Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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SIXIÈME ANNÉE N° 134 6 fr. 15 FÉVRIER 1930 L'ART VIVANT BAUDELAIRE par NADAR LE CENTENAIRE DU ROMANTISME A LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DIRECTION-REDACTION 146, Rue Montmartre, PARIS (2e) RÉDACTEUR EN CHEF: Florent FELS ADMINISTRATION ET VENTE: LIBRAIRIE LAROUSSE 18-17, Rue du Montparnasse, PARIS (6e) DIRECTEURS - FONDATEURS : Jacques GUENNE et Maurice MARTIN du GARD

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SIXIÈME ANNÉE L'ART VIVANT 15 Février 1930 LE CENTENAIRE DU ROMANTISME A LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE L'Exposition du romantisme qui vient de s'ouvrir dans la Galerie Mazarine de la Bibliothèque Nationale est un des plus poignants témoignages littéraires que l'on puisse concevoir, poignant parce qu'il est si proche de nous, si continué encore par nous, cendre chaude où se blottissent les faibles enfants de ce siècle-ci, trop petits encore pour affronter les grandes aventures de la vie, plus près du sein maternel qu'ils ne pensent, et tristes comme des oiseaux sans plumes et sans ciel. Ce qui frappe le plus dans cette exposition, ce n'est pas seulement sa richesse positive de manuscrits, de médaillons, de dessins, de reliures, c'est l'ardeur qui s'en dégage. Aux vitrines que l'on a posées sur ce que l'on croit être un mort, affleure la buée d'un soufflé vivant. Les ombres sont debout auprès des souvenirs qu'elles nous ont transmis, et s'écartent simplement pour nous laisser passer. On imagine dans la profonde embrasure des belles fenêtres, leurs colloques éternels que ne troublent point les commentaires humains. En vain, Léon Daudet peut qualifier de stupide un siècle si riche de gloire, n'y repêcher presque à son corps défendant, que Balzac, Baudelaire et Barbey, et encore pour les récupérer les dresse-t-il en ennemis de leurs propres contemporains, sans se rendre compte que l'on ne peut en soulever un, sans que tous les autres suivent, que Balzac adorait George Sand, que Barbey entraînait Eugénie et Maurice de Guérin, et que Baudelaire enlevait par ses racines le sol même du romantisme. En vain écrit-il que le romantisme est psychologiquement une extravagance à la fois mentale et verbale, qui confond la notion du beau et celle du laid en soumettant l'esthétique à la loi de l'énorme et à la surprise du contraste et de l'antithèse... que sa principale caractéristique est la démesure, car 1° il met tout au superlatif et ne compte que de l'excès dans toutes les catégories et dans tous les genres, que 2° il donne la prédominance au sentiment sur la pensée, à la sensation sur le sentiment, à l'expression verbale et syntaxique sur l'une et l'autre, et « qu'il institue ainsi un faux sublime auquel la foule se laisse prendre et qui perturbe le goût public ». Nous voyons bien ici que s'il y a de l'énorme, de la démesure et du faux, c'est dans la critique même, et que de n'avoir retenu que ces accusations contre le romantisme c'est n'avoir voulu en voir que les manifestations enfantines, les extravagances des Chevelus, du jeune Cénacle, de l'atelier Rioulit, des Gilets Rouges. C'est une marque de vieillesse de ne point accepter que la jeunesse soit folle. La jeunesse romantique fut folle deux fois. Folle d'être jeune, folle d'avoir un champ de bataille ouvert devant elle, cent mille perruques à exterminer. Sur ce point la grande tragédie de notre époque est de n'avoir à lutter contre rien, puisque tout est ouvert, libre, permis, et même exploré. On peut tout dire, et il n'y a plus rien à voir. Pour pénétrer dans les mille domaines de la poésie pure, il suffisait que Nerval fit trois pas sur une