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LES ARTS N° 31 PARIS — LONDRES — BERLIN — NEW-YORK Juillet 1904 --- Fig. 1. — CADRE EN BOIS AVEC APPLICATIONS D'ORNEMENTS EN PASTIGLIA. — VENISE, FIN DU XVe SIÈCLE (Collection Carrand)
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
LES ARTS N° 31 PARIS — LONDRES — BERLIN — NEW-YORK Juillet 1904 --- Fig. 1. — CADRE EN BOIS AVEC APPLICATIONS D'ORNEMENTS EN PASTIGLIA. — VENISE, FIN DU XVe SIÈCLE (Collection Carrand)
LA COLLECTION CARRAND I. — LES DEUX CARRAND Le véritable créateur de la collection n'est pas Louis Carrand, mais son père Jean-Baptiste. Jean-Baptiste Carrand est né vers la fin du XVIIIe siècle. En 1830, il était archiviste à Lyon; très attaché à la branche ainée des Bourbons, il donna sa démission à l'avènement du roi Louis-Philippe. Dès son adolescence, et par une de ces dispositions naturelles difficiles souvent à expliquer, puisque parfois elles ne sont ni héréditaires, ni favorisées par la famille, il eut un goût très vif pour les objets du Moyen âge et de la Renaissance, alors peu recherchés. On dit qu'avant 1820 il découvrit et acheta à Lyon le cimetterre donné par le roi de France Henri II à son bouffon Nicolas de Coville (1). Libre de son temps, J.-B. Carrand se livra à sa passion dominante avec très peu d'argent, — c'était le bon temps alors, — mais avec un goût sûr, de la perspicacité, de la volonté, de la patience, il réunit, petit à petit, et sans bruit, une collection remarquable d'objets anciens recueillis dans les régions du Lyonnais, du Dauphiné, de la Bourgogne, de l'Ain et de la Savoie. Il vivait parcimonieusement, aimait la solitude, se livrait très peu; il était plus archéologue qu'artiste; son instruction était solide. Vers la fin de sa vie, il eut la pensée d'écrire un ouvrage sur les objets d'archéologie au Moyen âge; la mort l'en empêcha. Il avait cependant rédigé un catalogue de sa collection; ce document, m'a-t-on dit, fut donné par son fils au collectionneur Spitzer. A plusieurs reprises, il avait manifesté très haut son intention de laisser sa collection à la ville de Lyon, à la condition bien naturelle d'en être nommé conservateur, et très probablement avec l'espoir, bien naturel aussi, de voir le ruban rouge à sa boutonnière. Lyon manqua le coche. J.-B. Carrand avait eu, en 1827, un fils naturel, Louis; il l'éleva très durement, lui fit subir les privations qu'il s'infligeait à lui-même, mais il l'initia à sa profession et le reconnut judiciairement en 1869. Tous deux quittèrent Lyon après la révolution de février 1848 et vinrent s'installer à Paris. La science et les aptitudes remarquables de J.-B. Carrand pour la réparation et la reconstitution des objets du Moyen âge et de la Renaissance furent assez promptement appréciées. Il vivait avec son fils, très modestement, dans le quartier de Vaugirard, fuyant les relations inutiles, et cependant il fut très recherché par les collectionneurs, dont plusieurs lui confièrent la rédaction de leurs catalogues et la direction de leurs ventes; on venait le consulter sur les achats qu'on se proposait de faire; le prince Soltykoff fut son principal client; le musée du Louvre avait, dit-on, également recours à son expérience. J.-B. Carrand achetait aussi pour son propre compte, mais il ne vendait pas; il fit sans doute des échanges, comme c'est l'usage dans cette partie. Ses ressources étaient fort limitées, malgré le métier de réparateur, qu'il exerçait avec un art extrême; on en trouve la preuve dans une circulaire qu'il fit distribuer en 1860; il annonçait que, dorénavant, il ferait l'expertise moyennant une commission de trois pour cent sur la valeur de son estimation. En ceci Carrand avait parfaitement raison. Il était journellement ennuyé par des gens qui venaient le consulter et qui s'en