Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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F. BOUCHER. — SYLVIE FUYANT LE LOUP QU'ELLE A BLESSÉ. (PROVENANT DU CHATEAU DE CHANTELOUP.) PROMENADES FRANÇAISES AU MUSÉE DE TOURS Il existe diverses excellentes manières de prendre des vacances. C'en est sûrement une très bonne que de continuer, en l'exagérant même un peu, la vie de Paris sur une plage la plus fréquentée possible, afin de rencontrer à toutes les heures en accoutrements clairs les personnes que nous ne subissons que d'une façon intermittente sur les boulevards en costumes sombres, et aussi pour ne pas se rouiller comme danseurs, et pour savourer les joies musicales d'une sélection de Phi-Phi. Il est aussi fort agréable et nécessaire de contempler au moins une fois dans sa vie, M. Perrichon l'a proclamé, l'immensité de la mer de glace et de braver les sommets de l' « Alpe homicide ». Tout cela est parfaitement bon, et il est beaucoup d'autres façons non moins louables, que l'on n'a pas le droit de critiquer en vertu de l'axiome que l'on ne discute pas des goûts et des couleurs.

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE F. BOUCHER. — AMINTA REVENANT A LA VIE ENTRE LES BRAS DE SYLVIE. Mais on peut en revanche demander la permission de recommander une autre et non moins profitable façon, précisément en l'honneur du goût et de la couleur. Elle consisterait à visiter méthodiquement et à étudier à fond, sans idées préconçues, mais avec cette provision de sympathie et d'amour sans laquelle les vacances elles-mêmes paraissent mornes, nos grands et nos petits Musées de France. L'on semble être revenu, heureusement, de cette vieille notion, ironique et injuste, du "Musée de province" comme un capharnaüm de croûtes noircies et d'oiseaux empaillés. Il n'en est pour ainsi dire pas un seul qui ne contienne quelque belle ou délicate surprise, et il en est beaucoup sans la connaissance desquels on ne posséderait qu'imparfaitement une des plus grandes écoles du monde, et une des moins appréciées à leur valeur,—c'est-à-dire, tout simplement, l'école française. Celui qui se serait livré à cette étude à travers tout le territoire français, non seulement aurait vu des villes aussi glorieuses et aussi belles que celles qu'on va chercher bien loin, mais encore aurait acquis une exceptionnelle érudition artistique en toutes ou presque toutes les écoles européennes classiques. C'est pour faciliter à ces volontaires de telles conquêtes, ainsi que pour susciter des volontaires nouveaux, que la Renaissance de l'Art français poursuit de temps en temps ces promenades dans nos Musées. Aujourd'hui, comme une des façons favorites et une des plus agréables de passer les vacances consiste à visiter la Loire et ses châteaux, il n'est pas superflu de recommander comme complément une station esthétique et sentimentale au Musée de Tours. Il en est peu de plus enchanteuses. Le cadre même prête à la plus douce rêverie. Ce vieil évêché a conservé

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE un grand air d'aristocratie, malgré les remaniements et les mutilations que les siècles et les révolutions lui ont infligés. Sans doute on ne voit pas, mais on peut dire sans exagération poétique qu'on les sent, les murs gallo- romains enclos dans ses fondations. Seule une tour est demeurée nettement dégagée. Mais les terrasses sur lesquelles fleurit le jardin du Musée sont sans doute celles qu'arpentait Grégoire de Tours en méditant ses annales dont Augustin Thierry a fait rejaillir la vie. Destinée étrange et mouvementée de ces bâtiments successivement tribunal ecclésiastique, évêché, école centrale, école de chirurgie, lieu de réjouissances civiques, archevêché de nouveau, ministère de la Justice pendant l'exode du Gouvernement de la Défense nationale en 1871, et enfin, et semble-t-il pour longtemps cette fois, un des plus ravissants Musées et écrin, en particulier, de certains rares et séduisants bijoux de l'art français au XVIIIe siècle. Retracer, même en abrégé, l'histoire de ces riches collections nous mènerait trop loin, et l'on en trouvera l'indispensable dans l'excellent catalogue qu'a rédigé M. Paul Vitry. Il est déjà assez difficile de ne pas demeurer trop laconique en choisissant tout ce qui, en dehors de notre propre école, a valeur de chef-d'œuvre. L'on composerait déjà une salle radieuse avec une dizaine de peintures de l'école italienne, qui commencent à Niccolo Alunno et finissent au Guerchin et au