Page 1
LES ARTS N° 36 PARIS — LONDRES — BERLIN — NEW-YORK Décembre 1904 (Collection de M. Jacques Doucet)
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
LES ARTS N° 36 PARIS — LONDRES — BERLIN — NEW-YORK Décembre 1904 (Collection de M. Jacques Doucet)
COLLECTION de M. JACQUES DOUCET PASTELS ET DESSINS Les collections exclusivement formées par des particuliers en l'honneur de l'art français du XVIIIe siècle n'ont jamais été très nombreuses dans le pays où cet art exquis prit naissance. Au moment même où il atteignit son apogée, deux galeries, celles de La Live de Jully et de Ducloz-Dufresnoy, dispersées, l'une en 1770 et l'autre en 1795, sont, je crois, les seules où la plus belle part eût été faite aux maîtres dont les étrangers, mieux avisés que nous, recueillaient depuis longtemps déjà les œuvres et les payaient à leur prix. Plus tard, et quand David exerçait encore son impérieuse dictature, des maniaques, bravant les arrêts d'une critique plus intolérante, comme toujours, que lui-même, osèrent ramasser dans les échoppes des revendeurs ou décrocher aux étalages en plein vent les vestiges échappés aux fureurs du « bon goût » et aux destructions ineptes. Ce fut l'âge héroïque des Marcille père, des Walferdin, des Cypierre, des La Caze, qui montrèrent la voie à Laurent Laperlier, à Jules Burat, à Mahérault, à Jules Boilly, à Carrier, et ceux-ci, à leur tour, eurent pour émules de jeunes curieux, tels que le marquis de Chennevières et les frères de Goncourt, qui, jetant leur dévolu sur les dessins plus accessibles à leur bourse, achevèrent ce sauvetage inespéré et s'efforcèrent d'y intéresser un public alors bien indifférent et nullement préparé : c'était le temps où, chargé par Louis Martinet de rédiger le catalogue de la première exhibition de ce genre qui ait été tentée, Philippe Burt, comme il se plaisait à le rappeler plus tard, « recommandait » à la bienveillance des badauds ces noms, connus aujourd'hui des plus ignares, le temps où les premières livraisons de l'Art du XVIIIe siècle, des Goncourt, tirées à deux cents exemplaires et mises en vente à cinq francs, trouvaient difficilement des acquéreurs. Aujourd'hui, à part la galerie La Caze, divisée entre le Louvre et le musée de Pau, et celle d'Eudoxe Marcille, restée intacte, toutes les collections que je viens d'énumérer sont rentrées à leur tour dans la circulation, et, sans les catalogues qui en furent dressés, nous ne saurions pas, le plus souvent, entre les mains de qui ont passé les merveilles qui les composaient. « Tard venu et des derniers par l'âge », comme le disait Sainte-Beuve d'un poète contemporain, M. Jacques Doucet est arrivé sur le champ de bataille quand la lutte était la plus vive et ne se circonscrivait plus, comme jadis, entre quelques-uns de ces amateurs logés au quatrième étage dont les Goncourt ont parlé en (Collection de M. Jacques Doucet)
COLLECTION DE M. JACQUES DOUCET parfaite connaissance et similitude de cause; la victoire actuellement reste aux plus gros capitaux, et les enchères d'antan n'ont pas le moindre rapport avec celles d'aujourd'hui. Laissant à d'autres la joie d'accumuler, M. Doucet s'est réservé celle de choisir, et c'est ainsi qu'il a, peu à peu, constitué un ensemble où tout a été acquis en vertu d'une volonté nettement arrêtée et sûre d'elle-même. L'an dernier, M. Paul Vitry a décrit pour les lecteurs des Arts (n° 21, septembre 1903), les statues, les bustes, les médaillons qui décorent les appartements de M. Doucet; je voudrais, cette fois, avec l'autorisation bénévole de leur propriétaire, leur présenter quelques-uns des pastels et des dessins, au moins aussi nombreux, dont il s'est entouré. Longtemps avant le séjour à Paris de Rosalba Carriera, des artistes français avaient manié les crayons de pastel et laissé de leurs contemporains des effigies dont quelques-unes ont triomphé des injures du temps; mais les procédés mis en pratique par Joseph Vivien et par Robert Nanteuil étaient tombés en désuétude lorsque, cédant aux sollicitations de Pierre Crozat qui l'avait rencontrée en Italie, Rosalba Carriera franchit les Alpes et vint s'installer, durant quelques mois, dans l'hôtel du fastueux amateur. Le journal, fort sec et fort précis, qu'elle a laissé de ce séjour a été traduit par Alfred Sensier et noyé en quelque sorte dans un commentaire hérisssé de renvois qui en rendent la consultation assez fastidieuse; mais un volumineux dossier de lettres adressées à l'artiste et que l'Italie a récemment récupérées sur l'Angleterre, a permis à M. V. Malamanni d'écrire sur la
