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ART et Décoration Revue mensuelle d'Art Moderne --- Sommaire - L'Art décoratif aux dernières Expositions de Vienne. - WILLIAM RITTER. - L'Atelier de Glatigny. - GUSTAVE SOULIER. - Charles Van der Stappen. - OCTAVE MAUS. - Nos Concours - G. S. --- Août 1898 --- LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS 13, RUE LA FAYETTE PARIS Prix de la Livraison : 2 fr. 2e Année. — N° 8

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Art et Décoration Revue Mensuelle d'Art Moderne COMITÉ DE DIRECTION : MM. PUVIS DE CHAVANNES, VAUDREMER, GRASSET, JEAN-PAUL LAURENS, CAZIN, L.O. MERSON, FRÉMIET, ROTY, LUCIEN MAGNE. Secrétaire de la Rédaction : GUSTAVE SOULIER --- Abonnement Annuel : PARIS & DÉPARTEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . 20 fr. ÉTRANGER . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 25 fr. Prix de la Livraison : 2 francs L’Année parue . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 24 francs --- Publicité de “ART & DÉCORATION” Tirage : 10,500 exemplaires Le chiffre de 10.500 est celui du tirage minimum, il représente le nombre des exemplaires destinés au service des abonnements et de la vente au numéro. L’administration de “Art et Décoration” tient à la disposition des intéressés tous les moyens d’investigation nécessaires pour en contrôler l’exactitude. --- Concours mensuels I. La Revue « Art et Décoration » ouvre, chaque mois, un concours d’Art décoratif entre tous ses lecteurs français ou étrangers. II. Les projets devront parvenir affranchis à la « Librairie centrale des Beaux-Arts », 13, rue Lafayette, Paris. Ils ne seront pas signés, mais porteront un pseudonyme ou un signe quelconque, répété sur une enveloppe fermée contenant le nom et l’adresse du concurrent. III. Le nombre d’envois pour un même concurrent n’est pas limité. IV. Des prix en argent seront décernés pour chaque concours. Le jury se réserve cependant le droit de supprimer ceux-ci en partie ou en totalité au cas d’insuffisance notoire des projets soumis. VII. Les projets primés appartiennent à la Revue et pourront y être reproduits. VIII. Les projets non primés pourront également être reproduits s’ils sont l’objet d’une mention de la part du Jury. Ils devront être réclamés dans la semaine suivant la publication du jugement dans la Revue. Les demandes d’envoi par la poste devront contenir un affranchissement suffisant pour en couvrir les frais. L’Administration de la Revue décline toute responsabilité quant aux projets non retirés un mois après la publication du jugement.

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G. SEGANTINI. L'Art Décoratif aux dernières Expositions de Vienne O peut hardiment écrire que si, à la fin de cette « Saison » 1897-98, l’art nouveau n’a pas préciment fait sa première apparition à Vienne, du moins s’y est-il absolument imposé et y a-t-il prouvé ipso facto non seulement son droit à l’existence, mais sa parfaite vitalité. Mieux que cela : il a triomphé, il a déterminé une mode, un courant de l’opinion publique, il n’y a eu d’acheteurs que pour lui. De cette saison date pour Vienne une ère artistique nouvelle. Parmi les capitales de culture historique, je ne veux parler, bien entendu, ni de Sofia ou Belgrade, ni des villes sud-américaines, la capitale somme toute la plus réfractaire à l’art moderne vient donc d’emboîter le pas et d’entrer sans plus d’hésitation dans le renouveau artistique contemporain. Il est vrai que depuis plusieurs hivers déjà des indices précurseurs s’étaient dessinés : une grande maison d’édition, les Gerlach et Schenk, se lançait dans des publications d’un modernisme accentué dont il ne faudrait pas vouloir juger d’après les titres : Allégories et emblèmes, Cartes et vignettes, etc., sans compter un Animal au point de vue de l’ornement d’un tout autre esprit que celui de Verneuil