Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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LES ARTS N° 147 Mars 1914 F. BOUCHER. — LES AMANTS SURPRIS (Collection Demotte)

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TROIS PASTORALES DE BOUCHER BOUCHER! Combien faut-il que soit encore puissant le charme de fraîcheur, de jeunesse et de volupté dont restent pénétrées les deux syllabes, cependant si peu euphoniques, de ce nom, pour que, rien qu'à les entendre prononcer, rien qu'à former du bout de la plume les lettres qui les composent, surgisse immédiatement à la mémoire, avec autant de netteté et de précision, et non pas comme le souvenir confus d'un rêve, mais comme la survivance d'une tangible réalité, la vision du monde enchanté qu'il a créé de son pinceau! Dans un scintillement, dans un ruissellement de lumière nacrée, qu'il fasse s'épanouir, parmi les vols d'Amours et de colombes, pareilles à des fleurs de chair, les nudités des dieux et des déesses de l'Olympe, ou que dans des paysages mi-véridiques et mi-fantaisistes, il célèbre les séductions de la vie champêtre, il n'est rien qu'il ne touche sans le parer de cette grâce facile et libre, de cette élégance abandonnée, de ce ton de sensualité franche qui firent de lui l'un des artistes les plus fêtés de son époque, et à quoi il doit d'avoir si victorieusement résisté aux épreuves du temps. C'est, aussi, que Boucher est un adorable coloriste, d'une verve inouïe, d'une richesse et d'un raffinement prodigieux, pour qui nulles difficultés n'existent et qui a su, malgré cela, ne dépasser que bien rarement les limites de son talent. Il a fait ce pour quoi il était fait, et, en vérité, tout ce pour quoi il était fait. Aimons-le et admirons-le d'avoir si parfaitement réussi à exprimer, en s'exprimant lui-même, la sensibilité de ce XVIIIe siècle, qui se reconnaissait dans son œuvre comme dans un miroir. Qu'il soit quelquefois, dans ses grandes compositions, un peu redondant et creux, qu'il s'essouffle assez vite dans la « grande peinture », qu'importe? Dans le tableau de chevalet, dans la décoration de dimensions moyennes, les pages signées de sa main ne sont-elles pas assez nombreuses où il s'affirme comme un des peintres les plus brillants, les mieux doués, les plus maîtres de leur métier qu'a produits l'école française? Les dons de peintre de Boucher, sa connaissance sûre de toutes les ressources de son art, sa délicieuse habileté à rendre intéressants, du seul fait qu'il met à leur service toute sa science d'exécutant, les plus insignifiants sujets qu'il traite, il se peut qu'ils éclatent moins magnifiquement dans telles de ses œuvres que dans telles autres, mais jamais ils ne sont complètement absents d'aucune d'elles. En écrivant ces mots, je songe à certains dessins, à certaines peintures ou camaioux de Boucher où, plus librement encore, et plus savoureusement peut-être que lorsqu'il a à son entière disposition toute la gamme des couleurs, il semble qu'il atteigne à la perfection, à la perfection vivante. J'en ai eu tout récemment une nouvelle preuve devant les trois Pastorales de la collection Demotte, qui ornaient la maison de l'intendant de Madame de F. BOUCHER. — LES CONFIDENCES (Collection Demotte)

