Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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LES TRÉSORS DE L'EAU
J.-K. BULLOZ, ÉD.
VIERGE DE SUSPENSION ENTOURÉE D'ANGES.
Si l'on veut une preuve que souvent les plus belles choses et les destinées les plus heureuses sont les plus cachées et les moins connues, l'on n'a qu'à se rendre dans la petite ville belge de Léau.
Il sera bon cependant, paraît-il, si l'on veut jouir des chefs-d'œuvre qu'elle renferme durant toute une journée, d'y apporter de quoi satisfaire les exigences de l'estomac, et si l'on s'éprenait de la douceur de vivre dans cette cité entre toutes paisible, il sera plus facile de tâcher d'y acheter une maison, car les privilégiés habitants n'ont pas prévu la visite de voyageurs étran-
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LE CHANDELIER PASCAL
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gers et leurs demeures sont juste à la mesure de leurs besoins.
Non pas que Léau ne soit pas hospitalière ; les gens y sont charmants de simplicité et de bonté. Ce n'est pas non plus qu'ils soient ignorants ou dédaigneux de ce qui pourrait, sinon devrait, attirer chez eux celui qui ne se contente pas de défiler, comme les touristes exotiques, devant les œuvres d'art devenues banale à force de célébrité. Au contraire, les citoyens et les érudits de Léau connaissent l'histoire et comprennent la beauté de leurs trésors, mais ils offrent ce caractère à peu près unique de les aimer pour eux-mêmes, et non pour la vanité. Les ouvrages des xive, xve et xvie siècles qui composent, dans leur écrin, un ensemble exceptionnel, même pour la Belgique, encore si riche malgré les Vandales, sont véritablement des objets de piété. Saint Léonard, patron de Léau, la protège sans attendre les pourboires qui sont remis par l'intermédiaire des sacristains aux grands saints et saintes de certaines cités. Leur charmante Vierge ne s'en fait pas accroire, et ils s'apitoyent pour de bon devant les souffrances des martyrs que représentent leurs magnifiques retables.
En un mot, ils profitent du bonheur et de la sécurité qui sont le privilège de l'obscurité. N'est-ce pas Jean Dolent qui avait ainsi résumé d'un seul coup sa vie, son talent délicat apprécié seulement de quelques-uns, la beauté des œuvres d'art qu'il avait rassemblées dans son grenier et qu'il ne se lassait pas de goûter : « Vivre sans bruit console de vivre sans gloire ? »
Léau pourrait prendre cette devise. Nous ne savons pas trop si elle sera fière qu'un érudit et un artiste tel que M. Bulloz soit venu enrichir ses magistrales collections de documents artistiques et prendre les superbes clichés dont nous reproduisons ici seulement une partie, — ou bien si elle ne sera pas un peu embarrassée devant l'affluence des amis de l'art que cette publicité sans doute lui vaudra. L'on sait peut-être que cet éditeur, si passionné pour tout ce qui est enseignement artistique par l'image a été choisi par la Commission Royale de Belgique pour photographier, chez nos grands amis, les trésors des abbayes et des églises. C'est véritablement une victoire pour l'industrie française et il nous est agréable de la signaler.
Il faillit lui-même, paraît-il, éprouver pour son compte les conséquences de la situation toute particulière de Léau qui n'a pas inscrit au nombre de ses probabilités l'arrivée et le séjour d'un voyageur, qui ne possède ni un hôtel ni un restaurant, et dont les maisons n'ont strictement que le nombre de lits nécessaire pour ses deux mille habitants. Il est vrai qu'il fut tellement captivé par les sujets de sa tâche que des provisions d'île déserte suffirent à le soutenir.
Mais aussi, combien l'aimable petite ville n'a-t-elle pas eu à se féliciter d'être à l'écart du grand chemin ! Lors de la ruée allemande, elle ne se trouvait point sur le passage et elle eut tout le temps d'enfouir ses trésors. C'est vraiment à croire qu'elle était à ce point oubliée, qu'elle n'avait même pas hébergé un espion allemand avant la guerre.
Et pourtant c'est bien oubliée qu'il faut dire, et non dépourvue d'histoire, comme on prétend que sont les peuples heureux. Une histoire elle en avait eu une, au contraire, et des plus prospères ainsi que des plus brillantes.
Située jadis, dit dans une ex-
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cellente notice le R. M. Bets, curé doyen de la ville, en relais « sur la grande voie commerciale qui, partant du Rhin, passait au pays de Liège par Tongres, Saint-Trond et atteignait ensuite Bruxelles où elle bifurquait vers Anvers et Ostende », Léau, ou en flamand Zout-Leeuw était un riche point de transit. Aussi avait-elle pu se former un écrin d’édifices non inégal à celui des autres villes belges : des Halles (plus heureuses que celles d’Ypres), une église, un Hôtel de Ville où harmonieusement se rejoignaient la fin du gothique et le commencement de la Renaissance.