allaient en le remerciant, purement et simplement; très rarement il recevait en cadeau quelque objet. Ce n'est pas juste; en ce cas, les formules habituelles de la politesse ne suffisent pas; on devrait le comprendre. Le père et le fils, tout en vivant ensemble, étaient en mauvaise intelligence à ce point que chacun avait sa collection personnelle. Le fils voyageait pour son compte en France, en Angleterre et en Allemagne, à Athènes et à Constantinople. En mars 1871, le père mourut. Son unique héritier fut Louis; il vendit une partie des objets recueillis par son père; presque tous les meubles disparurent ainsi, et les plus belles armes alleront à la collection Spitzer; il conserva cependant le fameux flabellum et une magnifique suite d'ivoires et d'émaux. Tout en faisant du commerce et des échanges, Louis Carrand augmentait sa collection; presque toutes les pièces d'origine italienne résultent de ses achats. Comme collectionneur et marchand, il était d'une habileté consommée; il chassait de race, avait du flair, mais il n'était ni érudit ni savant, tout en ayant cependant quelques prétentions de l'être. Comme homme, il était d'humeur noire, misanthrope, maladif, maniaque; il se plai- (1) Voir les Arts, octobre 1902, n° 9. Fig. 2. — PORTRAIT D'UNE JEUNE FILLE (painture) Lombardie, xve siècle (Collection Carrand)
Saint Jean-Baptiste et Saint François Dans la Cuspidé, l'Annunciation, le Couronnement de la Vierge, la Vierge donnant sa ceinture à Saint Thomas Fig. 3 - Peinture - (Toscane, xve siècle) - Collection Carrand Un Évêque et Saint Pierre La Vierge sur un Trône Saint Jean-Baptiste et Saint François
LES ARTS sait dans la solitude et gardait soigneusement pour lui les connaissances qu'il avait acquises au contact de son père et dans son commerce. Carrand resta à Lyon jusqu'en 1880. Puis il se trans- porta à Nice; mais là encore, il ne se sentit pas en sûreté, et il résolut de s'expatrier avec tous ses objets. Il choisit l'Italie, et, à la fin de 1881, il se fixa à Pise, où il acheta une maison. Il vivait là très retiré et presque solitaire, Fig. 4. — LE JUGEMENT DE PARIS (peinture) Toscane, xve siècle. (Collection Carrand) mais il voyageait par l'Italie, toujours en quête d'achats. Comme il faisait acte de commerce, le fisc municipal, selon une coutume assez répandue en Italie et après tout fort juste, l'imposa comme marchand, quoiqu'il n'eut pas boutique sur rue. Carrand se regimba, et finalement vendit sa maison; en 1886, il fit l'acquisition d'une villa dans un faubourg de Florence et s'y installa avec sa collection, dont la plus grande partie resta en caisses; il renferma cependant les
Cliché Alimari. Fig. 5. — LA REINE DE SABA RENDANT HOMMAGE A SALOMON (peinture) FLANDRE, XVe SIECLE. — (Collection Carrand)
LES ARTS objets les plus précieux dans une grande armoire dont il ouvrait les volets à ceux qui venaient le voir. A Florence, il vécut à peu près comme tout le monde, tout en ne recherchant personne. Il avait un jardinier et un serviteur, et leur laissait la garde de la maison lorsqu'il s'absentait, ce qui lui arrivait assez fréquemment. On m'a assuré qu'il s'était départi de son extrême parcimonie vis-à-vis de lui-même et que sa table était bien fournie. En 1886, à l'occasion du cinquième centenaire de la naissance de Donatello, on organisa, à Florence, des fêtes et une exposition d'art rétrospectif. Très habilement, le comité s'adjoignit Carrand, ce qui flatta beaucoup son amour-propre; il envoya à l'Exposition ses plus beaux objets, et, dès lors, il se mit en relations assez suivies avec les collectionneurs et les amateurs. Le 21 septembre 1888, il mourut. Fig. 6. — VAN DER GOES. — LA MADONE ET L'ENFANT (peinture) Flandre, xve siècle (Collection Carrand) J'ai eu connaissance de la copie vidimée du testament qu'il avait