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TROIS PASTORALES DE BOUCHER Pompadour, sise rue Saint-Louis, à Versailles, où elle est encore connue sous le nom de « maison de Madame de Pompadour ». Ce sont trois camaioux dans ces tonalités de gris chauds, parfois comme bistrés ou sanguinés si l'on peut dire, que les maîtres du XVIIIe siècle affectionnaient particulièrement, et dont Boucher a su tirer de si riches et si séduisants effets, d'un si charmant caractère décoratif, et qui s'harmonisent toujours si bien avec les bois dorés et les tapisseries des sièges, les soies des tentures, les marqueteries des meubles, les bustes de marbre et les candélabres de bronze ciselé. Ils sont tous trois également exquis, et de composition et d'exécution, également baignés de cette atmosphère argenteuse, soyeuse, voluptueuse qui, par sa monochromie, laisse à l'imagination des regards toutes les libertés d'y faire chatoirier la plus fantaisiste polychromie. Prenez, par exemple, les Amants surpris. Ne sent-on pas, dans ce ciel où s'envolent des oiseaux effarouchés et dans ces blés où est caché le jeune couple, vibrer toutes les ardeurs de l'été autant que si ce ciel était bleu et ces blés dorés, et les chairs toutes frémissantes de la jeune fille ne sont-elles pas aussi rosées par le plaisir et la pudeur que si le peintre passionné des chairs de femme qu'est Boucher, y avait promené amoureusement son pinceau trempé dans les lis et les roses ? De même, pour les Confidences et le Repos. Ces deux toiles adorables ne sont-elles pas aussi délicatement, aussitendrement expressives du génie voluptueux de Boucher que les plus colorées, — au sens strict du mot, — de ses compositions? N'y est-il pas autant qu'ailleurs l'admirable virtuose que nous connaissons? Il me paraît même qu'il n'a jamais poussé aussi loin l'art et la science des sous-entendus : je veux dire les simplifications de modelé, les audaces de dessin, les libertés de caractérisation, de raccourci; cela est peint comme en se jouant, avec une verve et une franchise, une spontanéité et un abandon auxquels il est impossible qu'un véritable amateur de peinture demeure indifférent. Voyez, dans les Amants surpris, avec quelle maîtrise sont indiqués les visages des deux amants, surtout celui de la jeune fille, et le raccourci de son bras gauche ; dans le Repos, la souplesse, toute frémissante, de modelé des chairs de la bergère assise, notamment de la gorge et de la jambe gauche ; dans les Confidences combien sont charmantes les deux têtes rêveuses des bergères ! Comme tout cela est dit avec esprit, comme à mi-voix, du ton qu'il faut, sans insistance, et joliment et finement, à la française ! « Pas la couleur... rien que la nuance », disait Verlaine. Oui, rien ici que des nuances, nuances de rêve et nuances de sensualité, nuances de poésie et nuances de vérité entrevue à travers la lumière voilée d'un songe, pour aboutir à cet art d'extrême raffinement et d'extrême civilisation qui est l'art du XVIIIe siècle français, l'art qui a produit en littérature Candide et les Jeux de l'Amour et du Hasard, le Neveu de Rameau, qui a inspiré en peinture Watteau et Fragonard, La Tour et Greuze, Chardin et Boucher ! GABRIEL MOUREY. F. BOUCHER. LE REPOS (Collection Demotte)

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LA MAISON DE GUISEAUX (Saône-et-Loire) FRESQUES INÉDITES DE PUVIS DE CHAVANNES PIERRE PUVIS DE CHAVANNES E LLES datent de 1855. Importantes par elles-mêmes, d'une noblesse d'inspiration et d'une beauté d'exécution extrêmes, elles constituent pour l'étude de la carrière de Puvis de Chavannes un document exceptionnel. On ne peut pas prétendre qu'elles aient été jusqu'à présent inconnues puisque tous les érudits qui se sont occupés de l'œuvre de ce grand artiste en connaissaient l'existence et que quelques-uns sont allés les voir dans la maison familiale où elles sont pieusement conservées depuis plus de cinquante ans. Bien peu cependant ont fait ce voyage relativement lointain. Des difficultés matérielles avaient empêché jusqu'à présent qu'il en fût mis sous les yeux des amateurs des reproductions photographiques. Pour presque tout le monde par conséquent ce sera une révélation. « En 1854, a dit Puvis de Chavannes à son ami Marius Vachon, mon frère se fit construire en Saône-et-Loire une maison de campagne. La salle à manger me tenta avec ses quatre murs nus. Je me dis qu'il serait amusant de la décorer. En dix-huit mois j'y exécutai avec entrain l'inévitable motif des quatre saisons avec une grande composition centrale : le Retour de l'Enfant prodigue. Puis, le travail terminé, je reprends pour le Salon et dans des dimensions plus vastes, l'un de ces quatre sujets, le Retour de la Chasse, qui me fait

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LE RETOUR DE L'ENFANT PRODIGUE (COMPOSITION CENTRALE) (Fresques de Paris de Chavannes)

