Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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LA BALUSTRADE AVEC, A GAUCHE, LA « DANSE SACRÉE » DE SÉGOFFIN. LES RICHESSES D'ART AU PALAIS DE L'ELYSEE In 1715, Henri de la Tour d'Auvergne, comte d'Évreux, gouverneur de l'Ile-de-France, troisième fils du duc de Bouillon, n'ayant pas de quoi payer sa charge de colonel général de la cavalerie à son oncle le comte d'Auvergne, n'hésite pas, selon Saint-Simon, « à sauter le bâton de la mésalliance » en épousant la fille du financier Crozat, ancien bas commis devenu trésorier du clergé et fondateur de la Compagnie de Louisiane. Le comte d'Évreux achète alors, hors Paris, du côté des terrains plantés d'arbres traversés par le chemin de Neuilly, trente arpents en jardins et marais où, en 1718, il charge l'architecte Mollet de lui bâtir un hôtel dont les dépendances devaient, après un don du roi, suivant brevet du 5 mars 1721, constituer un domaine d'une dizaine d'hectares. Henri de la Tour d'Auvergne avait rêvé d'élever sur cet emplacement une demeure princière, quoiqu'on le raillât beaucoup sur l'éloignement de son hôtel situé presque en rase campagne, et en tout cas, en pleine solitude. Les sommes lui manquèrent-elles pour achever son œuvre ? Lorsqu'il meurt, en 1753, le rez-de-chaussée seul est habitable, et son neveu et héritier, le prince de Turenne, par contrat de Me Melin, notaire, se hâte de vendre cette résidence à une haute et puissante dame, à qui l'argent ne coûte guère, à la marquise de Pompadour (1). La marquise a la folie des installations nouvelles : ses châteaux de Crécy et de La Celle, ses ermitages de Fontainebleau et de Compiègne, son hôtel particulier de Versailles et son appartement au Palais-Royal ne lui suffisent point ; et malgré les épigrammes, les chansons et les placards injurieux que lui vaut son acquisition — soit 730.000 livres, — elle jette dans cet hôtel deux cents artistes et ouvriers, dirigés par l'Assurance, auxquels elle donne des ordres pour tout remanier. Elle termine le premier étage, le remeuble entièrement, tapisse les murs de Gobelins aux deux L surmontés d'une couronne royale, cadeau de Sa Majesté, et parseme les appartements d'objets d'art et de curiosités qu'elle trouve chez Lazare-Duvaux, marchand-bijoutier ordinaire du roi. La marquise n'a pourtant guère le loisir de s'attarder à l'hôtel d'Évreux : sa présence est nécessaire à Versailles auprès de son inamusable amant. Afin de ne pas perdre son crédit, la marquise, malgré ses fatigues et ses malaises, est obligée de paraître à la Cour fraîche, pimpante, insouciante et gaie, sans pour cela abandonner son fameux hôtel qu'elle embellit et agrandit. En une année, elle dépense 90.000 livres. Son salon de musique (la salle actuelle du Conseil des Ministres) est orné de médaillons représentant les neuf Muses avec au centre la statue en marbre blanc de Louis XV, et dans la chambre de parade (aujourd'hui le salon de l'Hémicycle) resplendit une autre statue : la favorite elle-même en Diane chasseresse. Les jardins sont fort vastes, ils s'étendent jusqu'aux avenues Montaigne et Matignon actuelles et le parc d'agrément dessiné à la française, avec ses parterres, ses labyrinthes et ses charmilles, se termine sur les potagers par la demi-lune que l'on voit encore de nos jours sur l'avenue Gabriel. Quand la marquise meurt, épuisée, le 15 avril 1764, --- (1) « J'appris hier que Mm de Pompadour vient d'acheter la maison de M. le comte d'Évreux, faubourg Saint-Honoré; elle l'a achetée 500.000 livres; on dit qu'il y a pot de vin de 10.000 livres pour Mm de Turenne; cela est vraisemblable, mais je ne suis pas sûr de ce dernier article. » (Mémoires du duc de Luynes.)

