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ART et Décoration
Revue Mensuelle d'Art Moderne
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Sommaire
- Rodin.
- Gustave Geoffroy.
- Les Etoffes tissées et les Tapisseries à l'Exposition.
- M.-P. Verneuil.
- Nappe en dentelle (Concours.)
- C.S.
- Planche hors texte : Tapisserie,
- Par B. Grasset.
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OCTOBRE
1900
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LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS
13, RUE LAFOYETTE PARIS
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4e Année — N° 10.
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Art et Décoration
Revue Mensuelle d'Art Moderne
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JEAN-PAUL LAURENS, CAZIN, FREMIET, ROTY
LUCIEN MAGNE, LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT
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Le chiffre de 11.000 est celui du tirage minimum, il représente le nombre des exemplaires destinés au service des abonnements et de la vente au numéro.
L’administration de “Art et Décoration” tient à la disposition des intéressés tous les moyens d’investigation nécessaires pour en contrôler l’exactitude.
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I. La Revue « Art et Décoration » ouvre, chaque mois, un concours d’Art décoratif entre tous ses lecteurs français ou étrangers.
II. Les projets devront parvenir affranchis à la « Librairie centrale des Beaux-Arts », 13, rue Lafayette, Paris. Ils ne seront pas signés, mais porteront un pseudonyme ou un signe quelconque, répété sur une enveloppe fermée contenant le nom et l’adresse du concurrent.
III. Le nombre d’envois pour un même concurrent n’est pas limité.
IV. Des prix en argent seront décernés pour chaque concours. Le jury se réserve cependant le droit de supprimer ceux-ci en partie ou en totalité au cas d’insuffisance notoire des projets soumis.
V. Les projets primés appartiennent à la Revue et pourront y être reproduits.
VI. Les projets non primés pourront également être reproduits s’ils sont l’objet d’une mention de la part du Jury. Ils devront être réclamés dans la semaine suivant la publication du jugement dans la Revue. Les demandes d’envoi par la poste devront contenir un affranchissement suffisant pour en couvrir les frais.
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L’Administration de la Revue décline toute responsabilité quant aux projets non retirés un mois après la publication du jugement.
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POUR connaître pleinement le sens de l'œuvre de Rodin, exposée pendant toute la durée de l'Exposition Universelle dans le Pavillon qui fait l'angle du Cours-la-Reine et de l'avenue Montaigne, non loin du pont de l'Alma, il faut, non seulement parcourir les galeries, les rotondes, les nefs du Grand Palais qui présentent à l'étude les œuvres de sculpture de la Centennale et de la Décennale, mais encore se remémorer les œuvres de la sculpture de tous les temps. Allez au Louvre, faites un beau voyage rapide en passant des salles des antiquités assyriennes et égyptiennes aux salles de la Grèce et de Rome, Allez aux monuments de l'art gothique qui évoquent la floraison surgie aux pierres des cathédrales, de là vers les statues de la Renaissance, du XVIIe siècle, du XVIIIe siècle. Vous suivrez très facilement les recherches, les épanouissements, les déperditions, les sur-sauts qui se succèdent depuis les anciens jours jusqu'aux jours où nous vivons.
Les Égyptiens apparaissent de parfaits sculpteurs qui n'ont pas été dépassés. Leur art exprime l'immobilité et le sommeil, ils enferment la vie sous la pierre noire, grise ou rose, et pour figurer cet arrêt du mouvement, cette rigidité du corps, cette veille silencieuse de la pensée, ils touchent à peine la dure matière, ils dégrossissent le bloc d'une main légère, comme s'ils dévoilaient avec précaution la forme cachée, dormeuse aux yeux grands ouverts. Quelques reliefs sans dureté, quelques gonflements, quelques inflexions, c'est tout, — et c'est réellement ici tout ce qui importe, puisque nous avons par ces formes simples la vision de la vérité complète, non pas la vérité sommaire, le résumé qui suggère tout ce qu'il sous-entend, mais la vérité nuancée, une stricte analyse des aspects visibles et des volumes intérieurs, la forme totale représentée grâce à la juste répartition de la lumière et de l'ombre.
