Extrait

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2e Année - N° 27 3fr 50 1er Février 1926 --- REVUE BI-MENSUELLE DES AMATEURS ET DES ARTISTES ÉDITÉE PAR LES “NOUVELLES LITTÉRAIRES” L’ART VIVANT ARTS DÉCORATIFS ET APPLIQUÉS PEINTURE • LE LIVRE • SCULPTURE LES ARTS DE LA FEMME --- SOMMAIRE : Jean Fouquet Portraits d’artistes : Favory. Eugène Zak La Cathédrale de Chartres : La Sculpture Plan de Paris (XVIIe arrondissement) Le Musée Carnavalet Portraitistes de navires Chronique des Arts Décoratifs. Les Expositions Chez “Drouot” Ouvrages d’art. Carnet de l’Amateur. Jacques Trapenard Jacques Guenne F. Fels Abbé Y. Delaporte André Billy Illustrations d’André Mauny Pierre Schommer Marcel Brion Ernest Tisserand Charensol André Schmitte J.-G. Goulinat Philippe Marcel Informations. — Calendrier des Expositions et des Conférences. Directeurs-Fondateurs : JACQUES GUENNE et MAURICE MARTIN DU GARD Rédacteur en Chef : FLORENT FELS. --- Vente et Administration : LIBRAIRIE LAROUSSE 15-17, Rue du Montparnasse PARIS

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ABONNEMENTS A PRIX RÉDUIT A NOS TROIS PUBLICATIONS ART VIVANT, NOUVELLES LITTÉRAIRES, JOURNAL DES VOYAGES Pour donner satisfaction à de nombreux lecteurs qui nous ont demandé de consentir une réduction à ceux d'entre eux qui désirent recevoir régulièrement Nouvelles Littéraires, Art Vivant et le Journal des Voyages, ces trois publications qui constituent en effet l'Encyclopédie la plus vivante, la plus renouvelée, et que chaque famille attentive aux manifestations de la vie intellectuelle peut et doit accueillir, nous avons créé des abonnements à prix réduit. - Pour l'ensemble des trois publications : Nouvelles Littéraires, Art Vivant, Journal des Voyages. - Un an : France 110 fr. — Un an : Etranger : Pays ayant adhéré à l'accord de Stockholm... 152 fr. - Pays ayant décliné l'accord de Stockholm... 185 fr. - Pour l'ensemble des deux publications : Nouvelles Littéraires, Art Vivant. - Un an : France 80 fr. — Un an : Etranger : Pays ayant adhéré à l'accord de Stockholm 112 fr. - Pays ayant décliné l'accord de Stockholm... 135 fr. --- BING & CIE EXPOSITION UTRILLO MODIGLIANI LANSKOY du 1er Février au 15 Février 1926 20 bis, Rue de la BOÉTIE --- GALERIE MARCEL BERNHEIM 2 bis, rue Caumartin — Paris (9e) Téléph. Central 88-28 — Télégr. MABERNECO, PARIS --- TABLEAUX MODERNES ÉCOLE DE 1830 ÉCOLE IMPRESSIONNISTE EXPOSITIONS PERMANENTES D’ART CONTEMPORAIN VENTE - EXPERTISES - ACHAT --- dominique DÉLIVRE DU CAUCHEMAR DE L’ANCIEN dominique CONSTRUIT • MEUBLE • DÉCORÉ dominique 104 FAUBOURG SAINT-HONORE—PARIS TEL: ELYS. 62-34

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COUVERTS ET ORFÈVRERIE CHRISTOFLE REPRÉSENTANTS DANS TOUTES LES VILLES DE FRANCE ET DE L'ÉTRANGER

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2me Année - N° 27 31.50 1er Février 1926 L'ART VIVANT DIRECTION-RÉDACTION PUBLICITÉ, 146, Rue Montmartre PARIS (2e) Téléphone : CENTRAL { 52-65 Administration, Vente et Abonnements : LIBRAIRIE LAROUSSE 15-17, rue Montparnasse, Paris (6e) Chèques Postaux N° 155-85 Paris Rédacteur en chef : Florent FELS Revue Bi-Mensuelle des Amateurs et des Artistes Éditée par les "Nouvelles Littéraires" DIRECTEURS-FONDATEURS : Jacques GUENNE et Maurice MARTIN DU GARD ABONNEMENTS : FRANCE Un an : 65 fr. Six mois : 55 fr. Edition de luxe... un an : 150 fr. ÉTRANGER I. Pays ayant adhéré à l'accord de Stockholm Un an : 82 fr. Six mois : 45 fr. Edition de luxe... un an : 150 fr. II. Pays ayant décliné cet accord Un an : 94 fr. Six mois : 49 fr. Edition de luxe... un an : 160 fr. (Voir la liste de