Excerpt
First pages of the volume, freely accessible.
Page 1
ART et Décoration
Revue mensuelle d'Art Moderne
---
Sommaire
- L'œuvre décorative de M. Frémiet.
- PAUL VITRY.
- Serrurier-Bovy.
- GUSTAVE SOULIER.
- La Décoration des Restaurants.
- FERNAND WEYL.
- L'Animal dans la Décoration.
- E. GRASSET.
- Planche hors texte:
- L'Animal dans la Décoration.
- M.-P. VERNEUIL.
---
SEPTEMBRE 1898
---
LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS
13, RUE LAFAYETTE PARIS
---
Prix de la Livraison : 2 frp
2e Année — N° 9
Page 2
Art et Décoration
Revue Mensuelle d'Art Moderne
COMITÉ DE DIRECTION :
MM. PUVIS DE CHAVANNES, VAUDREMER, GRASSET,
JEAN-PAUL LAURENS, CAZIN, L.O. MERSON, FRÉMIET, ROTY,
LUCIEN MAGNE.
Secrétaire de la Rédaction : GUSTAVE SOULIER
---
Abonnement Annuel :
PARIS & DÉPARTEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . 20 fr.
ÉTRANGER . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 25 fr.
Prix de la Livraison : 2 francs
L’Année parue . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 24 francs
---
Publicité de “ART & DÉCORATION”
Tirage : 10.500 exemplaires
Le chiffre de 10.500 est celui du tirage minimum, il représente le nombre des exemplaires destinés au service des abonnements et de la vente au numéro.
L’administration de “Art et Décoration” tient à la disposition des intéressés tous les moyens d’investigation nécessaires pour en contrôler l’exactitude.
---
Concours mensuels
I. La Revue « Art et Décoration » ouvre, chaque mois, un concours d’Art décoratif entre tous ses lecteurs français ou étrangers.
II. Les projets devront parvenir affranchis à la « Librairie centrale des Beaux-Arts », 13, rue Lafayette, Paris. Ils ne seront pas signés, mais porteront un pseudonyme ou un signe quelconque, répété sur une enveloppe fermée contenant le nom et l’adresse du concurrent.
III. Le nombre d’envois pour un même concurrent n’est pas limité.
IV. Des prix en argent seront décernés pour chaque concours. Le jury se réserve cependant le droit de supprimer ceux-ci en partie ou en totalité au cas d’insuffisance notoire des projets soumis.
VII. Les projets primés appartiennent à la Revue et pourront y être reproduits.
VIII. Les projets non primés pourront également être reproduits s’ils sont l’objet d’une mention de la part du Jury. Ils devront être réclamés dans la semaine suivant la publication du jugement dans la Revue. Les demandes d’envoi par la poste devront contenir un affranchissement suffisant pour en couvrir les frais.
L’Administration de la Revue décline toute responsabilité quant aux projets non retirés un mois après la publication du jugement.
Page 3
L'OEuvre Décorative de M. Frémiet
---
N
ous signalions récemment à propos des nouveaux bâtiments du Muséum d’histoire naturelle, la part qui devait revenir dans cette intéressante tentative de décoration empruntée uniquement à la nature, à l’un des maîtres sculpteurs de notre époque, M. Emmanuel Frémiet. Cette part, si on envisage strictement les choses, elle se borne à deux grands bas-reliefs. L’un en bronze représentant l’Age de la Pierre, sera placé sur la façade de la rue de Buffon, il a déjà été publié ici-même lors du dernier Salon (1), et nous n’y reviendrons pas; l’autre que nous sommes heureux de pouvoir donner ici sous sa forme définitive, représente, en marbre, la lutte tragique d’un Orang-outang contre un Sauvage de Bornéo; est visible depuis peu dans le grand vestibule du Muséum. Mais, si M. Frémiet n’a pas signé d’autres morceaux dans cet ensemble, il faut, pour être juste, lui être reconnaissant d’un grand nombre des mérites qui s’y font jour, en songeant d’abord à l’enseignement si fécond qu’il distribue, depuis tant d’années, aux jeunes artistes qui viennent apprendre au Muséum à voir la nature et à la serrer de près; en songeant ensuite à l’exemple qu’il leur a donné lui-même dans nombre de ses œuvres; quelques-unes sont déjà lointaines, et un peu oubliées, même de l’artiste; mais si en historien, nous cherchons à remonter aux origines des tendances actuelles, nous devons reconnaître qu’il s’y est montré véritablement initiateur en matière de décoration, et qu’il a ouvert une voie qu’il serait fort désirable de voir suivre plus complètement et plus souvent.