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE L'HIVER, D'APRÈS UN CARTON DE PIERRE MIGNARD. — TAPISSERIE. APPARTIENT AU MOBILIER NATIONAL. --- dans son testament qui, déclare Collé, « ne respire qu'une vanité petite et méprisable », elle supplie le roi d'accepter son hôtel « susceptible de faire le palais d'un de ses petits-fils » et elle désigne le comte de Provence. Louis XV désintéresse le marquis de Marigny, frère de la Pompadour, et décide qu'on logera désormais à l'hôtel d'Évreux les ambassadeurs extraordinaires qui descendaient jusque-là à l'hôtel Pontchartrain, rue Neuve-des-Petits-Champs. Le quartier commence à subir des transformations : on trace l'avenue des Champs-Élysées, le roi restitue au domaine public une partie des potagers de la marquise, fait percer sur les jardins l'avenue Marigny et donne au fermier général Bouret une large bande de terrains où s'éleveront les hôtels Castellane et Sébastiani. L'hôtel n'abritant jamais aucune ambassade est employé par le garde-meuble en attendant l'achèvement du palais de Gabriel, place Louis-XV (le Ministère de la Marine). Mais le Gouvernement a besoin d'argent et l'abbé Terray, contrôleur général des finances, pour combler les vides du Trésor, fait appel au banquier Beaujon. Assez ignare, sauf en ce qui concerne les questions financières, Beaujon veut jouer au Mécène. Nommé conseiller d'État, il donne libre cours à son goût du faste et se compose un entourage de courtisans et de gens de lettres de second ordre qui passent leur temps à l'encenser. Grâce à son immense fortune, il amoncelle à l'Élysée les pièces d'orfèvrerie, les meubles, les tableaux et les somptueuses étoffes (Boullée décore sa galerie où sont exposées des copies de l'antique : Diane, Apollon, l'Antinoüs, etc... qui ornaient le pavillon du roi à Croix-Fontaine). La maison de Beaujon, qui renferme aussi une bibliothèque et un cabinet d'histoire naturelle, est un lieu de plaisirs perpétuels et de nombreux étrangers viennent la visiter comme un musée. Quoique impotent, Beaujon est heureux, on s'amuse chez lui ; aussi ne dérange-t-il personne et, le soir, il se retire discrètement, entouré des jolies femmes qu'il appelle plaisamment ses berceuses : Mme de Lys, la baronne de Cangé, qui l'endorment en lui contant de folles histoires et en lui prodiguant mille cajoleries. Le 12 août 1786, Louis XVI, on ne sait pourquoi, par l'entremise du conseiller Durney, rachète l'hôtel à Beau-

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE 93 CLICHÉ CATALA. AMUSEMENTS ET DÉLASSEMENTS CHAMPÊTRES : LA PÊCHE AUX FILETS, D’APRÈS UN CARTON DE CASANOVA. — TAPISSERIE. (APPARTIENT AU MOBILIER NATIONAL). jon, qui en conserve l’usufruit — il meurt d’ailleurs cinq mois après — et par un arrêt du 3 novembre, daté de Fontainebleau, le roi ordonne que l’hôtel « sera et demeurera à perpétuité consacré spécialement et uniquement à fournir, d’après les ordres que les circonstances suggéreront, le logement aux princes et princesses étrangers que leurs voyages amèneront dans la capitale, ainsi qu’aux ambassadeurs extraordinaires ». Or, le 17 juillet 1787, suivant acte de Me Bro, notaire, la propriété, telle que la possédait Beaujon, est cédée à Louise Marie-Thérèse Bathilde d’Orléans, duchesse de Bourbon. Désireuse de se conformer aux goûts du jour — l’hôtel reçoit à ce moment la dénomination d’Élysée, — la duchesse bouleverse les jardins, déjà abîmés par Beaujon, et transforme en parc anglais les majestueux parterres et les allées à la française. Au début de la Révolution, la duchesse, tout en conservant un appartement, loue l’immeuble à un sieur Hovyn, entrepreneur de spectacles publics, qui va faire de ce palais, où passa le sourire de la marquise, une sorte de bal public et l’on viendra s’amuser là comme à Monceaux et à Paphos. L’Élysée-Bourbon s’appelle le Hameau de Chantilly : c’est l’endroit à la mode, les Parisiens se pressent au bord des pelouses et des jets d’eau, il y a foule autour des escarpolettes, des jeux de bague et des chevaux de bois et, les soirs de feux d’artifice, on refuse du monde. La prospérité de l’établissement est complète, quand, après l’exil de la duchesse, en l’an VI, l’Élysée est vendu comme bien national à Hovyn et à ses associés (1). Malheureusement, la vogue s’épuise, les mœurs se modifient, les armées victorieuses de Bonaparte importent à Paris les délices des glaces à la vanille chères aux Italiens, et une légion de pâtissiers-glacières envahit la capitale. Mlle Hovyn — elle a succédé à son père — essaye de lutter et tente un arrangement avec Velloni, où merveilleuses et incroyables vont caqueter rue de Grammont ; il n’y a rien à faire, le public désapprend le chemin du Hameau de Chantilly. La propriétaire a bien le