Puis venaient les épreuves, la décadence, et enfin le sommeil. Les épreuves, c’est-à-dire le blocus de l’Escaut par les Hollandais ; la décadence provenant de la rectification des grandes routes après la liberté reconquise, rectification qui laissa Léau plus au Nord du chemin le plus parcouru désormais ; le sommeil grâce à ce salutaire écart, qui nous permet aujourd’hui de faire connaître à nos lecteurs un ensemble qui a toute la beauté des anciens âges et la saveur, presque, de l’inédit.
C’est de l’église surtout que nous devons aujourd’hui nous occuper.
Elle offre, comme beaucoup de ses sœurs, la marque des siècles qui l’ont faite accomplie. La chapelle primitive, la façade et le chœur appartiennent au xiii^e siècle ; le transept, la nef et les bas-côtés du xiv^e ; les chapelles entre les contreforts du xv^e, enfin le portail et la tour du xvi^e. Une chapelle du xv^e, devenue la sacristie, a pour auteur Mathieu de Luyens, ni plus ni moins que le glorieux bâtisseur de l’Hôtel de Ville de Louvain. Comme nous ne voulons pas ici faire une étude d’architecture, nous n’avons pas trop de place pour passer en revue quelques-unes des richesses plastiques de cette basilique privilégiée.
Il existe peu d’objets plus rares et plus curieux que les Vierges suspendues, exécutées en sculpture ajourée. Celle de Léau peut rivaliser hautement avec l’Annunciation de Nuremberg, dont l’auteur est Adam Kraft. Nous ne pouvons nous empêcher de penser aux bas-reliefs à jour que Raffaëlli avait, esprit inventif entre tous, exposés il y a déjà plus d’un quart de siècle, croyant avoir découvert une formule extrêmement inconnue. Hélas ! il n’y a jamais rien de nouveau sous le soleil, et les Ré mouleurs ou Chiffonniers du peintre « caractériste » n’ont fait que répéter un travail semblable à celui de l’exquise madonette de Léau. Quel charme elle fait descendre sur les fidèles dès l’entrée de la nef, avec son sourire espigle, ses grands cheveux en nappe, son bambin qui bénit avec gaieté, enfin les angelots qui volètent autour de son rayonnement ! Est-il besoin d’ajouter que ce petit chef-d’œuvre est richement polychromé ?
Le grand chandelier pascal est une autre pièce capitale, et qui a couru de bien grands risques en 1827 sous la domination hollandaise. Celle-ci ne projetait rien moins que d’envoyer tous les cuivres de Léau à la fonte comme une simple « Kriegsmetalgesellschaft ». Les Belges sont pacifiques et humains, mais il ne faut pas qu’on les moleste trop ni qu’on attente à leur culte des souvenirs. Les paisibles habitants de Léau le montrèrent bien alors, et ils se fâchèrent si bien que la Hollande dut ramener les chariots et leur contenu
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TABERNACLE DE LÉAU AUTREMENT DIT : TOURELLE DU SAINT SACREMENT.
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avant qu'il fût vendu à des trafiquants anglais par un trop entreprenant brocanteur. Nous avons dit que malgré leur amour pour le cuivre les Allemands pendant la grande guerre, s'ils cherchèrent celui-là, ne le trouvèrent point. C'est certainement le plus beau chandelier pascal du xve pas seulement la beauté de l'exécution qui doit surprendre, mais encore l'originalité de la conception. Tout, jusqu'au nom de l'auteur nous rend attentifs et charmés. Car cet auteur ne porte rien moins que le nom de Corneille de Vriendt, surnommé Floris, propre frère
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EXTÉRIEUR DES VOLETS DU RETABLE DES SEPT JOIES : MARTYRES DE SAINT-ETIENNE ET DE SAINTE AGATHE.
siècle qui existe. Notre reproduction nous évite tout commentaire et permet d'apprécier la sveltesse de son sujet, l'élégante torsion de ses branches, les précieuses statuettes qu'il supporte, enfin ce je ne sais quoi dans l'invention qui distingue les chefs-d'œuvre. Gloire donc au fondeur Bruxellois Renier Van Thienen qui l'a signé !
On rencontre également bien peu d'ouvrages analogues au prodigieux Tabernacle de L'eau, autrement dit la Tourelle du Saint Sacrement, un des plus riches travaux de la pierre sculptée que l'on puisse citer. Ce n'est du grand peintre Frans Floris et architecte admirable car on lui doit, à ce Corneille, l'Hôtel de Ville d'Anvers. Ainsi, constructeur et sculpteur, il a agencé ce délicat et somptueux étagement de niches, de tourelles à jour, de statuettes symboliques formant comme une Bible vivante et parlante, une histoire plastique du Dogme du Saint-Sacrement. Patriarches, Évangélistes, Docteurs, Papes, Confesseurs, Martyrs, tous se succèdent en une ascension fleurie, ornée, ciselée, refouillée, aboutissant à un Couronnement de la Vierge entourée d'anges.