Qui est-ce qui connaît les chapiteaux de la Salle du Manège au Musée du Louvre? Il y a si longtemps que cette salle est fermée au public (1), si même elle lui a jamais été ouverte, que ces chapiteaux aujourd’hui ont presque l’attrait de l’inédit. Pourtant c’est il y a plus de quarante ans en 1857-58 après l’inauguration officielle des nouveaux bâtiments du Louvre, que l’on songea à décorer l’intérieur de ces palais somptueux, et chacun sait que cette décoration n’est pas encore terminée. Celle de la salle en question le fut cependant une des premières. Elle est située entre les deux cours qui portent les noms des architectes du nouveau
Chapiteau de la Salle du Manège, au Louvre.
Louvre, Visconti et Lefuel, au-dessous de la Salle des États, au milieu de la partie des bâti-
(1) Cf. Art et Décoration, avril 1897.
(1) On j'y a ouvert récemment une galerie de moulage antiques.
Page 4
Art et Décoration
ments réservée jadis aux écuries de l'Empereur; elle était elle-même destinée à servir de manège. De la conception de cette architecture, et de son appropriation à son objet, il vaut mieux ne pas parler; elle est plus que discutable. D'ailleurs c'est l'ornementation seule qui nous intéresse ici. La salle est divisée en trois travées par deux rangées de six colonnes; ce sont les chapiteaux de ces colonnes que l'on eut l'idée de décorer de figures d'animaux et d'attributs de chasse. M. Frémiet en reçut trois pour sa part, ce sont les trois que nous reproduisons ici.
Salle du Manège, notre artiste était plus libre, et ses qualités personnelles de composition et style pouvaient davantage se faire jour. L'ornementation générale en est peut-être un peu chargée et surabondante, mais la mode et l'entraînement du goût ambiant l'exigeaient alors ainsi. Le parti pris décoratif toutefois et la composition en sont tout à fait intéressants, et quant à l'exécution vigoureuse du détail, on y retrouve dès cette époque la science et le talent pénétrants de l'artiste qui devait succéder à Barye dans la chaire du Muséum. Si nous prenons, par exemple, le chapiteau qui a pour
Il avait déjà auparavant collaboré à la décoration de la façade intérieure de la grande galerie joignant le Louvre aux Tuileries. Cet ensemble d'ornementation écrasante, ce style factice réduit à l'imitation surchargée d'architectures anciennes, il y a longtemps qu'un article de Vitet en a fait justice; mais il est simplement équitable cependant d'en sauver quelque chose dans le détail et d'en retenir certains morceaux intéressants. Tels sont les deux lions accroupis au-dessus du guichet des Saints-Pères du côté du Carrousel, ou bien certains couples d'animaux, chiens ou gazelles que l'on voit du même côté sur la façade du ministère des Colonies actuel.
Dans la composition des chapiteaux de la thème la Fauconnerie, nous remarquerons l'ingénieuse disposition de ces chutes d'oiseaux formant les angles : le grand héron surpris dans son vol présente ses ailes employées qui viennent se rabattre symétriquement sur les faces du chapiteau; au-dessus, le brave petit faucon attaque énergiquement sa victime des serres et du bec et sa petite tête courroucée domine l'arête formée par le corps des deux oiseaux en lutte. Les faces du chapiteau se décorent de plus d'un bouquet de roseaux régulièrement disposés en éventail, presque stylisés; au-dessus, on voit le leurre, cette sorte d'oiseau artificiel dont on se servait pour rappeler le faucon; au-dessous, le chaperon de l'animal et l'aumonièr e du fauconnier s'agencent ingé-
Page 5
L'Œuvre Décorative de M. Frémiet
nieusement pour relier les groupes d'animaux, en corsant le centre de la composition.
Les deux autres chapiteaux, un peu plus simples de composition et d'un arrangement moins cherché et moins rare, sont formés essentiellement de quatre têtes d'animaux occupant les angles. Dans l'un, ce sont des cerfs, et dans l'autre des chevaux armés, avec les bois d'un côté, les plumes du panache de l'autre qui viennent se rejoindre en épousant la ligne supérieure du chapiteau. Au-dessous, le champ est occupé, dans l'un par un cor de chasse entourant les dépouilles opimes, les pieds de l'animal vaincu, dans l'autre par un écu traversé de deux épées avec une rose fichée en son centre et couronné par le casque du chevalier qui complète l'ensemble. La composition générale en est plus simple, moins raffinée, plus nette peut-être et plus lisible mais également originale et puissante que dans la Fauconnerie; les éléments empruntés à la nature ou aux objets usuels sont parfaitement adaptés à leur fonction ornementale et décortent, sans le déformer, le membre d'architecture proposé; c'est un exemple excellent de style moderne et personnel où la virtuosité dans le rendu, si grande qu'elle soit, permet d'admirer néanmoins la composition générale et le style de l'artiste.
