Excerpt
First pages of the volume, freely accessible.
Page 1
ART et Décoration
Revue mensuelle d'Art Moderne
SEPTEMBRE 1902
LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS
13, RUE LOFAYETTE PARIS
Prix de la Livraison : 2 fr.
6e Année, N° 9
---
Sommaire
- L'Exposition d'Art Décoratif Moderne à TURIN par M.-P. VERNEUIL
Page 2
Art et Décoration
Revue Mensuelle d'Art Moderne
COMITÉ DE DIRECTION :
MM. VAUDREMER, GRASSET,
JEAN-PAUL LAURENS, FREMIET, ROTY,
LUCIEN MAGNE, LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT
---
Abonnement annuel :
PARIS & DÉPARTEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . . 20 fr.
ÉTRANGER . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 25 fr.
Prix de la Livraison : 2 francs
L’Année parue . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 24 francs
---
Concours mensuels
I. La Revue « Art et Décoration » ouvre, chaque mois, un concours d’Art décoratif entre tous ses lecteurs français ou étrangers.
II. Les projets devront parvenir affranchis à la « Librairie centrale des Beaux-Arts » 13, rue Lafayette, Paris. Ils ne seront pas signés, mais porteront un pseudonyme ou un signe quelconque, répété sur une enveloppe fermée contenant le nom et l’adresse du concurrent.
III. Le nombre d’envois pour un même concurrent n’est pas limité.
IV. Des prix en argent seront décernés pour chaque concours. Le jury se réserve cependant le droit de supprimer ceux-ci en partie ou en totalité en cas d’insuffisance notoire des projets soumis.
V. Les projets primés appartiennent à la Revue et pourront y être reproduits.
VI. Les projets non primés pourront également être reproduits s’ils sont l’objet d’une mention de la part du Jury. Ils devront être réclamés dans la semaine suivant la publication du jugement dans la Revue. Les demandes d’envoi par la poste devront contenir un affranchissement suffisant pour en couvrir les frais.
---
L’Administration de la Revue décline toute responsabilité quant aux projets non retirés un mois après la publication du jugement.
Page 3
R. D'ARONCO, arch.
L'Exposition d'Art décoratif moderne à Turin
VANT tout il convient de rendre hommage à l'Italie qui, la première entre toutes les nations, assura chez elle le succès d'une exposition internationale d'art décoratif, à une époque où le renouvellement de cet art devient une des préoccupations principales chez les artistes et les artisans des différents pays civilisés.
Peut-être conviendrait-il aussi de blâmer les pouvoirs publics qui chez nous se préoccupent trop peu de ces manifestations, du plus haut intérêt cependant, et semblent ignorer les grandes conséquences économiques qu'elles comportent dans la bataille commerciale que se livrent les nations. On l'a malheureusement mieux compris ailleurs.
Avant d'étudier en détail cette exposition, on nous permettra de rappeler brièvement quelles furent l'origine et l'évolution de l'art décoratif moderne.
« Le mouvement n'est pas né, comme on le croit communément, outre Manche », nous dit M. Thiébaut Sisson. « Il y a pris, à la suite des prédications de Ruskin, sous l'impulsion de W. Morris et de Burne-Jones, une extension rapide, il s'y est organisé avec un rare esprit de méthode, mais il avait pris naissance chez nous. On a trop oublié les travaux par lesquels deux architectes français, Labrouste et Viollet-le-Duc, surtout Viollet-le-Duc, ont préconisé à la fois l'étude de l'art gothique et le retour, dans l'art décoratif, aux saines traditions nationales. Ils n'ont été compris, par malheur, et suivis que du petit nombre. Dédaignées chez nous, leurs idées ont été reprises en Angleterre par Morris... »
Telles furent les origines et chacun de nous a présentes à la mémoire les belles œuvres produites en Angleterre à cette époque.
Le mouvement passait vers 1890 sur le continent. La Belgique, la France et la Hollande en furent les premières influencées; l'Autriche, l'Allemagne ne le furent qu'ensuite, mais devaient travailler à regagner le temps perdu. L'exposition universelle de Paris, en 1900, nous permit de reconnaître le chemin parcouru par chacun, et les résultats acquis.
L'Angleterre n'exposant que peu, pas pourrait-on dire presque, on ne put la juger qu'im-
Page 4
Art et Décoration
parfaitement. Le mouvement moderniste y parut stationnaire, et nous fûmes déçus légèrement. La Belgique non plus n'exposait pas. Mais la proximité du pays nous permettait devons avouer qu'il s'est aujourd'hui singulièrement affiné.
