Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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GEORGES HOENTSCHEL ET SES COLLECTIONS
LORSQUE je parcourais, presque seul, aux heures où les galeries des musées ne sont fréquentées que par les déseuvrés ou les gens d'étude, les vastes salles du Metropolitan de New-York, et que je voyais se succéder dans un noble et clair arrangement les collections provenant de Georges Hœntschel, j'éprouvais, le premier moment de surprise passé devant le nombre et la beauté insoupçonnés des objets, comme une espèce d'impression évocatrice toute particulière.
Il me semble tout d'un coup que mon ami m'accompagnait dans la visite, que je lui faisais part de mon étonnement et de mon plaisir, qu'il s'amusait fort, avec son rire si particulier d'affection qui se faisait moqueuse pour ne pas trop paraître tendre, de mon enthousiasme et de mes compliments. Je lui disais combien tout en s'attirant pour lui-même une grande réputation dans l'avenir, il valait à notre pays et à notre civilisation la sympathie et l'admiration du Nouveau-Monde ; qu'il contribuait ainsi, par des voies mystérieuses, à la lutte contre la pensée et la culture allemandes, car l'art français, même pendant la guerre, a combattu lui aussi, à sa manière, et plus qu'on ne pense, pour la cause de France. En même temps, par ce phénomène singulier de conversation à travers les océans, je me voyais rentrant à Paris et lui tenant de nouveau le même langage, et lui, rapidement, à son ordinaire, souriant encore, après m'avoir dit : « Ils en verront bien d'autres ! » disparaissait, — trop brusquement à mon gré...
En rentrant, je trouvai presque au débarqué de Bordeaux, une dépêche m'annonçant la mort subite de Georges Hœntschel, et ce « bien d'autres » nous le voyons aujourd'hui prêt à se disperser, à la fois morcelant l'extraordinaire entassement de merveilles recommencé presque aussi riche et multiple que le premier, et portant en cent endroits et pays divers le témoignage de son goût et de sa hardiesse.
Et maintenant, il me semble de nouveau que je cause avec lui, et qu'avec son beau rire de joie, il me fait comprendre que la mission de certains hommes est de rassembler à pleines brassées les belles choses ou les belles idées pour les plus abondamment répandre, et que si leur destinée est de passer trop vite pour ceux qui les aimèrent, leur privilège est d'en laisser un souvenir plus vif et plus lumineux.
Beaucoup de gens ont connu Hœntschel, car on le voyait un instant partout où se manifestent le plus intensément, à Paris, l'art, l'invention, la vie raffinée et ardente. Un plus grand nombre encore croient l'avoir connu. Un très petit groupe d'esprits fraternels ont su ce qu'il était véritablement et combien il méritait d'être aimé.
Carriès fut un des premiers en date, Maurice Lobre, Karbowski, Léopold Stevens, le journaliste Auguste Arnault, Robert de Montesquiou, et aussi un peu celui qui remue ici ces souvenirs sont de cette petite phalange. Il faut ajouter encore ses vieux et fidèles amis Ternisien, et Jean de Tinan, aujourd'hui disparu à son tour. En dehors de cela, Hœntschel avait des relations innombrables, puis sa vie intime et les êtres chers pour qui se réservait exclusivement sa tendresse avec une effusion telle que si on ne l'avait pas vu si plein d'entrain, si actif, on
PERRONNEAU, — PORTRAIT D'ENFANT. — PASTEL. (ANCIENNE COLLECTION DOUCET.)
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GRAND PARAVENT. — ÉPOQUE RÉGENCE
aurait pu y voir l'avertissement de son trop court passage.
Il faut toujours aimer avec passion (avec frénésie, disait Carrière en mourant), les êtres choisis et les belles choses. C'est seulement comme cela que l'on laisse de la vie après soi, et que l'on investit les œuvres d'art qu'on a pu rassembler d'une éloquence, en quelque sorte, humaine.
Il y a des œuvres d'art en masse dans le monde, même quand les guerres et les révolutions en détruisent des milliers. Mais beaucoup sont comme mortes ou indifférentes. Ce sont des objets, et voilà tout, quelle que soit leur valeur, qui demeurent sans rayonnement, parce que ceux entre les mains de qui ils se sont succédé, ne leur ont pas communiqué un peu de leur âme, ou ne les en ont pas jugés dignes.
