Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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LES ARTS
N° 148
Avril 1914
SOCIÉTÉ NATIONALE DES BEAUX-ARTS
SALON DE 1914
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L serait vain de chercher ici des tendances générales; ce qui donne à ce Salon un intérêt tout spécial, c'est la puissance et la diversité des personnalités. Voici au premier plan les portraits de femmes exposés par A. Besnard. À la liberté d'allure, à la largeur de conception qui de la vérité particulière s'élève à la vérité générale, on reconnaît le noble penseur qui a couru les grandes aventures d'imagination. Ces beaux tableaux d'une psychologie si souple et d'un nuancement si fleuri ont la poésie du sentiment et la poésie de la couleur. Ils sont délicats sans afféterie, somptueux sans étalage de richesse, vrais sans insistance. Un sentiment apaisé, mélancolique et fin de la vie leur donne un air de famille. Des richesses et des ardeurs de la jeunesse, Besnard garde ce qu'il faut pour animer et fleurir la sagesse d'une maturité apaisée et savante.
Si la sociabilité, le désir de plaire, la grâce aimable et spirituelle caractérisent la tradition française, il n'y a donc rien de plus français que le Portrait de Madame Pierre S... par Carolus-Duran.
Roll a écrit une de ces grandes pages décoratives où la fougue d'une invincible jeunesse se dépense généreusement. Ce plafond, qu'il intitule Poésie-Drame, est destiné au Petit Palais. Parmi les nuées déferlantes d'un ciel où les bleus fins et les riches violets s'harmonisent aux ors et aux orangés, la Muse se penche vers le Poète. À gauche la Beauté qui se détache sur un manteau royal monte vers le sphinx, impitoyable au désespoir des hommes. À droite c'est l'énergie mâle qui s'élève, sourde à la tendresse de la femme; au centre
A. BESNARD. — PORTRAIT DE MADAME R...
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A.-P. ROLL. — POÉSIE-DRAME
(Plafond destiné au Petit-Palais)
une Fantaisie gamine fait la nique au Destin. Une pensée amère et sans consolation plane sur cette œuvre de grande éloquence. Ce qui me frappé d'abord, c'est l'équilibre des masses et l'rythme heureux des mouvements qui relie ces beaux corps déployés dans l'espace, et c'est aussi la beauté de la lumière qui les revêt d'une douceur glorieuse. Quelle vibration dans les clairs! et quel moelleux dans les demi-teintes! Roll n'avait pas encore réalisé d'ensemble aussi harmonieux ni de morceaux si parfaits.
Venise! c'est le titre d'un des tableaux exposés par J.-F. Raffaelli et cela dit bien l'impression que l'on éprouve devant cet ensemble de toiles : c'est bien Venise découverte à nouveau par un poète et par un conteur exquis. Pèlerin passionné, sa curiosité du monde et des hommes l'a promené de la Provence à l'Écosse, de la Bretagne à l'Italie, et toujours ce qu'il nous a rapporté ce n'est pas des notes de voyage, mais, avec le portrait de son esprit, l'essence précieuse de chaque région. Je ne puis expliquer ce fait que par un don merveilleux de sympathie et de familiarité. Qu'il s'installe à Londres, à Cagnes ou à Quimperlé, tout de suite il se sent chez lui : il est du pays, du quartier, de la pa-
CAROLUS-DURAN. — PORTRAIT MÊME PIERRE S...
