Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
Page 1
1re Année - N° 8
2tr50
15 Avril 1925
---
REVUE BI-MENSUELLE DES AMATEURS ET DES ARTISTES
ÉDITÉE PAR LES
“NOUVELLES LITTÉRAIRES”
L’ART VIVANT
ARTS DÉCORATIFS ET APPLIQUÉS
PEINTURE • LE LIVRE • SCULPTURE
LES ARTS DE LA FEMME
---
SOMMAIRE :
Plan de Paris (1er arrondt) .. Edmond Jaloux.
---
L’habitation d’aujourd’hui .. G. Rémon.
---
Breughel...
Page 2
BIGNOU
TABLEAUX DE PREMIER ORDRE
8, Rue de la Boétie - PARIS
---
Compagnie Forestière et Commerciale du MARONI
Téléphone :
- Trudaine 14-74
- 17-79
Société Anonyme au Capital de 2.000.000 de francs
Adresse :
49, rue Laffitte - PARIS-9°
Registre du Commerce : SEINE 210.529 B
Adr. Télégraphique : FORCOMARO - PARIS
---
La Compagnie importe par sa propre flotte les Bois provenant de ses concessions en Guyane Française pour la charpente, les constructions navales, les chemins de fer, la parquetterie, la menuiserie, l'ébénisterie.
---
Bois de luxe pour l'Ameublement :
- Amarante,
- Satinés,
- Bois de rose, etc...
- Bois d'Amourette.
Échantillons sur Demande
---
DANTHON
PEINTURES - SCULPTURES - ŒUVRES D'ART
29, Rue de la Boétie - PARIS
Page 3
PIERRE LE GRAIN
RELIURES
BRIANT ROBERT
EDITEURS
7 RUE D'ARGENTEUIL
PARIS
TEL. GUT. 59.86
Page 4
GALERIE DE L'ÉTOILE
17, Avenue de Friedland
PARIS (8)
Téléphone Élysées 41-46
en Avril
JACQUES THEVENET
LUCIEN MATHELIN
en Mai
MARCEL GIMOND
Roger Foy — Raymond Templier
FRANCIS SMITH
Exposition permanente
YVES ALIX
GERMAINE LABAYE
DETHOW
Page 5
1re Année - N° 8. 2 fr. 50 15 Avril 1925
L'ART VIVANT
DIRECTION-RÉDACTION PUBLICITÉ:
6, Rue de Milan (9e)
Téléphone: CENTRAL { 97-16 32-65
Rédacteur en chef: Florent FELS
Revue Bi-Mensuelle des Amateurs et des Artistes Éditée par les "Nouvelles Littéraires"
DIRECTEURS-FONDATEURS:
Jacques GUENNE et Maurice MARTIN DU GARD
ABONNEMENTS:
Un an: France 58 f. Étranger 75 f.
Six mois: — 30 f. — 38 f.
ÉDITION DE LUXE
Un an: France 110 fr. Étranger 150 fr.
Les abonnements doivent être adressés à la LIBRAIRIE LAROUSSE
13-47, rue Montparnasse, Paris (6e)
Chèques Postaux N° 155-83 Paris
PLAN DE PARIS
PREMIER ARRONDISSEMENT Avec les dessins inédits d'ANDRÉ HOFER
Je rêve, parfois, que je suis devenu vieux et que je reviens me promener avec mes souvenirs dans ce vieux quartier où le passé le plus ancien fait face au présent et où de grands espaces de silence s'opposent de toute leur force à l'intolérable fracas des rues. C'est un vaste territoire varié qui comprend à la fois l'énormité bruyante des Halles et l'enclos paisible du Palais-Royal, les palais silencieux de la Place Vendôme et les boutiques anglaises de la rue de Rivoli, les bassins et les statues des Tuileries et le profond labyrinthe du Louvre, où tant d'Arianes radieuses et séculaires sourient que le pauvre Thésée, s'il y entrait, aurait vite oublié la sienne. La Seine, elle-même, fait partie de ce domaine, mais c'est une coquette qui échappe à tous, une vraie fille de Paris qui ne pense qu'à des bijoux et à des satins et qui oublie très vite ses noyés.
