Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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3° Année - N° 72 5fr. 15 Décembre 1927 L'ART VIVANT Revue bi-mensuelle des Amateurs et des Artistes éditée par LES NOUVELLES LITTÉRAIRES CHAGALL, LE JUIF PRIANT DIRECTEURS - FONDATEURS : Jacques GUENNE et Maurice MARTIN du GARD ADMINISTRATION ET VENTE: LIBRAIRIE LAROUSSE 13-17, Rue du Montparnasse, PARIS (6e) RÉDACTEUR EN CHEF: Florent FELS

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TROISIÈME ANNÉE L'ART VIVANT 15 DÉCEMBRE 1927 LES QUATRE SAISONS L'HIVER Ecoute avec attention la voix de la grue qui, chaque année, crie du haut des nuées. Elle apporte le signal du labourage et annonce l'hiver pluvieux. HÉSIODE (Les Travaux et les Jours). Parler de la représentation des Saisons en art, c'est réveiller les chants des poètes au cours des âges, c'est faire entendre à la fois les Odes triomphales du vieux Pindare célébrant l'athlète dans sa fleur, les Chansons de geste des trouvères et les Fabliaux des jongleurs, les Sonnets de Ronsard et les Tragédies de Racine, les Odes de Jean-Baptiste Rousseau et les petits vers de Voisenon, les Voix Intérieures de Victor Hugo, les Romances de Verlaine et les confidences des contemporains. C'est dire aussi que les artistes, qui ont vécu au temps de ces poètes, se sont penchés dans les mêmes vallons et qu'ils ont bu aux mêmes sources. Les uns, le regard tourné vers la Grèce, se sont obstinés et s'obstinent encore à chercher l'eau de l'Hippocrène sous les roches éboulées qui la cachent depuis deux mille ans. Les autres, vivant dans le présent, puisent leur inspiration autour d'eux et en eux-mêmes. Et ils nous content, à leur manière, ce qu'ils ont vu et ce qu'ils ont senti, les beautés, les laideurs, les ridicules de leur temps. L'Hiver, dans l'Antiquité, est figuré sous les traits d'un homme, d'une jeune femme ou d'un enfant. Il ne se distingue des autres Saisons que par les vêtements qui, parfois, le recouvrent, et par ses attributs, comme on peut le constater sur un bas-relief de terre cuite représentant les Saisons apportant des présents à une jeune mariée, et où l'on voit une femme, vêtue d'une ample draperie, porter un sanglier et un lièvre suspendus à un bâton. Au contraire des Grecs et des Romains qui voyaient des dieux dans les phénomènes naturels qu'ils ne parvenaient point à expliquer, les imagiers et les enluminieurs du Moyen Age représentent l'Hiver par des personnages occupés aux travaux de leur profession. Et de l'époque "frénétique" à laquelle ils ont vécu, ils nous ont laissé des portraits singulièrement réalistes. Ceux de l'Hiver, on les trouve, comme ceux des autres saisons, sur le portail de la Vierge, à Notre-Dame de Paris, au pied des statues des apôtres et des saints dans les polylobes qui ornent la façade occidentale de la cathédrale d'Amiens. On les trouve encore dans la cathédrale de Chartres et dans celle de Reims. Quant aux miniaturistes, dont on peut dire que Pol de Limbourg et ses frères les résument tous, ils ont traduit les différents aspects de l'Hiver avec une vérité, une puissance et, aussi, une poésie qui annoncent déjà Breughel. Dans leur chef-d'œuvre, les Très Riches Heures du duc de Berry, Décembre est figuré par la Chasse à Vincennes, Janvier nous montre le Duc de Berry à table, Février un Village enfoui sous la neige. La Renaissance ramène le goût de l'antique, de l'allégorie et du symbole. Et, pendant des siècles, on se contentera, pour représenter l'Hiver, de peindre ou de sculpter des académies élégantes et de leur donner les attributs consacrés par les rhéteurs de Rome et de la Grèce. Les paysages d'été, d'automne ou de printemps, servent souvent de décor aux fêtes religieuses ou paiennes que les peintres italiens évoquent sur leurs toiles. On n'y voit point de paysages d'hiver. Même dans leurs Nativités ou leurs Adorations des Mages, il y a toujours des fleurs, des arbres verts, de l'herbe. Et la neige apparaît seulement sur les hautes montagnes qui servent de fond aux compositions et aux portraits de Léonard et de Titien. Seul, le Bassan, chez qui on a reconnu, avec raison, "un des créateurs du paysage moderne", nous a donné de vrais paysages d'hiver. Il nous montre des montagnes blanches, des arbres dénudés, aux abords d'un village, un homme qui ouvre, avec un couteau, le ventre d'un cochon suspendu à une poutre, des