Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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TH. LAMBERT. Ensemble de bibliothèque. LE SALON D'AUTOMNE Boute vérité n'est pas bonne à dire, mais toutes veulent être dites, et si on ne les disait pas ce ne serait guère la peine d'écrire. Il est vrai qu'il y a plus d'avantage à mentir : mais on n'a qu'une vie, et il est dur d'y mentir, même pour se concilier les gens. C'est pourquoi je dirai ce qui me semble être la vérité sur ce Salon, c'est-à-dire ce que je ressens et pense, bien entendu — car aucun de nous ne saisit la vérité en soi, pas même M. Matisse... Et d'abord, je me vois contraint de répéter que le « Salon d'Automne » n'est qu'une entité, une « personne morale », une constitution anonyme, à laquelle aucune critique ne s'adresse valablement. Il est fort bien administré par des artistes qui ont su le faire vivre, et notamment lui adjoindre des concerts, des conférences, des rétrospectives. Il donne aux peintres une occasion de plus de se faire connaître et de vendre. Il fait donc fort bien son office. C'est aux exposants de faire aussi le leur dans la place qu'on leur offre. Comme certaines personnes se sont étonnées de me tenir pour un « ennemi du Salon d'automne », j'espère qu'après cette déclaration elles ne pourront plus, volontairement ou non, rester dans cette erreur. Ceci posé, un Salon au point de vue artistique est ce que les peintres le font. Or, mis à part un contingent d'artistes déjà vus ailleurs, il n'est pas niable que cette maison ouverte a principalement servi d'asile à deux groupes de peintres dont l'alliance eût paru burlesque il y a dix ans: les cézanniens et les disciples de Gustave Moreau. Ce sont eux qu'on vient voir. Ce sera un chapitre curieux de l'histoire de l'art actuel — mais il faut attendre encore pour l'écrire — que celui où s'exposera la dérivation des élèves de Moreau vers

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le cézannisme, après que leur maître eut cessé de les illusionner. Groupe d'hommes intelligents, distingués, complexes, préraphaélites français, certains mystiques et « Rose-Croix », conseillés par un grand rêveur supérieur à sa production, et tout à coup laissés en face de la vie dont il s'abstint toujours : alors, d'emblée, les voilà assoiffés de réalisme, acharnés à tout oublier, affolés du désir d'être simples et naïfs. Mais un enseignement comme celui de Moreau, c'est un froc. Ils ont eu beau le jeter aux orties, on voit qu'ils le portèrent ; et l'idée obstinée et confuse de la stylisation leur demeure. Qu'ils l'appliquent à un panier de pommes, après l'avoir appliquée à une Pieta, c'est toujours la même. Dans cette crise, ils ont rencontré les gens du camp adverse, les imagiers, les gars de Pont-Aven, les exaspérés du Cours-la-Reine, pas littéraires, vivant sur deux ou trois axiomes, au moment où ceux-ci cherchaient aussi « le style ». Et voilà une mêlée bien curieuse. Pas de cas plus typique que celui du raffiné, du savant, de l'esthétique Desvallières se mettant à nous montrer, pendant deux ans, des caricatures de filles pareilles à des Lautrec sans dessin, disloquant son harmonie et faisant taire son goût, ayant sa crise, comme Nabuchodonosor, et puis revenant, Dieu merci, à toutes les belles qualités, à la santé, à la pensée qui lui assurent depuis longtemps toute notre estime. Mais d'autres, comme Rouault, ne reviennent pas, et c'est dommage. Que l'imitation littérale de la nature, chimérique, d'ailleurs, dans un art privé d'une des trois dimensions, ne soit pas désirable : que, dès lors, l'interprétation de la nature en vue d'une synthèse décorative soit licite : que l'habileté et les recettes soient devenues écœurantes, et que la maladresse G.-L. JAULMES. Le Jardin de Cypris. Composition pour toile imprimée.

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L'ART DÉCORATIF 195 sincère ait son prix : que l'impressionisme, déduit des œuvres de quelques peintres génialement doués, soit une technique et non une esthétique : que la stylisation par la complexité de la ligne cernant des tons purs soit une ressource logique et belle dès qu'on ne veut plus copier, mais dégager le sentiment; tout cela n'est pas niable. Et je sais très bien que dans ce milieu pictural on s'autorise de tout cela, et je crois peu aux « fumistes », et je me doute que ce conflit d'idées entre Moreau et Cézanne trouble et obsède là plusieurs jeunes hommes délicats, loyaux et convaincus. Mais je ne trouve rien de toutes ces pensées dans ce qu'ils font, sans nier qu'ils les y aient voulu mettre : et j'ai très peur des gens qui commencent à interpréter et styliser la nature avant de l'avoir étudiée humblement et longtemps. J'ai très peur aussi que l'amour « du nouveau » soit une manie de la personnalité moderne, et je dis manie au sens aliéniste. Et enfin, je suppose que si les maîtres (et je parle d'Hokusai comme de Rembrandt, et de Masaccio comme d'Ingres), ont fait avec bonheur servir la cernure, la stylisation, le dessin par plans et les tons entiers juxtaposés au renforcement de l'expression humaine sur un visage ou du sentiment humain dans un paysage, ils n'ont jamais considéré comme plausible l'opération contraire, qui est de faire servir le paysage ou la figure, déformés arbitrairement, à un agencement de cernures et de tons qui aboutirait simplement à une carte de géographie. Et ils ne l'ont pas fait parce qu'ils estimaient que les moyens servent à l'expression de la vie, et non pas la vie humaine et naturelle à un arrangement curieux de lignes et de tons. G.-L. JAULMES. Les Cygnes et les Paons. Composition pour toile imprimée.