route d'Ile de France. Maintenant nos jeunes s'en vont à Tahiti et entendent par T. S. F. les cours de la Bourse et les fluctuations du copra. En réalité, ce que la foule va chercher autour des vitrines ce n'est pas un nom, un portrait, une écriture, c'est une vie perdue, une vie enchantée, une féerie; c'est la coupe d'or du roi de Thulé, les bouquets parlants que Félix de Vandenesse offrait à Mme de Mortsau, la lumière et l'ombre que jetaient alternativement sur le front cireux de Chopin les bougies du piano-forte. C'est le chant d'un prélude dans lequel on perçoit encore captées dans les perles transparentes du son, les rumeurs élémentaires de la pluie, du vent dans les jardins pleins de roses blanches, le chant des feuilles des tilleuls germaniques mêlées aux feuilles des bouleaux polonais. Nous regardons pleins d'angoisse le manuscrit de la Nouvelle Héloïse. Qui donc a dit qu'on ne lisait plus le livre, puisque tout le monde voit Julie, entend ses soupers, suit des yeux, s'éloignant du rivage, la fameuse barque arrachant à Rousseau son grand cri : « Femmes, femmes, objets funestes et charmants... » Les manuscrits de Victor Hugo sont ouverts un peu plus loin. Ils sont couleur de lilas. Le romantisme est plein de lilas. En plein Paris leurs branches débordaient des murailles. Il y avait des lilas rue Taitbout. Et sous les lilas, les robes lilas des lorettes. Les robes de jaconas lilas, ou de percale lilas, de l'avide Musette et de Mimi qui eut tant de visages. Voici, sur le manuscrit bleuté des Rayons et des ombres une dédicace: Pour ma Juliette. Ecrit-on encore sur les livres: « Pour ma Juliette »? Tout au plus inscrit-on des initiales, de sorte, que les poèmes d'amour ont l'air d'être dédiés à la Compagnie Générale des Transports en Commun, ou à l'Assistance aux animaux. Cela dépend tout simplement du nombre des initiales. Un pas de plus dans l'exposition et voici les vitrines des influences étrangères. Les premières: Les Nuits de Young, les Souffrances du jeune Werther, les Poésies Galliques d'Ossian par Mac Pherson, Othello... Et les nouvelles influences, Byron, Walter Scott, Goldsmith, Topper, Manzoni, Sylvio Pellico, et les chants russes de la Balalayka. On voit quel fleuve de larmes, vient baigner notre littérature, champ aride de roses de Jéricho. Avec Mac Pherson nous entendons le premier chant des harpes qui ne cesseront de résonner, dans tout le romantisme, chant soutenu, plaintif, perlé sur lequel s'élève par instant l'appel du cor. Comme les siècles sont révélés par leurs instruments de musique! Le xixe siècle recherche ceux qui imitent ou prolongent le mieux, même dans ce qu'elles ont de plus accessible et de plus facile, les voix de la nature. Le xx° demande aux sons d'exprimer les accents artificiels des machines, le rythme de l'objet; il en est de même pour les parfums, ces dormantes musiques, le parfum des fleurs cède le pas au parfum extrait du minerai, au parfum des schistes et des huiles, et si la Dame aux Camélias ressuscitait ce serait pour porter non plus des camélias de pulpe vive, mais le camélia de laine tricotée ou de cuir embouti. Bain naturel, romantisme, seule période véritablement végétale de notre littérature, errer parmi vos souvenirs, c'est passer une journée dans un jardin anglais d'herbe et de ruines; c'est suivre ce chemin qui accède selon Edgar Poe au cottage Landor. Les méandres, les ponts suspendus, la barque, rien n'y manque. Que tout était divinement lent, les barques, les diligences. Siècle des rames et des chevaux. Mille entraves gênent les mouvements humains. La voilà bien cette