femmes qui surveillent un feu au-dessus duquel est un chaudron, et, non loin de là, un bûcheron qui taille un tronc d'arbre à grands coups de hache, tandis que des enfants chargent des fagots sur un âne. Les différentes scènes qui composent cette œuvre, on les retrouve dans les tableaux et les gravures des réalistes flamands et hollandais. On les retrouve chez Pierre Breughel, chez Lucas Valckenborck, chez Martin de Voss, Rubens, Jordaeus, Van Goyen, Van der Neer, Isaac Van Ostade, Albert Cuyp, chez Rembrandt et David Téniers. Le paysage d'hiver, chez Breughel, n'est jamais un décor. Il est une partie de l'univers, où les hommes se meuvent, mais qui résume en lui toutes les douleurs, toutes les joies et toutes les tristesses des êtres et des choses. Tout y a une âme. Nuages, arbres, bêtes, gens, tout y participe de la même vie collective ; tout y est harmonie de couleurs, de sentiments et de pensées. Breughel peint toujours ce qu'il a sous les yeux. Décembre, c'est, pour lui, un paysage blanc de neige. De grands arbres mêlent leurs branches noires aux blancs flocons qui tombent lentement du ciel gris. Des chasseurs, suivis de leurs chiens, descendent dans une vallée où l'on aperçoit des patineurs qui glissent sur des étangs gelés. Il n'y a plus de neige en Février, sauf sur les hauteurs qui ferment l'horizon. Le ciel est violet, la terre est noire. Des bûcherons, aux vêtements de couleurs vives, coupent des arbres dans une forêt qui domine les cabanes d'un village. Dans le Massacre des Innocents, exécuté par lui vers 1564, au moment des autodafés d'Espagne et des violences exercées contre les protestants en Flandre, l'artiste a peint encore ce qu'il a vu : des cavaliers espagnols apparaissant, en hiver, dans un village, les maisons fouillées, les paysans arrêtés, maltraités, emmenés de force, et leurs femmes implorant les soldats impassibles... Martin de Voss invoque, comme on l'a dit, "l'Autorité des Vénitiens" et mélange l'allégorie à la réalité. Il représente Eole déchaînant les vents par un vieillard assis sur une outre d'où sortent des têtes d'enfants qui soufflent un air glacé. Au delà, des gens patinent sur une rivière gelée. D'autres tuent le cochon, allument de grands feux. Des oiseaux se serrent frileusement sur les branches des arbres dépouillés. Martin de Voss nous montre aussi l'Aspect d'une grande ville, un jour d'hiver, des seigneurs et des grandes dames du temps de Henri IV patinant ou se promenant dans des traîneaux, tandis qu'autour d'eux des enfants se jettent des boules de neige. Il faut dire que, pour représenter l'Hiver, la plupart des graveurs flamands et hollandais des xvi° et xvii° siècles nous font assister à des scènes de patinage. Certaines sont fort plaisantes. On y voit la novice qui a peur et que trois hommes poussent sur la glace malgré ses cris ; on y voit celle qui tombe et s'étale en découvrant ses beautés les plus secrètes, et l'innocente à laquelle son professeur occasionnel cherche à enseigner une tout autre gymnastique... Au reste, le comique n'en est point exclu et il y a toujours, çà et là, dans la glace, quelque trou dans lequel disparaît à demi un malheureux qui appelle au secours en levant les bras. La plupart de ces gravures sont surmontées des signes du Zodiaque, du Capricorne, du Verseau, des Poissons. Au bas

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L'ART VIVANT de l'une d'elles, où l'on voit un vieillard assis dans un fauteuil et qui se chauffe devant un grand feu, auprès duquel on aperçoit force gibier, on lit ces vers qui complètent la pensée de l'artiste et sont comme la morale de son œuvre : Lorsqu'au mois de Janvier les rigueurs de l'Hiver, Orages et Frimats, Neige, Gresle et Gelée Semblent n'estre formés qu'afin de nous Priver De l'espoir de jouyr d'une nouvelle Année, Le moyen D'éviter ce malheureux Destin, Amis, c'est de se voir tour à tour en Festin. * En France, c'est par un épisode biblique, par le Déluge, que Poussin s'est plu à représenter l'Hiver. Poussin nous fait assister au dernier acte de la grande tragédie humaine, dont la dominante est donnée par l'éclair qui sillonne le ciel noir, illuminant brusquement les différentes scènes, qui se passent à la surface de l'eau qui monte, et dont l'honneur contraste avec le mouvement paisible de l'arche qui vogue à l'horizon. Après Poussin, la plupart des artistes qui se succèdent nous