prix de ses loyers, car l’hôtel est divisé en une quinzaine d’appartements dont l’un d’eux est occupé — pour 700 francs par an — par le citoyen Vigny : c’est le père de l’auteur d’Eloa ; enfant, Alfred de Vigny a joué dans ce jardin (il rappelle son séjour à l’Élysée dans quelques lignes du Journal d’un Poète). Les dettes de Mlle Hovyn grossissent ; elle cherche si dans la société qui se fonde sur les ruines de l’ancien régime, elle n’aurait pas la chance de découvrir quelqu’un qui la débarrasserait de cet hôtel. Nous sommes en 1805 et Louis, connétable de l’Empire, qui tient à quitter sa demeure de la rue de la Victoire, songe à l’Élysée. L’affaire ne se conclut pas et Murat, gouverneur de Paris, enchanté d’abandonner le quartier de Notre-Dame-de-Lorette pour l’aristocratique faubourg du Roule, se rend acquéreur de l’Élysée, moyennant un million. Le palais est dans un état lamentable. Percier et Fontaine s’emploient à lui restituer sa splendeur d’antan ; ils construisent l’escalier d’honneur — qui depuis n’a pas été modifié — et changent la distribution intérieure en coupant en deux la salle de bal du comte d’Évreux, ce qui leur permet d’ajouter aux appartements existants le Salon Murat — décoré de paysages de Carle Vernet : Le Château de Benrath dans le grand duché de Berg et L’Entrée de Murat à Rome, — et l’orangerie dont les portes-fenêtres s’ouvrent sur le jardin. Murat ne reste pas longtemps propriétaire du palais --- (1) Le Comité de Salut Public (scène du 12 floréal an II) avait décidé de rattacher les jardins de la maison Beaujon à la promenade des Champs-Élysées et d’élever sur cet emplacement un monument à l’Égalité. Cet arrêté ne reçut jamais un commencement d’exécution.

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE qu'il a tant convoité et lorsqu'il prend la couronne de Naples, l'Élysée, en juillet 1808, fait retour à la Couronne. Napoléon affectionne l'Élysée : le silence qui l'en-toure, son jardin aux beaux ombrages, les aimables proportions de ses bâtiments, font de ce palais une maison de plaisance située en pleine capitale et l'Empereur aime à venir y chercher le repos et l'oubli des soucis du pouvoir. En décembre 1809, au moment de son divorce, Napoléon comprend l'Élysée parmi les palais réservés à l'imperatrice Joséphine. Il lui écrit, le 30 janvier 1810 : « Je te saurai avec plaisir à l'Élysée et fort heureux de te voir plus souvent, car tu sais combien je t'aime », et le 3 février : « J'ai fait transporter tes effets à l'Élysée ; sois tranquille et contente et aie confiance entière en moi. » Les mauvais jours arrivent : le 21 juin 1815, à huit heures du matin, une berline, attelée de six chevaux, franchit au galop la portail de l'Élysée et s'arrête devant le perron de la cour du centre ; Napoléon descend de voiture et serre les mains de Caulaincourt qui se précipite au-devant de lui : à Paris, la nouvelle du désastre de Waterloo n'est encore connue que du monde gouvernemental et parlementaire. L'Empereur, harassé de fatigue, monte péniblement les degrés de l'escalier et stationne un moment dans le vestibule ; il est pâle, ses traits tirés, son regard éteint, disent l'effroyable lassitude qui l'accable ; il est angoissé, il souffre, il porte la main à sa poitrine : « J'étouffe là » — l'aigle se sent blessé à mort, — je n'en puis plus... il me faut deux heures de repos !... » Caulaincourt, Bertrand, Drouot l'accompagnent au premier étage où un bain est préparé (dans la pièce dite aujourd'hui Salon des glaces). Cependant, les ministres, convoqués par Joseph, se réunissent et attendent l'Empereur. Davout, qui est accouru le premier, est introduit auprès de Napoléon encore dans son bain ; il accueille le maréchal en levant les bras en l'air: « Quel désastre ! » Napoléon s'habille et prend une légère collation. En bas, les ministres se montrent surpris du retard du souverain. Dix heures sonnent, Napoléon fait son entrée. Il ne nous appartient pas ici d'exposer la physionomie de cette réunion où, d'après les historiens, Napoléon retrouva son énergie et son éloquence pour convaincre ses ministres de la nécessité qu'il y avait à vaincre les ennemis. Fouché qui avait juré la perte de l'Empereur, fut même, paraît-il, très inquiet : « Ce diable d'homme, dit-il, le soir, à un royaliste de ses amis, m'a fait peur ce matin. En l'écoutant, je croyais qu'il allait recommencer. Heureusement, on ne recommence pas. » Les événements se précipitent. Dans l'après-midi, une vive agitation règne à la Chambre des Représentants où l'on a adopté la communication de La Fayette. A l'Élysée, Lucien presse son frère de résister et de dis- CLICHÉ CATALA. PORTIÈRE DE DIANE, D'APRÈS UN CARTON DE PIERRE JOSSE PERROT. — TAPISSERIE. APPARTIENT AU MOBILIER NATIONAL.

