Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
Page 1
LE VIIe SALON
DE LA SOCIÉTÉ DES ARTISTES DÉCORATEURS
Il aura certainement, cette année, attiré au Pavillon de Marsan un public plus nombreux que jamais. Est-ce donc qu'il fut d'un intérêt plus grand que les autres manifestations de cette Société depuis 1904? Ou bien que le public se décide de jour en jour davantage à étudier les « tendances neuves » dont se réclament les artistes décorateurs, paragraphe I, article premier de leurs statuts? Un peu, sans doute, de ceci et de cela, a aidé, cette fois, au succès de ce salon. Aussi bien, serait-il injuste de ne point reconnaître que par la quantité de leurs efforts, et par leurs qualités, les exposants ont donné une suite fort estimable — et certes pas inférieure en mérite,
EDOUARD-MARCEL SANDOZ.
—à leurs travaux antérieurs. Et, d'autre part, serait-ce voir assez peu clair que de ne pas discerner dans quelle proportion importante, depuis peu d'années, l'action des groupements d'éducation artistique, celle, beaucoup plus restreinte, il est vrai, de la grande presse, celle d'une curiosité peu à peu propagée dans les esprits, celle enfin d'un certain snobisme qui amènera tardivement les gens du monde à adorer — comme d'habitude — ce qu'ils ont férocement piétiné, ont contribué à multiplier les publics dans les expositions d'art appliqué, en déterminant une petite partie de la foule à montrer un respect enfin presque égal pour la médaille d'honneur du Salon et pour un bon meuble poirier et palissandre signé de l'un de nos modernes artisans.
Nous verrons tantôt si l'historien d'art peut avoir encore de légitimes raisons de ne point déclarer tout excellent en ces divers objets créés avec l'intention de donner à notre époque, par les moyens de l'art appliqué, une parure vraiment originale. Quoi qu'il en soit, il y a un point sur lequel on peut, dès aujourd'hui, se sentir rassuré. Malgré l'hostilité de tels incorrigibles amateurs d'ancien, n'en fût-il plus au monde, malgré les assurances que nous font, touchant un naufrage fatal de l'« art nouveau » tous ceux
Page 2
PAUL FOLLOT
BOUDOIR OVALE
Érable marqueté (Appartient à M. Charles Stern).
Page 3
L'ART DÉCORATIF
dont la prospérité commerciale est liée à la vente des œuvres de styles classés, malgré, chez les artistes décorateurs, de lourdes erreurs dans le passé, d'évidents flottements de doctrine dans le présent, le fait réconfortant, c'est qu'en France, dans les grands centres et à Paris surtout, un commencement de mise en marche de l'opinion se dessine de plus en plus en faveur d'un art décoratif rénové. Jadis, on ricanait généralement. Naguère, on doutait ou l'on restait indifférent. On « va voir » maintenant, dans bien des cas, l'on s'intéresse. C'est la loi du flux et du reflux que demain ce flot sympathique descende, grossi d'affluents, vers la haute mer où les novateurs de l'art appliqué, pilotent, groupées en escadre, les belles galères de leur rêve.
C'est un appréciable acquit, et ce doit être un encouragement pour ces modernistes, d'avoir ainsi regagné déjà, dans une relative mesure, l'estime publique. Pour la plupart, ils ne sont point responsables des fautes d'antan et l'affluence des visiteurs devant leurs stands, depuis plusieurs expositions, les récompense pour tout ce qu'ils ont sincèrement essayé « à l'exclusion des copies et des imitations de styles ». Mais voici qu'un devoir majeur leur incombe depuis quelques semaines.
Il est fort bien de plaire au public. C'est travailler utilement que de l'amener à comprendre, à aimer un art sorti de ses routines. Toutefois, il y a mieux. Qui sait, soit dit sans prophétiser, si nos décorateurs, d'ici quelques Salons, n'auraient pas, — car ils
ÉMILE BERNAUX.
Bibliothèque (acajou).
Page 4
L'ART DÉCORATIF
GUSTAVE JAULMES.
Automne (peinture).
sont hommes et, partant, fragiles,
— obéissant d'instinct au goût de plaire davantage, laissé s'atrophier en eux cette hautaine intransigeance qui les met présentement en garde contre toute complaisance envers le goût moyen, et si, écoutant trop l'éloge et pour l'entendre mieux, ils ne se seraient pas laissés entraîner aux grâces faciles, qui touchent les cœurs avec certitude. Quel art fût sorti de là? Un art charmant peut-être, trop charmant, tout d'esprit, tout de séduction. Je ne prétends pas, (ce serait l'offenser sans générosité), que M. André Groult ait seulement été effleuré par ce désir de ravir le passant. Il suit le penchant de son naturel en œuvrant comme il le fait. Cependant voyez l'agrément extrême de ses intérieurs, et comme ils sont applaudis. Et voyez aussi comme ce charme, un peu Directoire, un peu Restauration, l'éloigne tout de même, si l'on veut bien examiner les choses de très près, des conceptions en quoi ses camarades restent plus absolument déterminés à traduire des pensées modernes. D'ensemble, chez ceux-là, un principe prééminé : celui d'atteindre le but par d'autres voies que celles de ce
Mme REVILLIOD-GRENAUT.
Coussin.
Page 5
PAUL MEZZARA
STORE D'ATELIER
Filet brodé.
Page 6
MATHIEU GALLERAY
SALLE A MANGER
Hélio cérè.
