Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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Flore & faune des OCEANS Documents décoratifs de LEON LAUGIER (Institut Océanographique, 195, rue Saint-Jacques, Paris.) L’oeuvre de Léon Laugier, décorateur océanographe, a déjà été présentée au public dans cette Revue (1) par les soins de M. Maurice Pézard qui partagea, avec ses compagnons de la Mission de Morgan, l’honneur de révéler au monde savant les trésors archéologiques de l’Asie Occidentale. Le hasard des relations du jeune et vigoureux artiste, qui le portent comme malgré lui vers ceux dont la destinée est d’errer sur la planète, ainsi qu’il le voudrait faire lui même, l’amène aujourd’hui à désirer qu’un aspect de son talent si richement documenté soit exposé aux lecteurs de L’Art Décoratif par un autre voyageur, mais cette fois (1) Voir à ce sujet le Numéro de Juin 1909, intitulé « Léon Laugier, Décorateur océanographe ».

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L'ART DÉCORATIF purement naturaliste, et qui s'excuse de parler d'un art auquel il est professionnellement étranger. Si par Océanographie on entend l'ensemble des diverses disciplines qui ont la Mer pour objet, l'ambition océanographique ne doit point paraître excessive de revendiquer l'art décoratif comme un de ses domaines lorsque cet art emprunte le sujet de ses inspirations à cette vie marine, si riche par ses formes, si variée par ses aspects et si foisonnante d'individus, qu'Homère en put qualifier très justement l'abondance d'une heureuse formule de poète et d'observateur : « la mer nombreuse ». Personne n'ignore aujourd'hui que les animaux marins sont en nombre bien plus considérable que les animaux vivant à la surface de la terre ou qui s'élèvent dans la couche atmosphérique supposée — à telles enseignes que si presque toutes les classes de la nomenclature zoologique sont représentées au sein des eaux, des embranchements entiers, tels celui des Echinodermes, celui des Coelentérés et celui des Vermidiens, ne sauraient logiquement, ni physiologiquement, se rencontrer ailleurs que dans le milieu liquide. Dès lors, il est compréhensible qu'en faisant de celui-ci l'objet de notre étude, nous entreprenions la connaissance des trois quarts de la Zoologie, puisque l'étendue des mers couvre les deux tiers environ de notre planète et que ce vaste espace est LÉON LAUGIER. Étude de petits poissons.

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L'ART DÉCORATIF LÉON LAUGIER. Étude de Langoustine. occupé par un peuple nombreux de citoyens errants ou de citoyens sédentaires, formes fixes ou libres, adultes ou larvaires, de l’animalité inférieure qui commence aux Protozoaires des grands fonds pour aboutir aux mammifères aquatiques, ces géants du Planckton. Or, comme tout ce qui est de la nature s’offre au décorateur afin qu’il s’en inspire et qu’elle lui tend, si l’on peut ainsi parler, cette Bible de toutes les formes et de toutes les couleurs qu’il a le devoir de feuilleter; mais comme, d’autre part, il n’en peut goûter les images que s’il a compris les lois d’éternelle logique qui président à l’intelligence de leur complexe beauté, il en découle la nécessité pour l’artiste de chercher le fil d’Ariane aux indices duquel il ne perdra pas sa route, et l’obligation pour le savant de l’aider à le trouver. C’est pourquoi la collaboration du peintre et de l’océanographe est, en matière de décoration, si particulièrement féconde et pourquoi le décorateur a tout intérêt à devenir biologiste lui-même. Le grand mérite de Léon Laugier est de l’avoir très parfaitement compris. L’on ne conçoit certes pas que la peinture vienne à manquer d’être décorative. Mais l’un des caractères qui donnent à ce qu’on est convenu d’appeler l’art décoratif sa physionomie propre et par lequel il diffère de la peinture proprement dite, est précisément une certaine préoccupation de l’ana- LÉON LAUGIER. Étude d’Actinie.