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE 95 soudre l'Assemblée. Napoléon hésite et sort pour faire quelques pas avec Lucien dans le jardin. Ce jardin n'était alors séparé de l'avenue Marigny que par un mur bas bordé d'un saut-de-loup. Une foule compacte aperçoit l'Empereur l'acclame et lui demande des armes pour marcher contre l'en-nemi. Napoléon sourit tristement, salue de la main et, sans vouloir se rendre aux instances de Lucien, rentre dans le palais. Dans la soirée, il a un long entretien avec Benjamin Constant : au dehors, l'enthousiasme du peuple redouble. « Écoutez, dit l'Empereur, ce n'est pas eux que j'ai comblés de gloire et d'argent... la voix du pays parle en eux... je n'ai qu'à vouloir, je les entraîne... Mais je ne suis pas revenu de l'île d'Elbe pour que Paris soit inondé de sang. » Le lendemain, après avoir passé la nuit à réfléchir, Napoléon se résigne. Son entourage l'abandonne, ses amis les plus chers lui représentent que l'abdication est nécessaire. Il est une heure : dans le Salon d'Argent sont réunis les princes Lucien et Joseph et les ministres anxieux, immobiles ; ils attendent... tous comprennent qu'ils approchent de la suprême minute. Le temps est beau, le soleil inonde la pièce. Napoléon a déjeuné avec la reine Hortense, il se promène seul, on entend son pas rapide sur les dalles du perron ; il entre : « Prince Lucien, écrivez ! » Un silence solennel pèse sur les âmes et sur les choses... la voix de l'Empereur s'élève : « Français, en commençant la guerre pour l'indépendance nationale, je comptais sur la réunion de tous les efforts... » C'est fini, au loin, derrière les arbres, la foule crie encore : « Vive l'Empereur ! » HISTOIRE DE DON QUICHOTTE : MÉMORABLE JUGEMENT DE SANCHO DANS L'ÎLE DE BARATARIA D'APRÈS UN CARTON DE COYPEL. — TAPISSERIE. APPARTIENT AU MOBILIER NATIONAL. Le 25 juin, tandis que des manifestations de fidélité à sa personne se déroulent devant le palais, Napoléon gagne le fond des jardins et monte dans la voiture de ville du général Bertrand qui s'éloigne rapidement vers La Malmaison. L'Élysée a été le dernier palais de Napoléon, empereur des Français (1). Juste un an après, le 17 juin 1816, le duc et la duchesse de Berry, mariés le jour même, prennent possession de l'Élysée que la duchesse d'Orléans a échangé contre l'hôtel de Valentinois (où résidait, avant la guerre 1914-1918, l'ambassadeur d'Autriche-Hongrie). Ce palais, entouré de jardins (la rue de l'Élysée n'a été ouverte que par un décret impérial du 18 juillet 1860, daté de Saint-Cloud), est en parfait état. On se contente d'enlever les emblèmes napoléoniens et de rafraîchir un peu le mobilier. « Les jeunes époux, écrit le vicomte de Reiset dans son beau livre sur la duchesse de Berry, organisent leur existence, désireux avant tout de se soustraire à l'étiquette régnant aux Tuileries qui leur semble si pesante, et d'assurer leur indépendance. A l'Élysée, au contraire, libres de toute contrainte, ils vont vivre dans la simplicité d'une vie presque bourgeoise et dans une union si intime qu'elle semble devoir les assurer contre tout péril ou tout malheur. » Bien qu'ayant vingt ans de plus que sa femme, le duc de Berry, cœur excellent et généreux, a l'allure et les goûts d'un jeune homme. La duchesse et lui veulent de la gaieté autour d'eux. Parmi leurs familiers, citons (1) Wellington, puis le tsar Alexandre habitèrent l'Élysée pendant le séjour des Alliés dans la capitale.

