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ART et Décoration Revue mensuelle d'Art Moderne Sommaire - Théodore Rivière. - EDOUARD SARRADIN. - Dernier mot sur les Salons. - GUSTAVE SOULIER. - Dessins de Joaillerie. - HENRI VEVER. - L'Art dans la Rue. - JEAN DARO. - Nos Concours, - G. S. --- SEPTEMBRE 1899 --- LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS 13, RUE LA FAYETTE PARIS Prix de la Livraison : 2 fr. 3e Année — N° 9

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Art et Décoration Revue Mensuelle d'Art Moderne COMITÉ DE DIRECTION : MM. VAUDREMER, GRASSET, JEAN-PAUL LAURENS, CAZIN, FRÉMIET, ROTY, LUCIEN MAGNE, LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX Secrétaire de la Rédaction : GUSTAVE SOULIER --- Abonnement Annuel : PARIS & DÉPARTEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . 20 fr. ÉTRANGER . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 25 fr. Prix de la Livraison : 2 francs L'Année parue . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 24 francs --- Publicité de “ART & DÉCORATION” Tirage : 10.500 exemplaires Le chiffre de 10.500 est celui du tirage minimum, il représente le nombre des exemplaires destinés au service des abonnements et de la vente au numéro. L’administration de “Art et Décoration” tient à la disposition des intéressés tous les moyens d’investigation nécessaires pour en contrôler l’exactitude. --- Concours mensuels I. La Revue « Art et Décoration » ouvre, chaque mois, un concours d’Art décoratif entre tous ses lecteurs français ou étrangers. II. Les projets devront parvenir affranchis à la « Librairie centrale des Beaux-Arts », 13, rue Lafayette, Paris. Ils ne seront pas signés, mais porteront un pseudonyme ou un signe quelconque, répété sur une enveloppe fermée contenant le nom et l’adresse du concurrent. III. Le nombre d’envois pour un même concurrent n’est pas limité. IV. Des prix en argent seront décernés pour chaque concours. Le jury se réserve cependant le droit de supprimer ceux-ci en partie ou en totalité au cas d’insuffisance notoire des projets soumis. V. Les projets primés appartiennent à la Revue et pourront y être reproduits. VI. Les projets non primés pourront également être reproduits s’ils sont l’objet d’une mention de la part du Jury. Ils devront être réclamés dans la semaine suivant la publication du jugement dans la Revue. Les demandes d’envoi par la poste devront contenir un affranchissement suffisant pour en couvrir les frais. L’Administration de la Revue décline toute responsabilité quant aux projets non retirés un mois après la publication du jugement.

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Théodore Rivière Théodore Rivière: ce nom écrit, tout de suite un souvenir s'impose à mon esprit. C'était au Salon de 1895... Mais vous vous rappelez, comme moi, la délicate surprise? Vous veniez de traverser, aux Champs-Élysées, le Jardin de la Sculpture, et vous vous trouviez pas mal ahuri d'avoir vu tant de « plâtres » et de « marbres » en des attitudes banales, bizarres ou grotesques, tant de nymphes, tant d'amours, vainqueurs ou vaincus, une telle multitude d'allégories fades et insignifiantes, de statues bêtement commémoratives, de bustes sans expression. — et vous vous dirigez, avec une tristesse mélancolique, songeant à l'inutile vanité de toutes ces grandes choses, vers l'estrade des objets d'art. Arrivés là, vous faisiez sans entrain, par acquit de conscience, le tour des vitrines, presque assurés de ne rien découvrir d'original, quand, subitement, devant l'une d'elles, vous vous arrêtiez, non, vous tombiez en extase! Une œuvre exquise, un petit groupe de bronze et d'ivoire, était sous vos yeux, et vous ne pouviez les en détacher. Vous vous rappelez, n'est-ce pas, qui ne se rappelle? — Salammbô et Matho, par Théodore Rivière?... « Tout à coup des sanglots l'étouffèrent et en s'affaissant sur les jarrets : Ah! pardonne-moi! Je suis un infâme et plus vil que les scorpions, que la fange et la poussière! Tout à l'heure pendant que tu parlais, ton haleine a passé sur ma face, et je me délectais comme un moribond qui boit à plat ventre au bord d'un ruisseau. Écrase-moi, pourvu que je sente tes pieds! maudis-moi, pourvu que j'entende ta voix. Ne t'en vas pas, pitié! Je t'aime! Je t'aime! » « Il était à genoux, par terre, devant elle; et il lui entourait la taille de ses deux bras, la tête en arrière, les mains errantes; les disques d'or suspendus à ses oreilles luisaient sur son cou bronzé, de grosses larmes roulaient dans ses yeux pareils à des globes d'argent? il soupirait d'une façon caressante et murmuraît de vagues paroles plus légères qu'une brise et suaves comme un baiser. « Salammbô était envahie par une mollesse où elle perdait toute conscience d'elle-même. Quelque chose à la fois d'intime et de supérieur, un ordre des Dieux la forçait à s'y abandonner... » Matho était à genoux par terre devant Salammbô et il lui entourait la taille de ses deux bras... avec quelle simplicité, avec quelle intelligence l'artiste avait interprété cette scène de Flaubert! Ce n'était pas une copie de Flaubert. La Salammbô de Théodore Rivière n'apparaissait pas vêtue « dans un goût barbare plein de recherche »; elle n'avait point « autour de la taille, sur les mains et aux doigts des Ouled-Nail (marbre). (Appartient à M. H. Marcel.) Cavalier arabe (marbre.)