Je n'ignore pas que cette théorie paraîtra peut-être un peu étrange à beaucoup de personnes qui en sont venues à ne voir dans une œuvre d'art qu'un chiffre suivi du plus de zéros possible, celui qui est devant cette œuvre ne comptant pas. Mais l'exemple d'Hœntschel peut faire comprendre que même en occasionnant des transactions financières considérables; les œuvres qu'on a su choisir et qu'on a passionnément associées à sa vie intellectuelle, gardent quelque chose de cette intelligence et de cette ardeur. Elles ont été distinguées par un regard vif, sûr et profond. Elles ont ainsi obtenu leur titre de noblesse, parce que celui qui avait eu l'audace, ou le goût de les discerner, était lui-même noblement doué.
C'est pour cela que je saisis, à l'occasion de la vente de la Collection Hœntschel ce prétexte à éclairer et à répandre l'exemple du collectionneur. Les lecteurs de la
FAUTEUIL LOUIS XVI ET FAUTEUIL LOUIS XIV
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Renaissance de l'Art français comprendront qu'il s'agit là d'une sorte de publicité très à part, la publicité intellectuelle.
Les débuts d'Hœntschel comme conquérant d'œuvres d'art eurent lieu en ce petit hôtel de la cité du Retiro où Carriès était mort après avoir accompli une carrière si brillante, mais sans avoir dit son dernier mot. Les premières peintures qui le séduisirent furent le Raeburn et le Reynolds que l'on verra à la vente prochaine. Jusque-là Hœntschel avait lui-même fait acte d'artiste, décorateur de plus en plus raffiné et de plus en plus recherché. Quels gais et délicats entretiens eurent lieu, en déjeunant, avec ces deux riches portraits pour témoins! Puis, une autre pièce décisive, ce fut un grand Boudhah de bronze que l'on retrouvera également à l'exposition, et pour lequel « Georges » avait ménagé un recoin favori, un éclairage saisissant. Après cela, peu à peu, ce fut l'expédition des Argonautes, ou toute autre conquête célèbre que l'on voudra. Entre autres la collection d'objets du moyen-âge et d'émaux cloisonnés, ensemble qu'à notre époque on n'aurait plus cru réalisable, et que Pierpont Morgan se fit céder d'un seul bloc. Ce fut également toute cette suite de meubles, de lambris, de bibelots français de toute sorte dont j'ai dit l'effet et le pouvoir au Metropolitan Museum.
Mais à peine tous ces trésors avaient-ils quitté la France inépuisable et avaient-ils colonisé en beauté sur les rives de l'Hudson, que la spacieuse et élégante maison de la rue Théry (qui avait succédé à celle du Retiro) refleurissait de splendeurs inédites. Ainsi se reforma cette autre collection que l'on va voir ce mois-ci enfiévrer le monde de la curiosité et des arts,
Il était toute une partie des conquêtes de Georges Hœntschel qu'on ne verra pas et qui demeure le décor de sa vie familiale. Mais qui dira combien de joies lui auront causées tel coffre laqué japonais, telle vivante et majestueuse biche de bronze, telle Tasse de café de Claude Monet, telle peinture de Lobre ou de Léopold Stevens ? Ce n'est pas à dire qu'il n'aimât pas aussi vivement les magnifiques boiseries, les panneaux décoratifs d'Hubert Robert ou de Boucher, les délicieuses statues du XVIIIe siècle, les fauteuils, bergères, ou canapés aux inflexions d'une incomparable élégance, qui forment la collection mise en vente,
Au contraire, c'était à chaque fois des enthousiasmes qui s'ajoutaient aux précédents, et il est certaines pièces, comme le grand fragment de la Savonnerie, en hauteur, reproduit ici, qu'il ne put jamais se
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HUBERT ROBERT. — LA CASCADE
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PENDULE. — ÉPOQUE RESTAURATION
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lasser de regarder et admirer en compagnie de ses amis.
Georges Hentschel, pour arriver à réunir en si peu d'années, tant et de si importantes créations des temps passés, tout en menant de front de grandes entreprises, avait dû, on le pense bien, être doué d'une sorte d'activité réellement magnétique, ou bien dépenser doublement les jours qui lui avaient été dévolus. C'est plutôt l'un et l'autre qui ont amené à la fois tant de résultats splendides et une mort si prématurée. Il semblait qu'il ne vieillissait point, — et il ne vieillit point, en effet.
Aussi, disparaissant en pleine activité et en plein succès, il nous est impossible de songer à lui autrement qu'avec cette allure à la fois discrète et désinvolte, ce sourire de fin Parisien, cette élégance sobre, qu'on ne trouve pas... dans beaucoup d'autres contrées.