Les Grecs viennent, désespérément les formes, les amènent à l'épanouissement. Ce n'est plus l'immobilité et le silence des nécropoles, c'est la vie au grand air, sous le soleil, c'est l'acceptation de la nature, c'est la liberté et le bonheur. Mais si l'expression est changée, la sculpture est semblable : les monuments du V° siècle, où l'art grec est à son
Victor Hugo.
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apogée, ont les mêmes plans simples, la même unité lumineuse que les statues de l'Égypte au temps de la XVIIIe dynastie. Le principe est invariable. Les artistes du moyen âge n'ont pas cherché et trouvé autre chose, à ce point que la cathédrale entière n'est qu'une sculpture. La Renaissance, qu'il ne faut pas séparer du moyen âge, fut l'explosion de joie d'un monde en travail retrouvant le monde antique et apprenant une splendeur de vie insoupçonnée. Le roman et le gothique venaient pourtant de l'antique, par Rome et Byzance, mais la tradition grecque avait été appauvrie et falsifiée en passant par ces terribles creusets de décadence, et il avait fallu aux humbles artistes septentrionaux un désir d'exprimer et une ardeur de volonté extraordinaires pour leur faire découvrir toute cette vie qu'ils ont su fixer de façon si émouvante, si touchante.
La conquête achevée, on sait ce qui s'ensuit. Il s'institua au XVIIe siècle un enseignement administratif des Beaux-Arts pour conserver les formules. Forcément, l'imitation, la règle, encouragées et imposées par la bureaucratie, devaient amener l'appauvrissement et le dessèchement de la grande production artistique. Malgré le faste, au XVIIe siècle, malgré la grâce, au XVIIIe siècle, il est aisé de suivre la marche du phénomène morbide. Après la grande crise de la Révolution, lorsque l'Empire a renforcé le pouvoir centralisateur, qui fait alors à la fois des préfets, des ambassadeurs, des généraux, des architectes, des sculpteurs et des peintres, il n'y a plus, pour ce qui concerne la sculpture, que ce résidu de formes anémiques et inexpressibles dont on peut voir en ce moment les spécimens à l'Exposition Centennale et à l'Exposition Décennale du Grand Palais. A travers ces ruines correctes, on ne trouve plus la vie que chez quelques individus. Ceux-là doivent suffire pour recueillir et perpétuer la vraie tradition, qui est celle de la vérité et de la liberté. Commeilyaeu Michel Colombe, Jean Goujon, Germain Pilon, Puget, Clodion, Houdon, il y aura Rude, Barye, Carpeaux.
C'est à cette lignée que s'ajoute Rodin. On ne peut comprendre le dernier venu que si l'on consent à refaire cet historique de la sculpture. Ceux qui entrent au Pavillon du Cours-la-Reine, imbues de leurs habitudes d'admiration toute faite pour l'art conventionnel qui se superpose maladroitement à l'antique et le trahit sous prétexte de le répéter, ceux-là, mis en présence des formes non arrêtées de Rodin ont une surprise et une déception.
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Ils cherchent tout naturellement ce qu'ils nomment le fini, c'est-à-dire le soulignement des détails, l'arête des silhouettes, le trompe-l'œil de l'art et le faux double des choses. Ils ne le trouvent pas, et ceux qui sont de tempérament un peu vif se répandent volontiers en injures. Je me garderai bien de les imiter, car je voudrais les convaincre. Je leur demande pour cela, encore et toujours, ce que je viens de leur demander au début de ces pages, de faire un retour vers l'art du passé, de ne pas comparer l'art de Rodin à l'art de l'Ecole des Beaux-Arts, de la Villa Médicis, de l'Institut, à l'art codifié, enseigné, maintenu dans les limites conventionnelles, mais à l'art de tous les temps, art libre soumis à la liberté de la nature. Ils trouveront alors des termes de comparaison qui pourront les rassurer.
