Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
Page 1
L'ART VIVANT
Revue bi-mensuelle des Amateurs et des Artistes éditée par LES NOUVELLES LITTÉRAIRES
PEINTURE SCULPTURE LE LIVRE
Direction, Rédaction
146, Rue Montmartre (2°)
Administration et Vente :
LIBRAIRIE LAROUSSE
13-17, Rue du Montparnasse
PARIS (6°)
---
ARTS DÉCORATIFS ET APPLIQUÉS
Directeurs-Fondateurs :
JACQUES GUENNE
et
MAURICE MARTIN DU GARD
Rédacteur en Chef :
FLORENT FELS
---
PORTRAIT DE BAUDELAIRE PAR LUI-MÊME
---
SOMMAIRE
A la recherche du « motif » :
---
Pierre Courthion
---
Montagnes
---
La Sculpture Polynésienne
---
Louis Abensour et E. de Sydow
---
Un Musée de la Caricature
---
André Salmon
---
Dessins de Poètes
---
Jean Dorsonne
---
Le Jazz
---
André Cœurroy
---
La Publicité Moderne
---
Louis Chéronnet
---
Jeux et Travaux du XVᵉ siècle
---
Pierre Champion
---
Savoir écouter
---
Ariste
---
L'Art et la Mode : la Chasse
---
Clarisse
---
Peintres et Cafés d'Autrefois
---
A. de Bersaucourt
---
Étoffes Modernes d'Ameublement
---
Louis Dureuil
---
Chronique de l'Art Décoratif : Du boudoir au fumoir
---
Ernest Tisserand
---
Calvaires Bretons
---
G. J. Gros
---
Notre Concours : Les Rébus de l'Art Vivant
---
Année - N° 40
4fr
15 Août 1926
Page 2
BING & CIE
EXPOSITION
TABLEAUX de MAITRES MODERNES
20 bis, Rue de la BOÉTIE
---
GALERIE MARCEL BERNHEIM
2 bis, rue Caumartin - Paris (9°)
Téléph. Central 88-28 — Télég. MABERNECO, PARIS
---
TABLEAUX MODERNES
ÉCOLE DE 1830
ÉCOLE IMPRESSIONNISTE
EXPOSITIONS PERMANENTES D'ART CONTEMPORAIN
VENTE - EXPERTISES - ACHAT
---
GALERIE GRANOFF
TABLEAUX MODERNES
166, B° HAUSSMANN, 166
PARIS - VIIIc
CARNOT 35-40
---
VOIR
3° page de couverture
TARIF des ABONNEMENTS à L'ART VIVANT et des ABONNEMENTS à TARIF RÉDUIT à nos TROIS PUBLICATIONS : NOUVELLES LITTERAIRES, ART VIVANT, JOURNAL DES VOYAGES.
Page 3
Galeries Georges Petit
8, RUE DE SÈZE, 8 — : — PARIS (IX° Arrond')
R. C. Seine 34.210
---
TABLEAUX MODERNES
EXPOSITIONS - EXPERTISES
BRONZES DE BARYE
---
DIRECTION DE VENTES PUBLIQUES
IMPRIMERIE ARTISTIQUE
12, rue Godot-de-Mauroy, 12
---
FONTAINE et Cie
SERRURERIE DECORATIVE de tous STYLES. SERRURERIE DECORATIVE MODERNE
Serrure de Joseph Bernard
Œuvres de: A. BOURDELLE — J. BERNARD — A. MAILLOL — P. JOUVE — J.-M. POISSON — LE BOURGEOIS — MONTAGNAC — R. PROU — SUE et MARE — GROULT — St MARCEAUX — T. SELMERSHEIM — A. CHARPENTIER — E. ROBERT, etc.