Il y avait en lui une crânerie sans pose, une décision sans brusquerie, tout à fait spéciales. Il aimait se tenir au courant de tout, visitait toutes les expositions, et n'y voyait que ce qu'il fallait y voir. Le reste, il l'éliminait tout naturellement, de même que lorsqu'il entrait chez quelque grand amateur, ou chez quelqu'un de ces centralisateurs d'objets d'art pour lesquels il faudrait trouver un autre nom que celui de «marchands», il avait tout de suite découvert la pièce rare, celle qu'il fallait enlever de gré ou de force. Combien de fois n'avait-il pas réussi ces coups d'audace nés d'un coup d'œil ! Et ce qu'il y a de très spécial et de très typique en lui, c'est que la question de prix n'entra jamais en ligne de compte. Il trouvait, ou retrouvait toujours la somme, parfois considérable, qu'un plus prudent ou un moins passionné, aurait supputée... pendant que l'objet se serait envolé.
J'ai fait allusion à ses grandes entreprises. On saura plus tard les importants travaux d'architecture et de décoration qu'il dirigea. Entre autres, ce furent des Palais pour le roi Georges de Grèce; pour le Prince impérial du Japon, le mikado actuel; le château de Rochefort pour M. Porgès; d'autres pour Mme de Ganay; en Angleterre pour sir Julius Wernher, pour MM. Bert, King, Neumann, etc.; et aussi l'important château de Luton-Hoo, bien d'autres encore. Enfin le peu d'années qu'il fut administrateur des magasins du Louvre montra quelles facultés de commandement et d'organisation il pouvait déployer sans jamais cesser d'être aimable.
La collection était pour lui une diversion et une récréation supérieures. S'il construisait ou embellissait des châteaux, il enlevait à d'autres les richesses qu'ils ne savaient pas garder ou comprendre. Mais chaque fois qu'une de ces belles choses arrivait chez lui, meuble grand seigneur, ou revêtement princier, c'était un accueil auquel ils devaient être infiniment
FRAGMENT DE SAVONNERIE.
ÉPOQUE LOUIS XV.
TORCHÈRE EN TERRE CUITE.
XVIIIe SIÈCLE.
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sensibles si, comme certains le pensent, les choses sont plus reconnaissantes des égards que les gens.
Pour les « inviter » à venir chez lui, « Georges » ne ménageait point ses peines. On l'a vu, revenant par exemple de Londres, trouver chez lui une dépêche l'avertissant que tel merveilleux objet avait des velléités de changement d'air, et repartir sur le champ pour Copenhague ou pour Madrid. Quand cette pièce rare était ramenée et installée à Paris, quelles fêtes ! Quelles exclamations ! Quelle fidélité pendant plusieurs jours ! Il fallait la regarder sans cesse, l'avoir devant ses yeux pendant les repas ! Il fallait en rêver...
Les rêves se succédaient ainsi, laissant chaque fois des témoins durables, en cela meilleurs que les rêves de la vie, qui cessent trop tôt, et dont il ne reste,
exemple notre gentil et regretté Hontschel, que des souvenirs mal rendus par les mots, et qui disparaîtront tout à fait lorsque ce sera le tour de ceux qui les ont partagés.
ARSÈNE ALEXANDRE
P. S. — M. l'abbé Bouillet, curé d'Ambierle, nous écrit une intéressante lettre à propos du rétable que nous avons remis en lumière et dont il s'est lui-même occupé avec beaucoup de savoir et de zèle. Il se pourrait, nous dit-il, que la fameuse statue en bronze de Michel de Chaugy, qui était considérée comme perdue, se retrouvât dans un caveau existant dans le collatéral de gauche, et renfermant le tombeau du dit sire. Ce serait vraiment la peine de faire des recherches à ce sujet. Avis aux Monuments historiques.
A. A.
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BAKST
ARTIFICIER, DÉCORATEUR ET PORTRAITISTE
Léon Bakst apparut aux yeux émerveillés des Parisiens dans le déploiement au luxe alors inconnu de ces Ballets Russes, qui allaient révolutionner le théâtre, si l'idée de révolution peut encore s'appliquer aujourd'hui, dans l'Europe bouleversée, à ces manifestations de la scène, qui tinrent et vont peut-être tenir encore, tant de place chez nous, nos alliés et nos ennemis mêmes !
Les Ballets Russes, non, ces deux mots n'exprimeront certainement plus, dans vingt ans d'ici, la centième partie des enthousiasmes de ceux qui portent, méritée on non, la qualification d'artiste ou de ces snobs touchants, qui ne sont tout de même pas sans éprouver quelque ivresse devant l'originalité et la perfection.