LES ARTS Rosalba une notice beaucoup plus documentée et brillamment résumée par M. de Wyzewa dans la Revue des Deux Mondes du 15 août 1899. Il y a tout à l'heure un demi-siècle que le nom de la Rosalba fut de nouveau révélé au public parisien par l'apport de la partie de son œuvre que ses descendants avaient conservée, puis cédée à Eugène Piot. Le numéro 1 de cette vente du 31 mars 1856 était précisément le portrait de la pastelliste par elle-même ; elle ne s'y est point flattée, et n'était-ce la vivacité du regard, son double menton et son bonnet ruché disent assez qu'elle avait depuis longtemps dit adieu à toute coquetterie. Comme contraste, voici précisément l'un des nombreux modèles qui se pressèrent devant son chevalet et qui pourrait fort bien être cette « très belle tête de femme, vue de trois quarts, les yeux élevés », qui a passé, en 1770, dans la vente La Live de Jully. La Rosalba avait depuis longtemps quitté la France sans laisser de rivaux bien redoutables, lorsque parut, au Salon de 1737, un inconnu qui allait donner à ce procédé un éclat, une souplesse, une puissance qu'il n'avait jamais atteints. Je n'ai pas à refaire ici la biographie de La Tour, ni à dire comment, après ses premiers râtonnements chez le peintre de nature morte Spoëde, il écouta les conseils de Louis de Boullongne, et, sous la direction d'un artiste absolument inconnu, dont le nom même s'orthographie de deux façons différentes (Dupouch ou Dupeuch), puis du vieux Restout, il atteignit cette perfection qui le fit célèbre de très bonne heure. La galerie de M. Doucet le montre, en divers exemplaires, dans tout l'épanouissement de son génie, et les pastels par lesquels il y est représenté peuvent soutenir la comparaison avec les plus célèbres morceaux des collections publiques et privées. La Tour ne datait ni ne signait les pastels dont il consentait à se dessaisir, et il est parfois fort difficile d'établir à quelle période de sa vie ils ont été exécutés. Par bonheur, la plupart de ceux que nous voyons ici ont figuré sur les livrets de l'Académie royale, et nous avons ainsi une date approximative d'exécution. Tel est le cas du portrait de M. Duval de l'Epinoy, qui avoisinait, en 1745, celui de M. Orry de Vignory, contrôleur général, et que désignait cette mention : « M. ..., amy de l'auteur, aussi en grand. » Mais ce n'est pas seulement par respect pour la chronologie, ni en raison de ses dimensions inusitées qu'il est mentionné ici le premier; c'est encore et surtout parce qu'on peut le considérer à bon droit comme l'un des chefs-d'œuvre du maître, et ses contemporains les plus qualifiés ne s'y étaient pas trompés. Mariette avait noté, en marge de son livret, avec le nom abrégé du modèle (M. Duval), cette appréciation singulièrement flatteuse sous sa plume : « C'est le triomphe de la peinture au pastel. » Antoine Duchesne, prévôt des Bâtiments du Roi, en prenant le même soin, ajoutait : « Le roy des portraits A. WATTEAU. — TÊTE D'ÉTUDE POUR UNE COMPOSITION INCONNUE (dessin à la sanguine) (Collection de M. Jacques Doucet)
COLLECTION DE M. JACQUES DOUCET M.-Q. DE LA TOUR. — m. duval de l'épinoy (pastel) (Collection de M. Jacques Doucet)
