Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

Page 1

LES ARTS N° 94 PARIS — LONDRES — NEW-YORK Octobre 1909 JEAN GOSSART, dit MABUSE. — PORTRAIT D'ISABELLE DE BOURGOGNE. (Collection de M. Ch.-L. Cardon)

Page 2

ÉCOLE BRABANÇONNE (XV° SIÈCLE). — POLYPTIQUE RELIGIEUX COLLECTION DE M. CH.-L. CARDON BRUXELLES HUGO VAN DER GOES. — VIERGE À L'ENFANT (Collection de M. Ch.-L. Cardon) La Belgique est l’un des pays du monde où l’on a fait le plus de peinture et où l’on aime le plus sincèrement la peinture. S’il est vrai que chaque peuple a son art favori dans lequel il exprime le plus naturellement sa conception particulière du monde et du bonheur, de l’idéal et de la vie, il est incontestable que, pour les Flamands, cet art là c’est la peinture. A une époque où l’on eût vainement cherché un écrivain digne de ce nom dans toutes les provinces belges, on y trouvait quantité de peintres, et de bons peintres. Le public, encore assez indifférent aujourd’hui même à la beauté d’un vers, au charme d’une pensée ingénieuse ou vigoureuse, a toujours eu la passion des tableaux, et, si son goût n’est pas toujours très fin, il est ardent et sincère. En Belgique, aujourd’hui comme naguère, ce n’est pas par snobisme que le « bourgeois » achète de la peinture, c’est parce qu’il l’aime. Et pourtant les grandes collections belges sont assez rares, et il est en somme exceptionnel de trouver chez les particuliers des œuvres importantes des maîtres d’autrefois. Cela tient à différentes raisons, mais principalement à ce fait que les œuvres d’art produites en Belgique ont été en quelque sorte drainées pendant trois siècles vers les grandes capitales de l’Europe. Durant les xvie, xviie et xviiie siècles, les Pays-Bas méridionaux furent gouvernés par des princes étrangers. Provinces espagnoles, provinces autrichiennes, ils ont été, durant cette longue période, exclusivement orientés soit vers Madrid, soit vers Vienne, soit vers Paris, capitale européenne. Les gouverneurs généraux et leurs ministres considérèrent toujours la Cour de Bruxelles comme une manière d’exil, et si, durant leur séjour, ils se plurent à faire travailler les artistes, ils prirent soin, en quittant le pays, d’emporter avec eux la plupart des œuvres qu’ils avaient fait exécuter. Ajoutez à cela que les amateurs français et anglais, les Anglais surtout, battirent le pays durant tout le xviiie siècle, et que les généraux

Page 3

COLLECTION DE M. CH.-L. CARDON ANTONIO MORO. — PORTRAIT PRÉSUMÉ D'ANDRÉ VÉSALE (Collection de M. Ch.-L. Cardon)