Quand je me promène ainsi en rêve, je rencontre en même temps bien des êtres que je n'ai vus qu'au cours de longues années et, parfois, il m'arrive même de croiser quelques-uns de ceux que je n'ai jamais rencontrés moi-même et auxquels j'ai bien souvent pensé. Je vois Gérard de Nerval passer sous les galeries du Palais-Royal un homard vivant attaché à une faveur de soie rose; je vois Stendhal entrer au café Carrozza qui n'existe plus et Marcel Schwob avec son visage de moine israélite pénétrer dans sa maison de la rue de Valois. Plus loin, c'est Benjamin Constant qui entre dans un des tripots du quartier. Il est escorté par Jean-Louis Vaudoyer qui regagne son intérieur vénitien et par Paul Morand qui hante un décor de Nicholson, où des femmes du XVIIIe siècle fleurissent les ruines et les plages de 1830.
Un jour, Balzac qui se promenait avec Alexandre Dumas fils, à l'endroit où s'élevaient jadis les galeries de bois, s'arrêta brusquement et lui dit: « Ne pensez pas aux femmes, une nuit d'amour, c'est un roman de perdu. » Cette même phrase, au même endroit, Alexandre Dumas la répéta un jour à Paul Bourget qui l'a transmise depuis à de plus jeunes écrivains. Il y a ainsi pour nous, tout le long de
Le Palais-Royal.
Dessin d'André Hofer. Place du Théâtre-Français.
Page 6
L'ART VIVANT
Paris, de minuscules et précieux lieux de pèlerinages. Mais, tous les personnages que je rencontre ne sont pas aussi illustres : il y a ce coiffeur bibliophile, il y a cette patronne de bistro qui engage, la nuit, des discours sur la morale avec ses clients, il y a le charmeur d’oiseaux du jardin des Tuileries. Il y a enfin ces mille personnages fantasques que je rencontre souvent et à qui je n’ai jamais parlé, qui semblent sortis d’un roman de Balzac ou de Dickens et qui s’en vont à leurs mystérieuses occupations avec des mines affairées, soucieuses ou comiques. J’ai suivi un soir une jeune fille qui sanglotait, dans la rue des Bons-Enfants, et pour qui se disputaient âprement un homme qui devait être son père et une femme dont il était impossible de deviner le rôle qu’elle jouait dans la vie de la jeune fille. Je suivis, un autre soir, un nain qui avait peur des agents de police et qui leur faisait de profondes révérences quand il les rencontrait, bien qu’il ne semblât en connaître aucun. Ainsi un quartier a ses rêves et ses cauchemars, tout comme on être humain.
Je pense aussi aux belles anglo-saxonnes que l’on croise chez Galignani et chez Brentano.
Il fait gris dans ce rêve. Le soleil n’y paraît guère, pas plus qu’il ne brille sur Paris. Les Parisiens appellent quelquefois soleil une sorte de grosse lampe électrique qui s’allume dans les nuages, mais jamais on ne ferait croire à un parisien qu’il s’agisse là du soleil. C’est certainement un objet industriel pour lequel on s’étonne qu’une publicité ne soit faite ni à la quatrième page de nos petits journaux, ni sur l’écran des cinémas.
Mes pas hésitants me mènent du côté des Halles. Si quelque chose doit rester de l’architecture moderne dans tous les pays du monde, ce sont certainement les Halles. Les gares même sont infiniment moins belles, elles n’ont pas cette sévère ordonnance, cette impérieuse nécessité.