et cependant fort curieux, puis, tout dernièrement, la nouvelle revue Ver sacrum. De son côté le Musée autrichien d’art et d’industrie nous avait conviés à toute une série de menues expositions où tour à tour s’étaient présentées les dernières nouveautés d’art appliqué : c’étaient tantôt les papiers peints anglais, tantôt l’œuvre de Walter Crane, tantôt les lithographes modernes. Enfin il a voulu avoir lui aussi sa revue : Kunst und Kunsthandwerk est donc né. Quant au Künstlerhaus petit à petit il s’était ouvert aux objets d’art et depuis deux ans s’était pris à nous montrer à la fois, non sans quelques hésitations et tâtonnements malheureux, Vallgren et Clément Massier. Mais nous n’avions pas encore eu à Vienne une exposition dont la décoration tout entière et l’aménagement se présentassent avec la ferme volonté de former un ensemble tel que les tableaux y pussent figurer non seulement en eux-mêmes pour eux-mêmes, mais aussi et surtout comme un élément de plus de la déco-

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Art et Décoration ration générale. C'est la surprise que nous a réservée la Sécession. Il est vrai d'ajouter qu'à côté d'un tiers d'œuvres qui rentrent sous la rubrique art appliqué, le catalogue en comporte certainement un autre tiers susceptible de passer pour de l'art décoratif : tels certains tableaux de M. Segantini tout rehaussés d'or, les compositions pour l'appartement de M. Nicolas Dumba de M. Gustave Klimt, les œuvres aux cadres appropriés de M. Joseph Engelhart, un lot des derniers rêves de Hans Thoma, l'œuvre à peu près complète de Fernand Khnopff, les tapisseries de M. Brangwyn, les cartons de M. Puvis de Chavannes, ceux de M. Walter Crane, les images murales de Grasset, etc., etc., toutes choses auxquelles nous ne nous arrêterons que dans la mesure où leurs auteurs sont inconnus à Paris et où elles-mêmes n'y ont pas été vues. Ajoutons immédiatement que la section des objets d'art dispersée à travers les salles de peinture se présente très agréablement ainsi fragmentée et renferme des morceaux considérables de l'œuvre d'artistes d'avant-garde les plus précieux de notre temps, mais force nous est bien de ne pas nous y attarder lorsqu'ils s'appellent Vallgren et Charpentier, ou lorsque la sculpture nous divulgue, même d'une façon très complète, Dampt et Rodin, tous artistes auxquels tant de pages de cette revue ont été consacrées et dont il convient de parler depuis Paris qui les possède, plutôt que depuis Vienne où ils ne sont qu'en visite. De même lorsque l'exposition jubilaire du Künstlerhaus nous montre un choix d'échantillons très complet de l'œuvre de tout le bataillon d'artistes de la fabrique royale de céramique de Copenhague, à notre grand regret nous passons, jugeant inutile de répéter ce qui a été fort bien dit ici à leur sujet. De telle sorte, cinq ou six grandes nouveautés s'affirmeront mieux et seules nous resteront. On a parlé en France de M. Giovanni Segan-tini ces derniers temps beaucoup, ce qui n'est pas encore assez : il est l'une des quatre ou cinq plus extraordinaires individualités de notre temps. En janvier 1895 nous le disions pour la première fois à la Gazette des Beaux Arts et M. de la Sizeranne, ce printemps, vient de l'apprendre au grand public par le canal de la Revue des Deux Mondes. En somme, chacun de ses tableaux de par la bizarrerie toute spontanée et personnelle de la facture constitue non seulement une représentation spéciale d'un coin de nature jusqu'ici jugé inaccessible à la peinture, mais une véritable œuvre d'art dans le sens du terme où l'on entend des objets précieux, des meubles de très grand luxe.Ses tableaux jurent à côté d'autres tableaux, non seulement par des qualités de peinture absolue : plein air et relief puissant, ce qui semble s'exclure chez d'autres, composition et chaos alpestre, ce qui est un tour de force encore plus