans cette cave. Ce qui dominait, c'était l'enchantement. La végétation fantasque et la stratification informe s'accordaient et dégageaient une harmonie.»
On serait mal venu d'essayer, après de telles paroles, de décrire les merveilles des grottes sous-marines. Et cependant, malgré la beauté du texte et la richesse des termes du poète, il reste évident, pour celui qui connaît ces splendeurs mystérieuses, qu'elles restent supérieures à toute tentative de description. Rien, vraiment, ne peut dire leur beauté rude, précieuse et farouche, dont l'esprit reste confondu et émerveillé. L'artiste ébloui y trouve à faire une moisson véritablement magnifique d'études, extraordinairement variées, aussi bien dans le domaine de la faune que dans celui de la flore.
Nous allons commencer aujourd'hui à visiter le monde des mollusques, les coquilles aux formes curieuses et harmonieuses; nous effleurerons les algues en passant; et aux crustacés nous emprunterons le crabe et la crevette. Dans des ordres divers, tous donneront au décorateur des thèmes d'ornementation extrêmement intéressants et fertiles en développements ornementaux.
Le premier coquillage qui se présente à nous est la Coquille Saint-Jacques ou Pèlerine (Pecten Jacobaeus), que l'on rencontre communément sur nos marchés parisiens. Sa grande taille, aussi bien que la belle harmonie de ses formes, la désigne facilement aux regards. Son nom lui vient de ce fait que les pèlerines se rendant en pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle, en avaient fait leur attribut distinctif. A cet effet, ils en portaient les valves attachées à leurs vêtements ou à leur chapeau.
Cette espèce de mollusque appartient au groupe des bivalves, dont les représentants
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Etude de Trochus.
possèdent deux coquilles distinctes articulées par une charnière. La coquille Saint-Jacques se trouve sur le littoral de la Méditerranée, et ses couleurs varient du blanc chaud au rose et au pourpre clair, souvent strié de zones plus fortement colorées.
La Grande Pèlerine, qui porte d'ailleurs aussi le nom de Coquille Saint-Jacques, et que les naturalistes nomment Pecten maximus ou Grand Peigne, est cependant de même taille que la coquille précédente, dont elle varie légèrement dans la forme. Elle est commune sur les côtes de la Manche et de l'Océan, mais la drague seule peut l'atteindre, car les plus basses mers ne la découvrent pas.
La Grande Pèlerine présente des variétés remarquables par leurs coloris, allant du blanc chaud au rouge et à l'orangé puissant; des taches et des zones plus fortement colorées enrichissent les coquilles; cependant la valve plate est ordinairement plus foncée que la valve convexe.
D'une mise beaucoup moins riche est la Bucarde comestible, ou Cardium edule, d'un blanc grisâtre ou jaunâtre, strié de zones un peu plus foncées. La variété représentée ici semble être le Cardium edule variété Lamarcki, commun dans les estuaires et les marais salants de l'Océan. Les deux valves de ce mollusque sont ici également convexes, à l'encontre de ce que nous montrait la Coquille Saint-Jacques.
Le décorateur trouvera facilement à em-
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Etude de Bernard l'Ermite.
ployer ces deux beaux coquillages, aux formes harmonieuses, et dont les valves striées et ondulées sont d'un si bel effet ornemental, et se prêtent si facilement à des combinaisons multiples de bordures ou de jeux de fond.
Les deux mollusques bivalves que nous venons d'examiner présentaient des formes très simples. Nous trouverons plus de variété dans les coquilles univalves que nous allons étudier maintenant. La fantaisie y est aussi beaucoup plus grande, et atteint parfois à des formes qui surprennent l'observateur. Nous nous bornerons à étudier ici des formes relativement simples.
Le genre Murex se nomme aussi Rocher. La forme de ces coquillages est curieuse et élégante, parsemée de pointes, et d'une couleur ordinairement assez calme. Le Murex Brandaris, très commun sur tout le littoral de la Méditerranée, est cependant orné de stries brunes d'un bel effet ornemental. L'un de ces Murex, commun lui aussi sur les rives méditerranéennes, mérite cependant une mention spéciale. C'est du Murex trunculus que les Phéniciens tiraient la pourpre de Tyr, matière tinctoriale du ton le plus puissant et le plus somptueux, et qui chez les Romains était réservé aux seuls souverains.
La famille des Trochidés, à laquelle appartient le Calliostoma conuloides, reproduit page 146, nous offre des individus dont la coquille conique est d'une forme simple et très élégante cependant. D'un gris ponctué
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Etude.
de rouge, ce coquillage est très commun sur les côtes bretonnes; à basse mer, et surtout aux grandes marées, on le recueille facilement sur les rochers parmi les fucus qui les recouvrent.
D'un gris jaunâtre terne, le Nassa reticulata est un petit coquillage extrêmement commun sur toutes nos côtes, Manche, Océan et Méditerranée, où il se nourrit de poisson mort. Une autre variété, plus petite, et d'un beau rouge vermillon, se rencontre en Bretagne.
On voit, par ces quelques exemples, combien sont variées
Mme C. MORICE
Crevettes.
les formes des mollusques, et quelles ressources ces animaux offrent au décorateur. A titre d'indication, nous donnons ici trois jeux de fonds formés de coquillages. Les deux premiers sont formés de cônes; le Conus Mediterraneus est le seul représentant chez nous de la famille des Conidés, dont des espèces admirables de formes, de coloris et d'ornementation, vivent dans les mers tropicales.
Dans ces deux jeux de fonds, le placement est régulier; dans le troisième, la fantaisie est plus grande, et des mollusques divers sont
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La Mer
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la qui voisinent entre eux.
L'emploi des crustacés est plus délicat, en art décoratif. Car si l'on se figure aisément nos trois jeux de fonds ornant une étoffe d'ameublement ou une soierie pour robes, on ne voit pas bien des langoustes ou des crabes tenir le même emploi. C'est le crabe, cependant, que nous allons étudier maintenant.
Les crabes sont, sur nos côtes, d'une abondance extraordinaire. Et l'on ne peut guère y soulever une pierre sans en voir un certain nombre s'enfuir de leur course oblique, cherchant éperdûment un trou où se cacher, une fente où se faufiler, un fond de sable où s'enliser. Le crabe est le bandit toujours affamé et pour lequel toute proie est bonne. C'est aussi l'être pourchassé, et qui, quoique cuirassé et fortement armé de pinces puissantes, a recours à des moyens héroïques pour échapper à ses ennemis. Saisissez un crabe par sa carapace. Il cherche à vous atteindre au moyen de ses pinces,
Étude d'algue.
et se débat en tous sens, mais sans succès. Saisissez-le par une patte; vous voyez celle-ci vous rester dans la main. On peut, au premier moment, croire à l'extrême fragilité de cet organe; il n'en est rien cependant. Le crabe s'est amputé lui-même, volontairement, du membre retenu. On remarque en effet, que c'est au milieu d'une des parties dures de la patte qu'a eu lieu la cassure, nette et franche, et non à une articulation molle et moins résistante. C'est bien par la contraction de certains muscles, excités par la pinçure de la patte saisie, par un mouvement réflexe, que la patte a été sectionnée. Ajoutons que, peu après, d'ailleurs, la patte repousse et redevient ce qu'elle était avant l'accident.
On a donné à cette faculté particulière qu'ont les crustacés, le nom d'autotomie (autos, lui-même; tomè, coupure).
Mais revenons à nos crabes. Les plus nombreux sur nos côtes sont le Crabe Tourteau et le Crabe enragé (Carcinus moenas). C'est ce