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ART et Décoration
Revue mensuelle d'Art Moderne
Sommaire
- Une Salle de Billard et une Galerie Modernes
ROGER MARX.
- La Sculpture Monumentale aux Salons
PAUL VITRY
- Les Objets d'Art aux Salons
GUSTAVE KAHN
JUILLET
1902
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LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS
13, RUE LA FAYETTE PARIS
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6e Année, N° 7
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Art et Décoration
Revue Mensuelle d'Art Moderne
COMITÉ DE DIRECTION :
MM. VAUDREMER, GRASSET,
JEAN-PAUL LAURENS, FREMIET, ROTY,
LUCIEN MAGNE, LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT
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L’Année parue ...
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Une Salle de Billard et Une Galerie Modernes
(Salon de la Société Nationale)
En dépit des années qui passent, la Société Nationale garde le privilège des initiatives heureuses. Dès sa fondation, elle s’est fait gloire de consacrer l’unité de l’art en accueillant toutes les manifestations de la beauté, et nul n’ignore quelle fut, sur l’avenir des industries somptuaires, la conséquence de la satisfaction enfin donnée à un vœu jusqu’alors resté vain. Dans la suite, en 1896, à l’instigation de M. Dubufe, s’il nous en souvient, elle montrait un salon-bibliothèque, aménagé avec la collaboration de sociétaires peintres, statuaires, décorateurs, aquafortistes. Aujourd’hui on la voit, fidèle au même esprit de progrès, réunir dans une salle spécialement affectée, les travaux exécutés par un groupe d’artistes à l’intention d’un amateur épris de rénovation et jaloux de seconder la renaissance ornementale.
Il n’était pas encore arrivé de rapprocher des œuvres en raison de leur communauté d’origine, par le seul fait qu’elles résultent de commandes émanées d’une même personnalité. Un pareil événement avait de quoi surprendre et il lui est échu de provoquer des commentaires sans fin. En l’occurrence, c’est l’amateur qui s’offre en jugement, c’est son goût qui est mis en question non moins que les voies suivies pour le satisfaire. La curiosité n’a pas manqué de se passionner pour des créations, modernes de style, dissemblables de nature, mais dont la destination n’est pas toujours d’emblée apparue, malgré les indications répétées du catalogue et des cartels.
Peut-être l’hésitation du public s’explique-t-elle par le contraste même des objets soumis à son regard; ils relèvent de l’art pur ou de l’art appliqué; tantôt ils sont pourvus d’une existence indépendante, tantôt ils s’incorporent à un ensemble; certains ne se présentent pas dans leur état d’entier achèvement. Il sied d’établir les différences utiles, d’apporter quelque méthode dans l’examen pour éviter les écueils de la confusion, et se prononcer en connaissance de cause. Le plus sûr moyen d’y parvenir, est de considérer que les ouvrages exposés au Salon se répartissent en deux groupes distincts, sans nulle corrélation: les uns concernent la salle de billard d’une habitation de plaisance située sur les bords du Lac Léman; les autres sont appelés à prendre place dans la galerie où se trouvent réunies, à Paris, les collections de M. le baron Vitta.