fait un an avant sa mort. En voici les principales dispositions: Il institue son cousin comme légataire universel à l'effet d'exécuter les legs suivants: Dix mille francs à une petite fille de Pise, dont il était le parrain. Trois mille francs à son domestique. Trois mille francs aux pauvres de Florence. A présent, je cite textuellement: « Finalement, je légue toute ma collection d'objets d'art de l'Antiquité, du Moyen âge et de la Renaissance à la cité de Florence pour être mise et exposée au Musée National du Bargello. « Je recommande par-dessus tout mon importante série d'ivoires et mes précieux et rares joyaux d'or du Moyen âge, afin que ces derniers objets soient mis en lieu sûr contre les voleurs. « Ces collections furent réunies par mon père et par moi; elles sont le fruit de nos deux existences et méritent, pour cela, d'être transmises à la postérité. « Et moi, quoique Français, je choisis l'Italie pour en être dépositaire, ayant peu de confiance dans mon malheureux pays. « Et quant aux républicains et révolutionnaires, je leur légue ma haine et mon mépris. » Tels sont, en partie, les renseignements que j'ai pu recueillir sur Carrand. La collection se compose de 3,236 objets, ainsi répartis: Peintures, miniatures et estampes... 202 Sculptures et bas-reliefs en marbre, stuc, terre cuite et cire... 38 Objets en bronze, argent et autres métaux... 411 Plaquettes en divers métaux... 140 Objets en plomb... 111 Médailles... 43 Monnaies... 43 Sceaux... 10 Emaux... 143 Objets en métal servant au culte... 90 Objets en ivoire, os et corne... 265 Joyaux sacrés et profanes... 222 Objets en cuir et peaux... 38 Majoliques et verres... 248 Objets en fer et ustensiles divers... 319 Armes et parties d'armes... 393 Tissus... 520 Ces divisions ne sont pas toutes très rationnelles, en ce sens que bien des objets pouvaient être mis
Fig. 7. - MARINUS VON ROMERSWAL. — LE CHANGEUR ET SA FEMME (peinture) Flandre, xvie siècle (Collection Carrand) Clique Alvaro
LES ARTS dans une catégorie aussi bien que dans une autre ; je les donne telles qu'elles sont à l'inventaire. L'inventaire autographe de Carrand n'existe pas au Musée National et on ignore ce qu'il est devenu ; mais le musée possède des fiches qu'on assure avoir été copiées exactement sur le document original. Carrand est sobre de descriptions, et il ne donne que le juste nécessaire, mais toujours il mentionne le siècle et le Fig. 8. — DAVID VAINQUEUR DE GOLIATH Majolique. — Faenza, XVIIe siècle (Collection Carrand) pays d'origine de l'objet, lorsqu'il le connaît ou croit le connaître, et quelquefois le nom des auteurs. Quelques érudits ont rectifié certaines origines, mais en petit nombre; on s'accorde à penser qu'en général les indications de Carrand sont assez justes. Nous allons maintenant passer une revue aussi rapide que possible de cette collection si nombreuse et si variée. LA PEINTURE La peinture n'a pas été spécialement recherchée par
LA COLLECTION CARRAND Carrand, elle n'était évidemment pas dans ses cordes, cependant, guidé par son instinct, il a eu plusieurs fois la main heureuse. Se bornant en général à des tableaux de petites dimensions, il a réuni quelques ouvrages français, italiens de Florence et de Sienne des xive et xve siècles dans le style de Taddeo Gaddi et de son fils Angiolo; ils n'ont pas grande importance. D'Ambrogio Lorenzetti ( $\frac{1}{2}$ 1348) il a trouvé l'Apparition du Christ à sainte Marie Madeleine et le Couronnement de la Vierge; ces deux peintures de bonne qualité sont sur fond d'or, elles faisaient partie d'un triptyque à cuspides. Il a pu se procurer, étant à Florence, un autre triptyque provenant de l'église San Niccolo. Sur le panneau central, la Madone assise sur un trône, tenant l'enfant Jésus dans ses bras (fig. 3); d'un côté saint Jean-Baptiste et saint François, de l'autre saint Pierre et un évêque nimbé; dans les cuspides: l'Annonciation, le Couronnement de la Vierge, la Vierge donnant sa ceinture à saint Thomas. La Madone est très belle; au contraire, les autres figures sont négligées, on les dirait d'une main différente. La Fig. 9. — LE TRIOMPHE DE SELENÉ Camaieu bleu, d'après une gravure de Pellegrino da San Danielle. — Majolique. — Faenza, xvi° siècle (Collection Carrand) Cliché Alivari