Autour des Halles, dans ces odeurs fades des viandes e l’aigre parfum des légumes suris, sur les pavés gluants jonchés de paille, je vois courir, dans tous les sens, de petites rues, vieilles, mais encore gamines qui ont l’espièglerie charmante des vrais enfants de Paris. Elles sont inconnues aux promeneurs ; en dehors des professionnels de l’estomac — je veux dire des marchands et des gourmands — personne ne vient jamais rôder devant leurs boutiques étroites où se réfugient les métiers les plus inattendus. Il y a des maisons d’une fenêtre de façade qui sont ornées d’un magnifique visage de nègre, il y a dans les rez-de-chaussée de riches, de gras magasins où tout ce qui se mange apparaît, à la fois, dans la simplicité et dans l’opulence d’une nature morte de Chardin. C’est ici qu’il faudrait envoyer les dyspeptiques pour se guérir de leurs maux d’estomac et non dans les villes d’eaux mornes, où ils achèvent de les contracter. Le matin, au printemps, il y a ici plus de fleurs qu’on ne peut en rêver dans les plus extraordinaires paradis des poètes. Brusquement, on sort du monde compact des viandes pour entrer dans une zone où tout est parfums, coloris, pulpes fraîches. Quand j’en suis là de mon rêve, je m’aperçois soudain que rien de ce que le cerveau de l’homme peut concevoir n’égale en mystère et en étrangeté ces formes capricieuses et logiques, ces étoiles, ces constellations qui jonchent le jour avec un éclat qui le fait pâlir. Si l’on rôdait ici en fermant les yeux, à chaque pas que l’on fait, on distinguerait soudain que l’on s’arrête devant un autel de roses, ou une montagne d’iris, ou une forêt d’œillets. Un magnolia éclate-t-il quelque part, on est comme lapidé par d’invisibles citrons ; les néuphars eux-mêmes renaissent des eaux profondes et ils semblent tout purifiés d’une présence bouddhique — ils flottent légèrement au pays des Halles, et répandent autour d’eux leur écume d’or. Dans les bistros voisins, les charretiers s’interpellent et boivent de ces Anjou et de ces Vouvray qui ont la limpidité de l’aube. Les chevaux mangent, les naseaux enfouis dans leurs sacs. Paris est loin, je veux dire le Paris que l’on connaît et dont on parle. Ici, c’est le grand laboratoire qui lui permet de pouvoir durer, laboratoire si gai, si vivant, si bruyant que tout paraît pâle et morne à côté de lui.
Sur cette agitation, sur ces foules plane austèrement Saint-Eustache, construction de fumée noire d’où émergent des colonnes blanches, cannelées comme le tronc du palmier. A l’intérieur, c’est un bois de pierre, muet, pressé, qui s’élance, traversé par la lumière d’aquarium qui descend modestement des verrières. Dans ce quartier, les maisons ont mis des robes de couleurs variées : en voici de bleu, d’ocre, de jaune, de rouge sang. C’est un vrai carnaval de maisons. Je remonte vers l’Est car j’aime le Pont-Neuf. Je ne peux
Page 7
L'ART VIVANT
passer devant la statue d’Henri IV sans songer que Sterne, à son premier passage à Paris, s’est agenouillé devant l’effigie de ce monarque, a émeuté la population par ses cris et a fait, avec des larmes dans la voix et sur les joues, un pompeux et sensible discours sur ce père du peuple. La Place Dauphine est un des rares coins de Paris que les Municipalités aient respectés — mais il ne faut pas le dire trop haut sans quoi on la transformerait complètement ou on ferait charger à travers elle tout un peuple mugissant d’autobus. — Elle est grave, elle est tranquille, on peut y admirer la vieille boutique fanée de Muzard, dépositaire des lois. Quand je regarde le Palais de Justice, je m’attends toujours à entendre de la musique, c’est un décor d’Opéra. Mais, je ne sais pourquoi, il n’en sort jamais, la moindre; personne ne s’efforce d’y triompher, le ténor sur le baryton et le baryton sur le soprano, ce qui est, comme chacun sait, le seul but des opéras. Il s’y joue autre chose, un drame à la fois monotone et varié, fait d’imbroglios divers, de détours et de ruses. C’est un des lieux du monde dont ceux qui n’aiment pas la vérité s’écartent avec horreur car, s’ils en prenaient le goût, il faudrait bien qu’ils engagent, eux aussi, un grand procès avec la destinée. Ces maisons Louis XIII du Pont-Neuf, comme elles sont jeunes et fraîches sous leur fard rose, avec la grande coiffe d’ardoise et tous ces sourires en coin qu’elles ont à leur angle. Elles sont parcourues à l’intérieur par d’étroits escaliers vernis et glissants. De leurs fenêtres, on a la plus singulière impression, car on est tout à la fois mêlé au peuple aérien des feuilles et à demi plongé dans les remous glauques de l’eau que l’on sent toute proche de soi.