donnent de l'Hiver des représentations purement allégoriques. Chez Le Brun, une jeune femme étendue sur un nuage tend une coupe au Temps qui a vraiment l'air d'être gelé. Chez Fragonard, on voit un vieillard et des jeunes filles qui se pressent autour d'un foyer. Bouchardon nous montre des enfants qui se chauffent auprès d'un feu de bois; Houdon une femme grelottant sous le mince vêtement qui enveloppe sa tête, ses épaules et son torse, laissant à nu le reste de son corps. Eisen place devant un feu un vieillard et des enfants à demi nus, et, tout au bas de sa gravure, il ajoute cette légende simple et naïve : « L'Hiver, Saison qui, quoiqu'utile à la Nature, la prive de ses Beautés. » Lancrét est le seul, au x.vii.e siècle, qui ait peint un véritable paysage d'hiver, avec des personnages de son temps. Mais c'est avec le chef-d'œuvre de Gros, Napoléon sur le Champ de Bataille d'Eylau, que l'Hiver retrouve vraiment ce caractère tragique et grandiose qu'il avait chez Breughel et chez nos vieux miniaturistes. A sa suite, Charlet et Belangé représentent la retraite de la Grande Armée pendant l'hiver, dans les plaines glacées de la Russie. Dans l'Inondation à Saint-Cloud, Paul Huet achève ce que Gros avait commencé, et cette grande toile, d'un effet si pathétique, où l'homme ne domine plus la Nature, où l'homme est dominé par elle, nous montre l'Hiver sous un aspect nouveau. Jusqu'ici, pour ceux qui étaient épris de vérité, l'Hiver était la saison de la chasse, des festins, des exercices violents qui réchauffent le corps, des réunions familiales au coin du feu. Maintenant, on en comprendra, on en aimera les beautés et les tristesses et on s'efforcera de les rendre sincèrement sur la toile ou le papier. Mais l'homme n'apparaîtra plus guère dans les paysages d'hiver. On n'y verra plus qu'un voyageur pressé, parfois un paysan coupant du bois ou un chasseur, comme chez Millet. Les animaux eux-mêmes disparaîtront et, seuls, les corbeaux prendront possession des immenses blanches et des arbres dénudés. Il en est ainsi chez Daubigny qui nous a laissé des images fort émouvantes de l'Hiver. Courbet déroge à cette règle et, pour donner une vie plus intense à ses paysages d'hiver, il met des cerfs et des chevreuils dans les forêts de sapins de son Jura (L'Hallali du Cerf); ou bien, il jette en pleine campagne des voyageurs et des chevaux qui se débattent auprès d'une diligence qui vient de verser, à l'entrée de la nuit, dans un trou caché par la neige (Le Naufrage dans la Neige). Si Courbet a rendu avec une vérité saisissante l'apreté de l'Hiver, Jongkind s'efforce d'en exprimer la luminosité. En dépit des romantiques qui ont, véritablement, " ressuscité le paysage français ", en dépit des réalistes qui ont demandé un style à la nature elle-même au lieu de lui en imposer un, le dogmatisme de l'Ecole et l'allégorie gardent encore des partisans. C'est ce qui explique l'éclosion d'une œuvre comme celle de Puvis de Chavannes dont l'Hiver séduit plus par son paysage que par les fictions dont il le peuple. Mais quelles que soient les théories dont se réclament ces différents artistes, l'Hiver est presque toujours pour eux la saison sans sourires et il faudra interroger les Japonais pour en connaître les charmes tendres. Dans une de ses estampes, Harunobu nous fait assister à une Promenade sentimentale sous une ombrelle coiffée de neige. Hiroshigé place tantôt de tout petits personnages devant de hautes montagnes blanches de neige, tantôt il les supprime, laissant la neige qui tombe enfourir la nature sous une robe de lumière, ou le soleil levant teinter de rose la neige qui recouvre le Temple de Susaki. Mais, parfois, aussi, les hommes et les animaux tiennent dans le blanc paysage une place importante (Canard mandarin dans la neige, Femme à la Porte d'un temple). Mettant à profit les recherches de Corot et de Courbet, et aussi celles de Jongkind, les Impressionnistes nous ont donné de l'Hiver les portraits les plus véridiques et les plus vivants. Pissarro nous a montré cette saison sous ses aspects les plus divers. Que ce soit dans son grand Effet d'Hiver où le soleil fait étinceler, par endroits, la neige qui couvre un grand arbre penché au-dessus d'une rivière gelée, de l'autre côté de laquelle des vaches s'abreuvent dans un trou creusé dans la glace ; que ce soit dans la Listière d'un bois aux environs de Paris en Hiver, dans