difficile, mais aussi tout simplement par la qualité d'une matière incomparable. La couleur encore jamais traitée de cette façon devient une sorte de Gobelin, elle en a l'étoffé moelleux, la souplesse, sans renoncer à aucune de ses propriétés d'éclat et de subtilité, de fermeté et de nuancé, c'est en quelque sorte un voluptueux tissu de couleurs graves, d'or et d'argent poudreux ou ruisselant; c'est en même temps d'une telle maçonnerie sèche, d'une trame tellement homogène et compacte qu'on a l'impression qu'il y en a là de cette peinture pour l'éternité. Ce n'est, du reste, pas du tout de la peinture dont l'unique fin soit elle-même et son objet, elle veut à tout prix se rendre rare, unique. Déjà inimitable en soi de par le métier si particulier, le sujet si nouveau — l'Alpe a enfin son peintre — elle s'adonne encore à des habitudes spéciales expliquées par l'autodidactisme de l'artiste,

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L'Art Décoratif aux dernières Expositions de Vienne à des pratiques d'une complication légitimée par la splendeur du résultat; elle se couvre, par exemple, de sa pulvéruence d'or et d'argent jusque dans les paysages, donnant ainsi à son réalisme par ailleurs souvent si strict quelque mysticité, et en même temps rappelant la brutalité pailletée de mica de certaines roches alpestres; elle introduit ainsi pour en tant que peintre uniquement; eh bien, ce morceau de haut-relief au pinceau, ce portrait d'admirable coloris et de puissante vie, devient, lui aussi, presque objet, bibelot autant que par exemple une icône byzantine, de par l'heureuse surcharge d'or. Surcharge pourtant n'est pas tout à fait le mot, car cela n'a rien de fatigant, cela ne s'aperçoit d'abord pas, il L'Amour à la Fontaine de Vie. G. SEGANTINI. rendre les géologies inextricables de la montagne un élément vraiment minéral dans son abondante couleur, une rouerie que justifie encore une fois le résultat obtenu, et surtout une telle maîtrise de l'artiste qu'il est de toute impossibilité de lui en faire un reproche. Personne ne dira jamais en face de cela — le mot serait si facile — que c'est un moyen de jeter de la poudre aux yeux, ni ne traitera de charlatanisme l'addition de ce très petit élément de perfection de plus. Ainsi voyez ce pétale de rose, titre à premier abord absurde et qui seul, pourtant, exprime la vérité de ce tableau, lequel est un si prodigieux morceau de saine, compacte peinture réaliste, peut-être le chef-d'œuvre de Segantini faut déjà la seconde minute d'examen pour s'en convaincre tant cela concourt à l'effet général. Il s'agit plutôt d'une atmosphère d'or par-dessus des blancheurs immaculées, des roses de rose épanouie, — d'un tiède bain d'or se déposant surtout en lotions de rehauts vigoureux sur les cheveux blonds, ici empâtés, plus loin traités presque fil à fil, ou s'insinuant, filtrant au fond des linéaments des planches qui forment la boiserie; cela reste d'une distinction que devra admettre même l'esprit le plus prévenu contre de tels moyens, et c'est d'une joie dans la clarté!... Il n'est qu'une comparaison possible et elle vient immédiatement à l'esprit : ces anciennes étoffes jougo-slaves, serbes surtout, que les

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Art et Décoration paysannes tissaient autrefois de soie et d'argent, de telle façon que l'argent reluisait discrètement dans la trame très haute en couleur, se montrait juste assez pour donner une impression de richesse cossue et semblait comme le canevas d'une broderie transparente. Enfin, à cette œuvre ainsi caressée s'adapte un cadre de bois précieux d'une tonalité sévère et somptueuse, d'une simplicité de lignes, d'une beauté de proportions qui rend l'œuvre inséparable de lui-même et achève de déterminer la totale valeur de cette peinture à la fois violente et douce, très colorée et très claire, P. BEHRENS. alpestre