190, Rue de Rivoli — 181, Rue Saint-Honoré
R. C. Seine 72.356
EXPOSITION DES ARTS DÉCORATIFS MODERNES 1925 : Membre du Jury - Hors Concours
Page 4
LES ARTS ET LE LIVRE
A PARIS, 17, RUE FROIDEVAUX (14e Arrt) — Téléphone: Fleurus 67-27
PRÉCÉDEMMENT: 47, RUE LAFFITTE
Les Contemporains illustrés
PIERRE MAC-ORLAN
LE CHANT DE L’EQUIPAGE
22 Eaux-Fortes de DIGNIMONT
Beau volume in-4e couronne (19 × 24,5) imprimé pour le texte par COULOUMA
et pour les tailles-douces par R. LACOURIÈRE, le coloris étant fait par TABARY
Le tirage est de 321 exemplaires, dont:
- 21 Exemplaires sur Vélin blanc à la forme, de Rives, contenant chacun une double suite des gravures dont une avec remarques et un dessin original en couleur. 1.500 Fr.
- 300 Exemplaires sur Vélin blanc, de Rives, à la forme. 400 Fr.
---
LES JEUX DU DEMI-JOUR
par PIERRE MAC-ORLAN — Avec douze lithographies originales de VERTES
LES JEUX DU DEMI-JOUR sont actuels: ils sont de ce crépuscule. Il semble que le philosophe qu’est Mac-Orlan garde pour les obsédés de la Chair une curiosité sympathique. Les lithographies de Vertes accompagnent merveilleusement ses remarques. Imprimé pour le texte par Coulouma, et pour les lithographies par Duchâtel.
Le tirage est de 600 exemplaires, dont:
- 100 exempl. sur papier d’Annam (texte) et sur Chine (hors-texte) avec une suite sur vélin blanc. Ces exemplaires sont numérotés par l’artiste. Prix. 250 fr.
- 500 exempl. sur vélin pur fil Lafuma. 125 fr.
Collection “LES ARTS et LA VIE” HONORÉ DAUMIER
---
LES CENT ROBERT MACAIRE
(d’après des documents originaux de la Bibliothèque Nationale) — NOTICE DE FLORENT FELS
Cent planches en Héliogravure (format in-4e couronne, 19 × 34,5) sur beau papier de Charavine, broché. . . . 80 francs.
Le plus beau, le plus vrai des documents sur les mercantis Et quelle merveilleuse intelligence de cette époque et de la nôtre, toutes deux serves et victimes de l’Argent-Roi!
---
COLLECTIONS
sous la Direction de ROGER ALLARD
Les Peintres Français NouveauxN° 26
ANDRÉ LHOTE
Vingt-sept reproductions de peintures et dessins précédées d’une étude critique dePIERRE COURTHION
et de deux textes de JACQUES RIVIÈRE, de notices Biographiques et Documentaires et d’un portrait inédit dessiné par l’artiste et gravé sur bois par G. AUBERT.
Chaque vol...
Page 5
“Les Baigneuses” de CÉZANNE
(Appartenant à la Collection Ambroise Vollard)
Sont reproduites en fac-similé par le Procédé JACOMET, dans notre
CARTON DE 10 REPRODUCTIONS EN COULEURS
CONFORMES AUX ORIGINAUX (AQUARELLES ET PEINTURES)
Œuvres de
CÉZANNE - RENOIR - MATISSE - PICASSO - UTRILLO - VLAMINCK
MARQUET - VAN DONGEN - SEGONZAC - R. DUFY
PRIX : 300 fr.
le carton contenant les 10 reproductions. Tirage limité numéroté : 750 exemplaires
Pour les Souscriptions qui nous parviendront avant le 1er Septembre : 270 Francs.
---
EDITION ART VIVANT
Vente-Administration : LIBRAIRIE LAROUSSE
---
SANS RIEN PAYER D’AVANCE
DEMANDEZ-NOUS AUJOURD'HUI
le magnifique ouvrage d'Élie FAURE
l'HISTOIRE de l'ART
Format exact des 4 volumes 17×24 c/m
Formant QUATRE superbes volumes in-8° abondamment illustrés, entièrement parus, dans une luxueuse reliure.