Qui ne se souvient de l'effet que produisirent ces intérieurs viennois, si nouveaux, si charmants, si modernes. Et qui ne fut intéressé vivement par la puissance et l'ingéniosité souvent, dont firent preuve les exposants allemands!
La Suède, la Norvège, le Danemark, la Hongrie, la Suisse, la Russie même nous montraient des efforts intéressants, des résultats louables, admirables chez certains.
La France tenait son rang d'une façon convenable; en Italie, avouons-le, le mouvement moderne n'existait pas, et le mauvais goût semblait le maître.
Cette exposition fut un enseignement pour beaucoup. Aux uns elle donna conscience de leurs forces; aux autres elles montra leurs faiblesses. Les premiers, encouragés, n'en travaillèrent que mieux, organisant leurs efforts et les rendant pratiques; les seconds secouèrent leur torpeur, et reprirent confiance. La France seule resta stationnaire.
Et, chose admirable, l'Italie, ce peuple au passé d'art si glorieux, dont l'exposition n'avait été pour tous qu'un aveu d'impuissance, résolut elle aussi de marcher avec son temps, d'élever son art à ses besoins actuels, de rejeter enfin l'éternelle copie des siècles passés. Elle comprit qu'un grand mouvement, qu'un gros effort était nécessaire. Quelques artistes résolurent de provoquer ce mouvement, de faire cet effort. Un comité se forma avec la mission d'étudier un projet d'exposition internationale d'art décoratif; mais d'art décoratif essentiellement et uniquement mo-
RUBINO.
l'information; Van de Velde, Horta, Hankar luttaient vigoureusement et victorieusement.
La Hollande nous révélait une école bien personnelle, des procédés propres, des artistes originaux.
Mais le grand étonnement nous vint des expositions allemandes et autrichiennes. Le mauvais goût allemand était proverbial. Nous
Page 5
R. D'ARONCO, arch.
Entrée principale de l'Exposition.
Page 6
Art et Décoration
derne. Les obstacles se levèrent, nombreux, on les surmonta; mais aussi les encouragements arrivèrent, d'autant plus précieux qu'ils provenaient d'artistes tels que Olbrich, Horta, Hoffmann, Lalique, Otto Wagner, d'autres encore, représentant l'art vivace des différents pays.
L'effort, nous l'avons dit, fut considérable, le travail énorme, et on doit en louer les organisateurs. Mais, rappelons-le, en 1900, l'art moderne n'existait pas en Italie. Il s'était introduit peu à peu dans les autres pays, y évoluant normalement. Il semblait étrange que soudain, sur commande, un art moderne italien pût jaillir, tout armé. Ayons la franchise de le dire, pas plus qu'en 1900, l'art moderne italien n'existe. L'art ne se commande pas ainsi. Des tentatives sont faites, nombreuses; plusieurs sont intéressantes. Aucune ne porte un caractère propre et distinctif; et il est impossible d'y trouver même le germe d'une école nationale. On y retrouve l'influence, peu dissimulée, de l'art autrichien surtout, et aussi de l'art français, de façon moindre.
Et c'est là le grand écueil pour l'Italie. Il faut qu'elle arrive à se dégager des influences; à puiser dans son fond propre, à utiliser son génie particulier. Car, il est évident que l'art qui peut convenir à l'Autriche par exemple, ne peut convenir à l'Italie; les deux pays doivent avoir leur génie propre. Or on trouve trop d'influence autrichienne dans l'art moderne italien.
Car, et là était l'intérêt de cette exposition, il nous y est donné de comparer l'art décoratif moderne des principaux pays : l'Angleterre, l'Écosse, l'Allemagne, la Belgique, la Hollande, la Suède, la Norvège, le Danemark, l'Autriche, la Hongrie, la Suisse, la France, les États-Unis et le Japon y sont représentés, inégalement du reste. Les uns, tels que les Allemands, les Autrichiens, le sont d'une façon complète et fastueuse; d'autres n'ont envoyé qu'une simple carte de visite. De toutes les sections, cependant, ou de presque toutes, un intérêt se dégage que nous allons essayer d'étudier.
Plusieurs pays ont, dès maintenant conquis un style national. Au premier rang, la Hollande et l'Écosse se distinguent nettement en tant que personnalités. L'Autriche un peu moins, l'Allemagne ensuite. En Belgique, les tendances sont diverses, sans liens communs. Mais que dire de la France? que dire surtout de son exposition? Car ici, nous ne voulons juger que d'après ce qui nous est montré à Turin.