Mais j’ai beau rôder dans ces vieilles rues ou sur ces quais, il me faut quand même revenir vers le Palais-Royal. C’est là que mes images se groupent le plus volontiers. Le Palais-Royal est fabuleux, la nuit. On ferme les grilles du jardin de bonne heure pour que les arbres et la terre puissent travailler en paix, pour que le lierre n’ait plus peur de grimper sur le corps de Victor Hugo. Les galeries complètement désertes demeurent éclairées. Rien n’est plus mystérieux que ce grand espace solitaire et muet, tout illuminé ; fête à laquelle n’assistent, sans doute, que les ombres. Les grandes arcades s’ouvrent sur les magasins fermés. Au pied de ceux-ci sur les dalles, on voit, parfois, inscrit un nom oublié, celui d’un magasin dont le commerce a été transmis depuis lors en bien d’autres mains. On a l’impression de traverser ainsi une sorte de cimetière commercial, un musée de firmes détruites. Au matin, tout se transforme, la fête est finie, la terre sommeille, les enfants s’agitent. Camille Desmoulins souffre sous son bronze de ne plus faire encore un discours qxe, d’ailleurs, personne n’écouterait, et le paulownia tordu comme une mandragore, attend ou regrette la minute
de jeter vers le ciel sans éclat ses lampadaires d’argent mauve.
L’Avenue de l’Opéra n’est pas loin. Levez le nez, lisez les grandes lettres d’or qui s’accrochent aux façades, vous n’êtes plus à Paris comme aux Halles ou sur le Pont-Neuf, vous êtes à Londres, à New-York, à Jérusalem. Si vous voulez demander un renseignement à quelqu’un, n’hésitez pas, employez l’espagnol, le tchécoslovaque, le yiddish, mais ne parlez pas français, vous ne seriez pas compris. La seule personne qui se trouve à sa place dans cette Babel, c’est Hélène Rakowtza, la fiancée de l’agitateur allemand Lasalle et l’héroïne de George Méredith, dont Carpeaux a éternisé les traits dans son Génie de la Danse. Insouciante des saisons et des autobus, elle bondit au-dessus de la ville et dégage un fluide si passionné qu’à son exemple les passants se mettent à courir, que les automobiles changent de vitesse et qu’une sorte de frénésie particulière se déploie, sans fatigue, sur ce petit coin du monde.
Sous les arcades de la rue de Rivoli, je retrouve Paris, mais un Paris qui ne travaille que pour les voyageurs. On ne saurait imaginer ce qui se vend de choses différentes dans ces petits magasins obscurs, depuis les joyaux et les jades de Chine jusqu’aux minuscules desserts en carton peinturlurés que les enfants prudents offrent à leurs poupées. On peut y acheter la photographie des monuments du monde entier et des bahuts Renaissance qui sont vraiment Renaissance puisqu’ils renaissent tous les matins. Je ne pense pas qu’on ait jamais pensé à classer les petits fours par ordre d’arrondissements mais, dans ce cas, il me semble bien que ceux du premier arrondissement l’emporteraient sur tous les autres. Il y a beaucoup de confiseurs dans ce quartier et les confiseurs ont d’autant plus de prix qu’il est presque impossible de s’approcher d’une table de gâteaux, ni d’une tasse de thé, tant ces
---
Les marchands des Halles
---
Page 8
L'ART VIVANT
objets sont défendus avec âpreté par de redoutables amazones venues des bords de l’Ohio, du Jourdain et de l’Amazone même pour s’abattre sur les babas, et, comme Jéhovah, s’envelopper furieusement d’éclairs.
Mais à qui rêve ainsi tout est remplaçable et tant pis, si, dans cette promenade, les petits fours nous sont défendus. Tant pis si le Ritz nous refuse ses portes tournantes, la moindre violette frissonnante sous un ciel toujours glacé, le moindre cristal taillé, étincelant derrière quelque vitrine, nous consoleront de cet échec.* Il y a toujours un Canaletto aux environs de la place Vendôme, verdâtre et vernissé. D’où viennent tant de Canaletto ? Je m’y perds brusquement en sortant de cette place majestueuse dont les maisons ne pactisent pas avec le présent. Je quitte brusquement la place Vendôme et le Palais-Royal pour la Piazzetta et la Piazza San Marco, je rôde un moment sous d’autres arcades, je regarde jouer d’autres eaux. Mais c’est aussi un autre ciel et soudain je m’aperçois que c’est dans un tableau que je me promène, il me faut bien revenir sur mes pas, je le remarque tout d’un coup à l’épouvantable tapage qui se fait autour de moi et qui veut me forcer à rentrer, à imaginer de nouveau que tous ces promeneurs que j’évoquais au cours de ma rêverie n’ont jamais quitté mon domaine et que je les rencontrerai de nouveau à ma première sortie.