LIVRABLES SANS DÉLAI - 13 MOIS DE CRÉDIT
Cet œuvre remarquable offre à chacun par son texte lumineux, ses nombreuses et remarquables illustrations, la compréhension parfaite de l’évolution artistique de l’Humanité ; véritable Encyclopédie Universelle de l’Art, elle est indispensable à tous : Amateurs, Professionnels, Artistes aussi bien qu’Élèves des grandes Écoles.
Les 4 beaux volumes sur papier couché, 1503 pages ornées de 970 reproductions en photogravure des chefs-d’œuvre d’art du monde entier, avec tables-index alphabétiques et 32 tableaux synoptiques dont 18 se dépliant, dans une riche reliure en demi-chagrin poli, avec coins, filets or sur les plats, tête dorée, dos omé or véritable, du plus somptueux effet, sont livrables au complet immédiatement.
Leur prix. 260 fr. peut être réglé en 13 mensualités de 20 fr. payables après réception (ou au comptant : net 230 fr., escompte déduit).
Ces conditions de faveur permettent l’acquisition à tous de ce bel ouvrage.
TRÉSOR INCOMPARABLE D’ART ET DE BEAUTÉ
Spécimen illustré gratis sur demande.
LES BEAUX LIVRES POUR TOUS 30, Rue de Provence PARIS
Contenu détaillé de l’ouvrage. — I. L’Art antique : La Préhistoire — l’Egypte — L’Ancienne Asie — La Grèce — Rome. II. L’Art Médieval : Les Indes — La Chine — Le Japon — Les Tropiques — Byzance et Islam — Le Christianisme — L’Art Géoligue. III. L’Art Romanissant : Venne — Florence — Rome — La Flandre — La France — L’Allemagne. IV. L’Art Moderne : La Flandre — La Hollande — L’Espagne — La Monarchie Française et le dogme esthétique. La Passion rationaliste — L’Angleterre — Le Romanisme et le Materialisme — La Genèse contemporaine.
---
BULLETIN à copier ou signer et envoyer à
Les BEAUX LIVRES POUR TOUS, 30, Rue de Province — PARIS
Veuillez m’adresser l’Histoire de l’Art par Élie Faure, en 4 volumes au prix de 260 fr., que je paterai par versements mensuels de 20 fr., ou au comptant 230 fr. ci-joints contre remboursement.
Port et emballage : 7 ¢, à ajouter au premier versement
Nom et Prénom
Profession
Domicile
Lecteur de l’Art Vivant.
SIGNATURE :
---
Page 6
SERVICES DE TABLE
PORCELAINES DE LIMOGES
CRISTAUX DE BACCARAT
Céram
EDITEUR
CÉRAMISTE et VERRIER D'ART
11 et 46, Rue de Paradis — PARIS (xe)
TÉLÉPHONE : BERGÈRE 02-98 et CENTRAL 59-45
R. C. Seine 216-601-B
Page 7
L'ART VIVANT
DEUXIEME ANNEE
15 AOUT 1926
---
Photo Bernheim Jeune
EUGÈNE DELACROIX, COMBAT DE JACOB ET DE L'ANGE
---
Page 8
L'ART VIVANT
---
POUR AVOIR VÉCU EN PRÉSENCE DES ALPES, HODLER SAVAIT EN EXPRIMER TOUT LE FANTASTIQUE ET TOUT LE GRANDIOSE
DE SON VOYAGE EN AFRIQUE, RAOUL DUFY A RAPPORTÉ DE CHAR-MANTES AQUARELLES OU ILEXPRIME AVEC LÉGÈRETÉ MÊME LES MONTAGNES
---
RAOUL DUFY
Photo Bernheim Jeune
Page 9
L'ART VIVANT
A LA RECHERCHE DU MOTIF
MONTAGNES
I je demande à mes amis : aimez-vous la montagne ? Je me fâche, car ils répondent tous invariablement qu'ils lui préfèrent la mer. Cette ignorance est bien pour faire souffrir un montagnard, pour qui l'eau et la terre sont deux éléments distincts qui doivent être appréciés, semble-t-il, séparément. Sans doute, ceux qui parlent de malaise, d'étouffement, sont-ils allés tout au plus se terrer dans le creux d'une triste vallée, se coller le nez à des rochers abrupts qui les empêchaient de rien voir autour d'eux.