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Art et Décoration pieds, une telle abondance de pierreries qu'un miroir, comme un soleil, lui renvoyait des rayons ». Non; ce qui dans le roman est délicieux n'eût sans doute été ici quelourd et criard. Le statuaire avait voulu qu'aucun agrément trop brillant, trop attirant, ne vintrompre le discret mariage — principe de son œuvre — du bronze et de l'ivoire. Levètement et la coiffure de sa Salammbô étaient pittoresques mais sobres. Elle avait seulement autour du cou un fin collier d'or où luisait une turquoise minuscule, de légers bracelets aux bras et aux poignets; à un doigt, une petite bague. On était tout d'abord séduit par ce bon goût. On admirait ensuite combien l'œuvre avait de caractère et d'expression. Toute la passion violente et douloreuse de Matho — « il aurait voulu envelopper Salammbô, l'absorber, la boire; sa poitrine haletait; il claquait des dents » — toute cette passion n'y était-elle pas rendue avec une force et une vérité étonnantes? Et cette créature, droite et immobile dans sa jeune et fière beauté, et acceptant, comme inconsciente, la rude étreinte des bras, des cuisses et des lèvres du Lybien, n'était-ce pas, vivante et tangible, l'immortelle Salammbô? Quant à l'exécution, on ne pouvait la souhaiter plus parfaite ni d'un réalisme plus juste. Les formes élégantes et souples du corps de Salammbô se laissaient voir sous le bronze ingénieusement ciselé de la longue robe, et ses bras, sa tête et sa poitrine, sculptés dans l'ivoire, offraient un modèle d'une merveilleuse finesse. Les bras de Matho « où des veines s'entre-croisaient comme des lierrès sur des branches d'arbre », sa poitrine aux muscles saillants, ses cuisses nerveuses, tout cela était largement et simplement traité, et l'ensemble du personnage était plein de mouvement et de vie. Le mouvement et la vie! Quelle délicate, Dante (marbre rouge). (Appartient à M. Le Bret.) Fra Angelico (pierre, marbre, ivoire). oui, quelle plaisante surprise qu'ils se fussent — refusant d'animer les grands « marbres » et

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Théodore Rivière les grands « plâtres » — réfugiés dans cette petite chose sans prétention!... Elle est aujourd'hui, cette petite chose, au musée du Luxembourg où c'est une joie de la retrouver, toute seule au milieu d'une salle de qu'elle compte de talents distingués, de probité et de courage, écrivait naguère un éminent critique, M. André Michel, le successeur de Courajod au Musée du Louvre, notre école de sculpture moderne souffre d'un peinture, loin des statues grimaçantes et gam-badeuses... On ne se lasse pas de la contem-pler. Quel amateur, vraiment épris de beauté, ne voudrait l'avoir chez soi, dans un coin préféré?... Mais lequel a jamais rêvé d'ouvrir la porte de son cabinet ou de son salon aux grandes machines des sculpteurs d'à présent? Pauvres sculpteurs, comment ne pas les plaindre? Est-ce leur faute s'ils ont rendu la sculpture si ennuyeuse? Ils sculptent sans direction, sans but. Ils font des statues pour malaise évident. Si l'on voulait en rechercher les causes — sinon le remède — on pourrait, je crois, les classer à peu près comme il suit : d'abord, et avant tout, absence de toute grande idée commune, inspiratrice et régula-trice, de tout programme social ou religieux, et, pour tout dire d'un seul mot, faillite de l'architecture. C'est elle qui, à toutes les belles époques, fut le support et le foyer de la belle sculpture. Que lui demande-t-elle et que lui inspire-t-elle aujourd'hui? Où est le monument national et central, où s'ouvre le grand chantier, où est le maître de l'œuvre? M. Picard lui-même n'oserait pas répondre : à l'Exposition de 1900 ! L'Hôtel de Ville reconstruit n'a rien donné et je ne suppose pas que personne compte pour quelque chose les les Salons et pour les musées, encouragés par leurs maîtres et par l'État. On ne dira jamais assez la malheureuse condition du sculpteur depuis que la sculpture est déchue du rôle qui lui était jadis assigné. « En dépit de tout ce La Caravane (plâtre). (Apartient à M. Mariani.) La Caravane (Suite.)