le Village sous la neige, dans l'Hiver à Auvers-sur-Oise ou dans ses Vues de Paris en Hiver, et surtout dans le Pont-Neuf, Pissarro semble peindre la nature qu'il représente avec les brumes mêmes qui l'enveloppent, avec la lumière même qui la baigne. Et cette nature qu'il connaît si bien et qu'il aime tant, il la colore avec les tons les plus rares et les plus délicats de la palette et il met en elle toutes les séductions et toutes les grâces de son esprit. Sisley aussi est un poète et un coloriste, comme en témoignent sa Gelée Blanche, sa Rue de Morel en hiver, Le Givre, Temps de Neige à Venex-Nadon, La Neige à Louveciennes, et l'Inondation à Port-Marly. Dans l'œuvre considérable de Claude Monet, on trouve nombre de toiles ou d'études qu'il a consacrées à l'Hiver. A Argenteuil, à Honfleur, à Vétheuil, à Giverny, et en Norvège, aux environs de Christiania, il a peint des études de neige, de glace et des effets d'hiver. D'une exécution sage et d'une composition presque classique, les premières, comme la Composition de la collection Camondo, ou comme l'Hiver à Argenteuil, datent de l'époque où Monet n'avait pas encore développé sa technique de la dissociation des tons. Mais dans la Gelée Blanche, dans le Givre et, surtout, dans les Glacions, qui sont d'une date bien plus récente, les objets se fondent, se volatilisent dans l'atmosphère. De grands arbres roux, presque entièrement dénudés, se reflètent dans une rivière d'un bleu pâle, où flottent des glaçons que roissent les rayons du soleil levant. Au bord de l'eau, au premier plan, la neige est rose. C'est à peine si les formes se révèlent aux regards dans cette extraordinaire harmonie de couleurs tendres qui semble venir, qui semble ruisseler du pays merveilleux du Songe. Parmi les peintres qui ont subi l'influence des Impressionnistes et qui ont représenté l'Hiver, il faut citer Guillaumin, Lebourg, Lépine, qui ne nous ont pas seulement montré la Creuse ou l'Auvergne sous la neige, mais aussi l'Hiver à Montmartre et Notre-Dame de Paris vêtue d'hermine. La plupart des paysagistes contemporains ont peint des effets d'hiver. Vlamink, surtout, s'est plu à peindre des villages sous la neige. Il y a un heureux mélange de romantisme et de réalisme chez ce maître. Je n'en veux pour preuve que le très beau Paysage de neige qu'il vient d'exposer au Salon d'Automne et dont on ne sait ce qu'on doit le plus admirer, de l'inspiration qui lui a donné naissance ou de l'exécution puissante qui en fait un des portraits les plus sincères et les plus émouvants qu'on ait jamais peints de l'Hiver. Charles KUNSTLER

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L'ART VIVANT BREUGHEL LE VIEUX. L'HIVER Musée de Munich

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L'ART VIVANT --- POL DE LIMBOURG. LA CHASSE A VINCENNES (TRÈS RICHES HEURES DU DUC DE BERRY) --- POL DE LIMBOURG. FÉVRIER (TRÈS RICHES HEURES DU DUC DE BERRY) --- LUCAS VAN VALCKENBORCK. L'HIVER Musée de Munich. ---

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L'ART VIVANT LES ARTS DÉCORATIFS ANCIENS LES ICONES Faudra-t-il tomber toujours de Charybde en Scylla ? Il fut un temps où, pour proprement jouer, dans la société polie, le rôle de connaisseur en art et de personnage délicat, il fallait se targuer de vouer un amour exclusif aux objets, meubles, tableaux, tissus, ayant pour le moins un siècle d’âge. Par la presse et par le livre, avec l’appui de l’industrie et de l’État, on a combattu ce travers. On a mobilisé les intelligences pour la croisade contre le bric-à-brac des siècles, la rouille et les poussières du passé, les rêveries anti-sportives auxquelles peut incliner la contemplation d’un des vieux portraits : > ...ce sont les morts tendres et doux, > > Qui nous aiment toujours et viennent parmi nous > > Réveiller sur leur lèvre endormie un sourire... Défense d’écouter Charles Cros, indolemment penché sur le mystère des meubles d’autrefois : “ Une glace au milieu, une glace à droite, une glace à gauche, comme les portes dans les comédies symétriques. En vérité, ces glaces sont des portes ouvertes sur l’imaginaire... Quand le meuble est fermé, quand l’oreille des importuns est bouchée par le sommeil ou remplie par des bruits extérieurs, quand la pensée des hommes s’appesantit sur quelque objet positif, alors d’étranges scènes se passent dans le salon du meuble ; quelques personnages de