Par une heureuse fortune, la parole peut être donnée à Rodin lui-même. A un écrivain, M. Camille Maucclair, qui l'interrogeait, et qui a, sur le coup de son émotion d'esprit, transcrit ses réponses, il a fait des déclarations essentielles, infiniment sages et claires, qui sont un commentaire irrécusable de l'exposition actuelle, et que tout le monde a intérêt à méditer. «Je crois être dans le vrai, dit Rodin. Quand on a emporté mon groupe du Baiser, il a passé devant le Balzac, que j'avais laissé exprès dans la cour pour bien le voir sur le fond du ciel libre; je n'étais pas mécontent de la vigueur simplifiée de mon marbre. Quand il a passé, pourtant, j'ai eu la sensation qu'il était mou, qu'il tombait devant l'autre, comme le torse célèbre de Michel-Ange devant les beaux antiques, et j'ai senti, dans mon âme, que j'avais raison, fussé-je seul contre tous. Mes modelés essentiels y sont, quoi qu'on dise, et ils y seraient moins si je finissais davantage en apparence. Quant à polir et à repolir des doigts de pieds ou des boucles de cheveux, cela n'a aucun intérêt à mes yeux, cela compromet l'idée centrale, la grande ligne, l'âme de ce que j'ai voulu, et je n'ai rien de plus à dire là-dessus au public. Ici s'arrête la démarcation entre lui et moi, entre la foi qu'il doit me garder et les concessions que je ne dois pas lui faire. » Et encore : « Cela ne m'est pas venu tout d'un coup, j'ai osé tout doucement; j'avais peur; puis, peu à peu, devant la nature,
à mesure que je la comprenais mieux et rejetais plus franchement les préjugés pour l'aimer, je me suis décidé, j'ai essayé... J'ai été assez content... Il m'a paru que c'était mieux... L'étude des antiques aussi m'a encouragé... et la sculpture du moyen âge, aussi belle que l'art grec. J'ai tout fait pour conformer mon âme à celle de ces créateurs-là... Je faisais au début des choses adroites, vivement menées, pas mal, mais je sentais bien que ce n'était pas
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cela... J'ai eu beaucoup de peine... L'art, ce n'est pas d'imiter,— et il n'y a que les sots pour croire que nous puissions créer quelque chose. Alors il reste l'interprétation, dans un sens donné, de la nature. Chacun interprète dans le sens qu'il aime, j'ai fini par me préciser le mien.» Ceci augmenté de la déclaration sans cesse
faite par Rodin qu'il faut s'appliquer, simplement, opiniâtrement, à copier la nature, qu'on ne l'égalera jamais, que pour donner la sensation de la vie, il faut légèrement exagérer, amplifier la forme, pour obtenir seulement un peu d'exactitude, — il reste à chercher un moyen de pénétration de cette œuvre qui ne relève en rien des sciences cachées, qui est au contraire l'évidence et la clarté mêmes, mais qui change les habitudes reçues si on la confronte avec la production officielle. De ce point
de vue, Rodin est un révolutionnaire. Du point de vue historique où j'essayais de me placer, où je prie qu'on se place, Rodin est un classique.
Ce moyen de pénétration existe, c'est le dessin de Rodin. Dans une petite salle placée à l'entrée du Pavillon, on trouvera tout d'abord, sur une table, les albums des dessins anciens, et ensuite, aux murailles, les dessins nouveaux.
L'album réunit des reproductions photographiques de dessins detoutes sortes, à la plume, au crayon, au lavis, une série de traits et de taches par lesquels le sculpteur notait ses idées de mouvements et de compositions et préparait sa besogne. C'est un groupe d'amis du grand statuaire qui a entrepris et mené à bien cette magnifique entreprise. Il s'agit de près de deux cents dessins de Rodin reproduits par les procédés les plus parfaits. Le trait, la forme, la couleur, l'aspect même du papier, son grain, ses accidents, sont là, sous nos yeux, à donner l'illusion complète de la réalité, de l'original. Ceux qui ont donné leurs soins à cette édition doivent être publiquement remerciés. Ils ont fait une grande et bonne œuvre. Tous ceux qui verront et scruteront ces feuilles couvertes de traits et détaches adhéreront sans réserves au commentaire juste et enthousiaste que le préfacier de ce recueil, M. Octave Mirbeau, a écrit en son beau langage : « A eux seuls, dit-il, ces dessins suffiraient à la gloire d'un artiste, puisqu'ils ont tout ce qui constitue la beauté : l'intuition et la forme. Ce ne sont pourtant, la plupart, que le germe de l'œuvre future, le rêve de l'œuvre future, que la main promène sur le papier, à la pointe du crayon ou au bec de la plume, avant de le fixer dans la matière dure, où il s'incarnera immortellement vivant. Ils nous montrent par quelle suite de travaux, d'études, de projets, de recherches passionnées, passèrent quelques-unes de ses principales œuvres aujourd'hui réalisées dans le marbre, le bronze ou la pierre. Avec eux, nous assistons vraiment, jour par
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Portrait de Falguière.