assise à la fourche d'un arbre tordu par les intempéries au sommet d'un col dénudé, l'une des mieux venues et des plus spontanées parmi les symbolisations alpestres un peu abstruses auxquelles s'est adonné ces dernières années ce peintre qui vit en ermite sur les sommets les plus inaccessibles des montagnes grisonnes et propose des solutions si étranges aux inquiétudes dont la rumeur monte à lui de la plaine(1). Mêmes observations encore et toujours pour des motifs purement rustiques où le bétail et le paysage jouent le premier rôle, cet Abreuvoir, ces troupeaux errants sur les pâturages de la Maloja, et à l'exposition du Künstlerhaus cette jeune femme sur le balcon de bois d'un chalet, considérant le crépuscule tombant sur le village. Chose étrange, un portrait d'un des bienfaiteurs de l'hospice de Milan, assis dans une embrasure de fenêtre à contre-jour, a beau être une étude d'entre chien et loup, de tombée de nuit dans un appartement plein d'ombre, les noirs les plus intenses y demeurent vaporeux grâce à ces continuelles pellicules d'or dont ils sont remplis. Toutefois, c'est le seul tableau de Segantini où nous n'ayons plus affaire à cette tendance décorative qui apparaît dans tout l'ensemble de cette œuvre d'une telle éclaboussante nouveauté, qui surprend le plus là même où on ne la croirait pas possible ou du moins très difficile à obtenir et s'évanouit là où justement on la prévoyait : car, à notre sens, rien ne prête mieux à cette recherche qu'un portrait. M. Mehoffer va nous le prouver tout à l'heure. La Source du mal, allégorie un peu difficile de la vanité, nous apparaît comme la première recherche de Segantini dans un nouvel ordre d'idées, car chez lui les idées s'enchaînent par longues séries : il a usé beaucoup dans sa peinture du procédé musical du thème avec variations, et la succession de ses répliques modifiées insensiblement d'abord, puis finissant par dévier complètement de leur sens primitif, pourrait fournir matière aux plus intéressantes dissertations philosophiques. (1) Pour donner une idée plus complète des tendances décoratives de l'art de M. Segantini nous reproduisons, bien que ce tableau n'ait pas été exposé à Vienne, l'Amour à la Fontaine de Vir qui l'an passé fut si discuté à l'Exposition de Dresde. épaisse et légère, résolvant, par une magie qui pourrait bien n'être autre qu'une incroyable persévérance, les pires contradictions. Si bien que, somme toute, on acquiert la persuasion qu'une œuvre semblable devra tôt ou tard être comme sortie dans un panneau spécial, au fond de quelque salon recueilli comme une chapelle, mise en scène à peu près comme un tableau d'église par son autel, et la pensée paraît presque sacrilège de se dire qu'un rustre fortuné pourrait se contenter d'accrocher un tel trésor à un clou quelconque le long de la première muraille venue. Aussi fallait-il voir avec quel soin la Sécession l'avait isolée sur un chevalet spécial, groupant autour d'elle sur les points d'où elle apparaissait le mieux dans son jour des groupes élégants de meubles modernes; tel un ostensor rayonnant au milieu d'un reposoir de Fête-Dieu. Du reste d'analogues observations s'imposent à propos du panthéiste Ange de la vie, de la Vierge

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L'Art Décoratif aux dernières Expositions de Vienne M. Gustave Klimt prend la succession de Makart chez une Excellence du Ring dont il achève de décorer les appartements. Cet artiste nous apparaît un très exact exemplaire du viennois cultivé d’aujourd’hui, autant épris de l’archéologie que des salons élégants; le type du mondain taillé dans l’étoffe du savant et qui concilie sa double passion en revêtant la Viennoise de costumes grecs ou orientaux, et en se plaisant à peindre l’orientale rou- juives lui servissent de trait d’union entre ces contrastes, de transition entre l’antiquité et