Or, que nous montre notre section? Qu'est-ce que cette salle nue, pauvrement, non pas garnie, mais parsemée d'objets disparates, connus depuis longtemps, sans liens communs, sans organisation, disons-le, sans aucun intérêt, à côté des expositions brillantes et passionnantes d'autres pays plus circonspects.
Nous ne protesterons ici que par notre silence, regrettant vivement, toutefois, en face de ce résultat que, ne voulant faire mieux, la France ne se fût pas abstenue. Elle eût au moins conservé son prestige artistique, qui se trouve dès maintenant, que personne n'en doute, fort diminué.
Mère et Enfant (plâtre teinté).
R. A. BELL.
Page 7
L'Exposition d'Art décoratif moderne à Turin
Cottage (façade).
LIONEL CRANE.
Et en y réfléchissant bien, cela ne provient-il pas souvent, entre autres causes, d'un manque d'entente, et de l'état d'antagonisme existant chez nous entre l'artiste et le fabricant?
Il est certain que tous les artistes ne peuvent pas, ainsi que l'on fait les Belges, par exemple, supporter les frais considérables qu'occasionne l'exposition d'un ensemble complet et important. Mais qu'ont fait les artistes de certains pays? Ils se sont entendus avec un fabricant; celui-ci a exécuté les meubles, les tentures dont l'artiste lui a fourni les dessins. Il en est résulté une œuvre intéressante, profitable pour chacun d'eux, puisque tous deux la signent. Chez nous, malheureusement, chacun veut avoir le bénéfice complet de la chose. Le fabricant ne veut pas mentionner l'artiste; il veut être seul en nom, avoir non seulement le profit, mais encore l'honneur, alors que moralement il n'en a aucun droit. Que se passe-t-il alors? C'est que l'artiste, frustré ainsi, ne veut plus collaborer avec le fabricant. Il veut se faire
Cottage (façade postérieure).
LIONEL CRANE.
Page 8
Art et Décoration
Alors que nous stationnons, les autres marchent, et marchent rapidement; nous aurons alors un retard tel qu'il nous sera impossible de le regagner.
A l'étranger aussi, certes, des dissentiments éclatent; mais lorsqu'une manifestation devient nécessaire, tout se calme, et tous les efforts se concentrent en vue d'un effort commun. On l'a vu en Allemagne, pour cette exposition justement. En Autriche, où deux écoles se font la guerre, faute d'entente, l'exposition s'est trouvée bien au-dessous de ce qu'elle aurait pu être. Elle est cependant fort intéressante encore.
Ce sont là des questions de la plus haute importance. L'art décoratif touche à tout,
son propre éditeur; mais, ses moyens étant des plus limités, son action demeure restreinte. Il ne peut ou n'ose risquer un capital important pour figurer dans une exposition dont le résultat lui semble problématique. Il envoie alors de vieilles choses, laissées pour compte, ou il s'abstient. Résultat déplorable aussi bien pour l'artiste que pour le fabricant; car, faute d'entente sur des bases équitables alors qu'ils s'abstiennent d'autres plus avisés exposent, produisent, vendent, accaparent la clientèle, les commandes, et chose plus grave encore, la réputation. Lorsque, plus tard, interviendra une entente, il sera trop tard.
pourrait-on dire. Les conséquences commerciales de ce dissentiment pourraient faire regretter amèrement, plus tard, le manque d'entente et d'initiative dont nous souffrons aujourd'hui.
L'exposition de Turin est située dans le parc de Valentino, sur la rive gauche du Pô. Ce parc est à Turin ce qu'est à Paris le bois de Boulogne. Sur l'autre rive du fleuve s'étagent des collines aux verdures touffues parsemées de quelques villas menues. Le coup d'œil est enchanteur. Mais que l'on ne se figure pas cette exposition sur les plans adoptés pour les nôtres.
Chez nous, la place est mesurée, insuffisante; de là la nécessité d'entasser les palais les uns sur les autres. Ici, au contraire, de l'espace,
Plats en cuivre repoussé.
H. WILSON, dess.
H. LONGDEN, édit.
Page 9
L'Exposition d'Art décoratif moderne à Turin
un parc vaste et riche, des constructions éparses dans la verdure."
C'est une exposition plus intime en quelque sorte.
Disons de suite que l'architecte en fut M. Raimondo d'Aronco, lequel s'est trouvé d'un sens, à la hauteur de la tâche difficile qui lui incombait. D'un sens, disons-nous; pourquoi cela? Parce que, si nous devons louer l'agencement général, le plan de l'exposition, nous devons faire des réserves sur le sentiment artistique même qui a guidé l'architecte.