ces pays aux pages suivantes) JEAN FOUQUET Jean Fouquet, « le bon peintre et enlumineur du roi Louis XI », naquit à Tours en 1415. Il y mourut, âgé de quelques soixante-dix ans, après avoir séjourné en Italie, à la cour du pape Eugène IV. Pour le connaître, il suffirait presque d'aller au Louvre, dans les salle des primitifs français, et de regarder une miniature : la Sainte Marguerite — un panneau peint : le portrait de Jouvenel des Ursins. Quenouille en main, la Sainte se tient dans la prairie, fine et simplette. Ses compagnes l'entourent, comme elle pastoureilles et filandières. Un chien noir garde les brebis. L'herbe est d'un vert ombreuse. Au delà de buissons crépelés, la plaine, blonde de soleil, s'étend sous un ciel de clair azur et va joindre une colline si-ueuse. Six cavaliers, tels que Fouquet en pouvait croiser sur son chemin, se dirigent vers un château-fort, net et bien bâti. L'un d'eux s'arête. Il tourne sa monture du côté des paysannes. Est-il sensible au charme rustique de ces douces filles respirant dans ce deux paysage ? Guillaume Jouvenel des Ursins, chevalier de France sous Charles VII et Louis XI, est en prière. Sa lourde figure, aux yeux atones, aux lèvres serrées, est modélée avec une largeur soigneuse, dans une tonalité rougeâtre et sombre. Les mains sont fines ; la carrure énorme de l'épaule s'avance sur un fond d'or comme la proue d'une nef sur le soleil couchant. Même salle : une autre miniature représente Saint Martin, — un seigneur du XVe siècle, — tranchant son manteau en faveur du pauvre. Dans la galerie d'Apolon, un émail circulaire, noir et doré, grand comme un fond de soucoupe, donne le portrait de Fouquet. Par lui-même ? Peut-être. Il fut en tout cas exécuté au XVe siècle : l'élégante arabesque de l'inscription suffit à le prouver. La tête est osseuse et nourrie, le nez tortu, la bouche droite, et l'œil appuie son regard sur le vôtre. A la Bibliothèque Nationale, il n'est permis qu'à quelques élus de voir le tome Ier des Antiquités judaïques, illustré de splendides miniatures, peintes à pleine page, la seule œuvre de Fouquet dont l'authenticité soit objectivement certaine. Dans les Grandes Chroniques de France se trouvent également de ses miniatures précieuses et menues. Le duc d'Aumale acheta à Brentano, de Francfort, moyennant 325.000 francs-or, les trente-huit miniatures ayant composé, avec la Sainte Marguerite et le Saint Martin du Louvre, le célèbre livre d'Etienne Chevalier, trésorier de France, secrétaire de Louis XI. Il les légua à l'Institut, avec son château, sa pinacothèque, sa bibliothèque, ses paons riant sur les pelouses et ses carpes pustuleuses trainant dans les douves. Il existe de lui à Munich, un manuscrit à figures : le Boccace. A Berlin et à Anvers, les panneaux d'un diptyque. Celui d'Anvers montre Agnès Sorel, maîtresse du roi et protectrice d'Etienne Chevalier, le donateur. Elle est peinte sous les traits de la Vierge allaitant le Bambin. Œuvre anguleuse et sèche. Le volet conservé à Berlin représente Chevalier et son patron. Le style en est net, vivant, vigoureux. Il s'agit là d'un dyptique composite. Il fut conservé jusqu'au xviiiie — 81 —