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L'ART DÉCORATIF Sabelles lyse anatomique ou mécanique, un souci de technicité, en un mot, qui conduit le décorateur à décomposer dans leurs éléments exacts les figures qu'il doit représenter, afin d'en réaliser la stylisation. Pour ce faire, l'intervention du raisonnement précède le travail de l'imagination. Et si par la seconde de ces opérations, l'artiste, en concevant le « motif décoratif » s'élève au-dessus du savant par tout ce que le Rêve offre de prestige sur la Réalité, il n'en est pas moins certain qu'au moment de l'analyse précitée, ils travaillent l'un et l'autre dans la même voie et emploient, pour quelque temps, d'identiques méthodes. Encore faut-il que ces méthodes soient rigoureuses, soumises au contrôle du raisonnement scientifique et conformes aux conditions du savoir expérimental. Voilà ce qui a rebuté la plupart des peintres, soucieux de traduire sur-le-champ ce qui excitait leur sensibilité, ce qui provoquait leur rêve immédiat, plutôt que de s'attarder, par une longue série de méditations anatomiques, à découvrir un enchaînement de variations décoratives dans le sujet de leur rêverie. Et c'est ainsi qu'indifférents à l'éloquence morphologique de leurs modèles, on voit des animaliers incompréhensifs et qui se croient toutefois spécialistes de la mer, dessiner des poulpes à sept tentacules ou réunir les huit bras caractéristiques de ces Céphalopodes par une membrane discontinue — attestant ainsi le plus grave défaut qu'un esprit juste puisse reprocher à celui qui veut styliser la nature : l'avoir inexactement représentée. Ce n'est pas chez Léon Laugier que l'on pourra relever de telles erreurs. * La vie privée d'un artiste n'offre à notre avis que peu d'intérêt. LÉON LAUGIER. Étude d'Astéries.

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LÉON LAUGIER. Etude de Saint-Pierre.

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LÉON LAUGIER. Étude d'Actinie et Spirographe.

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L'ART DÉCORATIF LÉON LAUGIER. Etude d'Actinies. C'est par l'œuvre qu'on doit juger l'homme. Nous n'approuvons pas cette sympathie, qui s'attendrit aux tableaux d'un bossu, au roman d'un tuberculeux, aux poèmes d'un névropathe, et nous croyons que l'émotion des amateurs s'adresse trop au souvenir de leurs maux pour être d'inspiration purement esthétique. Il n'est cependant pas sans intérêt de s'arrêter quelques instants à cette petite considération rétrospective : la formation intellectuelle de celui dont le talent nous retient. Par quelle série de hasards la sensibilité de Léon Laugier a-t-elle d'abord passé pour faire de lui un artiste, ensuite le pousser vers la décoration, et enfin, le spécialiser dans l'étude des formes animales — des formes marines en particulier ? A la question que pose la vocation astistique, nous ne répondrons pas. Dieu permet que des hommes naissent avec des possibilités, des dons naturels qui les font supérieurs aux autres hommes et la loi de l'hérédité, qui semble si bien expliquer la transmission des tares physiques et des tendances morales, ne s'applique plus aux sources du génie. Giotto, berger, atteste que l'éducation n'est pas l'unique moyen de produire un artiste, et que l'homme est inégal à l'homme, par essence (sinon ce serait le seul exemple de la série animale). L'aristocratie est un fait de nature, quoi qu'en aient pu penser les maîtres de l'école sur les bancs de laquelle nous rencontrâmes Laugier enfant. Sa paresse y était prover-