I. — LA SALLE DE BILLARD
La salle de billard de la Sapinière est, dans son entier, l’œuvre de Bracquemond, d’Alexandre Charpentier et de Jules Chéret. Rappeler que son installation remonte à quelques années, c’est laisser prévoir l’obligation imposée de chercher plutôt à en fournir la représentation qu’à en montrer les éléments constitutifs; les lambris de Bracquemond et les toiles de Chéret sont fixés à la paroi; le billard et les sièges, dont Charpentier est l’auteur, ne peuvent guère être prisés à leur valeur hors du cadre en vue duquel ils ont été conçus; seuls la coupe et les lampes, la serrurerie des portes et des fenêtres, la statuette du porte-
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BRACQUEMOND. — Bouquet ornant une porte
Sculpture de BEZIN. — Salle de BILLARD
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de haut luxe édité par la Gazette des Beaux-Arts (1), et destiné à témoigner, auprès de l'avenir, de l'intérêt offert par une entreprise attachante entre toutes. Son heureuse issue tient, sans conteste, au choix des artistes, à l'appropriation des tempéraments, à la communauté de tendances qui portait les trois collaborateurs à renouer, d'instinct, avec la grâce élégante et voluptueuse en honneur au xvm^e siècle; il leur advint de la sorte d'atteindre à l'unité parfaite, absolue. D'une visite à la Sapinière on garde le souvenir du réconfort que procure, dès le seuil de la salle de billard, la subordination voulue de chaque partie à l'ensemble; tout s'accorde à souhait pour l'amusement de l'esprit et le plaisir des yeux; le thème des lambris, des moulures, de la console et du cadre qui la surmonte s'emprunte à la flore champêtre, librement interprétée ; la figure humaine, nue ou drapée, a inspiré le sujet des diverses sculptures où la vie palpite ; des personnages de comédie, des ballerines s'ébattent, « dans la liesse d'un carnaval sans fin », parmi des nuées, blèmes ou rougissantes, — et voici reprise modernisée par Chéret, la peinture des fêtes galantes. Sa contribution prédominante a réglé l'ordonnance de la salle, et en toute justice; jamais la fantaisie de l'artiste ne s'était jouée sur d'aussi grands espaces; jamais encore la latitude ne lui avait été offerte de se montrer décorateur
(1) Nous ne saurions revenir ici sur l'analyse détaillée que nous avons donnée, dans cette publication, des boiseries de Bracquemond, du mobilier et des bronzes de Charpentier, ainsi que des peintures de Chéret; les lecteurs désireux d'une plus ample information, voudront bien s'y référer. Cet ouvrage leur offrira tout à la fois la genèse et la description de la salle de billard dont M. le baron Vitta a conçu le projet et dirigé l'exécution; de format in-folio demi-colombier, il est imprimé par Philippe Renouard, sur papier vélin fort d'Arches spécialement filigrané et comprend, dans un emboîtement de Carayon, un texte de trente-deux pages, avec titres et ornements typographiques de Bracquemond et vingt planches hors texte en taille douce héliogravées par Jules Chauvet et tirées par Alfred Porcabeuf.
queues et les marquoires supportaient d'être impunément distraits, isolés; ainsi en a-t-il été décidé, et chacun put étudier à loisir des orfevreries fleuries, des bronzes aux délicats reliefs, toutes productions dont l'appréciation requiert précisément la présence des pièces originales. Pour les peintures de Chéret, une suite d'esquisses préparatoires au pastel, d'une verve admirable, en offrait la réduction; au-dessus d'elles, la variante d'un fragment, traitée à l'huile cette fois et dans les dimensions de l'exécution définitive, révélait la liberté du métier et le charme des colorations, laissait pressentir, en somme, la séduction de ces panneaux dont la diaprure est encore exaltée, sur place, par la tonalité blanche des boiseries qui les entourent.
Toutefois, pour concevoir de la salle de billard d'Évian une idée exacte, le mieux était de se référer aux héliogravures exposées qui en reproduisaient la décoration, dans son ensemble et dans son détail, intégralement. Ces vingt planches constituent l'illustration d'un ouvrage
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Porte de la Salle de Billard
Sculpture de Buzin, d'après les dessins de BRACQUEMOND. — Peintures de CHÉRET; Serrures de A. CHARPENTIER
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d'intérieur, à la façon des maîtres dont il pro- longe la survivance glorieuse. Jules Chéret est Tout compte fait, et en se remémorant les essais de rénovation tentés depuis vingt ans,
BRACQUEMOND. — Coupe en vermeil Orfevrerie de VALIZE; Cristal de LANDIER. — Salle de Billard
sorti en triomphateur de la redoutable épreuve, se révélant pour beaucoup sous un jour ignoré, infiniment grandi aux yeux de tous. La suite de ses peintures, à la Sapinière, l'investit d'une il ne parait pas qu'on en puisse citer un qui offre, au même degré que la salle de billard d'Evian, l'exemple d'une régénération décorative poursuivie avec logique, en toute indé-
A. CHARPENTIER. — Billard.
prééminence que confirmeront bientôt avec éclat ses travaux pour l'Hôtel de Ville de Paris. pendance et dans un sens nettement traditionnel.