Bien que d'un ordre un peu différent, c'est un travail qui relève à peu près de la même conception esthétique que le meuble exécuté, ou plutôt décoré par M. Frémiet pour l'exposition de 1867 (1). Le dessin était de M. Brandly. On peut y être choqué par l'ornementation légèrement surabondante et surchargée qui était de mode alors, mais on est forcé d'y reconnaître à la fois la virtuosité précise et nerveuse du détail et un parti pris d'arrangement décoratif souvent vigoureux et personnel. Le panneau central de ce cabinet que nous reproduisons ici est occupé par un bas-relief pittoresque en bronze représentant un char gaulois rempli de guerriers combattant, sonnant de la trompe, agitant des torches, qui relève d'ailleurs plus de la grande sculpture que de l'art décoratif. Il faut y remarquer cependant en passant, l'énergique expression des buffles farouches de l'attelage. En haut des deux montants des côtés, au milieu d'un arrangement de draperies de guir-
Meuble exécuté pour l'Exposition de 1867.
landes et de cordages, nous retrouvons deux têtes de ces mêmes animaux mais immobilisées ici, et comme stylisées. Par une disposition curieuse elles sont rattachées par le joug qu'elles supportent au corps du meuble et au trophée d'armes et d'instruments de toute sorte qui en décore la partie supérieure. Au bas de ces montants, apparaissent dans les mêmes conditions, deux sabots fendus qui rappellent ceux des animaux du motif central, et au-dessus, deux
(1) Ce meuble après l'exposition de 1867 resta entre les mains du fabricant que l'avait fait exécuter espérant le faire acheter par l'Empereur. Il fut vendu à la mort de ce fabricant et nous n'avons pu savoir où il était passé. Nous devons d'avoir pu le reproduire à l'obligence de M. Chevrie qui a bien voulu nous en communiquer une photographie faite jadis pour la commission impériale de l'Exposition.
Page 6
Art et Décoration
petits motifs végétaux très sobres, qui contrastent heureusement avec le luxe un peu exagéré et lourd de la partie haute. A la partie basse enfin,
dans une sorte d'évidement deux animaux fantastiques s'enlacent, serpents, lézards ou poissons, tenant un peu des trois, comme nous en retrouverons tant dans l'œuvre de M. Frémiet.
Si intéressants que soient ces fragments de la décoration du nouveau Louvre et ce meuble de 1867, ils ont le tort pour nous d'être encore trop influencés par le goût contestable d'une époque où la richesse et la surabondance des ornements semble avoir été l'idéal de la décoration. Mais il y a d'autres morceaux dans l'œuvre de M. Frémiet, où ses qualités personnelles se font jour bien davantage, où, servi par son merveilleux talent d'animalier, il a su transformer l'animal, son sujet favori, en véritable élément décoratif. Un des plus curieux et des moins connus dans ce genre est en même temps un des plus anciens dans l'œuvre de l'artiste.
C'est en 1849, en effet, que Charles Blanc avait fait commander à notre sculpteur quatre supports en bronze pour une grande table en porphyre au musée du Louvre. C'était au moment où Jeanron, directeur des Beaux-Arts de la République, faisait restaurer, par Duban, la galerie d'Apollon. M. Frémiet, qui avait alors vingt-cinq ans, dédaignant les griffons classiques, imagina, pour ces supports, quatre figures de marabouts enchâinés, assis gravement sur leurs pattes, le bec tombant sur leurs goîtres gonflés, dans une sorte d'attitude à la fois hiératique et réaliste, qui convenait admirablement à leur fonction décorative, et où la virtuosité et l'esprit du jeune artiste trouvaient ample matière à se déployer. La silhouette bizarre et puissante de ces oiseaux, la ligne brisée de leur corps, depuis leur bec jusqu'à leurs pattes croisées horizontalement par-dessus un jeune saurien qu'elles serrent avec énergie, tout était parfaitement adapté à leur rôle de pieds de table et devait donner une impression de sécurité et de solidité nécessaire, étant donné le poids énorme qu'ils avaient à supporter. Renonça-t-on au projet qui les avait fait exécuter, ou leur retira-t-on un beau jour la fonction pour laquelle ils avaient été conçus? Toujours est-il qu'aujourd'hui, par quelque hasard d'attribution administrative, les pauvres marabouts soutiennent une maigre vitrine où s'étalent, parmi les autres amusettes à badauds du Musée de Marine, je ne sais quelle recons-
titution en carton découpé de travaux relatifs à l'obélisque de Louqsor.