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L'ART VIVANT beauté qui ne saurait naître, comme dit Lucie Delarue-Mardrus, que de l'effort généré. Quel génie eût été Paul Morand s'il lui avait été donné de faire ses courses en voilier ou sur un petit cheval arabe tout en naseaux et tout en queue, ou sur les chevaux horizontaux d'Alfred de Dreux. Comme la vitesse nuit à l'intelligence et comme l'excès de bruit commande qu'une littérature de nerfs succède à une littérature de passion ! Paris romantique fut une ville où ne s'entendaient que des piaffements de chevaux et des murmures de jupes. Un grand bruit de jupes s'envole de tous les livres exposés. Il n'y a guère que George Sand qui sonne un peu de l'éperon. A propos pourquoi changeait-elle si aisément d'écriture, George. Le manuscrit de Lélia n'est point semblable comme dessin au manuscrit de Valentine. Et comme l'écriture de Musset est moderne ! Sa plume d'oie a déjà des airs de stylographe, et la cassure désenchantée des graphiques d'aujourd'hui. Et puis voici la vitrine de Barbey d'Aurevilly, et la pathétique magnificence des encres de couleur. Imagine-t-on maintenant qu'un écrivain ait à ce point le culte des mots, et qu'il les vête de pourpre, de sinople et d'azur, comme des courtisanes. Les frappes régulières d'une machine suffisent au plaisir de ses yeux... C'est déjà une façon de se voir tout imprimé. A supposer que d'un assemblage de tant d'œuvres on pût tirer une leçon, en voici une dédiée à la vanité contemporaine. C'est un livre de Stendhal : La Chartreuse de Parme par l'auteur de Rouge et Noir. Combien de nos livres actuels ont gardé cette réserve? Non seulement l'auteur signe et contresigne, mais double la couverture de tous les chefs-d'œuvre encore contenus dans son sein fécond. Nous savons d'avance qu'il prépare un livre sur la mer, un sur les mœurs des Iroquois, qu'il est déjà lourd d'un essai, qu'il mûrit une tragédie et que son flanc s'en trouve pour laisser passer un traité de la connaissance de Dieu. On se demande après cela pourquoi les annonces de naissance ne sont pas, elles aussi, suivies des projets de parturition de toute la famille et des prénoms des futurs bébés. Arrêtons-nous. Dans cent ans on fêtera le xx° siècle, et quelqu'un écrira tout ce que je viens d'écrire. Il y aura la vitrine de « nos influences étrangères », de « notre » exotisme, de « notre » foi mystique, de « notre » mal du siècle. Nous aussi nous avons beaucoup souffert, nous aimons beaucoup l'Allemagne, nous aussi nous arracherons des soupurs de tendresse à la génération suivante. On parlera de nos loisirs, on se souviendra du temps où il fallait six jours en moyenne pour aller à New-York. Notre-Dame sera peut-être un cinéma et le Trocadéro un garage. L'Eve future en combinaison d'amianté soulèvera d'un doigt mélanocolique ces pétales fanées, nos petites robes. Et les mœurs littéraires seront devenues telles que nous passerons pour les parangons de réserve, de talent et de discrétion. Germaine BEAUMONT. LE LIVRE ROMANTIQUÉ Le bibliophile, lit-on dans le Larousse du xx° siècle, aime les livres non seulement pour leur rareté, leur belle impression, leur belle conservation, leur belle reliure, mais aussi pour les matières qu'ils traitent. Le contenant, en un mot, ne lui fait pas oublier le contenu; il aime la science, la littérature, pour elles-mêmes, les idées l'intéressent plus encore que la partie matérielle. C'est ce qui le distingue du bibliomane. Donc, le parti adopté par les organisateurs de la magnifique exposition du Romantisme, à la Bibliothèque Nationale, ravira les vrais bibliophiles. Les enrages bibliomanes n'y trouveront leur compte que par surcroît. Le plan est idéologique. Le catalogue, petite merveille de science, d'intelligence, d'expression claire — œuvre, principalement, de M. Henri Girard, bibliothécaire à Sainte-Geneviève — c'est l'analyse du romantisme tout entier, dans l'art de penser et d'écrire: celle du romantisme dans l'art de fabriquer un livre n'y occupe que sa place, laquelle, sans doute, est secondaire. Qui Diderot disait que si l'Art de peindre, de Wattelet, lui appartenait, il en coupe-raît toutes les vignettes, les mettrait sous glace et jetterait le reste au feu, il ne voulait, bien sûr, que faire une boutade, tout en marquant en quelle piètre estime il tenait le texte de Wattelet. Tout adorateur des images qu'il ait été, le romantisme n'a point vécu de cette seule passion, et c'est à bon escient que l'on a décidé de le montrer se survivant encore autrement que par elle. Suivez l'ordre des vitrines, en commençant par la gauche, et c'est, à la sortie, véritablement le tour du Roman-tisme que vous aurez accompli, des origines du mal du siècle et des premières influences étrangères, aux premiers parnassiens, en passant par l'émigration, Chateaubriand et ses amis, Mme de Staël et le monde de Coppet; Benjamin Constant et la tradition du xviii° siècle; Joseph de Maistre, de Bonald et la philosophie réactionnaire; les nouvelles influences étrangères; les grands poètes et les grands prosateurs; les petits romantiques; la réaction du classicisme; les journaux et les revues; le théâtre et la musique; Cousin et l'Université; Lamennais et l'Eglise; les historiens et les archéologues; le romantisme provincial; les orateurs-publicistes et le mysticisme politique et social; les savants. Les livres illustrés et les keepsakes forment une section spéciale, et il le fallait : car, bien que 1830 ait vu se réaliser, entre les artistes et les poètes, une entente, une correspondance telle qu'aucun siècle encore n'en avait jamais vu se produire, ce ne sont pas toujours les plus grands livres qui ont été dotés du vêtement le plus glorieux, ni des ornements les plus beaux. Le terrain qu'on nous offre n'est donc pas préparé pour nous permettre d'y dresser, le plus aisément du monde, l'échelle des valeurs typographiques au temps du Romantisme; mais en revanche, quelle abondance de documents — manuscrits, imprimés — choisis pour faciliter aux esprits les moins agiles, les moins vastes, les moins prompts, la plus complète et sûre évocation de l'idée, du sentiment romantiques, et des divers exercices verbaux — les uns sublimes, les autres... disons touchants — qu'ils inspirèrent! Cette évocation, au demeurant, n'est pas, ici du moins, notre affaire. Quittons donc ces hauteurs, et examinons tout ceci du point de vue, respectable il est vrai, de la bibliomanie pure et simple. De 1830 à 1840, il parut peu d'ouvrages sans vignettes : « Nous voulons des vignettes, écrivait Edouard Thierry dans la préface de Sous les rideaux, le libraire veut des vignettes, le public veut des vignettes. » On leur attribuait, en province, tout le succès des livres nouveaux. Et Régnier Destourbet, aux premières pages d'Un Bal sous Louis-

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L'ART VIVANT LE ROMANTISME FRÉDÉRIC LEMAITRE DANS "L'AUBERGE DES ADRETS" FRONTISPICE DE "DEBURAU" PAR CHENAVARD FRONTISPICE D'EUGÈNE LAMI VIGNETTE D'APRÈS DAUMIER POUR LA "NÉMÉSIS MÉDICALE" VIGNETTE DE TONY JOHANNOT POUR "SOUS LES TILLEULS" VIGNETTE DE J. GRANDVILLE POUR "JÉROME PATUROT" LES FRANÇAIS PEINTS PAR EUX-MÊMES GAVARNI RELIURE À LA CATHÉDRALE SIGNÉE E. SILVESTRE ILLUSTRATION DE GUSTAVE DORÉ POUR LES ŒUVRES DE RABELAIS Exposition de la Bibliothèque Nationale ---

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L'ART VIVANT L'ART DU CHEVEU IMAGES SOUVENIR DU COLLECTION JEAUDOUNENC