Mais quelle place la montagne occupe-t-elle dans la peinture ? Aucune, à peu de chose près. On affirme qu'elle n'est pas picturale, qu'elle se profile dure et cartonneuse sur un ciel froid, que cela fait « affiche ». L'argument est faible. On la dit aussi monotone parce qu'il est très difficile de l'observer à toute heure du jour, quand on compte le temps de monter et de descendre : on ne va pas coucher sur les sommets où un vent furieux vous renverse.
Restons dans la vallée. Je trouve dans la correspondance de Paul Huet ces notes sur les monts d'Auvergne :
« Un singulier pays, dur et sauvage, généralement d'un ton gris et uniforme ; je ne sais qui s'est avisé de dire que c'était un entassement de grandes taupinières ; il y a dans cette charge quelque vérité. Couvertes de mauvaises bruyères ou de mousses d'un brun foncé, les montagnes, toutes du même ton, sont désespérantes dans leur rondeur symétrique ; mais passez sur certaines routes, ayez surtout un ciel favorable, voyez certains mouvements de terrain, dominez un peu le pays, vous le voyez alors, s'enroulant sur lui-même, se développant avec une variété infinie, offrir des plans sans nombre, les formes les plus pittoresques, les devants les plus riches. Ces grands terrains sombres, éclairés accidentellement, recouverts de misérables genets et de pauvres bruyères, séparés par des vallons noirs et humides, puis derrière, des montagnes sans nombre qui ondulent de la manière la plus fantaisiste pour former un horizon qui se perd dans le ciel ou qui s'entr'ouvre quelquefois pour laisser voir les plaines fertiles de la Limagne; voilà ce que m'a montré un pays dont je n'avais pas encore eu l'idée. »
Une chose étonne : la peinture au xive et xve siècles connaissait presqu'autant que de nos jours ce monstre qui terrifiait alors la littérature. Certains fonds de tableaux chez les Primitifs, les paysages dont les van Eyck entouraient leurs compositions, les décors du Titien, les arrière-plans gravés de Dürer, les perspectives de Grunewald et les échappées de fenêtre dans l'œuvre de Manuel, toutes ces œuvres — sans oublier la Joconde — nous montrent cette montagne que les siècles suivants allaient transformer en colline et dont les traces se perdent de Poussin aux Romantiques. Depuis lors la montagne a été considérée individuellement par l'art moderne. Corot, Courbet, Cézanne, Hodler, Friesz. Dufy s'y sont essayés tour à tour, et n'est-ce pas dans un paysage de montagne que Delacroix fait lutter Jacob et l'Ange pour une de ses œuvres les plus tragiques.
***
Ses volumes sont d'énormes blocs aux formes géométriques et qui paraîtraient souvent un peu rudimentaires sans les sapins, les alpages, les rochers et les neiges qui les recouvrent. L'arbre, même grand, vigoureux, est perdu sur cette croûte rocailleuse : il tend ses bras tortueux sur un ciel immense. Les forêts sont monotones, les alpages ont des tons brûlés assez chauds et variés, mais coupés par le triste gris des rochers et le blanc fade des neiges. Voilà, si nous la regardons avec un œil réaliste, le thème désordonné que présente à un peintre la montagne à une certaine altitude. Maintenant, commencez votre toile ! Une bande de terrain se découpe en pics et en aiguilles sur une seconde bande de ciel d'un bleu cru. C'est très bien. Puis, étudiez le détail en fonction de cet ensemble.
Peignez cette neige, sans qu'elle bouscule le premier plan. Mettez un chalet brun au milieu de ce champ de gentianes. Diantre ! voilà que vous avez une réclame pour un chocolat fameux. Et, sans ce premier plan, le détail vous perd. Il faudrait, pour peindre la haute montagne, l'écriture variée d'un Japonais. C'est pourquoi les realistes n'y arriveront jamais, à moins qu'ils se placent plus bas. C'est là que Courbet triomphe.