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A. CHARPENTIER. — Plaques de serrures, boutons de porte, poignée d'espagnole
Salle de Billiard
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II. — La galerie
Le terme galerie s'entend ici d'une pièce de vastes dimensions, servant à l'exposition de collections d'art ancien et moderne; sa destination lui assigne un caractère spécial forcément opposé à celui de la salle de billard; l'aspect riant qui convenait si bien à un lieu de distraction n'a plus que faire lorsqu'il s'agit d'un asile consacré aux arts, où les problèmes de l'esthétique ne cessent point de solliciter l'éveil de l'esprit. Le milieu doit s'emprindre de gravité et préparer un état d'âme favorable à la méditation, sinon à l'étude. On comprend maintenant le choix du bois adopté pour le mobilier de la galerie, d'autant plus que l'ébène sied très heureusement à la présentation simultanée d'œuvres de genres et d'époques dissemblables.
Alexandre Charpentiera composé les deux vitrines plates et le piano à queue, s'astreignant à exécuter en plâtre des modèles très poussés, ainsi qu'il eût fait pour une statue appelée à revêtir dans la suite les espèces du marbre. Son premier souci a été que chaque meuble fût d'usage commode et répondit bien à son but; ce besoin de rationalisme satisfait, il a dessiné, modelé les pétales, la feuille, les racines de l'orchidée et il en a déduit la forme des pieds, le motif des moulures, le texte du décor; la végétation s'épanouit librement sur les faces des vitrines, sur les côtés du piano et l'on demeure ravi par l'illusion de souplesse, de légèreté qu'arrive à suggérer la matière la plus rebelle, la plus compacte, au commandement d'un praticien impeccable, M. Rapin. Une seule fois M. Alexandre Charpentier s'est écarté de la flore et le couvercle du clavier montre une farandole de jeunes femmes,— invention exquise d'un artiste auquel les ressources du bas-relief sont plus qu'à nul autre familières.
Toutefois, dans l'ornementation du piano, le charme de l'imprévu vient surtout des peintures de Besnard; l'intérieur s'illustre d'une figure extasiée par la jouissance musicale : elle se détache en camaïeu gris sur des ondes d'or aux flots sinuex émergeant en délicats reliefs ; à l'entour du meuble, une frise enluminée par des teintes plates serties dans un contour, développe la succession de ses épisodes contrastés: elle rappelle comment la musique excite à la rêverie, comment elle traduit
JULES CHÉRET. — Le Printemps, l'Été, l'Automne, l'Hiver.
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la peine du cœur et de l'esprit, comment elle exalte la passion jusqu'au crime, l'oubli de soi-même jusqu'au sacrifice de l'exis- tence, comment elle est le verbe des harmonies naturelles, comment enfin elle devient l'hymne par où s'exprime, en une allégresse religieuse, notre reconnaissance envers le Créateur. Rapprocher cette frise de la décoration habituelle des clavecins du xviin^e siècle, n'est-ce pas s'obliger à prendre conscience de l'évolution de la musique moderne vers le drame, et n'est-ce pas aussi mesurer combien plane au-dessus de l'amabilité et de la grâce le rayonnement d'une philosophie cultivée et profondément humaine.
C'est l'ébène encore, mais égayé ça et là de quelques parties sculptées en bois d'amaranthe, que Bracquemond a utilisé pour la cheminée; elle soutient et encadre un haut relief modelé par Falguière, puis taillé dans le noyer par Léopold Savine et rehaussé de diverses couleurs par Bracque-mond.Certaines nuances ne sont pas irrévocablement arrêtées ; le cadre n'a pas acquis non plus l'importance qui convient et qui lui sera demain attribuée; personne ne saurait donc juger, sans appel, un ouvrage sujet à tant d'amendements; la seule question de principe qui se pose dès à présent est celle de la polychromie : tenons la pour passionnante à l'extrême. L'antiquité et le moyen âge ont admis la statuaire coloriée; plus tard, — le musée de Valladolid l'atteste — l'Espagne s'est complu à couvrir le bois des teintes les plus voisines de la nature.Bracquemond n'a eu garde de se complaire aux trompe-l'œil illusionnants des figures de cire; loin de chercher la vraisemblance réaliste de l'aspect, il a estimé qu'il fallait réserver aux chairs le ton même du noyer et subordonner à ce ton clair, le plus lumineux, les valeurs des costumes, des accessoires et du fond. La loi de la sculpture peinte n'est-elle pas toute entière contenue dans cette obligation impérieuse de respecter d'abord le modelé?