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L'ART DÉCORATIF biale : il ne devait arriver à rien. Et les dessins par lesquels il accusait déjà son tempérament en illustrant Virgile, étaient mal accueillis. Il préparait cependant l'Ecole Navale, certes pas en prévision de l'Océanographie dont on ne soupçonnait pas même, alors, le nom, mais sans doute parce que cela dispensait des classes de grec. Toutefois, le temps que l'on retranchait aux études classiques devait être employé aux mathématiques élémentaires ; il y renonça. Et les heures passaient, consacrées à toute autre chose qu'à préparer les programmes de l'enseignement secondaire, mais jamais mornes, jamais lassantes pour l'activité visuelle du jeune artiste qui découvrait dans le vol d'un oiseau, le jeu du soleil sur les feuilles, les gestes du maître, le ton de la craie fondue dans l'encrier, la flamme des becs de gaz, tant de réalités pittoresques qu'aucun des forts en thème autour de lui ne soupçonnait. Celui qui ne devait arriver à rien, ses études terminées, pouvait montrer deux ou trois albums pleins de promesses, d'un talent né sans maître et en dépit des maîtres, et il débutait dans la vie par l'exécution de quelques commandes, à l'époque où pas un de ses camarades nourris d'Isocrate n'était capable de gagner son pain. Aussi ne devait-il pas regretter ces heures inemployées, où nous feuilletions en cachette les belles planches de Walter Crane ou les estampes d'Outamaro, ce qui, à tout prendre, nous élevait autant l'esprit que d'entendre l'éloge de la Révolution ou des appréciations historiquement inexactes sur la Saint-Barthélémy. Sa vocation de décorateur pourrait mieux s'expliquer. Initié par son milieu aux LÉON LAUGIER. Étude de Seiche (aquarelle).

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L'ART DÉCORATIF travaux les plus soignés de la lithographie, ses yeux commen- cèrent à s'ouvrir sur l'esthétique précisément à cette époque où l'Art de l’Affiche naissait en France. Les plus grands noms parmi ceux qui le fondaient fréquentèrent chez sa famille et il assista aux premiers beaux tirages de ces placards dont on salua l'avènement avec l'espoir qu'ils allaient transformer les murs de la cité. Quant à ses préférences pour la représentation des formes animales, il faut très simplement la chercher dans la tournure d'un esprit, malgré tout, cultivé, que captiva toujours le mystère de cette Vie répandue autour de nous sur des êtres si différents les uns des autres. Il s'instruisait de leurs moeurs tandis qu'il notait leurs couleurs et qu'il dessinait leur silhouette en tâchant de les grouper harmonieu- sement pour composer des motifs d'ornementation nouvelle. Il apprit ainsi que les organismes s'enchaînent les uns aux autres, et ses observations de peintre l'aideront à saisir le lien qui unit aux confins des règnes de la Nature le monde des Plantes et celui des Animaux. Dès lors, il était en possession de la vraie formule qui justifie les passions des savants — ou du moins il était pos- sédé par elle, ce qui revient au même. A son esprit se posait le grand problème dont on ne peut définir les termes sans confesser l'ardente curiosité qu'il suscite. Cette soif d'éclairer le mystère sous lequel se cache le sens même de la Vie est le signe du Démon scientifique. Il sug- gère à l'esprit et murmure à l'oreille toutes LÉON LAUGIER. Croquis aux crayons.

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L'ART DÉCORATIF LÉON LAUGIER. Études de têtes de Merluches. ces questions que l'on n'oublie jamais une fois qu'on les a entendues : l'adaptation au milieu, la transformation des organismes, la concordance des formes, la corrélation, l'hérédité, l'instinct et, par-dessus tout, l'origine des espèces. Les travaux d'aujourd'hui, si riches d'observations et d'hypothèses, ont orienté vers l'étude des habitants de la Mer l'inquiétude du monde savant. Léon Laugier, qui au titre artistique pouvait revendiquer, lui aussi, la qualité de naturaliste, suivit le mouvement général. Pour ne point s'y perdre, il fallait qu'il devint un serviteur de la vérité. Il le fut. Il sentit qu'à la probité artistique enseignée par les maîtres choisis, il devait ajouter la probité de la documentation. La nature, avons-nous dit, ouvre au décorateur le livre inépuisable de ses formes et de ses tons. Mais encore faut-il que l'artiste les comprenne.

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LÉON LAUGIER. Etude de Merluche (Pastel).