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ART et Décoration
Revue mensuelle d'Art Moderne
Sommaire
- Maurice Denis
- ADRIEN MITHOUARD
- Stylisation. Etude sur les Arts Modernes
- EUGÈNE GRASSET
- La Porcelaine au Musée Galliera
- ÉMILE SEDEYN
- Planche hors texte:
- Vases
- DAMMOUSE
JUILLET
1907
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LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS
13, RUE LAFOYETTE PARIS
Prix de la Livraison : 2 fr. — Étranger : 2 fr. 50
11e Année, N° 7
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Art et Décoration
Revue Mensuelle d'Art Moderne
COMITÉ DE DIRECTION :
MM. VAUDREMER, GRASSET, LUCIEN MAGNE,
JEAN-PAUL LAURENS, FREMIET, ROTY,
LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT
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ABONNEMENT ANNUEL
PARIS & DÉPARTEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . . 20 francs
ÉTRANGER . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 25 francs
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L’Année parue ...
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MAURICE DENIS
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es débuts de Maurice Denis datent à peu près de 1890. Il était alors, avec une gaucherie qui était son charme, avec des maladresses ravissantes où se connaissait déjà son intran-sigeante volonté, un imagier exclusivement, et le plus dédaigneux qui se pût du métier de la peinture, juvénile artiste résolu à s'exprimer dans une autre langue que celle qui se parlait autour de lui.
Les jeunes gens du petit groupe auquel Maurice Denis appartenait, Sérusier, Vuillard, Bonnard, Roussel, Ranson formaient alors le groupe un peu ésotérique des « Nabis », dans lequel Sérusier semblait avoir une autorité prépondérante. Sous l'influence de leurs ainés immédiats, E. Bernard, Anquetin, Laval, Schuffenecker, qui avaient exposé en 1889 dans un café de « l'Exposition », ils propageaient en réalité, sous le nom de néo-traditionnisme, le synthétisme de Gauguin. C'était le temps des banquets Verlaine et Moréas ; Denis brossait des décors pour Dujardin et pour le théâtre d'Art. Ce que des peintres pouvaient en retenir c'était le goût du rare, du subtil et de l'immatériel, quelque mépris de la nature, un penchant vers les déformations idéalistes. Ils trouvèrent dans Albert Aurier un théoricien remarquable.
De plus, en 1888, Sérusier s'en était allé passer les vacances à Pontaven. Il ne connaissait pas Gauguin, mais il habitait en même temps que lui chez la mère Gloanec où voisinaient les rapins de l'Académie et les novateurs. La veille du jour où il devait rentrer à Paris, il se décida à aller causer avec Gauguin. Celui-ci lui proposa aussitôt de travailler. Le lendemain matin donc, ils s'en allèrent tous les deux au Bois-d'Amour, et le soir, Sérusier repartait pour Paris, ayant couvert, sous la direction de Gauguin, un petit carton de bleus, de jaunes, de rouges francs, qui offraient un ensemble riche et solide, où la représentation lisible du paysage était atténuée par une certaine sympathie organique des couleurs les unes pour les autres. Lorsque Sérusier revint à l'atelier Lefebvre où Maurice Denis travaillait, il montra ce carton en disant : « Voilà ce que c'est que la peinture. » Les
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jeunes peintres ne manquèrent pas, bien entendu, de retourner joyeusement le carton en tous sens, en interrogeant s'il le fallait regarder comme ceci ou comme cela. Tout de même quelques-uns se sentirent délivrés d'une incertitude et commencèrent à se rendre compte de ce qu'il leur appartenait de tenter au-delà de l'impressionnisme.
Telles furent les circonstances de ses débuts.
orchestrales de d'Indy et dans les mélodies de Chausson, cette extrémité sensible où se sont réfugiés les personnages de Maeterlinck. Tout ce qu'il retranche de la peinture, tout ce qui lui en échappe, ne sert qu'à purifier l'expression de ces formes ardemment accusées dans une simplicité déconcertante. Car il est en lui quelque chose qu'il ne consentira jamais à sacrifier, c'est la fraîcheur, car c'est l'intégrité de sa première impression.