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$\mathbf{196}$ $\mathbf{L'ARTDECORATIF}$ Les violons sont faits pour la musique, mais non la musique pour les violons. Quand je vois les tableaux de M. Matisse, cette sensation d'atlas me poursuit : et quand j'aperçois que, sur un rectangle énorme, une nappe rouge et une bonne portant un compotier ne servent qu'à étaler du vermillon et de l'outremer, je ne sais à quoi m'intéresser. Eh ! quoi, êtes-vous si pauvre, si peu imaginatif, qu'en me conviant à rejeter le souci de la vraisemblance, de l'atmosphère, des formes de la vie quotidienne, vous ne trouviez à me donner, pour support de mes rêves décoratifs, qu'une bonne à face verte, poupée absurde basculant sur une nappe ? Est-ce là oublier l'imitation? Montrez-moi donc franchement des surfaces de contour conventionnel juxtaposées, prodigieusement subtiles et riches d'arabesques, et ne représentant rien ! Otez-moi cette bonne, et montrez-moi simplement un tapis, dont le riche coloris sera tout le sujet, ou même la carte d'Europe, car je prends plaisir à y voir la forme du lion scandinave, la carrure trapue de l'Allemagne et l'arabesque exquise de la Grèce. Ce sont là des formes belles et ornementales. Je regrette seulement que l'Italie ait cru devoir imiter une botte. Encore est-elle d'un joli galbe, car la nature, qui n'a rien de « nouveau », dessine bien, même quand elle fait, comme en ce cas, des plaisanteries. J'entends souvent dire, en ce milieu, que rien n'est beau comme le ton pur, tel L. A. JALLOT. Bahut.

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$\mathbb{G}$ L'ART DÉCORATIF $\mathbb{G}$ $\mathbb{G}$ 197 $\mathbb{G}$ qu'il sort du tube. Soit : supprimons le ton composé, sali, truqué, et peignons par tons purs, juxtaposés. Encore demanderai-je, pour plus de clarté, qu'on m'ôte aussi l'huile BOHUMIL KAFKA. Maquette de monument de H. Kvapilova. et la toile, deux éléments bien laids, et qu'on colore le verre, en se servant de la magic de la lumière pour en varier les beautés. Je suppose que la soif du « nouveau » qui saisit le Salon d'automne nous vaudra un jour cette peinture : et ce sera le vitrail,

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$\mathbf{198}$ L'ART DÉCORATIF dont on voit quelques jolis essais dans les cathédrales... Mais je ne vois pas le « ton pur » en ce Salon. Ce qui sort des tubes, tels que les marchands les vendent, ce sont des tons fabriqués. Qui peint, ici, avec les sept couleurs du prisme et rien d'autre ? Et qui fabrique lui-même, honnêtement, ses couleurs, comme les quattrocentistes? Et enfin, qui me prouvera que le système des à-plats juxtaposés ait des avantages L. RION. Cadre de miroir en cuivre repoussé. optiques capables de compenser ce qu'il supprime, la beauté de la matière orfèvrée, de l'empâtement somptueux de Rembrandt ou de Monticelli ? Je n'ai rien vu qui me le prouvât. La toile imbibée de tons à plat est laide, en tout cas, inférieure à la tapisserie de haute laine. Qu'on prenne des libertés avec la nature au point de placer dans une toile un objet uniquement pour son ton ou sa valeur, c'est ce qu'on a toujours admis, c'est le droit du coloriste. Ce n'est donc pas moi qui blâmerai Simon Bussy d'avoir posé un chat noir et un citron dans le bas de son portrait de femme, qui contient des parties telles qu'un maître seul les pouvait traiter, et qui est d'un artiste L. RION. Cadre de miroir en cuivre repoussé.