roisse. Il s'adapte aux conditions de vie, il s'assimile les goûts et les manières des gens; il est de leur famille. C'est que partout il voit autre chose que des décors; il sent l'humanité présente. Flâneur compréhensif et amusé, riche de bonhomie narquoise et tendre, il s'en va le long des quais, il s'assied sur la petite place ombragée de maigres platanes; il connaît le tournant où s'inscrit une si jolie silhouette entre la maison rose et le jardinet de banlieue. Il aime les beaux déroulements de pierres colorées, il aime aussi le canal mystérieux. Sa Venise est une princesse aimable et sans faste, élégante et point façonnière. Ni romantique, ni romanesque, ce n'est pas la Venise des amants tragiques, ni des grands désespérés ; on s'y embarque pour le Lido sur un prosaïque vapeur, et la vie moderne y fait bon ménage avec les grâces de jadis. Mais cette bonhomie ne doit pas faire illusion. Elle recouvre une science consommée de l'effet, un art subtil et fort, un goût et un tact supérieurs. Voyez dans ces pages magistrales comme le Quai des Esclavons ou le Grand Canal, la fierté du dessin, la fermeté de l'assiette et cette grâce légère qui court sur l'ample solidité de l'ensemble. Voyez dans cette har-
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I. ZULOAGA. — UN CARDINAL
Photo: FICHE 1968
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F. MONTENARD. — LA VENDANGE
(Destiné à l'Hôtel de la Chambre de Commerce de Toulon)
monie bleu et argent la note discrète d'une voile jaune et rouge. Comme la richesse est sobre, l'exécution nerveuse, la touche concise et utile. Raffaelli dessine comme il cause: le dessin est vraiment le langage naturel de son émotion. On croyait n'avoir affaire qu'à un peintre exquis et l'on rencontre un homme.
Une autre personnalité très intéressante est celle de L. Simon. Les œuvres qu'il expose cette année, sans apporter de révélation nouvelle, montrent la perfection de sa manière. Un tableau tel que les Gerbes résume avec un rare bonheur tout un ordre de recherches. Elles sont prises sur le vif et fixées par un puissant dessinateur dans leurs gestes de fonction, ces botteleuses hâlées, dont les corsages bleu de lin chantent parmi la blondeur des blés mûrs, l'une courbée en avant pour lier les javelles, l'autre accroupie, la troisième relevée un instant et tournant vers nous sa face ronde aux pommettes saillantes. L. Simon est un admirable observateur des caractères, un réaliste lucide et fort, passionné de comprendre.
La Bretagne inspire à Dauchez des œuvres d'un accent très différent. Moins coloriste que dessinateur, il s'attache à rendre l'aspect permanent des choses, la structure et l'ossature des terrains. On appréciera chez Gaston Prunier, avec une vision originale, l'exécution serrée qui cherche à la fois la forme caractéristique et la couleur locale. Ainsi les riches verdures bleuâtres des Pyrénées parent de leur chatoiement l'apreté des gorges sauvages; les violets tristes de la Bretagne s'incorporent aux fantasques troupeaux de rochers épars sur la lande de Lescoff.
Faut-il s'étonner que Lhermitte nous parle avec une émotion si communicative de choses qu'il connaît si bien et qui font comme partie de lui-même? Ces Bords de Marne aux peupliers chuchoteurs, ces chemins de halage, ces rustiques lavoirs, tous ces aspects familiers de l'Ile-de-France ou de l'Artois, il en a pénétré le sens, par une lente et affectueuse méditation. Aussi quelle sûreté et quelle beauté d'architecture! Et comme les colorations subordonnées aux valeurs font corps avec les objets! Il suffit d'une touche jetée au bon endroit pour que l'or de l'automne frissonne sur les sombres taillis, pour que la rivière matinale s'argente et bouge. Le ciel vibre à travers les branches nues et se mêle aux remous brouillés, effleure le bachot et les releveurs de nasses penchés sur leur besogne furtive. Rien ne vit isolément: la nature dépouillée bruit frôlée par la bise froide. On admire la sobriété et la justesse de ce langage, la probité de cet art dont le charme est le vif accent de la vérité. N'y a-t-il pas un caractère analogue dans les œuvres sincères et graves de David-Nillet? L'Eglise et le Pont de Saint-Père-sous-Végelay me plaisent par leur simplicité robuste et leur rusticité de bon aloi.