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Art et Décoration centaines de statues — décoratives ! — qui à la queue leu leu, s'ennuient dans leurs niches sur les quatre façades...» On ne saurait mieux dire. M. André Michel voit avec raison une autre cause de faiblesse ou de stérilité pour la sculpture dans l'habitude qu'ont en général nos sculpteurs de s'en remettre au praticien du soin de faire leurs statues, habitude détestable qu'ils ont héritée des sculpteurs de l'époque impériale et de la restauration. Ceux-ci eurent recours aux praticiens italiens entre les mains desquels le marbre devint « quelque chose d'intermédiaire entre le sucre et la pierre, sans accent, « ratissé », léché, déplorablement fade et froid ». C'est là une tradition qui n'a rien de français, ajoutait M. André Michel, et il concluait : « Il faut souhaiter à nos sculpteurs de reprendre en main l'outil que leurs aïeux ont si librement, si génialement manié, d'être les « ouvriers » de leurs œuvres et de redevenir Français. » Il me paraît que c'est à l'objet d'art que nous pourrions devoir un retour de notre sculpture à la bonne tradition, — à l'objet d'art tel que l'a compris Théodore Rivière, tel que l'a compris encore Jean Dampt dont on n'a pas oublié le délicieux groupe d'acier et d'ivoire, Raymondin et Méliusine, exposé si j'ai bonne mémoire, au Champ-de-Mars, la même année que Matho et Salammbô aux Champs-Élysées. Ces deux œuvres marque-ront sans doute une date importante de l'art de ce temps-ci. Dampt et Théodore Rivière, voilà deux artistes dont on peut dire qu'ils sont les véritables « ouvriers » de leurs œuvres. Ils auront contribué à remettre en honneur chez nous le culte de la matière. On a commencé en effet à comprendre, parmi les sculpteurs, qu'il n'est pas du tout dégradant de travailler l'ivoire, le bois, l'acier... et qu'il n'y a point sottise à vouloir les soumettre à une expression d'art.

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Théodore Rivière Bien peu de sculpteurs, cependant, ont réalisé, depuis l'initiative de Dampt et de Rivière, d'intelligentes adaptations de ces matières ; seulement, hélas, Mélusine et Salammbô ont donné l'essor à une extraordinaire débauche d'imitations de mauvais goût. Ceux qui, dans leur bêtise, s'étaient le plus moqué des tailleurs de bois et d'ivoire, voyant le succès fait aux ouvrages de Théodore Rivière et de Dampt voulurent montrer qu'ils « pouvaient en faire autant », que dis-je, qu'ils pouvaient faire beaucoup mieux. Les malins ! Ils ont associé sans discernement, au hasard, le marbre, l'or, l'argent, l'ivoire, le fer, et ils ont produit des statuettes ridicules et d'une vulgarité offensante, — lourdes, prétentieuses, criardes, — toute une « clinquanterie » de bazar. Malheureusement ces choses attirent le public et trop souvent le séduisent. Tolstoï a bien raison : « la plupart des hommes dans notre Société sont absolument incapables de distinguer une œuvre d'art de sa plus grossière contrefaçon ». Mais comment se fait-il, me dira-t-on, que si peu de bons statuaires aient suivi ce mouvement de renaissance de l'objet d'art, puisqu'il y a des amateurs ? Des amateurs ? Demandez à Théodore Rivière s'il en connaît beaucoup ? Non ; il y a surtout, et c'est triste, des collectionneurs de vieux bibelots ! Ah, combien ceux-ci n'eussent-ils pas payé Matho et Salammbô, Raymondin et Mélusine, s'ils avaient découvert ces deux objets dans quelque grande collection, comme la collection Spitzer, par exemple ! Mais, payer un prix relativement modeste un bibelot moderne, fi donc ! Ne désespérons pas, néanmoins ; une élite d'amateurs ne peut manquer de se former peu à peu qui encouragera les vrais artistes — nous en avons beaucoup — dans une voie qui, étant donné l'état actuel de la sculpture, est la seule voie logique. La grande statue ne fait Statuettes.