le modernisme et rendent vraisemblable cette sorte de carnaval de très haut goût, au milieu duquel on se tâte pour se demander si c’est Ravenne qui a lieu à Vienne, ou Vienne à Thessalonique. Seul, M. Klimt, du reste, a le vrai sentiment de la beauté et de la manière de vivre un peu théâtrale qui règnent dans cette particulière société, recrutée dans la haute F. BILEK. maine, fanariote, arménienne ou juive acclimatée dans la capitale autrichienne, parée d’atours un peu entachés d’excentricité... Se souvient-on des robes rapportées de Vienne par Sarah Bernhardt qui déchaînèrent une protestation descouturiers parisiens? M. Klimt est le peintre des Viennoises qui ont quelque analogie de type ou quelque similitude de goût dans la toilette avec l’actrice française. Comme la nouveauté de son art consiste en même temps à confondre les salons avec les musées historiques, à intervertir le frac et la simarre, à parer la bicyclettiste d’aujourd’hui d’accoutrements byzantins, mérovingiens ou carolingiens, à confronter le gigerl (gommeux) et le patriarche d’Aquilée, il était naturel que les plus beaux types de grandes mondaines finance et la colonie orientale, société qui tend de plus en plus à donner la caractéristique viennoise à l’étranger et qu’il ne faut pourtant pas confondre avec celle des bals de la cour si rigoureusement fermés, avec l’aristocratie impériale absolument hermétique et où les types sont presque toujours très nationaux, c’est-à-dire n’ont rien, absolument rien, des rois et des reines et des cours de théâtre. Peut-être me comprendra-t-on mieux si j’ajoute que M. Klimt serait comme fait exprès pour illustrer le livre de M. Clémenceau: Les plus forts si l’action s’en déroulait à Vienne. Destiné à l’appartement ci-dessus mentionné, le supra porta, où des instruments de musique antiques, une viennoise du type désigné et un sphynx forment un ensemble de lignes fort simple et

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Art et Décoration d'une captivante étrangeté, est un échantillon très explicite de cette tournure d'esprit alexandrine qu'on pourrait presque désigner pour PR. MAX LAUGER être celle d'un Fernand Khnopff danubien. Malheureusement, selon l'usage allemand, le droit de reproduire M. Klimt a été immédiatement confisqué par une grande maison de Munich. Le placardage dans les rues de l'affiche pour l'exposition sécessioniste a été interdit à Vienne : pour satisfaire à la censure, il a fallu couper l'élan du gladiateur Thésée par un fût de baliveau du noir le plus vigoureux à l'avant-plan. Cette composition nous paraît conçue d'une façon assez amusante quoique spécieuse ; mais à une époque où règne l'affiche surchargée d'ornements de Mucha, ou en pétard de couleurs de Chéret, laisser en absolue réserve la plus grosse portion du champ, était un paradoxe ne manquant pas d'esprit : telle quelle, elle peut déjà donner quelque idée de ce goût archéolo- gique appliqué au perpétuel carnaval viennois qui est une marque distinctive de M. Klimt, car les mauvaises langues ne manquent pas d'interpréter Thésée et le Minotaure dans un sens tout immédiat, que, pour ne blesser personne, nous nous contenterons d'indiquer ainsi : la lutte de l'art nouveau et de la routine. M. Joseph Engelhart aussi est viennois ! Et comme ce seul fait lui donnerait de similitudes avec M. Klimt, si son tempérament n'était plus rude, plus gros et s'il ne s'inspirait d'un milieu un peu extérieur au Ring et surtout de modèles beaucoup plus plébéiens ! Ses créatures ne sont jamais raffinées, leur type est même très vulgaire, mais, comme toutes les Viennaises du haut en bas de l'échelle sociale, elles ont le goût de l'éternel carnaval, ce qui se traduit, si elles sont vêtues, par la manie des costumes d'un chic alourdi ou dévié comme le mot fesch qui l'exprime à Vienne ; si elles sont plus ou moins déshabillées, par celle des