Page 4

LES ARTS Marlborough, par exemple, obligèrent plus d'une fois les villes qu'ils avaient occupées et détendues à leur offrir quelque fameux tableau, quelque objet d'art illustre qu'elles possédaient. Renouvelant, d'autre part, une tradition fort ancienne, les Flamands, à cette époque, n'ont cessé de travailler à l'étranger et pour l'étranger, de sorte que leurs œuvres ont été éparpillées dans toute l'Europe par la force même des choses. Celles qui sont demeurées dans le pays, appartenaient généralement à des fondations religieuses, à des églises, à qui elles appartiennent encore, à moins qu'elles n'aient fini par trouver asile dans les collections publiques. Une autre raison de la rareté des grandes collections en Belgique, c'est l'intensité de la production contemporaine. D'innombrables peintres sans génie, mais de talent honorable, convertissent des amateurs que la collection pourrait tenter à la religion de l'art moderne et leur conseillent le rôle de Mécènes. C'est ce qui fait que la plupart des galeries importantes que l'on trouvait naguère à Bruxelles et à Anvers ayant été dispersées, n'ont pas été remplacées par d'autres. Ces circonstances donnent d'autant plus d'intérêt à une collection comme celle de M. Ch.-L. Cardon, où se trouvent quelques-uns des meilleurs spécimens des grands peintres de Flandre et de Hollande, sans compter quelques tableaux excellents des maîtres français et anglais. A force d'ingéniosité, de goût et de patience, M. Cardon est arrivé à constituer un véritable musée que connaissent de nom tous ceux qui ont pratiqué Bruxelles autrement qu'en touristes pressés. Décorateur habile et savant — ses travaux à l'hôtel de ville, aux palais royaux et dans mainte opulente demeure sont unanimement appréciés — peintre lui-même, M. Cardon LE MAITRE DES FIGURES DE FEMMES A MI-CORPS PORTRAIT D'ÉLÉONORE DE PORTUGAL JOUANT DU CLAVICORDE (Collection de M. Ch.-L. Cardon) est un collectionneur de race. Il n'est point de ces gens qui ont été amenés à la collection par la nécessité où se trouve un homme d'une certaine culture ou d'une certaine fortune, d'acheter des tableaux. Le cas est fréquent de ces collectionneurs de hasard qui, d'abord, ont acheté des œuvres d'art pour orner un hôtel parce qu'il le fallait bien, puis, peu à peu, ont été amenés à s'y connaitre parce qu'ils ne voulaient pas se laisser voler, et ont fini par se prendre de passion pour un art auquel ils étaient d'abord assez indifférents. M. Cardon, lui, est de ces hommes qui collectionnent depuis leur extrême jeunesse, et qui ont acheté des tableaux avec leurs économies de collégien. Cette passion est du reste, chez lui, un héritage paternel. Son père avait constitué une galerie fort intéressante où les maîtres français d'il y a cinquante ans étaient brillamment représentés. Il fut un des premiers étrangers qui achetèrent les œuvres des grands paysagistes français. Appartenant aujourd'hui à Madame veuve Cardon, sa collection voisine, dans la même maison, avec la collection de maîtres anciens constituée par son fils, et l'on y admire des Corot de premier ordre et quelques toiles excellentes de Decamps, de Diaz, de Rousseau, de Roybet, de Meissonier, ainsi que des Leys et des Alfred Stevens de la plus belle qualité. Membre de la Commission directrice des Musées, achetant pour l'État ou pour les plus grands personnages du pays quand il n'achète pas pour lui-même, M. Cardon est, du reste, un habitué des grandes ventes européennes, et nul n'a LE MAITRE DES FIGURES DE FEMMES A MI-CORPS. — LA LETTRE (Collection de M. Ch.-L. Cardon)

Page 5

COLLECTION DE M. CH.-L. CARDON JEAN GOSSART dit MABUSE (?). — PORTRAIT D'UN GENTILHOMME (Collection de M. Ch.-L. Cardon)

Page 6

LES ARTS comme lui ce flair spécial de l'amateur, ce sûr instinct du passionné de peinture qui, dans un lot de tableaux secondaires, de toiles anonymes ou faussement attribuées par des experts fantaisistes, découvre, au premier abord, l'œuvre d'un maître dont il ne s'agit plus que de trouver le nom. Flamand de race, bon citoyen de ce vieux Bruxelles cordial et provincial qui tend à disparaître sous les hautes maisons d'une ville cosmopolite, son goût l'attire d'abord vers l'art puissant, savoureux et un peu lourd des maîtres de son pays. Mais, à la différence de la plupart de ses compatriotes, ce goût chez lui n'est pas exclusif; il aime la peinture, d'où qu'elle vienne, et c'est ce goût de la belle peinture qui, dans la formation de sa collection, l'a guidé d'abord. Au hasard des ventes et des rencontres, il a acheté, sans plan défini, toutes les toiles où il trouvait de l'agrément, ne négligeant pas, d'autre part, d'acquérir aussi ces bibelots précieux, ces sculptures, ces mille riens délicats en qui ressuscite un passé d'art et qui font vivre une collection. C'est ce qui, dans la maison de M. Cardon, fait songer à un de ces cabinets d'amateurs où les dilettanti d'autrefois entassaient leurs trouvailles, sans souci de « présenter » leurs richesses de façon à étonner le visiteur. Dès qu'on entre, il semble qu'on échappe à l'atmosphère du siècle. Non qu'il s'agisse en aucune manière ici d'une de ces reconstitutions où s'amuse la puérilité de quelques amoureux du passé, mais parmi ces bibelots et ces toiles qui s'entassent de toutes parts dans une immense demeure déjà trop étroite, il n'est pas une des formes de l'art d'autrefois qui n'impose à l'imagination ses beautés. Extérieurement, cette maison de M. Ch.-L. Cardon n'a rien qui appelle l'attention. On ne peut imaginer façade plus banale: elle est située au cœur du vieux Bruxelles, dans le quartier des Bassins, que l'on appelait autrefois la Porte du Rivage, et où aboutissait le canal creusé par Charles-Quint, qui, mettant en communication Bruxelles avec l'Esaout, avait permis de donner à la capitale brabançonne un petit port intérieur. C'était jadis un quartier populaire plein de pittoresque. Le long des quais venaient se ranger, à côté des chalands, d'innombrables bateaux de pêche venant de Hollande avec des cargaisons de moules et de harengs, et, autour d'eux, à chaque arrivage, il y avait un grand grouillement de peuple. Le développement de la ville et les agrandissements du port ont profondément modifié ce quartier et en ont fort altéré le caractère. Mais le flâneur y trouve encore néanmoins un souvenir des vieilles mœurs brabançonnes et de leur grosse sensualité populaire. D'antiques demeures patriociennes ont été converties en maisons de rapport, en entrepôts privés et les marchandises les plus diverses : tonneaux de vin et d'ale, fromages et harengs de Hollande, bois du Nord et des îles s'entassent sous les porches armoriés. C'est là, dans un vieil hôtel familial, aménagé non pour le faste extérieur, mais pour le large confort d'une intimité bourgeoise, que M. Ch.-L. Cardon a grandi ; c'est dans ce quartier qu'il a appris à aimer ce pittoresque populaire que l'on goûte dans les tableaux flamands et hollandais du XVIIe siècle, et ce milieu a eu une profonde influence VAN DYCK. — LE BERGER PARIS Collection de M. Ch.-L. Cardon