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE la vicomtesse de Gontaut qui nous a laissé des mémoires délicieux, et le premier aumônier, le marquis de Bombelles, évêque d'Amiens, ancien maréchal de camp qui porte sur sa mitre les deux étoiles, insigne de son grade. C'est un prélat aimable et spirituel : excellent musicien, on raconte qu'un soir il s'est carrément mis au piano pour faire danser la petite cour intime de l'Élysée. Le jardin est l'objet des soins de Madame ; durant l'été, on dresse souvent le couvert du déjeuner sous les arbres. Elle adore cette résidence si commode où les fêtes succèdent aux fêtes : le 9 octobre 1816, pour l'aniversaire de la naissance du comte d'Artois, la troupe des Variétés interprète à l'Élysée une pièce de circonstance: Saint Louis villageois; le 2 avril 1817, les mêmes acteurs jouent le Solliciteur et, fin janvier 1818, on donne un grand bal. Deux deuils assombrissent néanmoins ces années charmantes : le 13 juin 1817, la duchesse met au monde une fille qui ne vit qu'une nuit et, le 13 septembre 1818, elle accouche d'un fils qui meurt au bout de deux heures. Le 21 septembre 1819, nait enfin à l'Élysée, non le fils attendu par les royalistes, mais une fille qui sera la duchesse de Parme. En décembre 1819, bal à l'Élysée, ainsi que le 29 janvier de l'année suivante : « Ce bal, a dit la comtesse de Boigne, fut magnifique et profondément ordonné. Le prince en fit les honneurs avec bonhomie et obligeance ; il dit tout autour de lui qu'il était enchanté qu'on s'amusât et que ces bals se renouvelleraient souvent. » Quinze jours après, le duc de Berry tombe frappé par le poignard de Louvel ; son corps est apporté au Louvre, dans l'appartement du général d'Antichamp, gouverneur, et sa veuve assiste le lendemain matin, dans la chapelle de l'Élysée, à une messe célébrée pour le repos de l'âme de son mari. L'Élysée est abandonné. En 1832, il est attribué à la reine Marie-Amélie en cas de décès du roi et cette destination éventuelle n'empêche pas le palais de recevoir maints hôtes de passage : Mehemet-Ali et la reine Christine, le bey de Tunis et la duchesse de Kent, Ibrahim-Pacha et la grande-duchesse de Mecklembourg. En 1845, on commence la restauration du palais interrompue par la chute de la monarchie. Le Gouvernement provisoire fait de l'Élysée le siège de la Commission des dons patriotiques et, le 1er avril 1848, sous le patronage de Mme de Lamar-tine, un bal de charité est donné dans les salons du rez-de-chaussée. Le 26 décembre 1848, un décret de l'Assemblée Nationale affecte l'Élysée au Président de la République. D'après un rapport de l'administrateur du Mobilier National, « le mobilier est à peu près hors de service et, pour que le palais soit habitable, il est indispensable de remplacer immédiatement au moins les sièges, rideaux, tentures et draperies des grands appartements ». La note de ces aménagements se monte, en mai 1849, à deux cent mille francs et l'Élysée est cependant loin d'être en bon état. On retrouve heureusement au gardemeuble les tapis exécutés sous l'Empire et qui avaient été enlevés lors de l'installation de la duchesse de Berry et des tapis neufs sont, en outre, commandés à Julien Gallé. CARLE VERNET. — LE CHATEAU DE BENRATH. GRAND-DUCHÉ DE BERG. SALON MURAT.