jeux mythologiques ou des attitudes spéciales, à mi-chemin entre le corps de ballet et les danses sacrées. Bref, le nu n'est jamais chez M. Engelhart reposé, serein et chaste, il veut sentir le dévêtu. Telle de ses héroïnes couchée dans les hautes herbes agacera un serpent, un thème très à la mode ces dernières années non pas, ce qui est déjà typique, parce qu'un livre comme Salammbo aurait paru, mais simplement parce qu'une charmeuse de serpents fit courir tout Munich, inspira à M. Lenbach un tableau assez mauvais et à M. Franz Stuck son fameux Pêché, et que dès lors, tous les jeunes gens emboîteront le pas. Telle autre dans ses voiles fort légers se livrera à la danse serpentine, toutefois rassurez-vous, il ne s'agit pas d'une robe irisée comme celle de la Loïe Fuller, mais tout bonnement d'une chemise de nuit fort transparente ; on comprend immédiatement l'accen-tuation spéciale. Autant que ses sujets, le dessin brutal et le coloris violent du jeune artiste lui valent les plus sérieuses objections des gens de goût. En perpétuel état d'inquiétude pour arriver à se saisir enfin de sa voie, à se rendre maître de lui-même, M. Engelhart est loin d'avoir encore fourni sa vraie mesure. Malgré le charme réel de ses cadres ornés, de ses paravents de cuirs gaufrés, mosaïqués, peints, dorés et argentés, à appliques métalliques, dont les reproductions firent le tour de toutes les revues illustrées allemandes, il sem-

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L'Art Décoratif aux dernières Expositions de Vienne blerait qu’avec un tempérament de cette nature l’Art décoratif d’aujourd’hui n’ait rien à voir, lui qui doit être distingué ou n’être pas, que mièvre même s’il le fallait nous préférerions à fougueux parce que plus intime, mieux reposant ; aussi dans le cas particulier, ne saurait-il que détourner M. Engelhart de son vrai chemin. Avec le goût du nu qui est le sien, il serait peut-être plus logique de tomber résolument du côté où il penche et de regarder dans la direction de Rubens, ou simplement de Makart que dans celle de Franz Stuck pourtant déjà si brutal parfois, lui aussi, et de la jeune école munichoise des Herterich, Erler, Greiner, etc. M. Franz Stuck a ici une statuette de bronze : une Amazone, digne pendant de son fameux athlète cambré, soulevant un énorme boulet avec un bel effort des reins et des bras, qui est l’une des meilleures œuvres de la sculpture allemande moderne. La peinture de M. Stuck est du reste presque toujours celle d’un sculpteur, de même celle de M. Max Klinger ; en tous cas ils se prouvent l’un et l’autre bien supérieurs comme sculpteurs à ce qu’ils sont comme peintres, encore qu’il faille avoir bien soin de reconnaître à M. Stuck tel quel, une réelle distinction à côté de M. Klinger. En effet, l’œuvre de ce dernier, exposée ici cette année, est d’une grossièreté si extravagante que malgré toute l’autorité du nom de Klinger sa scandaleuse crucifixion ne saurait à aucun titre figurer dans une revue de la peinture décorative. En revanche voici M. Hans Thoma, tel que nous l’avons toujours connu, d’une invention séduisante au possible, mais d’une si touchante naïveté de réalisation, M. Hans Thoma avec une ronde de sirènes en pleine mer au clair de lune, et bien d’autres choses où il se montre le découvreur hasardeux, que trouver seul intéresse et que chercher fatigue. Le voilà donc tout souriant et endormi dans sa confiance en lui-même, bien près de croire que tout est du premier coup pour le mieux dans le meilleur des mondes, se complaisant à son ingénuité comme il n’est plus permis à un maître d’une telle notoriété de le faire si enfantinement, et qui découvre souvent- tes fois ces harmonies d’un accent vieillot tout neuf, comme ces heureux pastiches musicaux de danses italiennes et françaises solennelles et surannées, auxquels excellent certains compositeurs du Nord. Bref