Consultez d'ailleurs Bracquemond sur les règles fondamentales de son esthétique, il vous répondra : « Le principe qui me guide uniformément dans tous mes travaux, c'est le modelé; alors même que la proportion semble le seul point d'appui, c'est le modelé qui me donne la raison de la proportion, qui me révèle les convenances de telle ou telle pratique ». Rien de mieux composé en vue du fer et du travail de la forge que ses chenets reliés entre eux par un arc fleuri et ajouré formant écran. Le dessin en est
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somptueux, superbe; il revêt par sa magnificence, les plus nobles allures. La flore d'où il dérive est purement imaginaire; la richesse en a été mise en valeur, au delà de toute espérance, par la science de l'artisan M. Brosset; point de motif qu'il n'ait décomposé selon sa structure propre: un à un chaque pétale, chaque lobe a été forgé en plan, puis façonné, avant que la soudure et le martelage sur l'enclume soient venus reconstituer l'ensemble de chaque fleuron, de chaque bourgeon, de chaque brindille...
On n'y saurait trop insister. Bracquemond n'est si bien compris de ses interprètes que parce que ses inventions s'adaptent toujours avec la même logique, aux exigences variées de la matière et aux ressources spéciales de la technique. De sa collaboration avec Alexandre Riquet est issue une série inoubliable d'émaux cloisonnés à jour, sertis dans des montures d'or du meilleur style, exécutées par Arnauld.
Le procédé de l'émail translucide à cloisons est connu de vieille date; le moine Théophile le mentionne dans sa Schédule, et Benvenuto Cellini passe pour l'avoir décrit, commenté, expliqué, en présence de François Ier. Au résumé, il consiste à tracer sur les parois d'un objet, les lignes du dessin au moyen de bandes métalliques, semblables à des lacets; ces « fils » limitent les compartiments, les cloisons, qu'après des feux sans nombre, la substance vitreuse remplit et illumine de ses colorations diaphanes. L'émail et le métal parviennent de la sorte à former un tout tellement uni qu'on ne saurait plus séparer les matières sous peine de détruire l'ouvrage. La virtuosité de Riquet touche au miracle. Vient-on à rapprocher telle broche, telle coupe, tel peigne de la composition de Bracquemond, il n'est point d'infléchissement de trait qui ne se trouve suivi; au risque de voir la pièce s'anéantir, Riquet renouvelle l'épreuve du feu sans trêve, et ne s'arrête qu'une fois l'effet de l'aquarelle originale rendu dans toute sa plénitude. Parmi tant de merveilles, un miroir à main vaut d'être tiré de pair en raison de la beauté du travail, du luxe des matières, à cause aussi de la sculpture qui le décore; la poignée est d'ivoire et une fine guirlande orfèvree borde et protège l'auréole d'émail translucide. Le revers de la glace enchâsse un bas-relief fondu en or, Venus As-tarté, par Rodin; une couche d'émail a converti le fond en une nappe d'opale et d'azur sur laquelle le corps détache la splendeur de sa fauve nudité. L'harmonie des nuances offre au regard un attrait d'une ineffable douceur.
Alors même qu'elle n'aboutit pas à la création d'un objet aussi précieux, l'originalité des facultés ornementales de Bracquemond n'éclate pas avec moins d'autorité. L'équilibre constant entre le goût et la raison, garantit le succès de ses entreprises. Avec la même aisance et la même sûreté de déduction, il compose un
BESNARD. — Miniature pour les « Mille nuits et une nuit » Galerie
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Une Salle de Billard et une Galerie Modernes
A. CHARPENTIER. — Bas-relief décorant le clavier du piano
Galerie
cadre et le pare de l'opulence requise pour mettre en valeur une esquisse du Triomphe d’Apollon, par Eugène Delacroix; ou bien il invente un vase dont le décor linéaire et simple, dont le galbe massif, l'ampleur voulue, s'accordent au mieux avec le caractère sévère du grès, et il lui donne pour base un socle de bois noir, si bien compris, si bien ajusté, qu'il forme corps avec l'objet, selon l'exemple fourni par certains piédestaux chinois ou japonais. Une autre fois les arts d'application ramèneront Bracquemond à la culture de l'eau-forte; il se plaira à graver par ce procédé inusité pour la nielle, des plaques d'argent qui,
Piano à queue en ébène, composé et sculpté par A. CHARPENTIER, peint par BESNARD
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