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE Le lundi soir, 1er décembre 1851, il y a réception à l'Élysée. Le Prince-Président, debout à l'entrée du salon des aides de camp salue les invités qui s'inclinent en passant devant lui. Vers dix heures, tandis que l'orchestre joue un des derniers morceaux du programme, Louis-Napoléon se retire dans ses appartements. Dans son cabinet de travail, sont déjà réunis Persigny, Mocquard et le lieutenant-colonel de Bréville ; Saint-Arnaud et Maupas pénètrent peu après dans la pièce, suivis bientôt du Prince, accompagné de Morny qui n'a pas paru à la soirée et a préféré aller se montrer à l'Opéra-Comique où le spectacle se composait du Château de la Barbe Bleue. Il faut agir et vite. Tout est prêt et Paris ne se doute de rien. Morny explique qu'il vient de traverser les boulevards, dont la physionomie est normale avec les cafés éclairés et les voitures qui se dirigent vers les théâtres pour l'instant de la sortie. Louis-Napoléon ouvre le tiroir de son bureau et prend les papiers préparés : le décret de dissolution de l'Assemblée, la proclamation du ministre de la Guerre, et remet à Morny sa nomination au ministère de l'Intérieur. Morny contresigne les pièces que lui présente Mocquard. La nuit s'avance, et ce qui reste de temps est nécessaire pour mener à bien l'exécution du plan combiné entre le Président et ses amis. Louis-Napoléon se lève, son regard apparaît plus vague et plus noyé qu'à l'ordinaire... Où vont ses pensées ? Évoque-t-il à cette minute la scène qui, par une étrange destinée, s'est déroulée entre ces mêmes murs, il y a trente-cinq ans à peine, lorsque l'Empereur, traqué de toutes parts, a dû abdiquer ? Louis-Napoléon s'arrache à son rêve et serre, sans mot dire, les mains de ceux qui, demain, seront les artisans de sa fortune... Lors de la proclamation de l'Empire, il quitte l'Élysée où descendront, lors des fiançailles officielles, la future Impératrice et la comtesse de Montijo. De 1854 à 1865, l'architecte Eugène Lacroix prend possession de l'Élysée et y effectue des travaux d'une importance capitale. Bien que les Tuileries soient en effet la résidence de la Cour, les souverains qui affectionnent l'Élysée, désirent que ce palais puisse être toujours prêt à les recevoir. On jette à bas les hôtels Sébastiani et Castellane, la rue de l'Élysée est ouverte et, en façade sur cette rue, Lacroix construit une aile pour les appartements privés (1); du côté Saint-Honoré, il surélève les murs et les bâtiments et modifie, sans l'embellir, le caractère de l'ensemble du palais et de la Cour d'honneur. L'aménagement intérieur du palais est l'objet des soins spéciaux de l'Empereur de de l'Impératrice. La décoration Louis XV et Louis XVI des grands appartements est conservée et dans le salon Murat, Napoléon III recommande que soient respectées les deux toiles de Carle Vernet qui lui rappellent des souvenirs d'enfance. En 1860, les divers salons sont prêts à recevoir les tapisseries et, accompagné du général Lepic, l'Empereur préside lui-même au choix des Gobelins. Dans son cabinet, où il a déjà fait suspendre le tableau la Naissance de Vénus, de Cabanel, il fait mettre le Festin de Marc- (1) Cette aile existait déjà en partie, mais seulement en rez-de-chaussée; la distribution de l'appartement de ce rez-de-chaussée ne fut guère modifiée, et notamment la pièce en rotonde qui a servi de cabinet de travail à tous les chefs d'État, depuis Napoléon Ier jusqu'au Président Fallières, n'a subi aucun changement. VIGÉE-LEBRUN. — MARIE-ANTOINETTE ET SES ENFANTS. — (COPIE). CLICHÉ CATALA.