Caravage. L'âpre et pourtant délicieuse petite Annonciation en deux panneaux de l'Alunno est digne de nous retenir, même avant d'arriver à ces deux admirables tableaux de Mantegna, le Christ au mont des oliviers et la Résurrection, premier et troisième actes d'une tragédie, prodigieuse sous son format restreint, dont le Calvaire, du Louvre, forme le centre et le point culminant. Ces trois peintures, qu'il faut sans doute renoncer à l'espoir de revoir réunies forment, comme on sait, la prédelle du retable de San Zeno, à Vérone. Il n'est pas d'ouvrage où le sévère maître ne se soit montré plus savant, plus pittoresque et plus énergique. Un très beau tableau de la période vénitienne « pré-titianesque », la Circoncision, est sans doute de Marco Basaiti ; une simple tête d'homme de Moroni, contient tout le maître ; les deux Guerchin, Procris et Cléopâtre sont de saisissants spécimens d'une école aujourd'hui trop dédaignée, ainsi qu'un très ingénieux, et, malgré son dramatique clair-obscur, très touchant Saint Sébastien, peut-être un peu trop élégiaque tout de même pour être maintenu au rude Caravage. Le Musée de Tours a été aussi le refuge, comme plus d'un Musée de province, de quelques beaux tableaux bolonais. On y reviendra un jour, et l'on pourra sans mauvaise grâce faire amende honorable à une école qu'a naguère vengée du dédain la plume de Maurice Barrès. Les écoles des Pays-Bas sont représentées d'une façon éclatante, sinon copieuse. Il suffirait que deux Rubens F. BOUCHER. — APOLLON VISITANT UNE NYMPHE.

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE RAOUX. — FORTRAIT DE Mlle PRÉVOST, DE L'OPÉRA, EN BACCHANTE. y triomphent. L'un la Vierge et l'Enfant se penchant vers les donateurs Alexandre Goubau et sa femme, superbe de vermeille divinité en même temps que de robuste portraiture. L'autre, un Mars couronné par la Victoire, où un étonnant amoncellement d'armures peut exercer la sagacité des érudits quant au collaborateur du grand Flamand qui a exécuté cette nature morte sans rivale. Sans déshonneur peuvent encore prendre place à côté de ces pages imposantes, un très beau Portrait d'une famille d'Albert Cuyp, et un exquis petit portrait d'homme de Ter Borch. Mais il faut franchement déclarer que le Musée de Tours doit renoncer à se targuer de posséder deux Rembrandt. Il est à regretter qu'un préjugé vieilli, mais indéracinable, persiste à baptiser Père de Rembrandt, le vieil arracheur de dents, modèle à gages, qui étale sa calvitie dans les meilleurs Musées, et dénomme Saskia, indistinctement, toutes les fantaisies féminines des élèves et imitateurs innombrables, parasites du lion. Il y en aurait long à dire, une fois de plus, sur la question. Nous le dirons peut-être un jour. Mais nous avons déjà trop tardé de parler École française! Ceux qui, par trop de logique, s'attendraient à trouver ici la Renaissance richement représentée, auraient une déception. Tout au plus la fin de la période tient-elle quelque place honorable avec deux curieux ouvrages de Claude Vignon. Mais les XVIIe et XVIIIe siècles, et en partie le XIXe, offrent aux méditations un ensemble aussi opulent que divers. Il y a lieu tout d'abord de noter dans une ville si française la présence d'une âme essentiellement des nôtres, et pour compléter un édifiant spectacle, l'influence qu'elle a exercée, à distance, sur deux très belles et très nationales nature d'artistes. C'est de Le Sueur que nous voulons parler tout d'abord, et il faut que notre temps ait méconnu cruellement la noblesse et la pureté de cet art, pour que l'on soit exposé à l'indifférence et aux sourires en disant que deux œuvres comme le Saint Louis pansant les blessés et le Saint Sébastien secouru par des femmes n'ont pas d'équivalent dans les écoles étrangères réputées profondes. Or, par une curieuse et pénétrante opération, l'on retrouve, à l'intervalle d'une centaine d'années, l'inspiration et le style de Le Sueur, suave et grave, dans deux très belles grandes toiles de Jean Restout, Saint Benoit en extase et la Mort de Sainte Scholastique. Quant à ce dernier tableau, nous déclarons ne pas comprendre pourquoi certains se récrieraient d'admiration sur la Pamoison de Sainte Catherine du Sodoma, à Sienne, et mépriseraient le quasi sublime trépas si bien ressenti et exprimé par le peintre français. D'autre part, il est un curieux rapprochement à faire

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MANTEGNA. — EN HAUT : LE CHRIST AU MONT DES OLIVIERS. EN BAS : LA RÉSURRECTION.