Une ère nouvelle naissait, dans l'éblouissement de cet Orient, factice, certes, comme doit l'être tout ce qui appartient au domaine de l'Opéra et de la Féerie, mais schématisé avec une si audacieuse vigueur qu'il semblait aux spectateurs le découvrir et que toutes les réalisations antérieures se fussent trouvées à l'instant anéanties.
De la scène, l'influence des décors et des costumes créés par Léon Bakst, allait se répandre dans tous les domaines de l'art, avec une vertigineuse fureur d'abolir ce qui avait régné jusqu'alors, despotiquement régné, sur le goût français. L'inépuisable pastichage du XVIIIe siècle, l'éternelle réminiscence de la grâce Watteau ou Fragonard, le « Sèvres », le « Saxe » incassables, et toutes les tentatives du décorateur et du costumier, du tapissier et de l'ébéniste et du portraitiste même, allaient peut-être succomber sous cette immense vague de couleur que Bakst avait soufflé en tempête sur la mode.
Le vrai siècle « Dix-Huitième », pas plus que ceux qui l'avaient précédé, n'en furent atteints, hâtons-nous de le dire, car ils eurent leurs Bakst, eux aussi, et qui, précisément, demeurent ; mais, nous fûmes pour ainsi dire radicalement débarrassés de ces nuances faussement flétries et faussement fraîches, de leurs « accords » sur un même air, éternellement.
Un lourd velum émeraude, d'épais tapis bigarrés, des cordelières et des glands d'or retenant des amas
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Bakst
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L. Bakst. — Mme Ida Rubinstein dans Le « Saint Sébastien », de M. Gabriele d'Annunzio.
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d'étoffes couleur de soleil couchant, quelque gigantesque brûle-parfum d'où s'élève en volutes bleuâtres la fumée de l'encens et, derrière des grilles dorées, au fond du harem, des noirs emprisonnés, dont l'épiderme a cette sorte de ton à la fois mat et métallique de la vieille argenterie oxydée... La musique qui accompagne le spectacle est sauvage et rythmée, voluptueuse, féroce; elle renouvelle et multiplie les mirages. Elle engourdit, puis anime, de cette fièvre que l'on connaît aux yeux des danseurs dans ces cortèges nocturnes sortant de la traversée du désert, et qui déploient sur quelque souk poussiéreux la grouillante traîne de leurs pèlerins exaltés...
Ainsi, dans l'esprit, le nom de Bakst se traduira longtemps par l'exacte mise en
L. BAKST. — ÉTUDE POUR LÉONARDO, TRAVESTI EN FEMME.
LES DAMES DE BONNE HUMEUR.
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scène du plus célèbre des ballets auxquels il ait collaboré. Les nuances des costumes de Schéhérazade, leur amalgame dans le tournoiement frénétique ou leur succession détaillée, se présentent au souvenir avec une saveur que n'ont jamais laissé les miroitants pailletages, les fades ensembles de costumes auxquels nous étions habitués.
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Bakst, ce nom c'est comme un bouquet de fusées de Ruggieri dans le ciel de Jusseaume. Il éclaire d'un reflet volcanique la Danse, symbolisée dans le cœur des Français par le groupe légendaire de Carpeaux, à l'Opéra. Il habille ces images de la Camargo ou de la Zambelli, — qui mêlent, sans trop de disparate, dans nos prédilections esthétiques Fragonard et Degas, — d'amples pantalons brodés, de casaquins où le cinabre et le cadmium se marient, de turbans fabuleux [d'où les aigrettes jaillissent, d'une escarboucle monstrueuse, comme le jet d'eau d'entre les joues gonflées du triton.
Bakst a créé à la scène une nouvelle échelle des proportions. Il a grandi, enflé, exhaussé, le mime et le danseur ; il leur a donné par le volume et la couleur, une importance, une valeur nouvelles. Qu'il s'agisse de cette longue et précieuse fleur vivante, émaciée et souple, Ida Rubinstein, ou de cette légère Karsavina de l'Oiseau de Feu et du Spectre de la Rose, papillon qui effleure l'obstacle où il se pose 'en passant, Bakst a imposé aux personnages qu'il avait mission de présenter au public des apparences tout autres que celles qu'ils eussent gardées sans lui. L'inoubliable Nijinsky du Spectre de la Rose, le pourpre androgyne à la couronne effeuillée ; l'ample jupe d'argent pantalonnée dont il le vêt pour ses bonds de l'esclave noir, dans Shéhérazade, ont laissé dans la mémoire des arabesques sans parenté avec aucune de celles qui les y avaient précédées.