C'est une silhouette assez analogue à celle de ces marabouts que nous présente l'un des
Page 7
L'Œuvre Décorative de M. Frémiet
quatre animaux exécutés par M. Frémiet, vers la fin de l’Empire, pour l’escalier de Pierrefonds. Viollet-le-Duc venait de restaurer le château féodal de Louis d’Orléans, et M. Frémiet fut chargé de dresser, au seuil de l’escalier d’honneur, l’image du maître du logis. Nous reviendrons tout à l’heure sur cette étonnante
Mais il y a plus ici : c’est une continuation non une pastiche, ou une restitution comme en fit par exemple exécuter Viollet-le-Duc pour décorer les tours de Notre-Dame. M. Frémiet, par toutes les qualités de naturalisme et de verve de son talent, est l’héritier direct de ces maitres imagiers qui transformèrent au xive et
Lustre (hôtel de M. Dervillé).
figure, nous ne nous occupons pour le moment que des quatre animaux à cheval sur les ressauts des rampes de l’escalier, l’aigle, le bœuf le dragon et le marabout. Au premier abord, on est tenté de les considérer comme de simples souvenirs des animaux chimériques que s’était plu à créer la fantaisie des imagiers gothiques, pour orner corniches, balustrades, contreforts, pignons, etc.
au xvesiècles la décoration gothique, et créèrent en particulier dans cette province de Bourgogne d’où la famille de notre artiste est aussi, remarquons-le, originaire, un art souple et puissant que l’on dédaignait trop facilement autrefois. Dans un ensemble, comme Pierrefonds, où devait revivre l’art du xve siècle, M. Frémiet était comme chez lui. Sans se guinder, sans effort, presque sans étude, il
Page 8
Art et Décoration
ramasse le ciseau des vieux imagiers et continue leur œuvre. Il est tout pénétré de leur esprit, et ses créations toutes personnelles, toutes vivantes, véritablement modernes, sont cependant dignes de figurer à côté des leurs. Ses animaux de Pierrefonds, à la différence de ceux des tours Notre-Dame, ne sont pas destinés à être vus très haut et très loin. Si la matière où ils sont taillés exige un peu plus de simplification que celle des supports de bronze dont nous parlions tout à l'heure, leur position sous les yeux et pour ainsi dire sous la main, permettait à l'artiste de les modeler avec amour, d'en faire jouer les muscles, et d'y déployer toute la verve de son talent naturaliste et précis. C'est à cela d'ailleurs qu'il consacre généralement tout son effort, le reste venant d'instinct et comme par surcroît. Il n'est rien de plus amusant à ce point de vue que le bœuf que nous reproduisons ici et qui s'arc-boute avec une sorte de fureur concentrée sur son arête de pierre. Tous les détails de son anatomie sont rendus avec une précision et une sûreté de main remarquables, et cependant il reste, lorsqu'on le considère en place,
d'une valeur tout à fait juste dans l'ensemble de la décoration monumentale.
Ce qui est également très remarquable à côté du souci minutieux du détail rendu avec une vigueur et une science peu communes, mais en respectant cependant le côté décoratif de l'œuvre, c'est la faculté de création mise par l'artiste au service de son imagination : ces animaux héraldiques, irréels, fantaisistes, il sait les faire vivre, les rendre possibles et il nous persuade presque que, si nous ne les avons pas vus dans la nature, c'est que nous n'avons pas bien cherché, et que si le sculpteur avait pu disposer comme le Créateur d'une étincelle de vie, ils pourraient se lever, courir, rugir : ils sont nés viables. C'est ce caractère d'imagination créatrice que nous aurons souvent l'occasion de remarquer dans les œuvres de M. Frémiet. N'était-ce pas aussi le propre des imagiers du moyen âge qui savaient dans leurs monstres de gargouilles et leurs animaux héraldi- ques unir le
Page 9
Statue de Louis d'Orléans (château de Pierrefonds).