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE F. BOUCHER. — APOLLON COURONNANT LES ARTS. entre le tableau de Le Sueur au Musée du Mans, d'un paganisme si inattendu et si intense, la Chasse de Diane et le Repos de Diane, par Louis Boulogne ferme et attrayante peinture, procédant du même esprit, et attestant la même savante et calme joie. En vérité l'on répéterait cela comme un refrain : quelle école que celle de France. On ne saurait, en vertu de ce devoir d'être attentif, parler à la légère de quelques grandes et nobles toiles de Jouvenet, de Michel Corneille, de Lépicié, ni de certains « paysages historiques » de Jean Forest, Allegrain, Colin de Vermont, etc... Il y aura un jour ou l'autre des résurrections qui ne laisseront pas de nous faire sourire à notre tour. Du moins il n'y a plus de lances à rompre pour la partie la plus indiscutablement lumineuse du Musée, c'est-à-dire pour les Boucher, le Raoux, que reproduisent nos illustrations, ainsi que pour les œuvres de Largillière, Péronneau, Vestier, Houel, et divers autres maîtres qui se trouvent si bien en leur place à Tours. De Boucher, trois compositions adorables proviennent du château de Chanteloup. L'une est le tableau langoureux et fleuri d'Apollon visitant une nymphe ; les deux autres sont inspirées de l'Amita, du Tasse. Sylvie, bergère peu accessible en apparence, a pourtant vu le loup... pour de vrai... mais c'est le loup qui a été blessé. Lorsqu'il advient que le désespéré Amita se précipite d'un rocher, il ressuscite entre les bras de la même et pénitente Sylvie, et la compensation est fort agréable pour tous deux. Enfin une précieuse esquisse d'un plafond pour le château de Bellevue, Apollon couronnant les Arts, léguée par A. de Montaiglon complète ce trésor qui représente Boucher dans toute la grâce vive et hardie de son dessin, dans toute la séduction de sa couleur. Ce serait nous soumettre à une délicate épreuve de nous demander si nous échangerions ces quatre peintures contre les deux grandes de la collection Wallace, qui sont pourtant les plus beaux Boucher du monde... Le portrait de Mlle Prévost, par Raoux, est une de ces pages inattendues, toujours neuves, et qui sont en voie de devenir des plus célèbres sans devenir banales. Quelle

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE 517 merveilleuse bacchante de théâtre que celle-là ! Comme les petits faunes qui animent son rythme, comme les danses qui l'accompagnent dans le fond, respirent la verve, la grâce, la vie ! Il n'est peut-être pas inexact, et par suite inutile, de remarquer dans ce ravissant document que la danse avait gardé une liberté et un naturel d'allures qui furent perdus par la suite et que la chorégraphie moderne a retrouvés, Isadora Duncan rejoignant ainsi Mlle Prévost, de l'Opéra. On ne peut avoir la prétention d'épuiser ici-même la simple énumération des meilleures pages du Musée tourangeau. Mais on ne saurait omettre une fort intéressante curiosité picturale : les Vues des environs de Chanteloup, par Houel (1735-1813). D'abord elles nous montrent la région où fut rassemblée une grande partie des œuvres d'art que nous venons de citer ; puis elles offrent avec beaucoup d'agrément et d'esprit des renseignements sur l'art des jardins et des parcs. Également trois œuvres d'un vif intérêt : le Portrait de Jean Theurel, par Vestier, et deux portraits ou bustes de femmes à la physionomie gracieuse et éveillée comme ce charmant artiste sait la rendre. Nous nous arrêtons au seuil de l'art de notre propre temps. Toutefois, les Bouffons maro- VESTIER. — JEUNE FEMME EN BACCHANTE J.