Page 7

COLLECTION DE M. CH.-L. CARDON JEAN GOSSART, DIT MABUSE (2) — LUCRÈCE, REVERS DU PORTRAIT D'UN GENTILHOMME (Collection de M. Ch.-L. Cardon)

Page 8

LES ARTS sur la formation de la sensibilité du collectionneur et de l'artiste. Seulement, par contraste singulier mais très aisément explicable, il lui a donné, d'autre part, le besoin d'un art très différent de l'art populaire et réaliste qui s'en inspire, l'amour de cette élégance sensuelle, de ce raffinement de luxe, de cette opulence savante que l'on trouve chez un Rubens ou chez un Van Dyck. Cet amoureux des fortes matérialités de la peinture flamande goûtera la grâce voluptueuse d'un Tiepolo, ce charmant maître de ballet des mythologies décoratives, ou les séductions légères de l'art français du xviie siècle. Ce sont ces deux tendances qui dominent dans la collection de M. Cardon. Certes, il ne cherchera, dans l'œuvre d'art, ni l'idéalisme hautain des grandes écoles d'Italie, ni le raffinement psychologique des portraitistes français, mais il accueillera toutes les écoles, toutes les visions, pourvu qu'elles se traduisent par de la bonne peinture, car s'il est homme à apprécier le sentiment d'un tableau ou des qualités de composition, ce qui l'enchaîne avant tout, comme tous les artistes et les amateurs de son pays, c'est l'éclat de la couleur et la perfection technique, la hardiesse ou la préciosité de la touche. Son goût ira donc de Siberechts ou de Dirk Hals à Van Dyck et à Fragonard, de Rembrandt à Rubens, de Teniers à Constable. Cependant, peu à peu, ce pur dilettante s'est senti attiré, comme tant de collectionneurs, par les problèmes de l'histoire de l'art. On a beau dire que l'on n'aime un tableau que pour les agréments qu'il vous donne, on finit toujours par le situer dans l'évolution de la peinture, par lui donner, trouver une signification. M. Cardon n'a pas manqué d'être saisi par ce noble désir, et voici quelques années déjà qu'il s'est intéressé à une des écoles les plus mystérieuses, les plus mal connues qui soient : l'École franco-flamande de la fin du xve et du commencement du xviiie siècle. Il y a toujours eu entre l'École française et les écoles des Pays-Bas des rapports assez intimes. Au xive et au xvie siècle, les artistes de Flandre qui s'en allèrent chercher fortune à la cour des princes français sont innombrables. Les cours des Pays-Bas et toute l'aristocratie étaient d'ailleurs, à cette époque, de culture purement française, et c'était un idéal français que les peintres flamands exprimaient avec cette sensibilité particulière, ce goût du pittoresque et ce sens de la couleur qu'ils tenaient de leur race. Au xviiie siècle, ces rapports ne cessent point, malgré la guerre qui divise les souverains des deux pays. Marguerite d'Autriche, qui gouverna les Pays-Bas au nom de son père Maximilien, pendant la minorité de Charles de Bourgogne, le futur Charles-Quint, avait à Malines une cour toute française; et si elle haïssait la Maison de France, à qui elle ne pardonna jamais l'injure de ses fiançailles rompues, elle voyait dans la civilisation française la seule civilisation occidentale. Autour d'elle, on ne parlait que le français, on vivait, on s'habillait à la française, et l'art qu'elle se plut à protéger fut un art de tendance française. Aussi les Flamands de cette époque accentuèrent-ils leur orientation vers l'art français. JEAN SIBERECHTS — LES TRAVAUX DE LA FERME (Collection de M. Ch.-L. Cardon)