il surprend et séduit à chaque apparition, mais à chacune aussi fait sourire et donne l’amer regret qu’un artiste aussi bien doué, lâche son dessin avec cette désinvolture manifeste. Je me procure à chaque exposition un moment de douce gaieté à me représenter Ingres amené devant les parois si soigneusement réservées à M. Hans Thoma et constatant qu’il soit aujourd’hui possible d’exposer de telles choses, non seulement impunément mais au contraire avec grand succès ! Je crois qu’il est difficile de rêver un portrait de jeune femme plus décoratif, on pourrait même dire « représentatif » que celui que nous donne M. Joseph Mehoffer, d’une grande dame polonaise, cantatrice distinguée, en pleine fièvre d’un triomphe mondain. La date que fut dans l’existence de Regnault le portrait du général Prim, la carrière de M. Mehoffer semble l’avoir rencontrée avec ce morceau d’éclatante bravoure et de très fine psychologie : certainement il y a là mieux qu’un portrait saisissant, la notation exacte s’y trouve exprimée de ces minutes très spéciales

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Art et Décoration où la mondaine disparaît sous la cantatrice, où l'excitation musicale, une explosion de génie fait oublier à l'interprète la convention, où le triomphe transfigure, où enfin l'accent artistique dans l'allure et l'attitude rend la jeune femme un tantinet hardie et provocante. D'autre part, du moment que portrait, impossible de rêver type et toilette plus indivi- duels, mise en scène plus neuve et habile, ensemble plus distingué et harmonieux. La cantatrice est tout à fait isolée, comme mise hors des rangs par l'exceptionnalité de sa nature; elle s'affiche avec crânerie dans la certitude de son succès, on la sent le point de mire des regards de toute une assemblée, une atmosphère faite de rumeurs et de musique flotte autour d'elle et semble présider même au rythme des plis de sa robe; on a la très nette impression de cette atmosphère musicale et pourtant on ne voit pas d'accompagnateur, pas le moindre angle de piano, ni trace d'orchestre en arrière; aucun instrument, aucun groupe ne tient compagnie ou n'encadre cette séduisante personne qui s'exhibe : elle est seule dans un très vaste espace sans que cela la rapetisse, tant cet espace est rempli avec agrément pour les yeux. Au fond toutefois, une superbe tenture d'un délicat ton mauve-gris, entre-baillée sur un second salon, découvre un groupe d'hommes en habit qui détaillent curieusement la cantatrice. L'indication est, du reste, discrète au possible, elle ne fait que mieux ramener l'attention sur l'étrangeté si fortement accusée de cette jeune femme géniale. L'auteur de ce portrait, vraiment une page de roman et un tableau de mœurs, est du reste lui-même l'un des plus complets et des plus empoignants artistes de la jeune Pologne: la cathédrale de Lwow, en Galicie et celle de Fribourg en Suisse lui doivent des vitraux d'une hardiesse de couleurs, d'un réalisme décoratif de dessin et d'un charme d'imagination extraordinaires. Vers les estampes aussi le caractère décoratif oriente son invasion victorieuse et dans ce domaine encore s'accuse de plus en plus. La minutieuse et spécifique notation d'un paysage, d'une heure, devient de plus en plus indifférente aux jeunes aquafortistes et lithographes qui lui préfèrent avec assez de bonheur cette tendance allemande d'aujourd'hui dont les élèves de Bocklin ont été les premiers instigateurs et qui consiste à subordonner les accidents de couleur et de formes à d'harmonieux rythmes de lignes, à une recherche du caractère ornemental. Le catalogue même de la Sécession en fournit un exemple dont quelques feuillets sont satisfaisants. Au premier rang des tentatives de ce genre, il faut citer celles de M. Pierre Behrens. Estampe est-il bien le mot pour les désigner? Ses grandes gravures sur bois sont imprimées, sans le secours d'aucune presse, à la main avec des couleurs à l'eau; il attache beaucoup d'importance à cette technique qui a bien plus de charme que la pratique mécanique, n'annihile pas la structure du papier et permet de l'inégalité dans la pression, selon les différentes