L'art de Lepère s'enrichit et s'assouplit tous les ans; nous croyons le connaître et il nous surprend. Nous savons combien le talent du graveur est précis et fort, comment son dessin fouilleur épouse le sens de la forme; il nous convainc qu'il a par surcroît les dons du coloriste. Lepère, comme certains Anglais, exprime admirablement le mouvement et la vie météorique d'un paysage. On perçoit dans
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L. CHIALIVA — COUR COMMUNE DANS LE DAUPHINÉ
Photo: Lecourt, 1924
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son œuvre quelque chose d'ardent et de passionné, une vision impétueuse qui court à l'essentiel et brasse énergiquement les ensembles. Il sait l'art des passages et fait courir les valeurs comme des ondes. Quelle belle architecture de montagnes et de nuages étayés dans l'espace! Quelle vitalité dans ce groupe d'arbres jeté comme une arche sur un chemin creux ! Comme toutes les parties se relient, se pénètrent et s'achèvent en mouvant ensemble!
Stengelin est un poète pensif qui met dans ses œuvres, logiquement composées comme cette Ferme hollandaise, le reflet d'un esprit grave et tendre. Meslé aime les heures crépusculaires et voilées qui donnent aux réalités l'apparence du rêve et la douceur du souvenir. Les grisailles d'un château et d'un vieux pont se reflètent dans l'eau assoupie ; le clocher du village enlève son blanc fantôme sur une nuée d'orage. Meslé est de ceux qui délivrent les puissances de rêve encloses dans les objets familiers. C'était l'art de Cazin et son fils nous le rappelle en évoquant le souvenir du maître en son cher Équihen, en redisant à son tour la lente mélodie des plages du Nord.
Gillot est le prestigieux interprète des foules en mouvement, des paysages citadins et des féeries modernes : la Gare Saint-Lazare, le Feu d'artifice sont des merveilles d'exécution. Marcel Clément, qui comprend si finement les élégances parisiennes et qui approfondit de beaux ciels au-dessus de la cité, sait aussi noter avec charme la vie des pâturages. Comment rendre justice d'un mot à tant de bons paysagistes, Moullé, Braquaval, Luigini, Costeau, Boulard, Georges et Lucien Griveau, l'un fidèle aux harmonies fauves, l'autre aux harmonies argentées? Cadel, Paul de Castro, Billotte, Bertram, Abel-Truchet, Chapuy chroniqueur des bords de la Marne, Maurice Chabas épris du mystère, Chevalier, Guillaume Roger, Oberteuffer, Renefer, Havet et Mainssieux qui voient le forum romain sous un jour si différent et nous intéressent tous deux, Monod, Paul Manceau, Madame Doillon-Toulouse, le vibrant Lépine, Marius Michel, Rusiñol, Stettler, Piet, Gabriel, Madame Grix et ses neiges délicates ? Tous mériteraient une étude. Je regrette que la place me manque pour apprécier comme il convient le grand talent de L. Chialiva, si prématurément enlevé. Les Arts se réservent d'ailleurs de parler de son œuvre avec plus de détail. On verra dans les paysages exposés cette année, surtout dans cette Cour commune en Dauphiné, quelle était sa probité, et son aptitude à évoluer; on admirera l'aimable vivacité de l'observation et la spirituelle distribution des lumières. Louis Charlot expose un Village du Morvan sous la neige, admirablement solide et de la plus riche couleur. Je n'oublierai ni l'Ecos-sais Austen Brown et sa Promenade en hiver, ni l'Américain Roy Brown, et ses Sapins et peupliers aux dunes; ni le groupe des paysagistes flamands, Willaert, beau peintre d'architectures, Claus, poète chaleureux des printemps, Gilsoul dont la grasse peinture a des sonorités profondes et fait penser au Hollandais J. Maris; Venckebach et sa rivière en Hollande. La formule hollandaise révisée par 1830, assouplie par l'impressionnisme domine chez ces peintres ; d'autres font une place plus grande à l'imagination et au décor : ainsi Madeline et Henri Georget, dont les paysages peuplés de figures ont une grâce, une humanité délicieuse.