taille et d’aspect insolites sortent des petites glaces ; certains groupes éclairés par des lueurs vagues s’agitent en ces perspectives exagérées. Des profondeurs de la marqueterie, de derrière les colonnades simulées, du fond des couloirs postiches ménagés dans le revers des battants, s’avancent, en toilettes surannées, avec une démarche frétillante et pour une fête d’almanach extra-terrestre, des élégants d’une époque de rêve, des jeunes filles cherchant un établissement en cette société de reflet, et enfin les vieux parents, diplomates ventrus et douarières couperosées. Sur le mur de bois poli, accrochées on ne sait comment, les girandoles s’allument... ” Evidemment, rien de plus malsain que cette poésie, de plus contraire à l’exaltation du muscle. Guerre à outrance à ces songes creux ! Or, ils gisent, épars, sur le champ de bataille, depuis surtout 1925, année de l’Exposition qui consacrera la victoire des modernistes. Et voici venu le temps où, pour proprement jouer, dans la société polie, le rôle de connaisseur en art et de personnage délicat, il convient de se targuer de vouer un amour exclusif aux objets, meubles, tableaux, tissus, ayant moins de deux années d’âge. * Contre ce nouveau travers — car c’en est un, et de première grandeur — il convient maintenant de réagir. Nous avons à veiller à modérer le zèle des néophytes trop intégralement convaincus par nos soins. Nous voulions le triomphe de la raison, de la sensibilité des techniques nouvelles. Nous combattimes, pour que l’œuvre d’art d’aujourd’hui eût droit à la même justice que les vestiges d’autrefois. Nous militions pour l’horizontalité des plateaux de la balance, quand, nous d’un côté et la foule de l’autre, le fléau accusait un déséquilibre scandaleux. La foule est venue avec nous, de tout son poids. Nous penchons de l’autre côté. Et le triomphe de la raison et du savoir modernes risque fort, si nous n’y prenons garde, de favoriser l’ignorance et la sécheresse du cœur. Il fallait naguère encore être doué d’une certaine audace pour oser traiter, dans une revue, d’arts décoratifs modernes. Les gens “ bien ” estimaient, en effet, que le machinisme avait irrémédiablement tout gâté dans ce domaine, et faisaient remonter à la Révolution la fin de l’histoire du beau. Les mêmes, en 1927, traitent de tardigrade et de vandale l’écrivain capable de vanter les qualités de composition et de matière d’une tapissière comme celle de La Dame à la Licorne, le galbe et la ciselure de telle écuelle d’argent du XVIIIe siècle français. Tout l’art ancien, pourtant, — ayons le courage de le dire, puisque nous en sommes là — n’est pas à considérer comme périmé, vidé de tout sens et de tout suc, méprisable, inutile. Certains ouvrages de nos plus fougueux modernistes — et je pense à tel monument en métal frisé au petit fer — sont terriblement caducs, démodés, ridicules, après seulement quelques années. Certains ouvrages anonymes ont traversé les siècles sans rien perdre de leur puissance de ravissement, sans cesse nouvelle à la chair comme à la pensée des générations. Tout passe, l’art auguste, Seul, a l’éternité. Le buste Survit à la cité. L’art vivant est de tous les temps et de tous les pays. Chez un véritable amateur — nullement versé dans la pratique de la spéculation — j’ai vu, accrochés au même mur, un encensoir en cuivre, travail flamand du xive siècle, et un Picasso hermétique. Les deux œuvres, loin de s’entre-nuire, présentaient au contraire de mystérieuses et émouvantes correspondances. Deux poèmes de formes, d’ombres et de clartés, donnant la même résonances. On peut installer chez soi, le même jour, un appareil de T. S. F. et un tableau de Rubens, sans commettre d’hérésie. On peut compléter par un vase de Lalique une série de verreries de Venise, de Bohême, ou de Catalogne. Un plateau de Dunand peut fort bien “ tenir ”, à côté d’un paravent en laque de Coromandel, sur un buffet de la Renaissance. Un tapis de Lurçat, aux gris fins, peut très bien accompagner l’exquise légèreté d’une menu table Louis XVI. Il est simple de passer pour Mécène, judicieux amateur d’art, etc., etc., quand on se contente de commander à l’“ ensemblier ” à la mode un “ intérieur ” qui trop souvent sent le stand d’exposition. Il est moins facile et beaucoup plus méritoire de se faire un home où les objets en apparence les plus disparates témoignent de la vigilance d’un choix ---