-B. LEMOYNE. — BUSTE DE FLORENT DE VALLIÈRES **cains (1) , de Delacroix, qui furent volés et restitués par de très intelligents cambrioleurs—mais qu'ils n'y reviennent plus! — les deux portraits de Balzac, par Louis Boulanger et par Court ; le Velpeau professant, très attachante toile iconographique de Feyen Perrin; le magistral Legros: Portrait de son père, inspiré d'Holbein et non indigne du modèle; diverses peintures de figures locales sur lesquelles il y aurait de très intéressantes recherches à faire, notamment des portraits par Cathelineau et par Vallet; — et enfin, à la sculpture, le buste de Florent de Vallières, chef-d'œuvre de modelé et d'expression par Lemoyne; ainsi que, pour hommages mérités, celui de Rougeot par un anonyme, Rougeot qui fut un des instigateurs de ce magnifique Musée ; — voilà encore bien des richesses dont on n'écourte qu'à regret le commentaire. Il est un souvenir, cependant, qu'on oublie généralement de rappeler, et qui a son éloquence lorsqu'on parle art français : c'est bue le Musée de Tours eut pendant quelque temps pour conservateur le grand peintre J.-C. Cazin. Si ce rappel pouvait inspirer à un de nos amis l'idée d'enrichir d'une de ses œuvres le Musée... qui n'en possède pas !... ARSÈNE ALEXANDRE. (1) Voir la reproduction de ce tableau dans La Renaissance de l'Art Français et des Industries de Luxe du mois d'octobre 1919, page 458.

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MANUFACTURE DES GOBELINS. — SALLE D'EXPOSITION. L'EXPOSITION DE LA MANUFACTURE DES GOBELINS UN EFFORT DE DOUZE ANNÉES LORSQUE, il y a douze ans, avec l’approbation des artistes, des amateurs éclairés et des gens de goût, M. Gustave Geffroy fut nommé Administrateur de la Manufacture Nationale des Gobelins, depuis plus d’un quart de siècle il faisait avec une indiscutable compétence, avec autant de sensibilité que de savoir, avec le meilleur esprit de justice, avec une indépendance et un désintéressement absolus, une critique d’art qui lui donnait beaucoup d’autorité. Il excellait à comprendre et à définir les grands mouvements d’art en corrélation avec la pensée des diverses époques. Ayant toujours aimé et étudié l’histoire — car ce critique est aussi un historien comme il est également un romancier de grande valeur — il connaît à merveille les œuvres du passé, dont il sent la vie, la vérité, l’humanité, dans l’atmosphère intellectuelle, sociale, artistique d’autrefois. En même temps, homme de son époque, sincèrement attentif aux idées, aux sentiments, aux mœurs et aux recherches d’art d’aujourd’hui, il

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE excelle à retrouver dans les tableaux, statues et gravures modernes, ce qui caractérise le monde d'à- présent : ses goûts, sa sensibilité, sa pensée, ses recherches et ses modes d'expression. Mais, si curieux qu'il soit de nouveauté, il fut toujours tenu en garde contre les bizarreries des ignorants, les caprices des impulsifs et le hardi laisser-aller des paresseux, par sa connaissance parfaite de l'art de tous les pays et de toutes les époques. Sa critique est bienveillante, poliment respectueuse de tout effort honnête, même quand il n'aboutit qu'à moitié. Mais aussi, elle est ferme, judicieuse, sans complaisance pour les tentatives n'ayant aucun rapport avec ce que l'art de tous les temps nous enseigne. Ce critique, si scrupuleusement attentif aux œuvres modernes, n'a jamais fait le moindre sacrifice au désir de paraître plus moderniste encore. Quand donc M. Gustave Geffroy accepta la direction des Gobelins, on put être sûr d'avoir à la tête de cette grande manufacture un administrateur très artiste, sans parti pris d'école ou de doctrine, n'ayant pas plus la tentation de courir les aventures pour accroître son renom d'indépendance et d'originalité, que l'arrière-pensée d'un fauteuil à l'Institut. Et l'on pense bien qu'un tel historien d'art, si laborieux, si intelligemment érudit, si bien renseigné sur la technique