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Art et Décoration pas le grand art, et il est toujours réel que la miette de Cellini vaut le bloc de Michel-Ange. Moins de statues inutiles, et un plus grand nombre de statuettes, voilà ce que nous demandons au sculpteur d'aujourd'hui. Qu'il relègue dans un coin l'énorme bloc de marbre qu'allait entamer le praticien, qu'il congédie celui-ci, et, oubliant tous les faux principes d'école, ne prenant plus aucun enseignement que de la nature et de la vie, qu'il fasse vraiment son métier. Il travaillera lui-même le bois, le marbre, l'ivoire, etc..., leur imprimant ainsi la marque personnelle de son talent et, — appropriant logiquement ces matières, les combinant simplement et avec goût, les mariant en des harmonies discrètes, — il créera pour l'agrément de notre demeure, pour la joie de nos yeux, quelque charmant objet que lui aura inspiré la légende, l'histoire, ou la moderne réalité. Théodore Rivière est ce sculpteur-là. Il est né à Toulouse. Venu de bonne heure à Paris, il entra très jeune à l'École des Beaux-Arts où il ne s'attarda pas. Il n'avait pas vingt ans qu'il envoyait des statues au Salon. On le distingua vite, on l'encouragea; ses maîtres le félicitaient chaque année, et, chaque année, lui attribuaient d'avance une récompense qu'il n'obtenait jamais en fin de compte, sous prétexte qu'il était « trop jeune ». Rivière patienta assez longtemps ne croyant pas, dans la superstition commune, qu'un artiste pût se passer de médailles! Mais un beau jour, — la plaisanterie continuant — sa nature indépendante, fière et passionnée se révolta, se ressaisit. Il comprit la vanité de son attente et qu'on ne pouvait gagner sa vie en fabriquant des statues pour le Salon, — à moins qu'on ne s'abaissât à trop de vilaines intrigues. Un besoin d'activité le prit; il quitta Paris, et je ne sais plus quel bienfaisant hasard le conduisit à Alger puis à Tunis, où il resta près de trois années — devenu un jour professeur de dessin au séminaire! Années bénies auxquelles il doit d'avoir, puis-je dire, compris son art, tout en achevant de l'apprendre, loin des artifices menteurs. Il « comprit » son art en découvrant, en quelque sorte, la vie. Le spectacle tout nouveau qui s'offrit à ses yeux lui « décrassa » — excusez le mot — lui décrassa la vue. Mis tout à coup en présence d'une foule infiniment pittoresque et amusante, il sut la regarder vivre et s'agiter; il en saisit peu à peu le caractère et la beauté propres, et..., comme il était sans grand argent et qu'il fallait manger, il eut l'idée d'essayer de vendre à cette foule des bibelots, des statuettes en plâtre, copiés sur elle et où elle se reconnaîtrait. L'idée était bonne; on acheta ses statuettes; il en fit une quantité, jamais las d'une besogne qu'il savait rendre très variée, d'une beso- Femme phénicienne (plâtre). Spring Log Co.