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L'Art Décoratif aux dernières Expositions de Vienne parties de la composition et les intentions de l’artiste. De telle sorte, il est vrai, celui-ci ne peut obtenir en un jour que peu d’exemplaires parfaitement conformes à son désir, si bien que la somme totale des épreuves de chaque pièce n’aboutit guère qu’à une vingtaine. M. Émile Orlik de Prague n’est pas sans analogie avec ce Sattler fantastique qui a rendu aux bibliophiles allemands une si belle passion pour les ex-libris. Passant de l’eau-forte à la lithographie ou à la gravure sur bois avec une visible curiosité de toutes les combinaisons possibles dans l’expression de sa pensée, aussi bien que des aggravations par les tirages en couleurs, les rehauts métalliques, il obtient des petites vignettes d’une saveur ambiguë inquiétante dont le procédé est en très intime corrélation avec les motifs. Il en est de drolatiques et d’apeurantes, d’ironiques et de bonhommes; certaines donnent le cauchemar d’avoir été imaginées dans la taverne d’Auerbach, lors de la descente improvisée de Méphistophélès; on les disperserait avec plaisir dans une édition de Faust ou des Contes de Hoffmann; d’autres sont de simples mais savoureux renseignements anecdotiques sur la vie privée dans les arrière-boutiques juives de Prague ou le labeur paysan dans la campagne tchèque. Un tchèque nous happe au passage parmi les sculpteurs, M. Frantisek Bilek, un mystique, secteur des Frères de Bohême et de Moravie, vivant en ermite à la campagne, à la fois un nerveux et un rêveur auquel il est difficile de résister. Des deux énormes pièces de bois sculptées, des formidables racines et troncs de chêne d’une seule pièce bons à supporter l’enclume où Siegfried forge son épée, qui ont pris forme sous ce ciseau acharné et volontaire (on pense à Stasicratès proposant à Alexandre de tailler l’Athos en statue), je ne veux retenir qu’un, un criant symbole de la Bohème actuelle. A terre, éplorée et maigre à faire peur, une femme demi-nue git, dominée, humiliée par deux pieds colossaux. Les pieds de qui?... Le personnage manque, il est hors des frontières. Il y a du Rodin dans le cas de M. Bilek et même des analogies biographiques ; certaines de ses œuvres paraissent inintelligibles à ses propres compatriotes. Cependant tous citent avec admiration des têtes de Christ d’une expression inoubliable. De tous les artistes industriels dont les œuvres furent exposées à Vienne cette saison soit au Musée d’art et d’industrie, soit au Künsllerhaus, soit à la Sécession, je ne veux rappeler que deux. D’abord le professeur Max Läuger de Carlsruhe pour ses jolis vases frais et printaniers, qui font penser à des touffes de fleurs, qui en ont toute la simplicité imprévue, la grâce et l’ingénuité aux vives couleurs. C’est lui qui a inauguré les recherches céramistes dans le monde des artistes d’outre-Rhin : sa technique sans aucune prétention lui vient des potiers de Kandern dans l’Oberland badois, braves gens qui s’étaient créé une spécialité de vaisselle de cuisine un peu coquette et disposaient seulement de six couleurs pour revêtir leur forte argile rouge feu; il n’a fait qu’ajouter à cet art dans l’enfance sa propre fantaisie, une imagination prime-sautière et fertile, un goût épuré, une habileté extrême à tirer parti du hasard. Or, si ce dangereux collaborateur a contracté une intime alliance avec M. le Pr. Läuger, un céramiste munichois de grand renom, lui, l’a absolument banni de ses ateliers : en revanche il s’est associé ses trois fils. Les produits sont donc signés famille von Heider. Après