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LES ARTS recevoir par le jury et me désenguignonne définitivement. » Ce sont ces peintures qui sont devant nous. Au moment où il se trouva devant ces murs nus qui le sollicitaient Pierre Puvis de Chavannes avait plus de trente ans. On se rappelle qu'il était né à Lyon, où son père était ingénieur en chef des mines, le 14 décembre 1824. Son éducation ne l'avait guère préparé à devenir peintre. Élevé d'abord au lycée de Lyon, ensuite au lycée Henri IV à Paris, il avait préparé l'École polytechnique et il avait été refusé à l'examen L'ÉTÉ (SALLE À MANGER) (Fresques de Puvis de Chavannes)

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FRESQUES INÉDITES DE PUVIS DE CHAVANNES d'entrée. Un voyage en Italie et l'émerveillement que lui causèrent les chefs-d'œuvre de la Renaissance décidèrent de sa vocation. Revenu à Paris il devint l'élève de Henri Scheffer, frère d'Ary, qui ne lui apprit pas grand'chose mais pour lequel il garda toute sa vie une reconnaissance affectueuse. Il retourna ensuite, pendant un an, en Italie, revint à Paris résolu à travailler sérieusement, et se fit inscrire à l'atelier de Delacroix. Il n'y demeura guère qu'un mois. « En Delacroix, a-t-il dit plus tard, l'artiste primait le professeur. Son enseignement était fait pour dévoyer L'HIVER (SALLE A MANGER) (Fresques de Puvis de Chavannes)

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LES ARTS plutôt que pour diriger sainement la jeunesse. » Son maître fut ensuite Thomas Couture, alors en possession du succès. A partir de ce moment, il travailla seul, cherchant à se découvrir lui-même à travers les maîtres qu'il préférait : Ingres, Prud'hon et Chassériau. On peut retrouver dans ces œuvres de début l'influence assez sensible de ces maîtres d'élection, on peut même y reconnaître des réminiscences de Paul Delaroche qui exerça à son époque un si grand prestige. L'artiste qui allait devenir le grand décorateur du Ludus pro patria et du Bois sacré, ne découvrit que lentement et progressivement sa propre personnalité. Il consentit à être d'abord un disciple. Le choix de sujets aussi peu romantiques chez un artiste qui s'était fait inscrire à l'atelier de Delacroix après avoir été l'élève de l'auteur des Romains de la décadence, est déjà caractéristique. Étant né décorateur Puvis de Chavannes, méditant son œuvre devant les murs à couvrir, se laissa suggérer par eux. Le conseil qu'il en reçut fut un conseil de simplicité. Celle des peintures de la salle à manger qui porte la signature : « Pour toutes les peintures de cette salle, Pierre Puvis de Chavannes, 1855 » a pour sujet : le Retour de l'Enfant prodigue. C'est aussi celle de ces compositions où se révèle le plus manifestement l'influence des Vénitiens et plus particulièrement de Véronèse. La perspective architecturale occupe dans cette composition une place très importante. Sur un vaste escalier de pierre borné à notre gauche par un mur percé de deux portes rectangulaires et surmontées d'un entablement de style Renaissance, limité à notre droite par une rampe massive qui se prolonge en angle droit par une balustrade, une jeune femme drapée monte rapidement, portant dans ses mains un plateau chargé de fruits. Au sommet de cet escalier, sur une sorte de terrasse, le père de l'enfant prodigue, en robe orientale et coiffé d'un turban, se penche pour l'accueillir vers le jeune homme à genoux. La mère lève les yeux au ciel avec une attitude de Marie au pied de la croix. Des serviteurs ou des amis, nombreux et groupés avec beaucoup d'habileté, assistent avec joie à cette réconciliation. Deux puissantes colonnes au tronc lisse s'élèvent de cette terrasse. On ne voit point le toit qu'elles pourraient soutenir. Leur rôle est de contribuer par leur masse à la stabilité de l'ensemble et à donner une impression de beauté architecturale solide et grave. Derrière ces colonnes et ces personnages se voit un grand ciel traité de la manière la plus décorative. Au pied de cet escalier se prépare la grande fête du retour. A notre droite deux serviteurs musculieux, dont l'un a le torse nu, font grand effort pour tourner une broche gigantesque placée devant un grand feu et qui traverse un bœuf entier. Un troisième serviteur, aux jambes nues, complète le groupe. Au centre et au premier plan, une vieille femme, vue de profil, fait briller en le frottant un plat de cuivre. A notre gauche et en bas sont deux jeunes filles assises sur un tapis oriental, et les jambes drapées dans un riche tissu. L'une tresse des branches vertes, l'autre brandit à bout de bras, d'un geste joyeux, l'une de ces guirlandes. C'est dans ces figures de jeunes filles que se reconnaît l'admiration de Puvis de Chavannes pour Chassériau. Le type de leurs visages et la distribution particulière des ombres ne laissent aucun doute à ce sujet. Dans le groupe des trois serviteurs réunis autour de la broche, et plus particulièrement dans le dessin des jambes nues et des pieds, se reconnaît l'influence d'Ingres. La disposition générale et la balustrade font penser aux Noces de Cana du Louvre. La jeune femme qui monte l'escalier est une Vénitienne. A travers toutes ces influences la personnalité de l'artiste se révèle. Le désir de simplicité, de grandeur, la noblesse de l'inspiration, le dégoût de tout pittoresque inutile et de toute gentillesse anecdotique, font déjà présenter les œuvres futures. On ne retrouvera certes jamais plus, placée au premier plan et attirant l'attention comme si elle était le sujet principal, une vieille femme en train de frotter un plat de cuivre. C'est à ces détails qu'on reconnaît le débutant. La couleur n'est pas non plus distribuée selon ces grands partis pris décoratifs qui donneront aux œuvres futures unesigrande dignité. Certaines parties attirent l'œil au détriment des autres. Le groupe des trois serviteurs autour de la broche est un morceau de bravoure. Malgré l'ordre général et la simplicité relative nous sommes encore loin de la sérénité qui allait caractériser le panneau de la Sorbonne. PUVIS DE CHAVANNES. — DESSIN POUR L'AUTOMNE