Il la prend de très loin comme ces Gramont vus de Vevey avec le lac qui s'étale. Alors il travaille ses premiers plans, transporte ici une écurie qui n'est pas écrasée par ces murs bleus et lointains, fait festonner là les vagues du lac sous le poids des montagnes que Ramuz a décrites après lui : « Voilà, c'est toujours trois ou quatre lieues d'eau en largeur, et au delà, les montagnes. Au milieu est notre vieille Dent d'Oche, savoyarde à l'an-cienne mode, j'entends savoyarde à bonnet, qu'elle ôte quand le beau temps vient, qu'elle remet quand le temps se couvre ». Parfois, dans ses mauvais tableaux de la Tour de Peilz (Courbet) caresse minutieusement du pinceau certains couchants derrière un château de Chillon. Il tombe alors dans la mièvrerie. Mais, dans ses bonnes toiles, il occupe le premier rang entre les peintres de montagnes. Tout cela est grassement peint. Les matières font jouer leurs différences, l'eau est plus lourde que le ciel, la terre plus pesante que l'eau et, dans ses lointains, dans ses sommets, il vient avec le couteau, met un peu de neige dans cet engorgement, fait saillir le roc sur cette crête et, dans tout cela, les nuages sont comme un peu de ciel qui viendrait se promener sur les cimes. Jusque dans ses paysages de haute montagne, Courbet ne détruit jamais l'ensemble de sa composition.
Page 10
L'ART VIVANT
La montagne fut pour Ferdinand Hodler une préoccupation. Mais on ne peut pas dire que, pour un Suisse qui est resté devant elle, comme Cézanne dans sa Provence, Hodler soit le plus grand alpestre de la peinture. Il a trop cherché, je crois, à faire le portrait des sommets. Il lui a manqué d'être le créateur qui, tout en interprétant ces grands bonshommes qu'on appelle le Cervin, la Jungfrau, les Aiguilles d'Argentière, et sans rien enlever à leur vérité géologique — car la géologie est à la montagne ce que la psychologie est au portrait — les aurait portés au rang de « personnages » universels.
N'oublions pas Cézanne. Il y a dans son œuvre des collines, des monticules et cette Sainte-Victoire, qu'il élu souvent pour motif. Pour Cézanne comme pour Courbet — et plus encore que pour lui — la montagne est un fond : elle semble être là pour boucher l'horizon et le lier au ciel, droite et bleue à travers les feuilles d'un bel arbre, ou foncée et terreuse, en falaise, derrière une maisonnette.
Friesz et Dufy l'abordent sans détours. Othon Friesz la campe, l'assied solidement. Dufy en cherche le dessin et la suggère sans en rendre la nature ainsi qu'a fait Courbet, mais au moyen de signes inventés, trouvés dans les nombreux dessins qu'il prend auparavant sur nature. Il la peint variée et gonflée comme une mamelle. Dufy voit la montagne par son côté extérieur : il peint la croûte sans s'occuper de ce qui se passe dessous. Au pied du mont, il construit un viaduc qui la rend accessible par chemin de fer. La montagne de Dufy ne dépasse point 500 mètres d'altitude ; c'est pourtant lui seul, depuis Courbet, qui pourrait nous en donner une nouvelle image.
Enfin Bosshard voit la montagne partagée d'ombre et de lumière avec des facettes multicolores, cristal aux couleurs fantastiques, ciels noirs chargés de brume.
En bref : la montagne est un thème difficile pour le peintre. Corot la caresse de son pinceau embu de gris délicats, Courbet la voit comme un grand mur d'une matière très riche, au fond de ses tableaux ; pour Cézanne elle dessine le triangle classique au centre d'une composition ; Hodler lui donne toute sa puissance ; il l'affronte de face, comme saint Georges le Dragon, sans toutefois la vaincre entièrement et, parmi les modernes, Dufy serait le seul artiste qui nous la pourrait présenter à nouveau dans sa variété.