Page 7
HENRI RAPIN
MOBILIER DE BUREAU
Action et espénille.
Page 8
L'ART DÉCORATIF
qu'on pourrait appeler l'agrément pur. Certes, M. Groult construit et il construit bien. Mais M. Jallot, mais M. Croix-Marie, mais M. Galley, mais M. Pierre Selmersheim, et M. Nowak, mais M. Dufrène et M. Gaillard, mais M. Follot — M. Follot qui lui-même est aussi épris de grâce séductrice, — mais tous, construisent d'abord, avec le souci de faire parler le style par des formes moins aimables peut-être, moins pittoresques que sévèrement architecturées. Ceux-là ont estimé que le pittoresque naîtrait tout seul, à son heure, qu'il y avait encore trop peu de temps que l'on cherchait pour renoncer déjà au bénéfice, un peu froid, mais si précieux, d'une méthode châtiée, plus attentive à l'équilibration des volumes, au choix des lignes, à la relation des valeurs qu'à la jolie invention prise comme point de départ de toute enquête. Pour tout dire, le sentiment d'une certaine retenue, un bridon passé à l'imagination prête à s'élançer, ont encore discipliné ces artistes. Ceci et cela aurait-il résisté à la vogue? En tous cas, il y avait semblant de péril. C'est heureusement dans cette disposition d'esprit prévenu contre l'art de plaire à coup sûr, et pour tout mettre au pis, contre la facilité, c'est dans cette mentalité imperceptiblement puritaine et encore fidèle à des lois théoriques bâties
A.-G. SZABO.
Lustre en fer forgé.
JEAN DUNAND.
Vase en argent.
Page 9
L'ART DÉCORATIF
sur un scrupuleux goût du raisonnement, que les surprend. — provoqué par un fait nouveau de toute importance, — le devoir majeur dont nous avons parlé.
Un projet de loi vient d'être déposé sur le bureau des Chambres françaises en vue d'une Exposition internationale d'art décoratif moderne, à Paris, pour 1915. (2) Les membres du Salon des Artistes décorateurs ont, du coup, non plus l'obligation de plaire au public, mais celle, dans ce combat courtois qu'on annonce, de maintenir à la France sa priorité sur tous et, dans la mesure de leur rayonnement propre, de collaborer à cette leçon d'art que les peuples, à nos plus vivantes époques, vinrent méditer à l'intérieur de nos frontières. C'est là, on le conçoit, une autre
ÉMILE ROBERT.
Grille à deux vantaux, fer et cuivre repoussé.
Page 10
L'ART DÉCORATIF
tâche que celle de provoquer les applaudissements de cent mille Parisiens.
J'ai dit que le projet de loi a surpris les artistes décorateurs. J'eus mieux fait en écrivant qu'il a couronné leur plus haut espoir. A leur programme, l'élaboration de ce projet est inscrite en toutes lettres. Ils en sont donc responsables pour une large part. Ils savaient ce qu'ils faisaient en demandant la date de 1915. Ils avaient parallèlement mesuré l'étendue de l'effort à fournir et le chemin des jours qui leur restent jusqu'à l'inauguration de cette Babel décorative. Ils ne pourront pas se plaindre, s'ils sont inférieurs ce matin-là. Sans doute savent-ils comment faire pour vaincre d'ici là leurs adversaires de l'extérieur et leurs compatriotes ennemis. Ils n'ignorent pas que tous les centres d'art moderne à l'étranger vont charger sur leur front et que tout le Faubourg, exaspéré par le succès croissant de l'art jeune, bat déjà le rappel, pour, à l'heure de la bataille, attaquer
Mlle O'KIN.
Miroir en argent, monture en corne.
R. LECLERC.
Bouton de sonnette.
RENÉ LECLERC.
Bouton de sonnette électrique.
Page 11
L'ART DÉCORATIF
par derrière, avec toute sa grosse artillerie, déployée de l'aile Renaissance à l'aile Empire. Si l'on veut tenir tête, il faudra se former en bataillon carré. Les membres de la Société des Artistes Décorateurs le pourront-ils? Cherchons-en l'indice dans leurs avant-derniers travaux de défense, ceux qu'ils rangent en ligne aujourd'hui.
Après une première visite, on a l'impression qu'il y aura fort à faire pour être prêt. Un détail frappe d'abord, puis deux autres, essentiels. Les voilà, dans l'ordre. Le décorateurs peuvent ils s'appuyer sur les architectes? Les décorateurs ont-ils des liens avec la tradition française? Les décorateurs ont-ils des liens entre eux? Il est évident que si les objets qu'ils créent trouvaient, dans des demeures bien modernes, un cadre qui ne les contredit point, que si leurs œuvres paraissaient comme un nouveau fleuron poussé naturellement au sommet de la tige, et qu'enfin si, au fond de ces travaux actuels résidait, sous la variété des formes, un même esprit, une base d'unité, l'Exposition de 1915 serait une glorieuse démonstration et un triomphe. Sinon, elle sera un admirable assaut de bonnes volontés et de talents, mais quelle que soit la valeur de son ensemble, les lumières qu'elle apportera seront d'un éclat relatif.
Prenons en main le premier thème : celui de l'architecte collaborateur. Que voit-on ici? Quelques exposants décorateurs, architectes d'autre part, s'ingénient (et assez heureusement pour prouver que le constructeur et les artisans du détail