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L'ART VIVANT PORTRAIT D'AGNÈS SOREL siècle, à Melun, dans l'église Notre-Dame, et reconstitué pour quelques semaines, à l'occasion de l'exposition des Primitifs français, en 1904. Parmi les œuvres dont nous venons de prendre une vue d'ensemble, de notables différences distinguent les tableaux et les miniatures. Les tableaux sont d'une inspiration réaliste, d'une allure largement décorative. Leur coloris est souvent fuligineux. Les miniatures, se recommandent par une délicatesse achevée, une mesure pleine de grâce. Leur couleur d'une exquise finesse, habilite les paysages de livrées printanières. De telles différences trouvent leur raison suffisante dans la diversité des formats employés, des procédés techniques utilisés aussi bien que des sujets traités. Elles ne sont d'ailleurs pas irréductibles. Les tableaux de Fouquet, ses portraits sont décoratifs. Mais ses miniatures, en peu d'espace, sont de grandes choses, comme de solides raccourcis de fresques ou de tapisseries, d'une ordonnance aisée et sévère, d'une maîtrise raffinée. Elles avouent qu'elles furent composées pour enrichir un texte calligraphié. Elles s'y accordent par de fins détails, par les rubriques, les fleurons, les attributs ornementaux qui occupent souvent leur partie inférieure. Elles adoptent parfois une disposition scénique : côté jardin, une église en pan coupé ; côté cour, une rivière coulant entre des peupliers ; les acteurs passent de l'un à l'autre. Fouquet, qui décora l'église N.-D. la Riche, à Tours, brossa en effet, du décor de théâtre, — farces et mystères, — « pour la venue et entrée nouvelle du Roi notre Sire » en sa ville de Tours. Les ballets russes n'ont pas, les premiers, jeté l'arche entre le quartier des peintres et celui des décorateurs théâtraux. D'une même inspiration décorative, Fouquet a donc traité le tableau et la miniature. D'autre part, son réalisme ne s'exprime pas moins fortement dans ses miniatures que dans ses tableaux. Leurs figurines sont tirées du vif. Elles rendent, avec une pénétrante fidélité, l'aspect des champs et des villes, la vie domestique, la pompe des processions et des assemblées solennelles, les gestes de l'homme dans ses travaux et ses jours. Pour elles, les thèmes sacrés et légendaires, sont l'occasion de libres développements, qu'anime une sensibilité naturaliste. C'est pourquoi l'œuvre de Fouquet, ingénue et savante, pleine de certitude et de bonhomie, n'a pas qu'une valeur esthétique. Elle présente accessoirement, — car elle se soucie peu de « couleur locale », de reconstitution archéologiques, — un intérêt documentaire. Elle offre à l'histoire des mœurs, du costume, de l'armement, de l'architecture civile, religieuse et militaire, une documentation exacte et précise sur l'état de la société au xve siècle, bien qu'elle ne tombe jamais dans le reportage, et que, dans sa sérénité, elle demeure étrangère et supérieure aux conclusions politiques, aux horreurs de la guerre et de l'invasion qui secouaient alors et déchiraient la France. Si Fouquet est un réaliste, il participe, par là-même au mouvement, de plus en plus large et profond, qui, issu du Moyen Age, s'éploie au xve siècle, annonce et prépare la Renaissance. Le peintre, le sculpteur, le dramaturge, le poète vient rompre avec les méthodes d'autorité, s'affranchir des traditions canoniques, rejeter l'académisme religieux. C'est un retour à la nature qui, comme dit magnifiquement le vieux Jean de Meung, est la fontaine Toujours courante et toujours pleine De qui toute beauté dérive Admirable de naturel et de vérité, l'œuvre de Van Eyck se propose à Fouquet. L'université une fois créée, les CHARLES VII Photo Bullez ---