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE Antoine, d'après Natoire (aujourd'hui dans le Salon Cléopâtre, qui précède la Salle du Conseil) et dans le Salon Bleu (ancienne chambre de parade de la marquise), le Jugement de Paris que l'on y admire toujours. Les pièces du premier étage s'ornent de Vénus et Vulcain et des Enlèvements d'Europe et de Proserpine et sur le palier de l'escalier d'honneur, est placé le groupe en marbre : La Pudeur tourmentée par l'Amour. En 1866, l'Élysée a l'aspect intérieur qu'il a conservé depuis et les derniers bibelots et objets d'art qui y sont apportés pour les pièces du Prince Impérial proviennent de chez Gautier et Albinet, Barbedienne et Raingo frères. L'année suivante, pour l'Exposition, le palais abrite des hôtes de marque : les Empe- En haut : CABINET DU PRÉSIDENT. Au milieu : SALON DES DAMES. En bas : SALON DES GLACES. reurs de Russie et d'Autriche, la princesse Bacciochi et en 1869, le Vice-Roi d'Égypte L'état-major de la Garde Nationale s'y installe en 1870 et, quand éclate la Commune, l'Élysée échappe au pillage et à l'incendie, grâce à la présence d'esprit de MM. de Gourlet et Vavin qui apposent sur les portes de faux scellés dont nul ne s'avise de suspecter l'autenticité (d'ailleurs, une notable partie des meubles précieux avait été enlevée et transportée au Louvre lors de l'investissement de Paris ; ils réintégrèrent le palais quand y habita le général commandant le 1er corps de l'armée de Versailles). M. Thiers, président de la République, fit de rares apparitions à l'Élysée, bien qu'il ait prescrit qu'une installation y fut préparée. Avec le maréchal de Mac-Mahon, les fêtes

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE BUREAU RÉGENCE. — ATTRIBUÉ À CAFFIERI. recommencent et l'on remarque, à la soirée du 28 janvier 1874, que la salle de bal, construite en bois par l'architecte Delessenne entre le corps principal du palais et l'aile orientale, reproduit l'ancien Salon des Maréchaux aux Tuileries (r). Lors de son élection, Jules Grévy s'installe définitivement à l'Élysée. La physionomie extérieure du Palais n'a guère subi de transformations depuis cette époque ; la salle des fêtes, seule, a été édifiée, en 1887, par Chancel et il n'y a pas lieu de se féliciter de cette adjonction plutôt malheureuse aux bâtiments de l'hôtel d'Évreux. Intérieurement, sauf des modifications de détail, l'Élysée est resté ce qu'il était sous le Second Empire. Outre les Gobelins déjà nommés, citons l'Histoire d'Esther et Jason et Médée dans la salle des fêtes ; l'Hiver, d'après Mignard avec bordure de Blain de Fontenay ( cette tapisserie fait partie de la série des Saisons, le Printemps est dans les collections de l'État, l'Été et l'Automne appartiennent à la Ville de Paris) ; la portière de Diane chasseresse, le Jugement de Sancho, de Coypel, Marie-Antoinette et les enfants de France, de Mme Vigée-Lebrun, dans le salon d'angle du premier (seconde antichambre de Mme de Pompadour), et enfin la Pêche aux filets, Aubusson d'après Casanova, situé dans l'escalier conduisant aux appartements privés. Dans le Salon des Dames, est un Gobelin moderne : Les Sciences et la Musique d'après Boucher et dans la petite salle à manger ont été placés, en 1869, quatre dessus de portes en tapisserie de Beauvais. Parmi les meubles des divers salons, signalons la commode Louis XVI, en laque, du Salon Cléopâtre ; la table Empire du cabinet du Président Poincaré et surtout le merveilleux bureau attribué à Caffieri et dont se sont servis successivement les présidents Félix Faure, Loubet et Fallières. L'Élysée renferme encore, sans parler des tapis de la Savonnerie, une admirable collection de sièges recouverts en Beauvais de l'époque Louis XVI et une série de candélabres, d'appliques et de lustres Empire (les lustres du Salon Murat sont célèbres, le premier avec son cercle doré surmonté d'une danse de bacchantes et le second avec sa ceinture sur laquelle courent des amours conduisant un char). Restent, enfin, les pendules qui sont parmi les plus belles de nos palais nationaux : Le Temps désarmé par l'Amour, de Gaudron (salle à manger) ; Annibal comptant les anneaux d'or après la bataille de Zama, de Pinon (cette pendule provient de la salle de billard du château de Saint-Cloud) ; Le Temps embrassant l'Univers, de Lepaute (cabinet du Président Poincaré) ; une pendule de Guy Damour acquise pour 360 francs en 1867 ! et, enfin, deux pendules historiques, Le Char de la Fidélité, de Ravrio (la garniture est complète avec les bougeoirs et les feux) qui n'a pas quitté la cheminée de ce Salon d'Argent qu'affectionnèrent l'imperatrice Joséphine et la duchesse de Berry ; et Le Char de Vénus, encore de Ravrio, placé jadis dans le cabinet de Napoléon Ier : c'est l'œil fixé sur ce cadran que l'Empereur a compté (r) Le 11 avril de la même année, représentation de la Comédie-Française (Mmes Favart et Reichenberg, et les deux Coquelin, et le 28 novembre, en l'honneur du Tsarévitch, le futur Alexandre III, l'Été de la Saint-Martin, avec Mlle Croizette). COMMODE EN LAQUE DE CHINE. SALON DE CLÉOPATRE.