des Arts et des Métiers, connaissait à fond celle de la tapisserie, avait réfléchi à ses ressources, à ses possibilités, aux conditions d'un carton exécutable, et qu'il n'ignorait rien des belles œuvres de cet art dans le passé. Mieux probablement que ceux qui alors prétendirent le lui apprendre et qui aujourd'hui encore — sinon de haut du moins avec hauteur — lui donneraient volontiers des leçons, il sait qu'une tapisserie n'est pas une peinture, que son rôle n'est pas de rivaliser avec elle, d'imiter la minutie du modelé et de s'ingénier au jeu des nuances trop complexes. Il sait qu'une tapisserie exige une composition bien remplie et solidement équilibrée, ayant de l'harmonie et de la plénitude, des formes simples et larges, des couleurs franches et pas exagérément subtiles. * Mais, en regardant ce qui était exécuté depuis pas mal de temps, ce qui était sur le métier et les commandes qui attendaient leur tour de réalisation, il fut bien obligé de reconnaître que trop souvent, sous prétexte de cartons bien remplis et bien architecturés, on avait mis la Manufacture au service de conceptions sans beauté décorative et sans poésie, sans fraîcheur, sans grâce, sans noblesse, fades, inexpressives, insignifiantes. Parmi des œuvres honorables, combien de pauvres choses auxquelles la perfection du métier ne suffisait pas à donner de l'intérêt ! En outre M. Gustave Geffroy, dont l'esprit de justice et d'indépendance ne voulaient prononcer l'exclusive contre aucun homme de talent — de quelque école qu'il fût — se vit dans l'obligation de reconnaître que, systématiquement, l'on avait tenu à l'écart des Gobelins les plus grands artistes d'hier et d'aujourd'hui, et ceux-là même desquels on pouvait attendre les cartons les plus noblement décoratifs et de l'ordonnance la plus parfaite, les plus magnifiques de couleur et de poésie. Par exemple, et pour ne citer que ces deux noms, songez qu'on eut l'aveuglement et l'impudeur de ne rien demander à un artiste génial comme Delacroix, né cependant pour établir d'éblouissants projets de tapisseries, et que notre illustre Puvis de Chavannes, dont le talent sobre, large, paisible et rayonnant de poésie décorative, se prêtait si bien à cet art, est mort en pleine gloire, en pleine force, à un âge très avancé, sans que jamais on eût l'idée de réaliser quelque tapisserie d'après un de ses cartons. Même exclusivisme dédaigneux et méfiant à l'égard d'artistes puissamment et délicatement originaux tels que Manet, Renoir, Camille Pissarro, Degas, si bien faits pour concevoir de radieuses tapisseries : les uns, d'après les enchantements de la nature; les autres, d'après les plus souples et frais arrangements de figures féminines en d'adorables paysages; et le dernier, d'après les féeries des scènes de théâtre. Lorsqu'ils étaient en pleine jeunesse et dans toute la force de leur maturité, ces grands novateurs, si ardents à la recherche et si passionnément préoccupés de technique, se seraient avec plaisir disciplinés aux lois d'un art comme celui de la tapisserie qui leur aurait permis des compositions larges, simples, décorativement ou données et d'une couleur franche où, sans faire le sacrifice de la vérité qui leur était chère, ils auraient exprimé le sentiment poétique qu'ils avaient des choses. M. Gustave Geffroy était impuissant à réparer la coupable négligence qu'on avait eue envers Eugène Delacroix, Puvis de Chavannes et combien d'autres morts illustres qui auraient pu nous donner, eux aussi, de belles tapisseries. (En écrivant cette phrase je pense à Gustave Courbet et je n'arrive pas à voir les raisons pour lesquelles, tout réaliste qu'il fût, un peintre comme Gustave Courbet, l'auteur des Demoiselles des Bords de la Seine et des Fiancés dans la campagne, qui excellait à faire vivre une émouvante scène d'humanité dans un adorable décor de nature, et qui a peint des fleurs si fraîches, n'aurait pas composé avec goût et avec charme le plus réalisable des cartons.) * Du moins, dans son honnêteté et son souci de justice, M. Gustave Geffroy ne voulut pas avoir à se reprocher pareil ostracisme à l'égard des survivants de l'hé