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L'ART VIVANT peintres, les imagiers ne se recrutent plus seulement parmi les clercs. L'art se laïcise. Il s'humanise. Les figures se détendent. L'expression des sentiments personnels se fait jour. Des formes végétales s'épanouissent aux chapiteaux. Un romantisme naturaliste succède, si l'on peut dire, au noble classicisme de l'époque antérieure. Le poète d'Orléans, contemporan du tourangeau Fouquet, vivant non loin de lui, à Blois, menant au milieu de sa petite cour, une existence finement épicurienne, ne possède-t-il pas, comme lui, un exquis sentiment, une ingénieuse et simple élégance, de la nature ? En plus de ces influences d'ordre général, des actions particulières se sont exercées sur l'art de Jean Fouquet. Les ethnographiques et les géographiques, il faut, ici comme toujours, renoncer à les doser et définir : il serait impossible de déduire, a priori, Fouquet de sa Touraine ; quoi de tourangellement commun entre lui, Rabelais, Descartes, Mlle de La Vallière et P.-L. Courier ? Mais ce qu'il convient de retenir, c'est que notre enlumineur vécut un temps auprès du pape. * Il connut, à Rome, les monuments de l'art classique. Aussi voit-on ça et là, dans ses œuvres, quelques formes italiennes se marier aux françaises, comme un feston de vigne aux branches de l'ormeau. Gothiques, des anges aux trois paires d'ailes aiguës comme celles du martinet, des angelots étagés par zones bleues et rouges, voisinent avec les petits amours joufflus du paganisme transalpin. JOUVENEL DES URSINS Photo Giraudon Musée de Chantilly LE CHRIST DEVANT PILATE Photo Giraudon La colonne torse chargée de pampres bachiques et euchristiques, les pilastres cannelés, les corniches et les caissons du quattrocento s'assortissent parfois à l'ogive lancéolée, aux flamboyantes roses des grandes cathédrales. Et dans le Jouvenel des Ursins, un fond d'or médiéval et traditionnel s'adorne de rinceaux et d'acanthes pré-renaissantes. * Fouquet travailla sans doute, dans le couvent de la Minerve, sous les yeux de Fra Angelico, qui l'habitait et devait y mourir. Il fut vraisemblablement en rapport avec d'autres artistes florentins : Uccello, Pisanello, que le pape Eugène IV avait également attirés auprès de lui. Nous croyons percevoir, dans la production de Fouquet, l'action de ces maîtres, de ces compagnons exemplaires : l'Angelico, Uccello, Pisanello. Voyez au Louvre le Couronnement de la Vierge, de l'Angeli-co. Sa perfection modeste, sa naïveté pathétique, ses gestes harmonieusement suspendus, sa couleur claire et précieusement nuée, on les retrouve chez Jean Fouquet. Il est un bleu céleste et pur dont l'Angelico semble lui avoir confié le secret, et qui affleure, à l'état de reminiscence, dans certains épisodes de la Vie de Saint Bruno, de Lesueur, et dans l'écharpe de Mme Philibert Rivière, de Dominique Ingres. Paolo Uccello dut peindre devant lui quelqu'une de ces batailles décoratives, hérissee de lances verticales, de ---

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L'ART VIVANT MINIATURE MINIATURE pennons, de bannières rouges qui claquent sur un ciel noir, avec, au centre, un cheval qui se cabre sculptural. Fouquet, lui aussi, connaît de furieuses mêlées où, s’ordonne bièvement une multitude guerrière. Chez Pisanello le réalisme est tour à tour caressant et gracieux, comme dans le portrait de la comtesse d’Este, ou d’une puissante largeur, comme dans ses médailles. De même en va-t-il chez Fouquet. Et parmi les dessins, les esquisses, les croquis de Pisanello que le Louvre cache en ses greniers, nous connaissons deux études de chevaux qui, sans doute, ont directement inspiré Fouquet lorsqu’il a peint, dans le Saint Martin du Louvre, la lourde croupe du palefroi qui s’éloigne. *** Tentons enfin d’indiquer quelle fut de Jean Fouquet, à défaut d’école véritable, la descendance idéale. Est-il téméraire de lui reconnaître pour neveux spirituels les peintres qui, comme cet