\\
Pour peindre la montagne, il faut beaucoup dessiner, observer surtout, car là-haut, la physionomie du ciel change continuellement. Le vent balaye les nuages, lesquels en couvrant le soleil à chaque instant, font sauter la lumière d'un endroit à un autre. C'est ici qu'on verrait les peintres du dimanche courir après un jaune ou un violet.
Les couchants font sur la montagne des coulées d'orangé, durs et vulgaires comme les tons des affiches. L'Alpe n'est vraiment belle que le matin, à son petit lever, quand elle sort de la brume. Alors c'est un enchantement : tout est gris, le terrain vaporeux, le ciel brouillé, les neiges lointaines. Et le ciel devient rose comme le verre grossissant d'une immense lentille dont le soleil se servirait pour faire flamber les cimes, l'une après l'autre, en commençant par la plus élevée. Il y a un ensemble de plans, de couleurs, une variété de valeurs insoupçonnée de ceux qui n'ont pas assisté à une aube montagnarde. Il est vrai qu'il n'est point aisé de se trouver sur la haute montagne au point du jour et les peintres sont souvent de gros paresseux... L'art ici doit se doubler d'héroïsme. D'abord ce n'est que des artistes achevés, de ceux qui ont formé leur personnalité que la montagne est abordable. Il faut aller se coucher tant bien que mal dans des écuries à bestiaux, sur de la paille fermentée, ne pas craindre l'onglée en se mettant au travail, se garantir des coups de froid en pensant à Segantini qui y a succombé, emporter un chevalet qui pique bien en terre car le vent a tôt fait de l'emporter. Avant de commencer sur la toile (si l'on s'acharne à vouloir peindre sur nature, mais pourquoi ?), on fera bien d'esquisser les grandes lignes du tableau, de les ordonner, de faire au ciel sa place grande ou petite d'enlever ce qui gêne et d'ajouter ce qui manque. Il faut oser, ici plus qu'ailleurs ; que voulez-vous... cela fait peur d'abattre un rocher, par exemple, lorsqu'on pense qu'il est escaladé par une caravane de touristes : on croit que l'on commet un crime et que ces braves gens sont emportés par la dynamite de l'imagination. Comment faire « sauter » tout cela ?... C'est pourquoi la peinture de montagne compte tant de photographes.
On fera bien aussi de rehausser son dessin de quelques touches d'aquarelle, de prendre des notes dans les marges sur les détails et la gamme de leur coloris. On notera les trois couleurs essentielles : le terrain où l'on est assis, la montagne et le ciel. On prendra bien garde si la montagne participe de la lumière du ciel quand elle est éclairée et, si, lorsqu'elle se présente à contre-jour, elle ne doit pas faire corps avec le premier plan pour se détacher en noir sur le ciel clair. Ce sont là, me semble-t-il, et pour les avoir suivis moi-même du temps que j'étais peintre, les seuls conseils à suivre par ceux qui ont la santé de s'attaquer au monstre.
La montagne est un thème compliqué. Mais quelle récompense ne réserve-t-elle pas à ceux qui l'interrogent ! Cette immensité d'infini, cette liberté d'écouter la voix des torrents et des cascades, du vent poussant les avalanches. Et ce grand ciel calme qui couvre de sa sérénité tous ces géants de glace. On ne connaît pas la montagne. Elle est aussi attirante, aussi redoutable, aussi mystérieuse et changeante que la mer. N'est-elle pas la verticale qui donne à l'horizontale sa valeur en l'ornant de ses plis, en la coupant de ses accidents, en la dominant du haut de ses pyramides où elle trône, impassible, blanche reine du monde, sans souci de ses conquérants heureux ou malheureux ?
Et sans doute Cézanne y songeait, lorsqu'il voulait refaire Poussin sur nature.
Pierre COURTHION.
Page 11
L'ART VIVANT
NLI (FIGURE D'AIEUL). NOUVELLE IRLANDE
MASQUE. NOUVELLE-GUINÉE
BATON DE DANSE EN FORME D'OISEAU. NOUVELLE-GUINÉE