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE RAFFAELLI. — LA BRETAGNE. roïque phalange impressionniste et des autres artistes intéressants, de leur époque ou venus après eux, qui lui semblaient pouvoir donner de belles tapisseries. Sans le moindre sectarisme, sans exclure personne, il appela ceux qui avaient été écartés. Mettant ses actes d’administrateur en accord avec ses idées et ses livres de critique, il demanda des cartons aux peintres dont il avait soutenu l’effort et dont le talent, caractéristique d’une époque, lui paraissait pouvoir convenir aux exigences de la tapisserie. Par eux c’était un grand et glorieux mouvement d’art français qui entrait aux Gobelins. Grâce à l’initiative de M. Gustave Geffroy, dans l’avenir les historiens d’art ne pourront pas regretter que notre célèbre manufacture nationale l’ait ignoré ou méconnu. Renoir était trop malade et Degas trop âgé pour se mettre si tardivement à un travail pour eux tout nouveau. Du moins restaient, en pleine force, Claude Monet qui, malgré le poids des ans et malgré ses travaux habituels auxquels il continue à donner avec allégresse toute sa force, voulut bien établir, d’après les nymphéas de sa propriété de Giverny — son thème actuel de prédilection — des cartons de tapisseries, et J.-F. Raffaëlli qui, relativement trop jeune pour avoir appartenu à l’héroïque phalange des tout premiers impressionnistes, n’en avait pas moins d’étroites affinités avec eux par la liberté si vivante de son dessin, par sa recherche si originale du caractère des êtres et des paysages. Raffaëlli est l’un des artistes les plus personnels de ces cinquante dernières années et, si belle que soit aujourd’hui sa place dans l’art contemporain, l’avenir la lui fera plus grande encore. Plus tard, l’on sera reconnaissant à Gustave Geffroy d’avoir fourni à un tel maître, si ingénieux dans l’emploi des plus diverses techniques, le moyen de faire réaliser par la tapisserie sa vision de réaliste qui sait être aussi un poète, et de donner à la vérité une forme décorative. M. Gustave Geffroy eût été infidèle à lui-même et en désaccord avec ses propres opinions si, devenu le chef de la Manufacture des Gobelins, il n’avait pas — sans déclarer la guerre à d’autres manières de concevoir l’art et la tapisserie — demandé des cartons à ces maîtres négligés, non plus qu’à un charmant artiste, comme Jules Chéret qui, depuis quarante ans, illuminait nos murs des plus fraîches et harmonieuses décorations. Mais, bien que, sur l’initiative et aux frais de M. Fenaille, fameux apôtre d’une rénovation dans l’art de la tapisserie, des ouvriers des Gobelins eussent tissé, en dehors de leurs séances de travail à la Manufacture et en un atelier privé, de magnifiques panneaux d’après des compositions de Chéret, certains spécialistes sectaires ne reconnaissaient pas à ce maître décorateur le droit de réaliser par le moyen de la tapisserie les gracieux enchantements dont tout le monde s’émerveillait sur nos murs. Cette seule idée les mettait en fureur et en rébellion, comme si le carton de tapisserie était un art sacré réservé à quelques grands-prêtres secrètement initiés à ses mystères. Dans le même esprit d’équité et sans fermer la porte à des talents d’un autre caractère et venus d’autres points de l’horizon artistique, M. Gustave Geffroy

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JULES CHÉRET. — LA DANSE. JULES CHÉRET. — LE DÉJEUNER SUR L'HERBE.