admirable artiste de transition encore médiéval et déjà moderne, imprimèrent à leur œuvre un caractère tout à la fois expressif et décoratif, réaliste et poétique ? Ces paysages clairs, baignés d’une fraîche lumière, ces prairies où brille une herbe non pas olivâtre ou noire, mais franchement tendrement verte. Corot, le premier, les retrouvera, puis l’impressionnisme. Ce noble et vivant équilibre de la composition, Poussin semble l’avoir hérité de lui. Ce réalisme plein de goût et de charmes respire dans les scènes de Chardin, et ce profond amour de la nature et de la vie est présent dans les effigies de David, d’Ingres et de Millet. Jacques TRAPENARD. ---

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L'ART VIVANT COMPOSITION PORTRAITS D'ARTISTES ANDRÉ FAVORY > Si Dieu n'avait pas créé la chair de la femme, je n'aurais jamais été peintre. > > A. Renoir. De cette peinture lyrique, dont à l'approche du centenaire du romantisme, on peut saluer la renaissance, André Favory est un des représentants les plus jeunes et les plus brillants. Les artistes habiles ou délicats ne manquent pas aujourd'hui. Mais il est rare de trouver, et en particulier chez un peintre de nu, cette audace, cette gaieté dont est marqué l'art de Favory, et cette opulence qui, surprenante à une époque où l'on a coutume de se montrer économe, nous oblige à songer aux rythmes abondants de Rubens. Que Favory soit loué d'avoir sollicité un exemple si héroïque, d'avoir fortifié sa jeune inspiration au contact de l'œuvre la plus riche, la plus audacieuse, la plus vivante qui ait jamais été créée. Pour être un des plus grands, n'oublions pas que Rubens est un maître des plus dangereux. Combien « voulant bâtir comme de grands seigneurs », les yeux fixés sur le maître d'Anvers, enflèrent leur faible génie et connurent le sort de l'héroïne de la fable ! Que d'avoir tenté de suivre ce géant ne l'ait pas essoufflé, cela déjà m'est une preuve de la valeur d'André Favory. L'œuvre de Rubens a l'ordonnance de celle des plus grands maîtres de l'Italie. Elle a l'abondance, la générosité de celle des hommes du Nord. Rubens, le premier, parvint à confronter tous les aspects de la vie avec les vérités éternelles de l'Art. Peintre d'histoire et de sujets mythologiques, il anime les fictions les plus froides de la vie la plus intense. Peintre de la passion de Jésus, il prête à Madeleine la grâce, dont l'aumône lui eût paru la plus douce, s'il eût été le bon prophète. Et l'on ne peut distinguer si la blonde pleureuse s'incline avec plus d'amour devant l'homme ou avec plus de piété devant le dieu... Le Christ dans sa torture apparaît ---

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L'ART VIVANT plus divin de conserver une beauté si humaine. Paul Claudel peut affirmer avec raison qu'il n'y a pas de peintre plus religieux. Mais Rubens est aussi présent dans les forêts, où les chèvre-pieds bousculent les nymphes surprises, sous les ombrages où les corps s'enlacent, dans cette kermesse bruyante, où l'homme peut satisfaire à tous ses appétits. Jamais peintre n'eut davantage le souci de l'ordonnance d'un tableau, du groupement des personnages, de l'équilibre des valeurs colorées. Mais ce n'est qu'à la vie, qu'il demandait de lui fournir les éléments que son art lucide exigeait. Ceux qui furent nos plus grands maîtres au XVIIIe et au XIXe siècles, ceux dont le cœur était large, ont fait appel à son génie : Watteau, Delacroix, Renoir. Tous ceux qui sur la toile s'efforcent de suggérer le mouvement, se tournent vers le maître d'Anvers, tous ceux qui souhaitent de rendre plus chaude leur exaltation, se