Voici le Soir d'été de Muenier, composition délicate et savante, où forme et couleur
E.-R. MENARD. — CRÉPUSCULE
(Panneau décoratif destiné à la salle des Actes de la Faculté de Droit de Paris)
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W.-G. DE GLEHN. — MADAME KARSAVINA
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transposées sont un jeu gracieux de l'esprit. Le peintre crée sa lumière, son décor empruntés au réel, et sa fantaisie aimable s'enroule à la nature comme un souple liseron au tronc robuste d'un chêne. Le Rayon de soleil est une jolie scène de genre, empreinte du charme du passé. Pénétrant plus avant dans le domaine du rêve, La Villéon invente de romanesques décors où l'on ne s'étonne pas de voir paraître les sept petits nains d'un conte breton. Auburtin sait Comme arrive le printemps, comment dans l'atmosphère d'opale qui baigne une île enchantée, les elfes et les fées font la toilette des prés et des bois. Le Sidaner enve-
loppe d'une gaze transparente l'éveil d'un petit port et fait doucement vibrer au clair de lune les pierres grises d'une abside et le pâle miroitement de ses vitraux. Ainsi la poésie agrandit les données de l'observation et nous fait passer insensiblement du plan réel au plan idéal.
Le Crépuscule de René Ménard est une œuvre de haute allure et de beauté sereine. Il évoque dans le temple de la forêt le silence religieux dû soir et la danse sacrée des nymphes; la majesté de la nature y apparaît. On y goûte la noblesse pleinement réalisée d'un rêve et ce soave-austero, cette gravité mêlée de douceur qui est la marque propre de ce bel artiste. Je goûte aussi la vision d'une cité maritime, aux coupoles sommées de dieux marins, évocatrice d'élégance et de grandeur ordonnée.
Henri et Marie Duhem ont l'art de donner aux objets, un air de déjà vu et de troublant mystère. Ce palais dans l'île, sous la lumière orangée du soir, me suggère comme telle maison dressée par Cazin au bord de la mer, l'impression d'une attente indéfinissable.
Ce don prestigieux d'évocation, nul ne le possède au même degré qu'Aman-Jean. Son art est un sortilège. Par des voies secrètes il nous conduit aux régions mystérieuses où nos rêves prennent corps et se meuvent suivant une logique obscure. Il est visible d'abord que tout chez lui vient de loin et se rattache aux plus nobles inventions du génie humain. On ne peut être plus attique avec un sentiment plus moderne. Il est Grec, il est Racinien et cependant il est d'aujourd'hui : dans son œuvre le goût de Paris se trouve une fois de plus d'accord avec le goût d'Athènes et de Tanagra. Tout dans cet art est transposition, suggestion, équivalences. Il y a là quelque chose d'indéfinissable et que les mots ne sauraient rendre : il y a une poésie subtile, une mélancolique nostalgie, le pressentiment ou le regret d'un monde harmonieux, au-dessus de la vie ; il y a je ne sais quelle douceur mêlée d'angoisse. Aman-Jean fait avec des couleurs et des formes ce que le musicien fait avec des sons et des rythmes. Il nous dépayse. Voyez cette fantaisie: Toi, valet d'Amphitryon; c'est de la musique toute pure: ce brun porteur de lanterne qui se dédouble,
H. LEROLLE. — LA COIFFURE
Photo Villéron.
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J.-A. MUENIER. — SOIR D'ÉTÉ
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cette pâle nudité entrevue sur la sombre nuit, cette douce joueuse de vieille, ces bruns rouges, ces verts éteints, ces roses lunaires, ces noirs bleuissants, cette arabesque chantante, ne cherchez pas là de logique rationnelle ; nous sommes dans la logique musicale ; c'est un décor inexplicable et délicieux, un ballet de nuances réglé par la reine Mab.
Comment définir en quelques mots un artiste aussi subtil, aussi rare que G. Desvallières, cette fierté intellectuelle, cette énergie florentine, cette ardeur de sentiment, et cette recherche passionnée du style qui l'apparentent aux primitifs?