Il faudrait noter leurs dialogues, évoquer leurs innombrables visages. Un soir encore, j’irai rêver au long des mortes galeries vitrées où tout fait bocal et morgue. Des escaliers jaillissent du trottoir même et s’élancent vertigineusement vers des étages inconnus. Des filles magiques y ressuscitent les morts, une rose qui a cent ans se couvre chaque jour d’une poussière plus fine, il n’y a plus de portes, ni de passants. Ce sont les veines secrètes du premier arrondissement ; la lampe électrique du ciel elle-même n’y pénètre guère. Sortons de ces boyaux de cristal.
Mais qu’entends-je? Sous la nue taciturne, un cri furieux se déchaîne, mille écumes s’évadent et piétinent sur place. Soudain délivré, le jet d’eau du Palais-Royal se précipite jusqu’au ciel. Et dans son écharpe de diamants et de plumes je vois se dissoudre et renaître tous mes rêves à la fois.
Edmond Jaloux.
---
Page 9
L'ART VIVANT
NOCES DE PAYSANS
Photos D. Kunst.
BREUGHEL
Chaque année, un dimanche, au seuil de l’été, pendant la kermesse de Bruges, a lieu la Procession du Saint-Sang.
Le carillon éveille la ville, et les cloches des villages répondent, car, de toute la Flandre, les paysans vont affluer vers la place seigneuriale au beffroi rouge, où tout à l’heure le Christ portant depuis un long chemin une croix massive, accompagné des confréries vêtues des costumes du xvie siècle — sera bousculé par les valets du bourreau. Puis le drame divin joué, les danses commencent, les estaminets sont envahis, des hommes s’accotent au mur, des commères tirent leurs enfants par la main, un joueur de cornemuse donne aubade aux étrangers du Memling Palace: seul changement en cette Flandre, qui à chaque page de son histoire ajoute à son amour de l’indépendance, sut rire des Bava-rois comme les Gueux des Espagnols, et retrouve, dans la lourde terre de ses champs, une loi constante d’extrême vitalité et de bon sens.
Quand on quitte Bruxelles pour Gand et Bruges, on reconnaît le paysage. Ces maisons, blanc et noir, entourant la chapelle, ces longues lignes de terres levées, ces sillors à perte de vue creusés par le brabant, ces lignes d’arbres minces, c’est Breughel vivant, Breughel le drôle, que toutes les vieilles et tous les enfants connaissent dans la plaine du Nord comme un héros national.
Dur au travail, soucieux de sa perfection, entier dans son plaisir, prolifique, aimant les enfants, courageux et passionné, capable de haine, de révoltes sanguinaires, Breughel du peuple flamand, sut transmettre la vivante fresque de ses joies et de ses misères. Il est Ulenspiegel, qui raille quand on le croit mort et enterré, et Gazell, l’un des plus grands poètes de notre temps et de tous les temps.
***
A la fin du moyen âge où tout est symbole: fêtes de l’Eglise et personnages satyriques des cathédrales, il naît dans les environs de Bréda, vers 1525. C’est le pays où ses parents « cultivaient la terre, fanaient le foin et soignaient le bétail ». En 1551, il est inscrit à la guilde de Saint-Luc,
— 5 —
Page 10
L'ART VIVANT
à Anvers, se marie avec la fille de son premier Maître, le graveur Pierre Coeck, a une fille et deux fils. L'un sera Pierre II, dit Breughel d'Enfer, qui eut deux fils ; et Jean, dit Breughel de Velours, qui eut trois fils, tous peintres. Pol de Mont cite de la dynastie de Breughel seize enfants et petits-enfants qui furent peintres.
Et l'on vénérait l'ancêtre, on apprenait le métier d'après ses œuvres qu'on copiait et recopiait.