Page 9

P.-P. RUBENS. — PORTRAIT DU COMTE D'OLIVARES Esquisse en grisaille (Collection de M. Ch.-L. Cardon)

Page 10

LES ARTS --- La peinture flamande, du reste, à ce moment, subissait une crise : elle cédait à l'engouement italien. Van Orley, qui avait été travailler au delà des monts, en avait rapporté, sinon la grâce et le style italiens, du moins le désir d'atteindre à cette grâce et à ce style. Son art d'importation et d'imitation fit d'innombrables victimes, non pas qu'on ne puisse découvrir un certain charme rustique et pittoresque chez ces romanisants de Flandre — Van Orley est un admirable décorateur — mais il est évident qu'ils ne suivent pas leur voie et qu'ils restent toujours inférieurs, dans cette expression d'art qui ne leur est point naturelle, aux grands artistes dont ils essaient de s'approprier l'idéal. L'art français, au contraire, et surtout l'art français de cette époque, s'apparente beaucoup mieux à leur tempérament. L'artiste flamand s'adapte au milieu français, s'assimile l'idéal français et l'exprime avec la solidité, la fermeté, la vigueur qu'il doit à sa nature. La culture française est pour lui la route naturelle vers la civilisation méditerranéenne, à laquelle il aspire con- JEAN GOSSART, DIT MABUSE. — LE GENTILHOMME A L'OEILLET (Collection de M. Ch.-L. Cardon) fusément. En cherchant l'Italie, un Flamand de cette époque devait s'arrêter à Fontainebleau. Il y eut donc dans les Pays-Bas, entre 1480 et 1520 environ, toute une école franco-flamande d'où semble être sorti Jehan Clouet. C'est à elle que s'est intéressé M. Ch.-Léon Cardon. Il a réuni, dans un petit cabinet arrangé avec un goût exquis, une dizaine de tableaux qui s'y rapportent. Tous d'une touche extrêmement précieuse, minutieuse et raffinée, méritent un examen attentif; tous ou presque tous sont de premier ordre et peuvent être considérés comme les joyaux de la collection. Voici d'abord le portrait d'Isabelle de Bourgogne, sœur de Charles-Quint. La jeune princesse est représentée très simplement en buste, sur un fond sombre, mais elle est vêtue d'une robe extrêmement somptueuse dont le peintre s'est plu à représenter les broderies dans les moindres détails. Le visage enfantin, charmant d'ingénuité et de douceur, est merveilleusement peint. Ce tableau a été successivement attribué à Van Orley et à Mabuse. Mais ni l'un ni l'autre de ces maîtres n'ont jamais atteint à cet éclat de coloris et à cette perfection dans le rendu. Une autre sœur de Charles-Quint, Éléonore, qui fut mariée d'abord à Manuel le Grand, roi de Portugal, puis à François Ier après la mort de Claude de France, est représentée dans un riche appartement, jouant du clavicorde. Son vêtement, également très somptueux, est traité avec cette même minutie précieuse et ce même éclat. Or, ce tableau, de l'avis à peu près unanime des érudits, doit être attribué à cet artiste mystérieux que l'on s'est résigné à nommer «le Maître des demi figures de femmes» ou, plus exactement, «des femmes à mi-corps»; de même le charmant tableau de genre intitulé la Lettre, où l'on voit une jeune femme richement vêtue, assise devant une fenêtre garnie de vitres en losange et écrivant une lettre. Est-ce un portrait? Cela paraît peu probable. Il semble plutôt qu'on se trouve devant un de ces tableaux de genre qui apparaissent pour la première fois dans l'art à cette époque, et que le «Maître des demi figures» semble avoir inventés. En tout cas, cette toile semble bien de la même main que le portrait d'Éléonore de Portugal. La chambre où se trouve le personnage est éclairée des mêmes vitres en losange, et, parmi les accessoires, on retrouve le même vase d'orfèvrerie.

Page 11

COLLECTION DE M. CH.-L. CARDON REMBRANDT VAN RIJN. — LES APPRÊTS DE LA FLAGELLATION (Collection de M. Ch.-L. Cardon)