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Théodore Rivière gne où il trouvait de merveilleuses leçons de vérité, où ses doigts surprenaient, chaque jour plus intimement, le secret du mouvement, de la vie! —c'est-à-dire, en somme, de ce qu'on ne lui avait pas enseigné, de ce qui manque généralement à la sculpture contemporaine! Nos jeunes sculpteurs apprennent leur métier en copiant des statues ou des modèles. Ils ne songent jamais à regarder autour d'eux. La vie que nous vivons leur paraît banale et vulgaire. Ils ne savent pas la voir; ils ne s'en inspirent talent si épris de vérité, si impressionnable, si sincère et si franc ! Vous avez vu aux Salons ou à l'Exposition des orientalistes quelques-unes de ces compositions. Ce sont de véritables tableaux animés : cette Caravane, par exemple, aujourd'hui chez M. Mariani, où j'ai eu le plaisir de la revoir, d'un réalisme à la fois si délicat et si puissant avec sa longue file de bêtes et d'hommes, maigres chameaux porteurs de bagages, petits ânes avec leurs cavaliers longuement drapés dans leurs bur- Les Huns. (Appartient à M. Mariani.) pas; il semble que tout ce qui est naturel leur soit étranger. Le séjour de Théodore Rivière parmi les Arabes ne lui a pas seulement inspiré d'exquises statuettes, vivantes petites merveilles comparables aux statuettes de Tanagra; il nous a valu encore, soit que l'artiste ait traduit directement la vie, soit qu'il ait exprimé celle-ci à travers l'histoire, la légende ou le roman, des compositions d'une nouveauté inattendue et charmante qui, tout en révélant l'imagination la plus ingénieuse, l'esprit le plus fin et le plus curieux, ont montré sous un aspect particulièrement frappant toutes les qualités distinctives d'un nous ; — et, encore, le groupe des Iluns d'une si merveilleuse exubérance! Peut-être se rappelle-t-on aussi cette Rentrée de Matho à Carthage, œuvre malheureusement détruite il y a deux ans, par la maladresse d'un fondeur, et qui comprenait toute un foule de figurines les plus souples et les plus vivantes du monde. «On attacha Matho sur l'éléphant, les membres en croix, et tous ceux qui n'étaient pas blessés l'escortaient, l'accompagnaient à grand tumulte vers Carthage. » Théodore Rivière avait tiré de cette phrase de Salammbô un parti infiniment pittoresque et plaisant. Il y avait dans cette foule minuscule dont l'ensem-

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Art et Décoration ble était si coloré, des morceaux d'une surpre- nante vigueur. Ce genre de sculpture, que je ne me sou- viens pas qu'on ait reproché à Rivière, a provoqué autrefois des objections de la part de Baudelaire qui, dans un de ses Salons (1859), à propos de certaines productions d'un M. Butté a écrit : « Ce monde lilli- putien, ces processions en miniature, ces petites foules serpentant dans les quartiers de roche, font penser à la fois aux plans en relief du musée de marine, aux pendules-tableaux à musique et aux paysages avec forteresses, ponts- levis et garde montante, qui se font voir chez les pâtissiers et les marchands de joujoux. » Peut-être Baudelaire avait-il raison devant les « processions en miniature » de M. Butté. Il ne me paraît pas qu'il eût pu songer en pré- sence des charmantes inventions de Théodore Rivière à la « sculpture » des pâtissiers. Il en voulait à M. Butté d'avoir « désobéi aux règles constitutives de l'art », d'avoir détourné la sculpture de sa véritable voie. Je ne pense moi, très modestement d'ailleurs, qu'à féliciter Ri- vière d'avoir réussi à lui donner un peu plus de liberté avec un peu plus de vie. Ses « processions » à lui sont des choses fort bien ordonnées, très rythmées, très décoratives, et dont le caractère décoratif, précisément, me semble répondre d'une façon parfaite à notre goût moderne. Oui, Théodore Rivière est un décorateur, et il est, à mon sens, le décorateur auquel devrait aujourd'hui s'adresser l'archi- tecte intelligent qui ambitionnerait de rendre à la sculpture le rôle qu'elle tenait autrefois. Quand, par la pensée, je grandis les petits tableaux animés que cet artiste nous a montrés, et quand je les transpose en bas ou en haut- relief, je vois quels décors originaux, quelles ingénieuses frises il serait capable de compo- ser, pour des façades aussi bien que pour des intérieurs. Mais, voilà ! où est l'architecte ?... Revenant au Rivière de Matho et Salammbô, j'aurais voulu vous parler maintenant avec quelque détail de celles des œuvres qu'il a pro- duites depuis cinq ans qui sont marquées du même caractère que le groupe du Luxem- bourg, qui témoignent, veux-je dire, de la mé- cate, et du même goût dans l'adap- tation de matières différentes, et où se retrouve le mê- me charme d'imagination dans la façon de composer et d'exprimer. Mais je n'en ai pas la place. Aussi bien aurais-je été obligé de me répéter dans la louange. Je tiens cependant à rappeler les principales de ces œuvres dont quelques-unes sont reproduite ici : le Vœu que nous vi- mes au Salon de 1896 et qui est au- jourd'hui la propriété de M. de Kerjégou, député du Finistère. Ce sont deux statuettes (bronze, marbre blanc, ivoire), un marin breton et sa fiancée contemplant avec une naïve

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Théodore Rivière tendresse un minuscule navire qu'ils iront porter tout à l'heure en ex-voto. Au salon de 1897 nous eûmes une Loie Fuller (d'ivoire et de marbre), petit ouvrage extrêmement fin et d'une étonnante habileté d'exécution, un Dante, et un délicieux groupe, Odette et Charles VI, qui est aujourd'hui chez M. Georges Berger. En 1898, il donna un Fra Angelico (pierre, marbreet ivoire), interprétation gracieuse de la légende selon laquelle un ange venait achever les peintures du suave Giovanni de Fiesole quand celui-ci s'était endormi à la tâche. Aux derniers salons des orientalistes, Théodore Rivière a exposé entre autres choses un Cavalier arabe, une Femme arabe à son métier, œuvre pleine de caractère et de couleur, une Jeune arabe (marbre), adorablement vivante et souple sous sa draperie blanche aux plis secs ; une petite Javanaise d'une grâce exquise, etc... Il me reste à mettre en lumière une des faces, et non la moins attachante, du talent de Théodore Rivière, à vous parler de Rivière portraitiste. Son œuvre comporté, en effet, un certain nombre de portraits — et ces portraits ne sont pas des bustes — (accordez-lui, je vous prie, qu'il est capable de faire un buste tout aussi bien que nos « grands » sculpteurs; il en a même fait un d'importance, et un très beau, celui du bey de Tunis, en 1890). Mais comment donc un sculpteur peut-il faire un portrait tout en ne faisant pas de buste? Cela semble, au premier abord, fort paradoxal! Eh bien, Théodore Rivière a eu cette audace, condamnée, soyez-en sûr, par l'Institut, il a eu cette audace de réduire le portrait aux dimensions d'une statuette, voire d'une petite statuette! Oui, il a fait de minuscules portraits, des portraits en pied! Toujours préoccupé de vérité, il lui a paru en effet que chez tout individu, les yeux, le nez, les lèvres n'étaient pas seuls « expressifs »; que les bras, les jambes, le ventre, fût-il sans élégance — et le vêtement — avaient aussi leur caractère propre, une beauté particulière qu'un portraitiste fidèle devait (ou pouvait) ne pas négliger. Et partant de là il s'est mis à la besogne. Les premiers portraits qu'il ait faits de cette espèce sont celui de M. Mariani et celui de M. Armand Silvestre (en bronze); ces deux statuettes ici reproduites sont des images d'une étonnante ressemblance, d'idéales « reconstructions ». Théodore Rivière a associé depuis dans ces petits portraits le bronze, l'argent, le marbre et l'ivoire. Au Salon de 1897 tous les gens de goût ont admiré celui (A exécuter en marbre, bronze et ivoire.) d'une dame en toilette de bal, une pelisse fourrée sur le bras. L'arrangement en était délicieux;—la chaude blancheur de l'ivoire faisait avec les marbres légèrement polychromés, avec l'or pâle des bijoux, l'harmonie la plus douce et la plus agréable; le modelé de la tête et des bras était de la plus délicate finesse, et je ne crois pas qu'aucun buste eût pu sembler plus vivant que ce rare bibelot. Au salon de cette année, Théodore Rivière en a exposé un du même genre, à côté de deux ravissants portraits d'enfant... Toutes les charmantes créations de Théodore Rivière sont marquées d'une empreinte éminemment personnelle. Je voudrais qu'elles fussent réunies un jour dans une exposition particulière. On verrait alors quelle place cet artiste, qui n'a pas trouvé toujours l'encouragement dont il est digne, mérite d'occuper dans l'art contemporain. ÉDOUARD SARRADIN.