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Rodin
jour, et, pour ainsi dire, feuille par feuille, à la création de ces innombrables poèmes qui composent cette porte de l'Enfer, où, en compagnie de Dante, esprit fraternel, le sculpteur aura trouvé l'imperissable expression d'un art dont la nouveauté, la puissance, le grand cri de vie nous étonne encore, nous qu'une longue accoutumance d'enthousiasme a pourtant familiarisé avec son génie. Mais le miracle, c'est que Rodin nous donne toujours plus de surprises en nous donnant toujours plus de beauté.
Après avoir vu les dessins de cet album, si l'on regarde les dessins encadrés, on a, en effet, une surprise. Les dessins de l'album ressemblent à tels dessins des maîtres de l'Italie, à tels dessins d'Eugène Delacroix, je veux dire qu'il y a entre les uns et les autres une parenté indiscutable. C'est la même manière d'indiquer et de former des bas-reliefs colorés, de mettre les saillies en lumière, de passer par toutes les transitions de la grisaille pour arriver aux ombres plus profondes des creux. Même ceux qui trouvent que ces notes rapides et ces recherches appuyées ne sont pas assez « fignolées », ne font pourtant aucune objection à cette manière, consacrée par la réputation des maîtres indiscutés qui l'ont employée. Il n'en va pas ainsi avec les seconds dessins, et pourtant, ces seconds dessins viennent du même désir, de la même nécessité, que les premiers. Il s'agit encore de fixer des mouvements. Seulement, tout à l'heure, en même temps que des études et des souvenirs de nature, il y avait un souci de la composition, de la scène complète. Cette fois, ce souci existe toujours, mais avec une transformation fondamentale. Rodin, maintenant, demande à la nature de se composer elle-même. Il ne lui impose plus un « arrangement », il ne cherche plus à lui appliquer la loi du style, ni aucune loi, si ce n'est la loi toute-puissante de la vie libre qui est en elle. Il l'épie aux instants où elle est elle-même, où elle ne subit aucun ordre, aucune contrainte de l'artiste, où elle se montre dans son abandon et dans sa naïveté, dans sa force instinctive et dans sa grâce ignorante.
Ces dessins ont donc une importance capitale pour comprendre et pénétrer l'œuvre de Rodin. Voilà pourquoi j'y insiste. Je voudrais donner ici un commentaire qui puisse convaincre quelques-uns de ceux qui résistent à la prise de possession de cet art si extraordinaire, qui ravit les uns, qui irrite les autres, mais qui ne peut laisser personne indifférent. Or, je crois que si l'on pouvait trouver des mots assez persuasifs pour faire accepter la donnée
de ces dessins, ceux qui seraient ainsi convaincus n'auraient plus d'objection contre la sculpture actuelle de Rodin, celle qu'il a affirmée hier par la statue de Balzac, celle qu'il va continuer demain. Tout cet effort de persuasion que je souhaiterais pouvoir accomplir serait pour amener à stationner un peu plus longuement ceux qui jettent trop souvent un coup d'œil rapide sur les choses tout en formulant un jugement. Ils n'ont pas eu le temps matériel de voir que déjà l'arrêt est rendu. Un peu de lenteur et de patience doivent être ici demandées.
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Ce qu'il y a dans ces dessins, c'est la nature surprise, ai-je dit, et c'est Rodin en travail. Imaginons le sculpteur dans son atelier avec son modèle. Il a commencé quelque figurine qu'il veut conduire dans un certain sens. Le temps a passé, le modèle s'est fatigué, il a mouvement souple et logique que le modèle est incapable d'accomplir sur la demande de l'artiste, et qu'il accomplit de lui-même sans aucun effort aussitôt que la vie harmonieuse a repris ses droits.