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L'ART VIVANT Philippe, n'hésitait pas : « Un livre et une romance s'achètent aujourd'hui non pour le texte, mais pour les vignettes. » Horresco referens : romanciers et poètes de maintenant, vexes des têtes de clous sur papier à chandelle dont on confectionne nos « douze cinquante », dites-vous que, du moins, on nous achète pour nous-mêmes! La période romantique, constate M. Henri Girard, est une admirable époque dans l'histoire du livre illustré. Certes, nous ne le contredirons pas. La gravure sur acier, l'eau-forte, la lithographie, mais surtout la gravure sur bois, dont la renaissance fut alors merveilleuse, tous les procédés furent mis à contribution pour orner le livre de frontispices, de planches hors texte ou de vignettes dans le texte. Fort bien. Mais mieux encore d'ajouter que « la gravure sur bois est le procédé par excellence de la vignette romantique ». Ici comme ailleurs, le romantique, tout en croyant au progrès et en rêvant la nouveauté, cherche et trouve dans le passé les éléments de ses constructions révolutionnaires; illustrateur, il se penche sur les incunables, et y fortifie, à l'instar du poète et du prosateur bousingots, ses raisons d'opposer à la tradition classique, la tradition artisanale, populaire et nationale. Un véritable précurseur, dans ce domaine, fut Achille Deveria (peu représenté à l'exposition de la Bibliothèque Nationale). Quand Achille Deveria débuta, en 1822, par la hardiesse d'envoyer au Salon un cadre de vignettes, Alexandre Desenne, successeur de Moreau-le-Jeune, continuait encore à illustrer, sans s'illustrer outre mesure, dans le goût, affaibli, du XVIIIe siècle. En dépit des efforts des Didot, des Renouard, des Crapelet, pour établir le livre spécifique du XIXe siècle, l'art de la vignette était en pleine décadence — l'admirable leçon de Prud'hon n'ayant pas le moins du monde été comprise. Deveria, plus heureux, donna tout de suite à regretter, à ses enthousiastes amis, qu'il n'y eût pas, pour lui, « un hôtel Lambert à embellir, un palais de Versailles à décorer ». Il renonça plus tard, on le sait, pour se consacrer presque exclusivement à la lithographie présentée en albums ou estampes détachées, à cette vocation première, abandonnant ainsi la voie où d'autres, plus que lui, marquèrent; mais la gloire incontestable lui revient d'avoir été à l'origine de la rénovation du livre, conformément à la loi romantique. Dès 1824, Achille Deveria était appelé à orner d'une vignette (le Sylphe, gravée par Mauduit), les Nouvelles Odes de Victor Hugo (in-18, Ladovcat), les Odes et Ballades (même graveur, même éditeur), et Dalibon commençait la publication de ses planches, gravées par Forster, Toussaint-Caron, Laugier, Leroux, Lefèvre, pour les Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau. Pouvait-on plus crânement s'inscrire comme « coryphée de l'école du laid? » Achille Deveria était devenu l'ami et le « vignettiste ordinaire » de Sa Majesté Victor Hugo. M. Camille Maucclair n'était pas encore inventé. Mais Népomucène Lemercier forgeait, dans l'ombre, le seul alexandrin grâce auquel il surgane — le fameux : Avec impunité les Hugo font des vers... Adèle Victor Hugo, dans son Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, s'est souvenue du soir de la bataille d'Hernani, et a cité à l'ordre les plus vaillants : « En arrivant chez lui, écrit-elle, M. Victor Hugo trouva un salon plein. M. Achille Deveria dit qu'il ne voulait pas dormir dans une nuit pareille, et alla faire un dessin de la dernière scène. » Achille Deveria dessina sur pierre, apparemment, car ce fut une vignette lithographique qui, sans tarder, parut dans La Silhouette; on y voit Hernani, en costume de velours, étendu à terre sur le dos, tandis que dona Sol, en robe blanche, est penchée sur lui; et Ruy Gomez, à gauche, debout, tête