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RETABLE DES SEPT JOIES DE LA VIERGE AVEC LES MARTYRES DE SAINT ERASME ET DE SAINT LAURENT.
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L'église de Léau possède d'ailleurs une œuvre peinte de Frans Floris, et cette fraternité dans la parure de l'édifice, jointe à ce qu'on pourrait appeler la sympathie de toutes les autres œuvres d'art qu'il renferme n'est pas un des traits qui frappent le moins à l'examen.
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Toutefois, si beau que soit le Baptême du Christ de Floris, nous avons préféré, devant nous restreindre dans notre choix, mettre sous les yeux deux autres ouvrages capitaux de peinture, que nous sommes forcés d'admirer sans savoir à quel grand Maître payer le tribut de notre admiration.
L'un est le retable des Sept joies de la Vierge. L'autre celui des Sept douleurs.
Il règne, dans l'une et l'autre œuvre, une élégance sérieuse, un soin scrupuleux qui n'exclut point la gran-
deur, une variété et une souplesse dans la composition qui nous attirent d'abord, cependant que les physionomies offrent tant d'attrait avec leur douceur sévère, et les scènes tant d'esprit et de naturel, que nous ne pouvons faire autrement que de tout longuement regarder.
Que d'œuvres d'art même des plus dignes de leur célébrité n'exercent point sur nous une telle contrainte !
Une particularité assez étrange, au premier abord. Les volets de ces délicieuses représentations des Joies retracent de terribles scènes de supplices : saint Erasme qui semble fort à l'aise pendant qu'on lui dévide les entrailles et saint Laurent de qui l'on déchiquète plaisamment les chairs avant de le faire rôtir sur le gril. Et au revers, saint Etienne et sainte Agathe ne sont pas moins souriants, les supplices moins véhéments et
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les bourreaux non moins facétieux. Il serait curieux de connaître les raisons d'un tel contraste entre le sujet principal et les compositions auxiliaires. Ce ne seraient pas nos imaginations qui seraient mises en défaut, mais nous devons nous renfermer ici dans les seules considé- précédent avec la page dominante. Celle-ci est certainement une des plus belles et des plus savantes pages que nous devions à la Renaissance flamande. Tout est irréprochable dans cette noble composition, personnages principaux comme la Madeleine et le supplicié
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VOLETS DU RETABLE DES SEPT DOULEURS : SCÈNES DE MARTYRE.
rations d'art, et notre regret est déjà assez vif de ne pouvoir nommer ce savant, souple et grave peintre, égal sinon supérieur à Coxcye, à Mabuse, à Van Orley, et à Franz Floris lui-même. Certains ont nommé Van Hillebergh, d'autres Pierre Coucke d'Alost, d'autres enfin, Jean de Roeremonde.
Les tableaux formidables de martyres sans nombre qui présentent sur les volets des Douleurs de Marie des spectacles singuliers et passionnants ne forment pas une opposition aussi tranchée que dans le retable lui-même, curieuse conception du saint Jean qui demeure observateur, petites scènes parfaitement agen- cées des médaillons, tout cela est du plus savant dessin, du modelé et de l'expression les plus simples et cepen- dant les plus éloquents.
Peu de pages plus originales que ces deux descriptions des volets, qui unissent, fait assez notable, un fantastique analogue à celui de Breughel à une pureté ita- lianisante, enfin à une science anatomique extrême quoique sans exagération. Dans le volet de droite, avec
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son donateur en armure, c'est une personnalité remarquablement ingénieuse et forte qui a mêlé ainsi les anges aux suppliciés qu'ils assistent.
Mais une réflexion nous vient en rapprochant de nouveau les deux retables de ce génial inconnu. Pourquoi s'obstinerait-on à chercher le sens mystérieux de dessus d'une prédelle formée de deux reliefs du xive siècle, trois scènes de la Passion, véritable merveille du xve siècle. Dans la niche centrale une jolie Vierge du xvie s'accorde tant bien que mal avec l'entourage.
Le deuxième tient plus à cœur aux fidèles de Léau, à cause de la représentation de leur patron Léonard,
RETABLE DE SAINT LEONARD.
ces martyres associés ainsi à la vie bienheureuse ou douloreuse de la Vierge ?
Nous oublions trop que les idées des Maîtres anciens sur la symétrie et sur la logique n'étaient point les mêmes que les nôtres. Et ce n'est pas ce qui, en art, contribue le moins à la supériorité de leur inspiration sur la platitude de notre prose.