A ce mouvement en succède un autre, puis
perdu la pose. Ordinairement, à cette minute, le sculpteur s'arrête comme le modèle, et c'est un repos ou la fin de la séance. Rodin, lui, s'aperçoit de ce fait si étonnamment naturel et simple, que si le modèle a perdu la pose, il en a trouvé une autre, et une autre qui est beaucoup plus belle, où il n'y a aucune tension, aucun apprêt, une autre qui est une pose vraie, ou plutôt qui n'est plus une pose, qui est un un autre, puis un autre encore, puis cent, puis mille, c'est l'infini des nombres. Tous ces mouvements se tiennent, se lient, se commandent, sans qu'il y ait jamais une solution de continuité, et tous ces passages sont d'une infinie beauté, par la raison bien facile à comprendre qu'il ne s'agit plus ici d'une attitude conventionnelle, où forcément l'équilibre est rompu par une intention, par un geste,
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par un mouvement fragmenté qui n'est pas en accord avec le mouvement général. Avec la liberté de l'allure, il n'en va pas de même. On comprend aisément que chaque mouvement crée un accord parfait entre toutes ces parties du tout, puisque toutes les parties obéissent à la fois à chaque impulsion. Toutes les attitudes qui se succèdent alors sont harmonieuses, parce que la vie s'y exprime pleinement affirmé que l'impressionnisme, puisque impressionnisme il y a, constituait un art de hasard, sans pénétration, sans choix, se contentant de grossiers à peu près, refusant de terminer ses œuvres par impuissance.
On a dit cela de peintres admirables tels que Claude Monet, Auguste Renoir, Camille Pissarro, Alfred Sisley, on l'a dit de Rodin, qui nous occupe ici. J'ai montré Rodin en-
L'Éternel Printemps.
sans intervention des formules apprises, des cahiers d'expressions, des canons des beaux-arts. Il se passe là pour la figure humaine ce qui se passe pour le paysage, toujours en mouvement sous le passage des ondes de la lumière. Chaque transition est un tout coordonné, la vie de toujours s'exprime à chaque moment. On désigne du mot d'impressionnisme l'art qui est né de cette perception raisonnée et enthousiaste du phénomène de la vie universelle, et on a prétendu attacher à cette désignation une espèce de défaveur. On a étourdiment face des transformations naturelles, aisées, de son modèle, envahi par l'ivresse de la vérité qui se montre à lui par tous les aspects de cette forme à la fois fixe et changeante, semblable à tout ce qui existe, à tout le fugitif durable de la nature, au ciel, à la mer, à l'univers animé par la lumière. Comment le statuaire va-t-il donner le sens d'une forme d'art à cette forme vivante, comment va-t-il transformer cette matière organique bougeante en matière solidifiée et lui garder ce frisson de vie qui est sa beauté? Tenez pour certain
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que ce maître, lorsqu'il va tenter cette sublime opération de créer à nouveau avec ce qui est, devient comme un timide écolier, anxieux et ému, devant sa tâche d'apprendre et d'exprimer. Il faut qu'il y ait en lui un instinct tout-puissant, une faculté quile mène et l'entraîne. Il lui est impossible, avec la terre glaise, de suivre assez vite et de représenter ces apparitions de nature qui l'éblouissent. Il se saisit alors du papier et du crayon, et d'un coup, d'une seule arabesque, il tâche de signifier la forme qu'il a devant les yeux. Ses dessins actuels sont faits de ces lignes générales qu'il se soucie peu, en vérité, de plier à représenter des détails. Il a bien autre chose en tête, il poursuit un bien autre but: il veut représenter le volume principal d'une figure, il veut l'en-clore en un trait représentatif. Par ce travail, qui est chez lui incessant, il produit donc des centaines et des centaines de dessins. Ceux qu'il estime bien venus, c'est-à-dire significatifs, sont conservés. Il les reprend pour un travail aussi simple que le premier: il se borne à remplir le contour qu'il a tracé, d'une main si hâtive et si sûre, d'une sorte de couleur de terre cuite qui suffit à lui représenter le volume cherché.