sont offerts à son rayonnement. \* Depuis quelques années, la plupart des artistes peignent des compositions, des portraits, des nus, comme ils traiteraient des natures mortes. L'exilant de son atmosphère, on en arrive à considérer l'objet en soi, l'objet dans le vide. On a peint plus de pommes qu'il n'en pousse sur tous les pom-miers de France. La vie a disparu de la plupart de ces toiles, comme de ces fleurs qu'on dit « stérilisées ». Dans un siècle, quel souvenir de la vie de notre époque, si renouvelée cependant, et si intense, auront conservé ces tableaux? Combien de peintres, aujourd'hui, se risquent à mêler des personnages vivants, osent créer une action ? Je ne songe évidemment pas à la peinture anecdotique. Or, ne connaissons-nous pas la cour de Philippe IV d'après un seul portrait de Vélasquez, la vie des Flandres, d'après Rubens, Jordaens, l'existence quotidienne des Hollandais par Peeter de Hooch et Vermeer, la vie française au XVIIIe siècle par Watteau, Chardin, toute la période révolutionnaire par un seul portrait de David, toute une époque par Manet, Lautrec, l'atmosphère de quelques années par Bonnard, Vuillard ? On regardera peut-être encore les toiles de Van Dongen, plus fardees que peintes, qui ne révéleront que la vie trépidante des casinos et les squelettes de femmes chlorotiques, dont la maigreur ne convient qu'à ces jeunes désespérées, à qui la drogue avait donné le goût de mourir. Mais qui refera après Renoir le déjeuner des Canotiers ? En ce qui concerne les paysages, la nature a déjà repris ses droits. Après la tristesse du cubisme, retrouvant la fraîcheur des impressionnistes, Vlaminek, Segonzac, mettent dans leurs paysages l'enthousiasme, l'ardeur, l'émotion de leurs coeurs vigoureux. Le tendre Utrillo fait pardonner au ciel de Paris d'être parfois si gris. Et chaque toile de Matisse nous force à mieux aimer les couleurs de la vie. Mais voici que des rires éclatent, que des chants montent de la dernière tonnelle de France! Des couples sont venus, fuyant Paris et l'accablant été, chercher les ombrages discrets et le calme des forêts. Favory les a conduits dans une de ces guinguettes pimpantes, où l'on ne chantait plus. Mais, parce que le soleil, sous son ardeur, semblait courber les plaines,parce que le vin était frais, leurs compagnes plus fraiches et belles de leur jeunesse impatiente, parce que leur désir les envahis-sait comme le jour qui perçait les ombrages, ces jeunes hommes ont hurlé leur joie de vivre aux quatre coins de l'horizon. Que Favory soit loué d'avoir repris la tradition joyeuse, et comme son maître Rubens, quand il parcourait l'Europe, le cœur débordant d'amour, d'avoir révélé tous les aspects de la vie, d'avoir montré avec allégresse les fruits dorés, le charme d'un visage, la splendeur d'un corps, l'eau transparente, les prés luisants, alors que boitaient dans les rues les malades et les tristes. Matisse voulant montrer la « joie de vivre », conçu l'arabesque d'une ronde endiablée. Si Favory voulait représenter cette même joie, il étendrait au bord de l'eau une femme nue, à la chair opulente, et après avoir posé sur ses seins la plus légère tache de rose, il l'offrirait aux caresses ensoleillées de l'été. Bosshard peint davantage l'amour qu'il a pour la femme que la femme elle-même. Favory peint le corps de la femme avec tout ce que sa présence peut éveiller de désirs. Il montre sa chair vivante. Il révèle les secrets que seul sait découvrir l'amant. Le linge qui couvrait cette baigneuse est tombé. Elle apparaît avec sa beauté généreuse, ses seins gonflés, dont la chair semble si délicate. Elle