En somme, et bien qu'il faille se garder de faire tenir la définition de l'impressionnisme dans un mot, c'était déjà être allé au-delà du réalisme que d'avoir fait la part du tempérament du peintre et légitimé les accents de sa vision personnelle. Dans cette constatation, le fortifia l'exemple de Gauguin qui disait : « Vous avez aperçu du vert, mettez votre vert le plus beau. » La était le germe subjectif, et c'est ainsi qu'à la suite de ces maîtres il put être violemment idéaliste.
C'était assurément faire peu d'état de la nature. Maurice Denis formulait dans les jeunes revues d'alors où il définissait le « néo-traditionnisme » des aphorismes tels que celui-ci : « Se rappeler qu'un tableau — avant d'être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote — est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs dans un certain ordre assemblées. » Par d'ingénieuses analyses il démontrait qu'un peintre ne voit plus que ce qu'il s'est habitué à voir. Il rappelait que les maîtres avaient, eux aussi, été des déformateurs, et les formes lui semblaient être avant tout les signes d'un langage pictural.
De ce premier âge datent le Mystère Catholique (1891), les Fiancés, le Soir Trinitaire (1892), le Thé (1892), la Cueillette des Fleurs, les illustrations de Sagesse de Verlaine, le Verger des Vierges sages, les Muses (1893), l'Annonciation (1894).
La grâce de ces anciens tableaux est faite d'une simplification adorable et d'un maniérisme ingénu. Jamais ne se virent compositions plus résolument originales que ces œuvres d'une tendre obstination. On retrouve dans son dessin aigu, presque ingrissant, cette même tension de l'âme qui vibre dans les pages
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Maurice Denis
La Treille.
Tout de même, jusque dans les peintures qui furent exécutées sous l'influence de ces idées, c'est de la nature encore qu'il tire par un choix délicat, par des préférences éperdues, les éléments où il s'exprime. Des objets familiers dans un intérieur discret, un ingénieux accident de lumière, un paysage sommaire réduit à quelque teinte émouvante au fond du tableau collaborent à l'expression d'un visage délicieusement ovale. Et puis les personnages ont des mouvements si menus, si vifs, un port tellement candide, une si douce malice dans les yeux !
Une seconde étape commence discrètement vers 1894. A vrai dire la transition est peu sen-
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sible; ses compositions se saisissent toujours directement de la naïveté des âmes. Mais une transformation importante s'est opérée secrètement en lui. La charmante personne de la Princesse dans la tour (1894) est modelée. Désormais il connaît l'Italie : son dessin volontaire s'y est humanisé; dans la chaste aisance des gestes, on sent le goût de la terre d'Ombrie.
droits, se promenant ou cueillant des fleurs.
Il faut bien l'avouer. Il n'avait d'abord résolu le difficile problème d'être un peintre qui ne fit pas de peinture qu'à force d'ingéniosité et par des miracles de grâce. Maintenant ces précieuses facultés seront soutenues par un métier plus développé et plus viril, et il aura ce bonheur de s'être épanoui sans avoir rien perdu de ses dons de fraîcheur et de jeunesse. Son art reste une joie et un sourire.
Il lui fallait franchir un dernier pas : cela était devenu inévitable. En 1902, Maurice Denis se met résolument aux prises avec la nature. Il regarde minutieusement les détails du visage, il soigne les modèles, il fait entrer dans ses compositions le paysage avec toute sa force. Ces nouveaux caractères s'affirment pour les premières fois dans la Sainte Elisabeth où l'on voit deux femmes aux chairs plus nourries, aux yeux un peu noyés du bonheur
Il envoie à la Société Nationale la Visitation, les Pèlerins d'Emmaüs (1895), Jésus chez Marthe (1896), des Figures dans un paysage de Printemps, des Femmes aux Lilas, une Madone (1898), un Christ aux enfants (1901). De cette période datent encore un Moïse, puis un Triptyque avec des portraits et des allégories apparues sur le bord d'une fenêtre ouverte.