C'est tout. Il est donc bien inutile de lui dire que ces œuvres sont des œuvres inachevées, incomplètes. Il sait très exactement ce qu'elles sont. Où ai-je lu dernièrement qu'à un jeune homme, lui apportant des dessins de ce genre, inspirés de lui, pour en avoir son sentiment et son jugement, il répondit brièvement: « Montrez-moi autre chose. » C'est cet autre chose qui est derrière les dessins de Rodin, lesquels sont des signes de la vie, qu'il lit couramment et qu'il nous demande de lire comme lui.
Lorsque ces dessins sont terminés dans la
Les Saisons.
forme qui vient d'être dite, il se trouve qu'ils prennent des significations imprévues et multiples. Celui-ci figure assez bien un vase élégant, une amphore aux courbes et aux anses gracieuses, celui-là est une cruche massive, un pot d'argile modelé par un potier primitif. Celui-ci est une naïade jolie qui écoute chanter la source, celui-là est une sirène terrible qui bondit dans la tempête, cet autre une hamadryade emprisonnée sous une écorce, cet autre une faunesse qui court au rendez-vous des halliers, et tous sont des êtres vivants, et tous expriment un sens particulier de la vie parce qu'il y a en tous une parcelle de vie. Ils figurent fréquemment des sentiments et des passions, l'attitude et le geste, l'air de tête et de visage étant représentatifs de nos pensées à l'égal de la parole, pour celui qui sait voir comme un autre sait entendre. Ces dessins deviennent donc un répertoire qui peut présenter à l'infini des images de la faiblesse, de la force, de la violence, de la ruse, de la colère, de la douceur, de la révolte, de la résignation, de la candeur, de la luxure savante. Deux figures réunies, ce sont des confidences variées à chaque feuille, des chuchotements, des rires, des pleurs, des causeries ingénues ou perverses, des haïnes qui se guettent ou se disputent.
On peut allonger l'énumération. J'étais obligé de l'indiquer, malgré que les admirateurs de Rodin sont trop souvent accusés de vouloir donner à son œuvre une signification littéraire! Etrange mot! Comme si la vie avait des compartiments! Comme s'il était possible de séparer la forme des choses de leur signification! Comme si le but suprême de l'art n'était
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pas l'expression! Une critique qui s'en tiendrait à essayer de montrer comment les formes ont été construites et les harmonies établies, et qui négligerait la signification de ces harmonies et de ces formes, donnerait une singulière idée de l'œuvre qu'elle étudierait. On pourrait ainsi parler des statues de l'Egypte, du Parthénon, des peintures de Rembrandt, de Velasquez, de Delacroix, sans donner seulement à entrevoir quel rapport ont avec la vie les œuvres que l'on mesurerait et analyserait avec le soin le plus méticuleux. Mais, disent les métreurs-vérificateurs et les chimistes, les œuvres auxquelles vous appliquez votre critique d'art littéraire ne sont que des thèmes pour vos développements, vous les changez, vous les transformez, vous y ajoutez votre fantaisie et votre rêverie.
Il ne faut pas craindre une accusation de ce genre. Il faut au contraire s'appliquer de toutes ses forces à la mériter. Oui, les œuvres d'art sont des thèmes qui sont offerts à tous, exactement comme s'offrent les aspects de la vie, et c'est la preuve de la puissance d'un grand artiste lorsque son art évoque pour nous le monde profond des sensations et des pensées. Je ne vois pas d'autre moyen de prouver cette puissance. Il me semble que ce sont là des vérités élémentaires, vérifiées par l'histoire de l'art.
Comprendons maintenant que Rodin veut transporter dans la sculpture, avec leur forme et leur expression, les spectacles qu'il a notés par ces légers dessins qui sont des abrégés de formes denses. Cela admis, l'essai d'explication qui vient d'être tenté n'aura pas été inutile, et l'ensemble des œuvres rassemblées au Pavillon du Cours-la-
Reine pourront apparaître, même aux yeux prévenus, comme une des plus magnifiques représentations des formes de la vie. Car vrai-ment, c'est de cela qu'il s'agit, et non de littérature, c'est-à-dire d'intentions, de sujets. Les sujets y sont comme ils doivent y être, suggérés, apportés, montrés, par ces formes de la vie que le sculpteur poursuit à l'exclusion de tous
Le Frère et la Sœur.