Nous disions plus haut qu'un art nouveau ne pouvait naître spontanément, sur commande; M. d'Aronco le prouve en allant chercher son inspiration à Vienne, et en étudiant trop parfaitement Otto Wagner, Olbrich et Hoffmann. Et non seulement il a pris les qualités caractérisant ces excellents artistes, mais surtout il a pris les défauts qu'ils peuvent avoir, ne cherchant même pas à s'assimiler leur art et à le transformer. La colonie artistique de Darmstadt, et son exposition où Olbrich prodigua ses fantaisies d'artiste, furent un document précieux où il fut trop puisé.
Après avoir franchi une porte monumentale d'aspect un peu bizarre, le visiteur ayant cheminé dans le parc arrive devant la rotonde principale, gardée par deux fontaines à la silhouette lourde, quoique certains détails en soient à louer. Cette entrée principale est certes la partie architecturale la meilleure de l'exposition, et quoique d'inspiration beaucoup trop viennoise, elle ne manque ni d'allure, ni de grandeur.
Des groupes de femmes dansant, du sculpteur Rubino, surmontent les quatre pylônes d'entrée, et sont d'une composition pleine de grâce et de mouvement.
Ayant franchi quelques marches nous nous trouvons dans le hall immense auquel aboutissent différentes galeries: France, États-Unis, Allemagne, Italie et Angleterre. Avouons que si l'extérieur de l'entrée monumentale est intéressant, l'intérieur, lui, est loin de nous satisfaire. Mais ce n'est pas là la partie qui doit nous retenir; devant nous s'ouvrent les expositions où l'effort des divers pays nous est présenté. C'est là surtout ce que nous devons étudier. Commençons par l'Angleterre qui, la
R. A. BELL.
Page 10
Art et Décoration
première en date, fit un effort pratique vers le modernisme.
***
Il semblerait par là, le mouvement anglais étant de beaucoup l'ainé, que l'Angleterre doive nous montrer des merveilles; que la culture artistique y soit beaucoup plus avancée, libérée depuis longtemps des tâtonnements inévitables d'un début. Il n'en est rien. Est-ce parce que la seule Société Arts and Crafts s'y
Crane. Toutes deux sont intéressantes, et c'est une joie pour nous de voir réunies un grand nombre d'œuvres de l'excellent artiste qui a tant fait pour l'art décoratif moderne.
Walter Crane nous montre les phases les plus diverses de son talent: cretonnes et papiers peints, cartons de vitraux ou de céramique, illustrations, broderies et cuirs estampés, costumes de théâtre, panneaux décoratifs, aqua-relles, études, bas-reliefs, datant d'époques diverses, nous permettent d'apprécier les
Cabinet de Travail.
HORTA.
montre? Nous ne le croyons pas, car elle réunit les meilleurs artistes et les meilleurs artisans du pays. Mais un fait certain est celui-ci : traversant la section anglaise, le visiteur a l'impression très nette de visiter une exposition rétrospective. En un mot, l'art décoratifanglais, à l'avant-garde il y a dix ans encore, est resté stationnaire ; et stationnaire d'une façon absolue. Nous ne trouvons ici aucune tentative, ni aucune idée nouvelle. Les objets exposés n'en sont cependant pas moins intéressants. Ils ne nous ouvrent aucun horizon nouveau, voilà tout. C'est grave, cependant, car un art qui cesse de progresser décline forcément.
La section anglaise peut être divisée en deux parties distinctes : l'exposition de la Société Arts and Crafts et celle de l'œuvre de Walter ressources infinies de son esprit ingénieux.
La Société Arts and Crafts nous a envoyé un choix fait parmi les objets exposés à ses dernières expositions par ses sociétaires. Cela certes est d'un haut intérêt. On doit regretter cependant que ces artistes n'aient pas cru devoir travailler spécialement pour cette exposition; et surtout qu'aucun ensemble de décoration intérieure n'y figure. Il eût été fort intéressant de comparer le confortable d'un intérieur anglais à celui d'un intérieur autrichien ou allemand. Le côté pratique manque ici, et c'est sur lui que devraient porter les efforts des exposants, car seul il peut influencer le public, et l'instruire dans les idées nouvelles qui doivent êtres répandues.
On regrette que M. G. Moira n'ait exposé
Page 11
Le Printemps (Panneau brodé).
N° 4 H. DE RUDDER.