Il fera le Portrait de Mme Yvonne L. en imaginant un jardin qui est, comme cette jeune fille, matinal, mystérieux et printanier, et l'on l'y apercevra en plusieurs en-
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Madone au jardin fleuri.
de vivre, d'une matière plus consistante, leurs enfants sur les genoux, un voile sur les cheveux, détacher sur un fond vigoureux de feuillages des corps ayant un volume, et dans un Portrait de femme blonde aux cheveux parés d'une rose et baignés de lumière, dont le visage aux éclairages très étudiés, s'épanouit avec un magnifique éclat, comme une fleur rose dans un grand sourire. Le peintre, d'abord confiné dans l'intention des lignes et l'intensité des expressions, maintenant qu'il remplit ses tableaux des richesses du monde, excelle à faire dominer avec largeur dans la composition les ordonnances significatives. Répugnant à soigner le détail inutile, il assigne avec autorité son importance relative à chaque valeur
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et à chaque incident. Les tons sont riches, les valeurs montées. A la manière de Poussin, il fait évoluer dans des paysages d'une émotion sereine, remplis de la gravité du temps, des personnages qui se réunissent avec harmonie. Chacune de ses œuvres, même en ses écarts, offre un sens certain, un établissement qui s'impose. C'est d'un art sain, vivace et franc, qui atteint jusqu'au style, défini par Hello « l'explosion de notre personne. »
Il ne saurait être question d'énumérer ici toutes les œuvres importantes où se sont affirmées, ces années dernières, ces nouvelles tendances.
Retenons les Danses d'Alceste (1904), deux toiles représentant les paysages de Tivoli et d'Albano, l'une toute pleine de l'effroi sacré de la nature, l'autre offrant une ronde étrangement belle de femmes blanches, les mains hautes, dans un mouvement grave et passionné; des vues d'Italie, de Bretagne ou de Saint-Germain, dont l'on peut dire que jamais paysages ne furent plus précisément la traduction d'un état de l'âme; des œuvres d'inspiration antique, Polyphème, Calypso (1905), Nausicaa (1906), La Treille (1907), puis l'Hommage à Cézanne, Eliézer: une Suzanne au bain, offrant un corps net d'un mouvement et d'un blanc voluptueux; les Stigmates de Saint François, la grave Adoration des Mages (1904).
C'est quand l'on a ainsi embrassé dans son ensemble l'évolution régulière de ce peintre que l'on comprend à merveille comment se sont accrues, de période en période, les merveilleuses ressources décoratives qu'il tient désormais à sa disposition.
La peinture décorative de Maurice Denis s'impose par la joie profonde qui est en elle; elle est bienfaisante; elle est persuasive. Ce grand équilibre intellectuel que suppose la peinture décorative, c'est la plénitude de ses facultés et son intelligence harmonieuse de la vie qui en donne l'impression. Un mur lui est-il offert, son imagination claire et tendre est incroyablement prompte à élire des motifs d'une suprême convenance. Cette entente des arabesques les plus expressives où il excelle lui fait un jeu de triompher dans l'agencement des motifs et des personnages. Son dessin si apte à ne retenir de chaque chose que le caractère essentiel dans la formule la plus brève donne à tous les incidents une portée particulièrement juste. La luminosité de sa palette achève le miracle. Et cette
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Suzanne au Bain.
aisance même avec laquelle l'œuvre a été et de jeunesse qui en est l'achèvement.
exécutée y laisse une indicible fleur de grâce Alors même qu'il se cherchait encore, il se
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révélait décorateur en toutes circonstances. Elle était bien jolie cette frise de chambre à coucher que l'on vit autrefois chez Bing; en dépit de ses tonalités d'encre diluée, qui après tout créaient si bien une atmosphère vespérale et silencieuse, elle faisait courir tout autour de la chambre, avec des mouvements adroits et empressés, de très douces images d'innocence furtive et de maternité émue. Même dans ses tableaux, s'affirme sa prédilection pour les dispositions murales. Les Nymphes aux Jacinthes, qui sont à Weimar chez le comte Kessler, sont à vrai dire un panneau décoratif, très musicalement bleuté, qui, par sa facile ordonnance, semble se désigner à lui-même sa place sur le mur.