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE VUE DE LA FAÇADE DE L'ÉLYSÉE DONNANT SUR LE JARDIN, D'APRÈS UNE GRAVURE, EN 1865. la fuite des heures avant la seconde abdication... On voit, par ce rapide exposé, combien est curieuse, à bien des titres, la demeure occupée aujourd'hui par le chef de l'État. Et cependant, il ne faut pas hésiter à le déclarer, à part le splendide jardin, où sur la balustrade du fond se dresse un des plus beaux morceaux de la sculpture contemporaine : La Danse Sacrée, de Ségoffin, le Palais de l'Élysée ne réunit pas les conditions nécessaires à sa destination actuelle. Les appartements de réception sont, en général, trop exigus et mal distribués — et que dire de la lamentable « cage en verre » qui masque la façade sur le faubourg ! Malgré les efforts méritoires de M. Dumonthier et des services du Mobilier National, la salle des fêtes ne parvient pas à être un cadre acceptable et avec les sommes annuellement dépensées pour élever les constructions en bois qui entourent le perron sur le jardin, on aurait pu confier à l'architecte en chef du Palais, M. Guillaume Tronchet, le soin de bâtir une aile commode et élégante dont le style se serait agréablement marié avec celui du pavillon central. Mais, en revanche, l'Élysée, que les amis du comte d'Évreux estimaient être loin dans la campagne, sur la chaussée du Roule, possède aujourd'hui le privilège de se trouver au cœur même de Paris, dans un des quartiers les plus élégants de la capitale, à l'existence de laquelle il est intimement lié et par sa situation et par son affectation. Tous les admirateurs de notre terre de France, tous ceux qui, avec raison, prêtent une âme aux vieilles pierres témoins des drames de notre histoire, doivent aimer l'Élysée ; aussi le lettré et le penseur qu'est le nouveau Président de la République saura-t-il goûter le charme particulier de cette demeure où, depuis deux siècles, tant d'hôtes divers ont passé. MARC VARENNE.

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AU MUSÉE DE NEWARK. — EXEMPLE D'UN ENSEIGNEMENT TECHNIQUE. LA SALLE DE L'ART TYPOGRAPHIQUE. SUR LA CRÉATION DU MINISTÈRE DE L'ENSEIGNEMENT PROFESSIONNEL --- CET an de grâce 1920 (au moins souhaitons-le tel) et le cabinet Millerand, nous auront fait cadeau d'un nouveau ministère : celui de l'Enseignement professionnel. Ce département, s'il dure, et s'il est bien dirigé, pourra rendre beaucoup de services et de services dont le besoin se fait impérieusement sentir. Il n'a pour cela qu'à remplir deux conditions primordiales : d'abord, organiser l'enseignement professionnel, — et puis le créer. Il ne serait même pas mauvais de le créer tout d'abord. Pour le moment, ce ministère de l'Enseignement professionnel ressemble un peu, révérence parler, à ce que serait le ministère de la Marine en Suisse, ou la Direction des Beaux-Arts chez les Esquimaux. Il n'y a pas ou il n'y a plus, chez nous, d'enseignement professionnel. Il y a quelques écoles où l'on enseigne ; il y a un bon nombre d'artistes ou d'artisans isolés qui ont du goût, du talent, et même un certain savoir expérimental. Mais ce n'est pas là ce qui constitue la doctrine, la force et l'avenir d'une nation telle que la nôtre, si l'on compare ce peu qui subsiste, à ce qui était remarquablement organisé en Allemagne avant la guerre, ou à ce qui commence à prendre en Amérique un développement formidable, grâce à une ardente volonté, à d'infatigables recherches et à des méthodes attentivement perfectionnées chaque jour. Pour un directeur d'école professionnelle comme Georges Lecomte ou quelques autres, pour des artisans tels que les céramistes, ébénistes, orfèvres ou ferronniers qui montrent, dans nos expositions ou dans nos musées d'art décoratif, une abondante et raffinée production, il y a dans toutes les industries qui relèvent de l'art ou le côtoient, une incertitude, un désarroi, une ignorance des premières conditions du beau travail, dont, semblables à l'autruche légendaire, nous voulons nous dis-