Quand il n'aurait fait que mitrailler, disperser ces semblants d'artistes et d'hommes de goût, qui ne faisaient que recopier le travail des ancêtres, Bakst aurait bien mérité de ses contemporains et se fut rendu digne de ce prix Nobel pour les Arts, qu'il remporta, pendant la Guerre même.
Mais, il fallait s'attendre à ce que les mêmes hommes, qui copiaient l'ancien avec acharnement, s'acharnassent au genre Bakst, aussitôt. Ils n'y manquèrent point et nous eûmes, — nous les avons gardés ! — dix, vingt, cent Bakst aux grands pieds, qui s'étourdirent et nous écœurèrent
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L. BAKST. — ÉTUDE POUR LUCCA.
LES DAMES DE BONNE HUMEUR.
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L. BAKST. — PORTRAIT D'UNE DAME SLAVE.
à moudre et remoudre du Bakst. Tous les novateurs en tout ordre et de tout temps, furent, hélas ! pareillement victimes de la faiblesse humaine et de leur propre génie.
J'imagine que là se trouve cette raison pour laquelle on voit tant de créateurs transformer leur manière au plein épanouissement même de leur triomphe. Ils cherchent à s'évader du cercle horripilant que forment leurs imitateurs autour d'eux. Aussi, sans avertissement, sans avoir attendu que se fut manifestée la moindre lassitude chez les spectateurs, qui semblaient au contraire témoigner de plus d'enthousiasme à Shéhérazade après Cléopâtre et à Thamar après l'Oiseau de Feu, Bakst se renouvelait ; c'est ainsi que nous eûmes l'Après-Midi d'un Faune et, en 1917, les Dames de bonne humeur.
Le svelte Saint Sébastien cuirassé, qui est une frappante image de Mme Ida Rubinstein, ne ressemble point à cette fabuleuse vision des Mille et Une Nuit que Bakst donna de cette artiste si exceptionnelle dans Shéhérazade. Il sut se dépouiller de tous ses dons de coloriste oriental pour créer une figure, énigmatique encore, mais qui a les purs contours, les courbes mystiques de Carpaccio.
On ne peut séparer le nom de Mme Ida Rubinstein du nom de Bakst, non plus qu'il leur semble impossible sans doute, à l'un et à l'autre, de dissocier leurs génies particuliers. Lorsque la tragédienne rêva d'interpréter un jour la Phèdre de Racine, à l'Opéra, pour une représentation unique, c'est au Bakst qui avait créé pour Ida Rubinstein, mime sublime et danseuse, les décors de Cléopâtre et de Shéhérazade qu'elle s'adressa.
Si l'amant de la Champmeslé avait pu assister à la matinée qui nous en fut offerte sur la plus vaste scène de Paris, la Phèdre de Bakst l'eût empoisonné. Il faut reconnaître que les jeunes gens, extrêmement jeunes, supportent seuls de voir apparaître un des chefs-d'œuvre les plus consacrés et, en apparence, les plus immuables du théâtre français, radicalement transformé, déshabillé, rhabillé, certains prétendirent même camouflé, jusqu'à rendre impossible au spectateur qui pénètre dans la salle à l'improviste, de se rendre compte de l'ouvrage représenté. Il est bien certain que, dans Britannicus, Agrippine, pour sa grande scène avec Néron, doit porter sur le front un bandeau orné de camées et sur les épaules un manteau rouge brodé d'or. Ne nous demandez jamais pourquoi cette conviction est faite en nous. Il nous semble l'avoir — avec combien d'autres ! — sucée dans le lait de notre nourrice, Phèdre se jouait, sous un blanc portique de marbre, quelques graves statues en « animaient » la perspective et l'épouse de Thésée exhalait le brûlant appel de son amour pour Hippolyte sur un siège de marbre. Déjà, lorsque Mme Sarah-Bernhardt introduisit dans cette mise en scène deux lauriers à fleurs roses et quelques peaux de panthères, il s'éleva des protestations chez les gardiens de la tradition. Quels cris n'eussent-ils point poussés devant le décor et les costumes de Bakst. Le portique existait encore, certes, comme existaient Hippolyte, Œnone et Phèdre, mais non plus cette élégante colonnade du temps de Périclès, qui pouvait remplacer dans
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l'atmosphère racinienne, la perruque et les hauts talons des premiers interprètes. Phèdre se déroulait dans le cadre des âges lointains où les monuments bâtis par l'homme évoquaient encore la caverne dont il venait de sortir. Le palais du roi Minos est le type de ce genre de constructions. Le vers racinien ne correspond guère, de prime abord, à ces architectures ; une culture, une sensibilité affinée, une élégance qui jamais ne s'assoupit, lui ont donné une parure que le fruste granit et la terre battue n'accompagnent point. Cependant, le premier heurt, la première surprise passés, nous comprimes la pensée du décorateur et nous admirâmes, une fois de plus, sa science et son audace. Phèdre, s'il on y veut réfléchir, n'a pas plus de raisons de se donner dans le décor où se joue Britannicus que dans ces costumes empruntés à la statuaire antique, d'époques infiniment plus récentes que celle où vivait la fille de Minos et de Pasiphaë. Le seul décor et les seuls costumes qui ne seraient point un anachronisme seraient ceux dans lesquels ils furent créés et que l'auteur évoquaient en écrivant sa tragédie.