LES ARTS de La Tour. » Bien plus, Mariette, en intercalant dans son exemplaire de l’Abecedario d’Orlandi une esquisse biographique du peintre, nous avait révélé que le cadre du portrait était orné de ce distique : > La Peinture autrefois naquit du tendre Amour, > Aujourd’hui l’Amitié la met dans tout son jour. Plus tard, il est vrai (et nous le savons encore par lui), ces « sentiments fort nobles » avaient fait place aux chicanes que soulevait volontiers La Tour lorsqu’il s’agissait de ses honoraires, tant et si bien que l’on s’était quitté « fort mécontent l’un de l’autre ». Je me suis efforcé ailleurs (Gazette des Beaux-Arts, 1er avril 1904) de retrouver les traces du galant homme dont le nom n’apparaît que de loin en loin dans le Mercure, à propos d’un deuil ou d’un mariage, et j’ai pu établir ainsi que Duval de l’Épinoy avait marié l’une de ses filles (Marie-Marguerite) à François-Pierre de Delay de La Garde, seigneur de la Courneuve, près Saint-Denis, et l’autre (Marië- Jeanne) à J.-J. Gallet de Mondragon, dont la famille possédait le château de Saint-Vrain, près d’Arpajon, celui-là même que Madame Du Barry acquit après sa disgrâce et son exil, guidée peut-être par un ressouvenir de jeunesse, car, lorsqu’elle n’était encore que Jeanne Bécu, elle avait, à un titre mal défini, passé plusieurs années dans la famille des de Delay de La Garde. Le petit-fils de Duval de l’Épinoy, J.-J. Gallet de Mondragon, maître d’hôtel de la Reine, émigra en 1792, et son hôtel de la rue d’Antin occupé aujourd’hui par les bureaux de la Banque de Paris et des Pays-Bas reçut la visite d’un délégué de la Commission temporaire des Arts, le peintre G.-A. Lemonnier, qui désigna pour être mis en réserve, au profit de la nation, le portrait de « Duval l’oncle, peint au pastel par La Tout ». Restitué plus tard à la famille de l’émigré, ce portrait passait, auprès des descendants de celui-ci, pour le sien même, et c’est sous son nom qu’il fut vendu à M. Doucet. Les recherches auxquelles j’ai fait allusion plus haut n’ont pas, que je sache, trouvé de contradicteurs : jusqu’à plus ample informé, nous pouvons donc tenir pour certain que nous avons bien sous les yeux « le roy des portraits de La Tour », et tous les visiteurs de la galerie de M. Doucet ont confirmé les jugements de Mariette et d’Antoine Duchesne. À défaut de l’original, les lecteurs des Arts en ont sous les yeux une reproduction scrupuleusement fidèle où, sous un habile objectif, la lumière solaire a mis en valeur cette tête fine, ces yeux vifs dont l’éclat rappelle celui du regard de Voltaire, et aussi la moire grise du grand habit à la française, le chatoiement de la culotte bleu de ciel, la pénombre qui baigne la mappemonde et les livres groupés sur le casier placé à gauche. Duval de l’Épinoy ne pose pas, il vit de cette vie mystérieuse dont La Tour — au prix de quelles angoisses et de quel efforts ! — surprenait le secret et qu’il fixait en molécules impalpables sur le châssis de papier bleu, muet témoin et muette victime de ses rages et de ses désespoirs, quand il sentait fuir l’insaisissable perfection. Le portrait de Madame de La Reynière (Salon de 1751) a passé, comme celui de son mari, dans la vente de Madame Denain ; mais, quand l’artiste leur eut donné la dernière touche, ils ne prirent pas tout de suite le chemin de l’hôtel des Champs-Élysées ; l’anecdote recueillie par Mariette est connue: M.-Q. DE LA TOUR. — PORTRAIT PRÉSUMÉ DE D’ALEMBERT (préparation au pastel) (Collection de M. Jacques Doucet)
COLLECTION DE M. JACQUES DOUCET M.-Q. DE LA TOUR. — LE MARÉCHAL DE BELLE-ISLE (pastel) (Collection de M. Jacques Doucet)
LES ARTS M.-Q. DE LA TOUR. — LA MARÉCHALE DUCHESSSE DE BELLE-ISLE, NÉE DE BETHUNE (pastel) (Collection de M. Jacques Doucet)
COLLECTION DE M. JACQUES DOUCET M.-Q. DE LA TOUR. — MADAME GRIMOD DE LA REYNIÈRE, NÉE DE JARENTE (pastel) (Collection de M. Jacques Doucet)
LES ARTS M.-Q. DE LA TOUR. — MADAME MARGUERITE LECOMTE (pastel) (Collection de M. Jacques Doucet)
M.-Q. DE LA TOUR, — LA MARQUISE DE RUMILLY (préparation au pastel) (Collection de M. Jacques Doucet)

Ce numéro de la collection « Les Arts » présente la collection de pastels et dessins de M. Jacques Doucet, axée sur l'art français du XVIIIe siècle. L'article détaille l'histoire de la constitution de telles collections en France et met en avant des œuvres de maîtres comme Rosalba Carriera et M.-Q. de La Tour, notamment le portrait de M. Duval de l'Epinoy. Il inclut également une annonce pour l'ouvrage « The Wallace Collection » en langue anglaise.