Léau n'est guère moins riche en « images » sculptées qu'en peintures. Il suffit pour s'en convaincre, de jeter un coup d'œil sur la reproduction de trois beaux retables.
L'un, sur l'autel de Notre-Dame représente, au- qu'aux seuls curieux d'art, encore que les deux petites scènes entre lesquelles on a intercalé cette effigie, d'ailleurs intéressante, soient fort dignes d'être remarquées pour les détails de mœurs et de costumes.
Enfin le troisième, purement adorable ne se compose que de quatre figures, mais combien séduisantes ! De chaque côté de la Vierge une sainte Catherine, et un saint Joseph en beau costume flamand du xve siècle avec son chaperon et l'escarcelle à la ceinture. Au centre, la Vierge elle-même, jeune fille vraiment adorable, tendant la main à l'Enfant qui par un artifice de composition ingénieux et spirituel se trouve faire partie
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RETABLE DE L'AUTEL DE NOTRE-DAME AVEC SCÈNES DE LA PASSION.
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à la fois des deux compartiments et les relier entre eux par la main qui le retient à Joseph et celle qu'il lève vers sa maman. (Inutile de dire que les deux figurines qui surmontent cette belle œuvre, très pittoresques d'ailleurs, n'en font point partie. La sainte Catherine n'est
avons dit les raisons de considérer comme heureuse.
La seule remarque particulière que nous osions proposer en terminant, c'est que si l'on considère le tabernacle de Cornélis Floris, le retable de son frère, le style des deux que nous avons reproduits, et quelques
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RETABLE AVEC LA VIERGE, JÉSUS, SAINT JOSEPH ET SAINTE CATHERINE.
visiblement pas née non plus en même temps que les trois personnages principaux, mais elle fait admirablement équilibre avec eux).
Et maintenant, ce ne sont pas les éléments qui nous feraient défaut pour allonger cet écrit que nous n'aurons pas la prétention de présenter comme une monographie car Léau possède encore bien d'autres éléments d'étude et de méditation, dans l'église même et son trésor. Peintures, orfèvreries, dinanderie, vêtements sacerdotaux, se trouvent réunis dans cette petite ville modeste et dont nous
autres ouvrages encore : le chandelier pascal entre autres, on pouvait rencontrer comme une préface aux grandes émotions d'Anvers, cette simple cité qui se trouvait sur la route de l'altière cité. À mi-chemin du Rhin et de l'Escaut, elle avait un peu de tout ce qui constitue la beauté du génie flamand, et rien de ce qui, dans l'art allemand, mêle trop souvent la grimace à la force et la fadeur à la naïveté.
ARSÈNE ALEXANDRE.
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ARABESQUES SUR MARIE LAURENCIN
CL. RENAISSANCE
PORTRAIT DE Mme MARIE LAURENCIN, PAR ELLE-MÊME.
COLL. HENRY LAPAUZE.
Je l'ai aimée pour une nuance, d'abord, — le rose, — un ton qui parle agréablement aux sens, et qu'on laissait, on ne sait pourquoi, aux modistes... Et dont elle a fait, — enfin, — un ton de peintre.
Elle met une lumière de printemps dans la chambre. Et sur le cœur de la Bengale, les pleurs de la rosée ont l'amertume des larmes.
Ce matin, pendant que j'écrivais, elle m'a téléphoné. Comme on se téléphone, pour ne rien se dire de pressé ou d'important, entre amis. Se téléphoner pour des communications précises, strictes, télégraphiques, est odieux. Il y a, pour recevoir ces commissions-là, des subalternes. Lorsque nous téléphonons, il faut éprouver le sentiment que des gens sérieux, trouveraient ce temps-là perdu. Alors nous ressentons un réel agrément à garder le récepteur contre l'oreille.
Elle me parlait de son enfance à Paris, où elle est née, et à laquelle elle revient souvent. Elle me disait : — « Chez ma mère il y avait un joli petit salon très bien arrangé, car maman avait du goût, (sa mère était créole)... garni de meubles Louis XVI... On ne doit jamais parler de ça... C'est le passé ! — ...J'entrais peu dans cette pièce, seulement lorsque j'avais envie de pleurer...
« Aussi, on l'appelait : la Chambre des Larmes.
« Elle savait que j'avais besoin de pleurer.
« Quand le robinet des larmes est ouvert, c'est la convalescence du chagrin... On pourrait se mettre à danser dans la chambre à côté...
« Les larmes, c'est un luxe du cœur.
« Des cœurs qui sentent, les cœurs riches !
« Encore aujourd'hui, c'est ma jeunesse de pouvoir pleurer ! »
Ainsi parle Marie Laurencin, au téléphone.
Comme une petite fille qui connaîtrait la vie, mais