Page 10
Art et Décoration
fantastique et le réel? Et plus près de nous, songeons aux animaux chimériques dont Rude
a paré le casque héroïque de sa Marseillaise; c'est la même vie, la même vérité dans la fantaisie qui y éclate. Ceux qui ont eu la chance de pouvoir, grâce à quelque échafaudage, voir de près le détail de cette œuvre gigantesque, ou ceux qui veulent bien l'examiner maintenant moulée au Musée du Trocadéro, savent avec quel amour, quel soin minutieux, quel sentiment puissant de la vie, le grand Rude avait modelé cette chimère hurlante et ces jeunes chevaux hennissants, groupés sur une sorte de bonnet phrygien pour couronner son chef-d'œuvre. Ni pour cette faculté féconde de création et de vie, ni pour ce soin minutieux du détail qui sait se subordonner cependant à l'allure décorative de l'ensemble, M. Frémiet ne peut renier ses ancêtres lointains et son maître direct.
Beaucoup plus nombreuses dans son œuvre que dans celles de Rude, les créations de cette sorte trahissent surtout son long commerce avec la nature animale dont il a si attentivement observé et démonté tous les rouages, si bien pénétré tous les mystères, qu'il peut actuellement réunir dans les créations de sa fantaisie toutes les conditions de la vie. Il en est peu d'exemples plus caractéristique dans son œuvre que ces deux bêtes qu'on ne sait vraiment de quel nom appeler, qu'il a adaptées sur un lustre composé par Vaudremer et com-
plété par lui pour l'hôtel de M. Dervillé. Ce lustre électrique, que M. Dervillé a l'amabilité de nous permettre de reproduire ici, se compose d'une grande couronne de fer forgé portant les lampes électriques à laquelle se rattache par des chaines une sorte de coupe plus petite, le tout pouvant se remplir de fleurs et se changer en une sorte de bouquet lumineux. Sur ce fer forgé un peu sévère, M. Frémiet a eu l'ingénieuse idée de faire courir des bandes d'escargots en cuivre doré d'une exécution fine et spirituelle et d'accrocher en deux en-
droits des bêtes rampantes, dont la forme sinueuse épouse la courbe du lustre et qui dres-
Page 11
sent, l'un une petite tête à longues oreilles comme celle d'une chauve-souris, l'autre une sorte de tête de scarabée tout à fait inattendue.
M. Dervillé possède un second lustre où la part décorative de M. Frémiet est encore plus grande. Sur un squelette assez maigre, le sculpteur a tordu ici le long corps d'un serpent en cuivre doré dont la bouche vient offrir, au seuil d'un salon de fête, le fruit de la tentation. Mais l'idée, piquante d'ailleurs, n'est qu'un prétexte à déployer en courbes savantes le long corps souple dont les boucles amples et harmonieuses constituent véritablement le corps du lustre.
Dans sa décoration de la fontaine de l'Observatoire conçue pendant les dernières années de l'Empire, exécutée et mise en place seulement après 1870, M. Frémiet par un tour de force analogue à celui que nous signalions tout à l'heure, mais plus grandiose de proportions ici, sut nous faire voir au-dessous de l'admirable groupe de Carpeaux des couples de chevaux monstrueux, mais où palpite néanmoins la vie la plus forcenée. On songe à peine à s'étonner de ces animaux étranges dont l'avant-train est du cheval et dont la croupe, comme celle du monstre fameux, se recourbe en replis tortueux. L'une et l'autre partie semblent empruntées à la réalité même, et sont tellement fondues ensemble dans l'attitude imaginée par le sculpteur, que leur alliance paraît comme naturelle. Ce n'était pas la première fois que pareille idée servait à la réalisation des grands ensembles décoratifs, mais l'artiste sait ici même rester original par sa façon de serrer de près la nature et d'emprunter à la vie même ses effets les plus grandioses.
Plus sûr encore de lui-même à mesure qu'il avance dans sa carrière, ce n'est plus qu'à la nature seule, sans l'intervention d'aucune fantaisie, qu'il demandera dès lors les éléments mêmes d'une grande décoration comme celle qu'il avait conçue pour la cascade du Trocadéro. Malheureusement le motif, principal n'a jamais pu en être exécuté dans une matière plus durable que le plâtre; et nous l'avons vu
s'effriter lamentablement au cours de ces dernières années. Pourtant ce Cerf aux prises avec un Boa gigantesque eût singulièrement bien complété l'ensemble des quatre animaux
Ours portant la masse de la Faculté (hôtel du Dr Dieulafoy).
en bronze décorant les bassins, dont l'Éléphant pris au piège exécuté par M. Frémiet est l'un des plus saisissants et dés plus heureux comme effet décoratif. Voilà du grand art, si ce mot peut avoir quelque sens, de l'art mo-