En tous cas, il fallait un étranger pour nous faire sentir la faiblesse de conception imposée chez nous par la tradition et pour oser s'en affranchir.
L. BAKST. — PORTRAIT DE MME LA MARQUISE CASATTI.
L. BAKST. — ÉTUDE DE JEUNE FILLE, NU.
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Et c'est parce qu'il était Russe, répétons-le bien fort aux artistes français et qui doivent le demeurer, parce qu'il arriva chez nous pétri de son sol et de son sang, parce qu'il s'était nourri du suc de sa race, que Bakst put exercer toute son influence et se développer avec vigueur.
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M. Rubinstein s'adresse encore à lui,lorsqu'elle tient à fixer quelqu'une de ses apparitions hors de la scène, dans la vie réelle, pour un de ces portraits que, toujours, de nouvelles générations d'admirateurs se disputeront.
Dans ces effigies mêmes, le peintre se plaît à extérioriser le caractère de son modèle par une présentation originale, une sorte d'exagération partielle, de grandissement de costume qui donne au visage plus d'affinement. L'ampleur de la robe, les proportions du manchon créent une sorte d'extravagante élégance, hors des modes, hors du temps, qui place déjà l'héroïne dans la Légende.
Mais,Bakst,portraitiste, ne manifeste pas seulement ses dons dans la façon de comprendre le costume ou de synthétiser les traits dominants d'un caractère par une attitude. Le portrait dessiné de la marquise Casati, par exemple, est une révélation pour certains. Ici, l'artiste ne s'est attaché qu'à transcrire les traits et l'expression d'un visage, avec la pieuse application,*la délicatesse, et même, aussi, cette sorte de flamme un peu diabolique qu'on doit aux Primitifs. Les maîtres qui s'échappaient du ténébreux et brasilant Moyen-Age, ne parvenaient jamais à oublier tout-à-fait,—malgré leur désir d'étendre la vérité, — ni ce Ciel, ni cet Enfer, entre les lys et les grillades de qui les prêtres les faisaient vivre. Ils mélaient inconsciemment sur le visage dont ils extorquaient l'âme ainsi, le Chérubin et le Démon qui sont en lutte perpétuelle dans tout être humain.
Il faut, en dehors de ses dons, un surprenant courage, une magnifique ténacité, à un artiste ayant réussi comme Bakst dans le domaine enchanté du décor et de la couleur, pour s'asseoir à son chevalet, devant une feuille de papier et n'ayant à la main que des crayons. Vouloir exprimer ce que renferme de complexe et d'inexprimable le sourire d'une dame cosmopolite et fêtée, éprise d'étrangeté, de succès de salons et de ces occupations mondaines, qui croient pouvoir voisiner avec les curiosités artistiques et leur sont, toujours, fatales, irrémédiablement, est une gageure qui n'a boutit point.
Bakst, cepen-dant, réussit à fixer avec une ressemblance aiguë un de ces visages devant lesquels, depuis Luini et Vinci, les hommes ont rêvé, mais que fuient les peintres, car ils n'entendent plus la musique que jouent autour de ces modèles d'invisibles orchestres.
Un autre portrait de jeune dame slave marque bien l'intérêt de ces études d'un artiste aussi original et divers. Il fixe, non seulement la personne, mais la race. Chaque portrait qu'il exécutera devien-
L. BAKST. — LE JOUEUR MASQUÉ. (LES DAMES DE BONNE HUMEUR.)