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FRESQUES INÉDITES DE PUVIS DE CHAVANNES LE PRINTEMPS (SALLE A MANGER) (Fresques de Puvis de Chavannes)

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LES ARTS Nous retrouvons quelques-uns des modèles qui ont posé pour l'enfant prodigue dans la première des « quatre saisons ». L'Été représente devant un champ de blé que l'on fauche le vieillard à turban et en robe orientale. Il présente en la tenant par la main à un jeune homme debout devant lui et vêtu de blanc, la jeune femme en qui l'on reconnaît les traits de la mère dans le précédent tableau. Un serviteur, à côté d'eux, maintient un cheval à la grande crinière. D'autres, accroupis par terre, lient une gerbe. A l'arrière-plan une petite ville blanche se détache sur une colline lointaine, et le ciel enveloppe le tout. Il y a dans cette composition une gravité biblique. C'est « l'été », mais ce sont aussi les fiançailles de Sara. Les mouvements sont extrêmement calmes. Les ombres sont nettement accusées. Le cheval frémissant et le chien qu'on voit accroupi au premier plan sont d'autant plus à remarquer qu'on ne trouvera plus que bien rarement des animaux dans les œuvres futures de Puvis de Chavannes. « L'Automne » a peut-être moins de grandeur. Cette peinture représente un homme jeune, debout dans une cuve, et foulant le raisin par un mouvement rythmique. Un jeune homme, penché sur le sol, recueille le jus dans un baquet. Un serviteur verse dans la cuve une corbeille de raisins. Une jeune femme s'avance portant sur la tête une autre corbeille. Elle a de la noblesse et de la grandeur calme. C'est l'une des sœurs des Muses du « Bois sacré ». Deux enfants nus au premier plan et à notre gauche se lutinent avec des pampres. Enfin, personnage principal, un vieillard en robe orientale qu'on peut reconnaître pour Noé, lève la tête d'une manière un peu théâtrale et, les bras étendus, laisse s'échapper de sa main droite la coupe qui vient de l'enivrer. Malgré de très grandes qualités et une science déjà remarquable, cette composition est moins calme que les autres et d'un sentiment moins élevé. Ce vieillard s'apparenterait aux Bolonais plus qu'aux Vénitiens. Le serviteur qui renverse la corbeille fait un bien gros effort musculaire pour un travail qui n'a rien de formidable. On sent que le peintre veut faire preuve de maîtrise. DESSUS DE PORTE (SALLE À MANGER) (Fresques de Puvis de Chavannes)

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FRESQUES INÉDITES DE PUVIS DE CHAVANNES L'AUTOMNE (SALLE A MANGER) (Fresques de Puvis de Chavannes)