Le Maître de Breughel, Pierre Coeck, était d'Alost. Ayant travaillé sous la direction de Bernard Van Orley, il alla à Rome, et jusqu'à Constantinople. Tout cela a son importance, car c'est par lui, sans doute, que Breughel connut ces personnages qui figurent dans certaines toiles où le Christ prêche ou meurt dans un paysage flamand, parmi son peuple et celui de l'Orient. Breughel, près de son Maître, apprit à graver et à peindre, et prit le goût du pittoresque et du voyage.
Il passa ensuite dans l'atelier du graveur Jérôme Cock, dont la boutique « Aux quatre vents » recevait la visite des amateurs et des artistes.
La florissante école italienne attirait alors vers la péninsule les jeunes peintres. Breughel partit pour Rome, traversa sans doute la France, la Rhénanie et la Suisse et l'on sait qu'il alla jusqu'à Messine. Rien n'en fut perdu : dans nombre de ses toiles, à l'horizon se dressent des montagnes, les Alpes sans doute, et dans ses dessins, mainte tempête se déchaîne dans la baie de Messine.
En Flandre, il avait aussi gravé des planches d'après les tableaux peuplés de monstres de cauchemar et de visions grotesques du Maître de Bois-le-Duc, Hiéronimus Bosch. Et quand il faudra vouer aux peines infernales les maudits espagnols, il appellera du fond de ses souvenirs la cohorte de ses démons.
Mais surtout, avec des amis de bonne humeur, il a couru les kermesses, dansé aux noces, assisté aux semaines, aux battues de sangliers, il a retenu les attitudes des chasseurs, des danseurs, des meurtriers et des travailleurs des champs, et son pinceau n'est là que pour en styliser les gestes. Il peint et grave aisément (on sait que l'atelier de Rubens était plein d'œuvres de Breughel) et quand il meurt, en 1569, il laisse une œuvre formidable.
Il fut enterré en l'Église Notre-Dame de la Chapelle à Bruxelles, où il passa une grande partie de son existence, dans ce Marolle qui, les soirs de fête, vit encore des liesses breugheliennes.
---
Page 11
L'ART VIVANT
Dans une toile de Breughel, ce qui apparaît d’abord, c’est une composition établie avec une logique serrée, qui à distance fait ressembler le tableau à quelque magnifique tapis d’Orient.
Trois couleurs y dominent particulièrement ; des rouges d’une qualité éclatante de vermillon chinois, des verts, des bleus. Dans certaines œuvres, Le Portement de Croix, par exemple, ces couleurs se suivent dans la grande dimension du tableau. Une ligne de cavaliers parcourt le paysage de gauche à droite. Vêtus de manteaux rouges, ils font une véritable guirlande de fleurs de cette couleur. En dessous, le gazon tranche sur le paysage où fourmille une vie multiple. A l’horizon se profilent des montagnes, des villes se devinent dans les lointains azurés comme dans les perspectives italiennes.
Dans toute œuvre de Breughel, tous les personnages agissent intensément. Les uns bêchent le sol, paient la dime, saignent les porcs, les autres jouent, dansent et boivent, tant la vie, dans toutes ses manifestations extérieures, intéresse le grand Flamand.
Il ne cherche aucune subtilité de technique pour exprimer une impression visuelle. Mais s’il lui faut montrer l’influence des saisons sur un paysage, voyez comme il fera tomber une cendre grise sur le « Paysage d’hiver », une lumière blonde sur le « Paysage d’été ». Car il est le plus complet des peintres. Capable de créer des mosaïques de couleurs d’une finesse inouïe, comme dans La Chute des anges rebelles, où les démons, bruns et rouges, tombent sous les coups des archanges, blancs et bleus, il donne aussi, dans une toile contenant parfois jusqu’à deux cents acteurs, à chacun un accoutrement, une attitude, et même un visage particuliers. Tout cela n’apparaît pas à première vue. Ce qui s’impose d’abord, c’est une merveilleuse harmonie, un jardin idéal de nuances. Puis on discerne la composition heureuse du tableau, on voit combien s’équilibrent et se compensent, masses claires et masses sombres. Impression de fête dans Les Noces ou La Bataille de Carême et Carnaval, dans Dulle Griel (1), la farouche sorcière vengeresse, la terrible mégère des Flandres, armée d’une énorme épée, de son couteau de cuisine et de sa poêle à frire, portant dans son
(1) Au musée du Chevalier Mayer Van den Berg, à Anvers, fort peu connu, et qui contient des merveilles.
---