nue, sans masque, comme la statue de l'inexorable. On la joint, cette vignette, à Hernani ou l'honneur castillan (Paris, Mame et Delaunay-Vallée, 1830, imprimerie de Lachevardière, in-8°), édition princez signée, de la main de Victor Hugo, d'un mot : hierro, que l'on traduit fer, mais qui signifie bien davantage. Proférées d'une voix suffisamment puissante, elles ont, ces deux énergiques syllabes où l'r redouble prolonge comme un roulement de tambour, le pouvoir de ressusciter tous les héros de l'âge romantique, sans distinction de grade ni de gloire, de Jules Janin (l'Ane mort et la Femme guillotinée), à Edouard d'Anglemont (Légendes françaises), à Marceline Desbordes-Valmore (Poésies, chez Boulland, 1831), à Gustave Planche, Abel Dufresne, Philarète, Chasles, Roger de Beauvoir, Paul de Musset, Ferdinand Denis, Nodier, etc., tous illustrés par Deveria. Mais à tant insister sur Deveria, ne risqué-je pas de paraître injuste à l'égard de plusieurs excellents vignettistes, au premier rang desquels il convient de citer Tony Johannot? Pour plus de sûreté, suivons l'ordre du catalogue, et bornons-nous à mentionner les ouvrages les plus représentatifs. Voici les Œuvres de Rabelais (Paris, T. Desoer, 1820); l'Histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux, par Charles Nodier (Paris, Delangle frères, 1830), où la vignette en taille douce cède définitivement la place à la vignette gravée sur bois (par Porret, d'après Tony Johannot); l'Histoire de Gil Blas de Santillane (Paris, Paulin, 1835), avec le portrait de Gil Blas hors texte et six cents vignettes gravées sur bois d'après Jean Gigoux; l'Ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche (Paris, J.-J. Dubochet, 1836-1837), avec huit cents vignettes gravées sur bois d'après Tony Johannot; Paul et Virginie (Paris, L. Curmer, 1838), avec frontispice et portrait en taille-douce, et quatre cent cinquante vignettes gravées sur bois d'après T. Johannot, Isabey, Meissonier, Français, Paul Huet, etc.; la Némésis Médicale illustrée (Paris, 1840), le seul livre illustré tout entier d'après des dessins de Daumier; Les Français peints par eux-mêmes (Paris, Curmer 1841-1842), avec Daumier, Gavarni, Grandville, etc.; maintes Physiologies, avec Henri Monnier, Traviès, etc.; l'Eté à Paris, par Jules Janin (Paris, L. Curmer, 1843), avec les planches hors texte gravées sur acier et les vignettes gravées sur bois d'après Eugène Lami; les Œuvres de Rabelais (Paris, J. Bry ainé, 1854) avec les planches hors texte et les vignettes gravées sur bois d'après Gustave Doré. Célestin Nanteuil, observeront amèrement nos bibliomanes, n'est guère plus à l'honneur que Deveria. On lui doit cependant de fort précieux ouvrages : les Contes de Perrault (Mame, 1836), les Rues de Paris (Kugelmann, 1884), les Mystères de Paris, d'Eugène Sue (Gosselin, 1843-1844), les Confessions (Barbier, 1846); les Contes de Boccace (Barbier, 1846), l'Espagne pittoresque, les Chants et chansons de Pierre Dupont, etc. Et l'on réclamera aussi, sans doute, au nom de Louis Boulanger, que Victor Hugo préférait à Delacroix, et qui illustra ledit Hugo, Branger, Théophile Gautier, Petrus Borel, Auguste Vacquerie, et Paul de Kock... Mais les organisateurs pourraient à bon droit répliquer que l'approbation de bibliophiles leur suffit. Et louons-les d'avoir montré, à côté des Voyages pittoresques dans l'ancienne France, un heureux choix de keepsakes où fait merveille la gravure sur acier, en maints paysages mi-réels mi-rêvés, d'une finesse et d'une douceur extrêmes. Et le bouquet final de charmans cartonnages, sans oublier les somptueuses reliures « à la cathédrale », dues à Silvestre, Thouvenin, Vogel, ou Simier, relieur du roi. Maximilien GAUTHIER.