LES ARTS Madone est attribuée à Neri di Bicci (1419-1491); je crois l'attribution inexacte; les Madones de Neri, assez nombreuses à Florence, n'ont ni la distinction, ni la souplesse de celle de San Niccolo, qui me paraît avoir certaines analogies, dans le visage surtout, avec les Vierges de Ghirlandaio (Domenico) de l'Adoration des Bergers à la galerie de l'Académie et de l'Adoration des Rois de la chapelle des Innocenti. Un petit tableau, le Jugement de Paris en tondo rond (0m,70 de diamètre) est à signaler (fig. 4). La Discorde a lancé la pomme aux trois déesses; à l'opposé, le berger Paris garde son troupeau. Au bas, Paris tend la pomme aux déesses coiffées et vêtues d'une façon pareille, sans doute pour ne devoir le prix qu'à la beauté seule. L'auteur de cette charmante peinture est inconnu, et je n'ai pas la prétention de le découvrir; il me semble cependant que le genre se rapproche de Benozzo Gozzoli (1420-1498) et surtout de Pesellino (1422-1457); entre ce tondo et un coffre de mariage par Pesellino, jadis dans le palais Torrigiani, à présent en Angleterre, il y a de grandes analogies d'idées et de facture. Du même xve siècle, Carrand a recueilli un délicieux petit portrait de jeune fille (fig. 2), visiblement de la Lombardie. Les tableaux italiens de Carrand feraient certainement plus d'effet hors de l'Italie; ici ils passent presque inaperçus. Dans les peintures étrangères, l'Allemagne et les Flandres sont mentionnées sur plusieurs tableaux anonymes des xive, xve et xvie siècles; le plus important représente la Reine de Saba rendant hommage au roi Salomon (fig. 5), le peintre flamand du xve est inconnu. Le Changeur et sa femme (fig. 7) est signé: MARINVS ME FECIT MCCCCCXL. Le même sujet est à Madrid et à Dresde; Marinus affectionnait les grands chapeaux en peluche; il en a coiffé plusieurs de ses personnages. A mon sens, toutes ces peintures italiennes, allemandes, flamandes disparaissent devant l'intérêt que provoque un petit cadre (0m20 × 0m15) montrant la Madone et l'Enfant (fig. 6), par G. Hugo Van der Goes, né à Gand dans le second quart du xve siècle et mort en 1482 fou, au couvent de Rouge-Cloitre. D'habitude, pour étudier un artiste, il faut se rendre dans son pays natal, soit parce qu'il y a travaillé plus qu'ailleurs, soit parce que ses compatriotes y ont réuni le plus possible de ses ouvrages. Pour Van der Goes il n'en est pas ainsi; de toutes ses peintures il n'en reste qu'une douzaine, et deux ou trois seulement sont en Belgique. L'Italie en possède cinq, dont la plus importante de beaucoup, la célèbre Adoration des Bergers, des Offices. La galerie du prince Corsini à Florence conserve une Madone avec l'Enfant par Van der Goes. Celle du Bargello Fig. 11. — RELIOCAIRE Cuivre doré et émaillé. — Limoges, xiii° siècle (Collection Carrand)
LA COLLECTION CARRAND Fig. 10. — LE MARTYRE DE SAINT SÉBASTIEN Majolique. — Faenza, xviie siècle (Collection Carrand)

Ce numéro de la revue "Les Arts" présente la collection Carrand, détaillant l'histoire de sa formation par Jean-Baptiste et Louis Carrand. Il explore la composition de la collection, incluant peintures, sculptures, objets d'art et textiles, et mentionne son legs au Musée National du Bargello à Florence. Le numéro aborde également l'Exposition des Primitifs Français et la chronique des ventes d'art de juin 1904.