découvre son ventre vaste, son dos comme partagé par une raie profonde, ses reins puissants, ses hanches creusées de longues fossettes, ses cuisses un peu larges, ses jambes aux courbes gracieuses. Cette sensibilité avec laquelle Favory découvre les accidents charmants de la ligne d'un corps, et qu'avant les sculpteurs du grand siècle de la Grèce, les Egyptiens avaient amoureusement suivis, nous apparaît d'autant plus précieuse, qu'aujourd'hui tant de peintres rattachent sans grâce le bras à l'épaule, dessinent sans passion l'inflexion d'un bras et ne s'attardent jamais dans la tiédeur d'un cou. Renoir montrait ses baigneuses peignant leurs cheveux, essuyant leurs jambes, ayant plus souci de leurs gestes que de leur beauté ou de leur vie. Les femmes que peint Favory, et que l'amour ne tient pas la tête renversée, ou qu'une ivresse trop légère n'a pas encore soumises, ne paraissent attentives qu'à cette vie puissante, dont un sang rouge et chaud semble, sous une peau légère, battre le rythme régulier. A quel songe s'abandonnent les femmes de Bosshard? Mais nul rêve ne vient solliciter le sommeil deces dormeuses que Favory nous montre accablées par la chaleur de midi et dont le front vide d'inquiétude n'est touché que par une buée légère, dont les joues ne sont rougies que par les feux de l'été ! Comme tous les peintres sensuels, Favory préfère les femmes un peu trop grasses. Comme Renoir, il a créé un type qui ne doit rien aux lignes de la beauté classique. Comme Rubens, comme le maître de Cagnes, il s'attache moins à l'élégance d'un corps qu'à la plénitude des formes et à l'éclat de la peau. Nul ne s'est mieux appliqué à rendre la couleur de la chair féminine, avec toutes ses nuances, du blanc laiteux au rouge le plus vif, et ses reflets nacrés; à mieux entourer cette chair, à la pénétrer de lumière, parvenant à cette justesse de ton qui, dans ses somptueuses natures mortes, lui permet de révéler par la couleurla matière d'un fruit et le poids de chaque objet. Comme tous les peintres de nus, Favory se plaît à confronter des nus avec des paysages, n'ignorant pas toutes les possibilités décoratives d'un tel ensemble, et que Cézanne --- ANDRÉ FAVORY ---

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L'ART VIVANT lui-même, si intimidé par la femme, avait dû reconnaître. Mais rarement, depuis les flamands, un peintre ne s'était montré si audacieux. Qu'on se souvienne du scandale causé par le « déjeuner sur l'herbe » de Manet, où des hommes habillés, et cependant plus philosophes qu'amoureux, étaient représentés auprès de femmes nues. N'est-ce pas Rubens qui, le premier, avait mêlé sur une toile des personnages nus et des personnages habillés, dont la mythologie n'excusait pas les audaces ? Pour Favory c'est un jeu de faire admettre un rapprochement si dangereux. N'empruntant aucun thème mythologique, et dépassant de beaucoup l'audace de Manet, Favory peint au bord de l'eau des femmes nues auxquelles de jeunes hommes vêtus de costumes d'aujourd'hui semblent bien moins indifférents que les spectateurs du déjeuner sur l'herbe. Pour ma part, la seule présence qui m'aît choqué dans une de ses dernières toiles est celle d'une voiture de trop grande série. Il me semblait que Favory poussait un peu loin le souci d'être actuel. Préjugé, me dira-t-il, car ne voyait-on pas des chariots dans les kermesses flamandes ? Que Favory parvienne dans les meilleures de ses toiles à éviter toute vulgarité, toute indécence, nous apparaît surprenant. Rubens n'avait-il pas réussi à soulever avec art les jupes des paysannes des Flandres ? Si Favory triomphe, c'est qu'il