Dans sa Sainte Famille, l'intensité de l'amour maternel a quelque chose de tragique. Avec son style traditionnel, Burnand n'est pas moins convaincant dans son illustration des Fioretti.
Se méfier de la rhétorique comme d'une puissance de mensonge, écarter le geste qui n'émane pas directement du sentiment, rejeter les formules apprises, préférer la gaucherie à l'emphase et mettre au-dessus de tout la sincérité, ce fut une marque de noblesse pour l'art contemporain. Ruskin prêcha cette doctrine, Puvvis s'y conforma et Maurice Denis lui reste fidèle : de là sans doute la fraîcheur et
L. SIMON. — LES GERBES
la candeur qui font le charme de son art. Héritier de la grande tradition française, ce poète pare le christianisme de la grâce hellénique, il spiritualise la beauté païenne. Idéaliste d'instinct et de réflexion, il simplifie, il généralise, et, rassemblant les éléments permanents de l'être, il donne le sens de la durée. Personne ne pouvait dire aussi bien que lui la douce aventure d'Ulysse et de Nausicaa. Comme tout est familier, vraisemblable et proche de nous ! Ces douces collines violettes, cet estuaire où les flots bleus frangés d'écumes légères caressent une plage rose et blonde, c'est bien l'île heureuse et les jardins d'Alcinous. Des figures naïves aux grâces adolescentes s'ébattent dans l'innocence de la nature. Comme les coryphées d'une danse sacrée, les laveuses, emportées d'une allégresse bondissante et salubre, déploient les étoffes brillantes. Nous revivons la pureté héroïque et l'aimable simplicité d'un monde naissant. Le grand calme des lignes, la belle concision des modelés, la pureté de la lumière et des ombres azurées, tout est empreint d'une aisance supérieure: partout le goût le plus noble, fait de délicatesse morale, de tact et de mesure.
Le Mois de Marie, du Belge Léon Frédéric, n'est pas moins émouvant par son accent de loyauté et de simplicité
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fervente. On ne peut rien imaginer de plus naïf et de plus populaire. La tendresse, la pureté des cœurs est traduite par la probité soutenue, par l'application touchante d'un métier qui ne néglige rien : la profondeur du sentiment se communique à nous par une science pleine de candeur.
Zuloaga, si je comprends bien son art, est un réaliste visionnaire et comme un nationaliste de l'art. Il est et veut être expressément Espagnol. Recréer à nos yeux l'Espagne intégrale, telle qu'il la voit et telle qu'il la pense, voilà, je crois, son but. Aussi fait-il appel à la fois aux sensations qu'elle donne à ses regards, aux notions que lui suggère son histoire ; il prétend représenter sa personnalité physique et sa personnalité morale. Est-ce possible ? Est-ce du domaine de la peinture ? On peut discuter sur les moyens, hésiter devant le résultat : on ne peut nier l'intérêt et la hardiesse de la tentative. Nous sommes en présence d'œuvres très voulues et très significatives. Je fais seulement une réserve. Un Velazquez, un Goya sont naïvement Espagnols : ils portent et manifestent à leur insu les dons les plus beaux ou les qualités les plus aiguës de leur race. Zuloaga est Espagnol de propos délibéré, et peut-être ce parti pris l'entraîne-t-il à des violences qui nous déconcertent. C'est une imposante figure que celle de ce cardinal vêtu de pourpre, et d'une telle énergie dominatrice ; mais pourquoi cette torsion exagérée du bas de la figure ? N'y a-t-il pas là quelque chose de tendu et de forcé qui n'est pas la force ? Les Toréadors de village sont une étonnante vision de richesse, de force et d'élégance barbare sur un fond de cendre et de lave. Le Portrait de Maurice Barrès, dominant une Tolède fauve, âpre et décharnée, l'exégète du Gréco confronté avec la cité qui explique ce génie étrange, n'est-ce pas un commentaire éloquent et passionné d'une
J.-F. RAFFAELLI. — VENISE