Maurice Denis a peint des plafonds chez M. Ernest Chausson et chez M. Henry Lerolle. Chez M. Denis Cochin, une Légende de Saint Hubert en sept panneaux nous le montre enfin ordonnant le décor d'une pièce toute entière, dont il a peint aussi le plafond et qu'il a éclairée par un vitrail exquis. C'est là une magnifique succession de paysages aux perspectives comme toujours très marquées, à travers lesquels la légende se déroule dans un lyrique ruissellement de lumières. Pendant de trop courtes années on a pu voir également, au Vésinet, une très belle Exallation de la Croix placée derrière un maître-autel. C'était là une de ses œuvres les plus aimées et les plus heureuses. Hélas, la chapelle est aujourd'hui désaffectée et la page décorative a été effacée.
Mais c'est à l'église paroissiale du Vésinet qu'il faut aller pour se convaincre de sa maîtrise. L'œuvre est déjà célèbre. Ce sont, à droite et à gauche du chœur, deux chapelles dans les voûtaux desquels s'essorent les formes les plus suaves. Avec une infinie délicatesse il les a différenciées l'une de l'autre, et nul ne peut soupçonner dans l'une de quel cœur il prierait dans l'autre.
Ici, la Vierge triomphe dans une bleuité séraphique où passent des formes blanches harmonieusement réparties, tandis qu'à la naissance des nervures, comme un souvenir du monde frissonne à la cime des arbres. Un frais silence descend de la voûte. Là, au contraire, un brasier flambe dans l'air et incendie le lieu
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sacré : un cœur bat dans l'espace ; l'artiste confesse éperdument sa foi. Ces ensembles sont complétés par des motifs floraux, des figures, des groupes dont chacun a sa signification précise : c'est parmi ces sujets accessoires que se trouve le fameux Coup de lance. Les deux chapelles sont reliées par une sorte de déambulatoire où l'on reconnaît parmi les figures des apôtres Degas, Besnard, Odilon, Redon, Sérusier, Lerolle, Roussel et quelqu'un aussi que je ne veux pas nommer. Vraiment, on peut dire de ce lieu qu'il n'existait pas avant que le peintre y eut fait planer ces formes palpitantes. C'est là un chef-d'œuvre accompli.
Les chapelles du Vésinet sont de 1903. Depuis lors, Maurice Denis a exécuté deux nouvelles œuvres capitales. L'une, l'Eternel Été (1906), qui fut commandée pour une salle de musique, est à Wiesbaden, chez M. de Mutzenbecker. Elle se compose de quatre petits panneaux figurant le Quatuor, la Danse, l'Orgue, le Chant Sacré, et d'une Symphonie centrale avec chœurs dont la disposition rappelle le fameux escalier du Generalife. A droite, des harpes s'étagent sur les degrés; à gauche, une blanche procession de jeunes filles couronnées de roses serpente à travers une allée qui monte au milieu des fleurs, entre des fonds de verdure très soutenus, le tout d'une générosité, d'un lyrisme et d'une stridence admirables. Le dessin est synthétique, les taches sont nettes, les tons qui procèdent par des à-plats viennent tous sur le même plan, à la surface du mur. Les tonalités bleues, vertes et blanches se fondent en une multiplicité de motifs ornementaux où prédominent les lignes courbes; ça et là étincellent des notes vives qui achèvent de
Étude pour le "Coup de Lance". (Église du Vésinet).