demeure indifférent à l'anecdote, et que le sujet disparaît devant l'ordonnance picturale du tableau. Tous les gestes ne sont-ils pas d'ailleurs magnifiés par l'expression si heureuse ou si tragique qu'il donne aux têtes renversées de ses Bacchantes, à cette joie qui, enfin, éclate dans toutes ses toiles comme des cuivres sonores. Le don de coloriste de Favory est tel, qu'il fait de chaque tableau un spectacle ensoleillé! Même dans ses plus grandes toiles, conduisant son pinceau d'un poing ferme, il manie avec une grande aisance, une matière aussi fluide que le fut celle de certaines toiles de Delacroix ou des derniers Renoir. Et comme sa couleur devient légère, quand il veut suggérer la transparence de la peau ! Avec quelle habileté sait-il, pour mieux modeler un corps, jouer avec l'ombre et la lumière, s'efforçant de réaliser un parfait équilibre entre les tons froids et les tons chauds. On a vite fait de reconnaître aussi le beau souci de composition qui guide Favory dans ses œuvres les plus ardentes, sa science à disposer ses personnages dans l'ordre le plus favorable. Il obéit sans contrainte à ces lois que tous les maîtres ont respectées jusqu'à ces dernières années, et qui sont plus indispensables dans des compositions, que dans les paysages, où des formes ne viennent pas se grouper. Favory est d'ailleurs sollicité par les grandes compositions qui conviennent mieux à son tempérament que les tableaux de chevalet. Ses beaux portraits de femmes nues ne sont le plus souvent que des études. Il fait de savoureux paysages. Mais ceux-ci lui paraissent bien vides, quand nulle chair féminine ne vient les éclairer. J'ajouterai que c'est à regret que Favory se voit contraint d'exécuter des toiles de dimensions relativement faibles.C'est sur de vastes murs qu'il souhaiterait de laisser s'étendre son enthousiasme et sa jeunesse. Mais s'il reste de grandes surfaces à peindre pour les lauréats de l'Ecole, impatients d'écrire sur les murs des mairies les leçons qu'ils ont apprises, il n'est plus d'amateur, à défaut de l'État, pour confier à un peintre comme Favory la décoration des murs de son palais. Alors qu'on souhaiterait de voir tant d'artistes s'enrichir, on ne peut demander à Favory, déjà trop riche, que de se montrer plus économe. Il se trompe parfois. Il lui arrive de dépenser une force si ardente, qu'il ne sait pas toujours en mesurer l'élan. --- En murissant, on peut espérer que semblable à celle de Renoir, son œuvre tendra davantage vers la grandeur antique. Alors, tout en gardant la même sensibilité, l'artiste penché sur la beauté des femmes, s'attachera moins à tous BAIGNEUSE ces détails, dont sa jeunesse sût reconnaître le prix. Plus dépouillée, son œuvre parviendra alors à une spiritualité qu'elle ne connaît pas encore, et sa gaieté renonçant à tout éclat de rire, atteindra à cette joie sereine, dont rayonne l'œuvre des meilleurs, et qui devait être celle des premiers jours du monde. * Il faut faire dans Paris tout un voyage, pour parvenir à la villa qu'habite André Favory, au 4 de la rue des Camélias. A défaut de plaines flamandes, il peut voir de ses fenêtres les rails d'un chemin de fer de ceinture. Favory m'accueillit dans son vaste atelier. Sur un chevalet, était posé le portrait d'une mystérieuse et belle Algérienne, une des plus belles toiles qu'ait peintes Favory. — J'ai trente-cinq ans, me dit-il. Enfant, je peignais le dimanche, et je négligeais pour la peinture mes devoirs de vacances. Au grand scandale de ma mère, je dessinais des chevaux en marge de mes livres de messe, mais pas encore de petites filles ! Quand j'eus ter- ---