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L'ART DÉCORATIF affiné, savant, travailleur, sincère, digne de respect. Mais il faut que ces objets soient à leur place Le peintre sait qu'il les a mis là pour leur tonalité : le public doit l'ignorer, et c'est le but de l'art de composer que de les rapporter au style de l'ensemble, Ils sont BOHUMIL KAFKA. Groupe décoratif pour la façade du Théâtre de Prague. à leur place picturale : ils doivent aussi paraître à leur place psychologique, autrement ce n'est plus qu'un truc. Ce qui m'irrite dans ce portrait de Bussy, que j'aime beaucoup, c'est que le chat et le citron ont l'air de trucs pour amener un noir et un jaune, encore que je sache cet artiste incapable de ces roueries. Ce sont les chevilles énormes du père Hugo, qui font sourire. Il y a un chat noir aussi dans l'Olympia: truc et cheville

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L'ART DÉCORATIF 200 aussi, certes, mais à leur place, parce ce qu'une fille peut avoir sur son lit un matou noir, tandis qu'une femme pleine de style et de goût comme celle qu'a peinte Bussy, en grande toilette un peu précieuse, ne laisse pas Mistigris rôder sur le volant de sa robe, et prie sa bonne de ramasser les citrons quand ils ont roulé à terre. Encore n'est-ce là qu'un détail sans portée. Mais dans tout ce Salon je vois des taches posées n'importe où, sans souci d'être expliquées — et malheureusement il n'y a pas de figures de Bussy derrière ces taches-là. Parmi ceux qui, négligeant de synthétiser la peinture jusqu'à la cartographie, F. PIET. gardent des conditions de vraisemblance. M. Pierre Laprade est de ceux qu'il m'afflige de constater en décadence rapide. Il esquisse, il esquisse toujours. Cela tombe bien ou mal. Il envoie un triptyque de Florence. Je suis fou de Florence, je me hâte d'approcher pour devoir à ce peintre le ravivement de mes souvenirs d'une ville merveilleuse. Hélas ! cette crème rosâtre où nage, comme une meringue, un vague dôme flanqué d'un bâtonnet de nougat où je dois reconnaître la tour du divin Giotto, ce fouillis de verdures aigres, est-ce là mon paysage adorable, les matins où l'on monte à San Domenico ? Et les volets de ce triptyque? Cette statue mal dessinée dans un barbouillage végétal, l'ai-je vue aux Tuileries ou aux jardins Boboli ? Ces jardins sévères, architecturaux, où toute ligne fut calculée aussi subtilement qu'à Versailles, comment les avez-vous vus ? ne vous ont-ils dit que cela ? C'eût été le moment, pour vos co-exposants, de vous parler de la synthèse linéaire, de la cernure et de la philosophie des tons contrastés !

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L'ART DÉCORATIF Pierre Bonnard esquisse, lui aussi, grisaille et se dépersonnalise. Il a des détails jolis et naturels. Mais voyez cette table sous des arbres. A l'extrémité paraît — note noire amusante — la tête d'un chien convoitant un gâteau placé dans une assiette. Un visiteur, près de moi, dit à sa femme : « Très gentil, mais le chien ne peut pas voir le gâteau, étant placé en dessous ». Et c'est vrai. Le visiteur était, je pense, un bon bourgeois. Il avait regardé les chiens et il avait le sens des plans... SIMON BUSSY. M. Friesz est, je crois, un de ceux qui veulent supprimer l'atmosphère des paysages parce que la ligne y gagne : ainsi le médecin de Molière souhaite crever l'œil gauche pour que le droit voie encore mieux. Belle conception ! il est vrai que la nature a encore besoin de l'atmosphère, mais elle ne lui sert pas à faire de la peinture. Ceci ne m'expliquera pas pourquoi M. Friesz expose un pêcheur tout nu, musclé comme un Atlante, dont les biceps colossaux soulèvent vaillamment une canne à pêche et dont les doigts cueillent au bout du fil un goujon. C'est un peu le symbole de l'immense effort

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L'ART DECORATIF des novateurs de ce Salon... Et je ne m'explique guère, non plus, pourquoi, si l'on supprime l'atmosphère du paysage, cela force M. Friesz à casser en deux endroits la flèche de la cathédrale de Rouen, la ligne n'y gagne pas... Étrange fantaisie, d'ailleurs, que cette idée de ne plus tenir compte de l'atmosphère pour donner plus de prix à la ligne! Je pensais naïvement que de toutes les fausses notions des vieux ateliers celle de la ligne en soi était la plus vétuste : je pensais que la ligne, c'est la convention géométrique qui limite les plans, que tout plan est déterminé par l'atmosphère, et qu'ainsi la suppression de l'atmosphère ne pouvait que tuer les valeurs, et par conséquent les lignes qui les définissent. Mais c'était penser en impressionniste, c'est-à-dire en pompier, car, du coup, voici Claude Monet plus pompier que Signol. Cela se comprend bien en regardant la toile de M. Vallotton. L'Enlèvement d'Europe! Tout ce qu'il y a de plus avancé! Une mer d'un bleu-blanchisseuse, avec de petites vagues bien alignées, des montagnes, lie de vin, un ciel groseille. Je connais cet accord chromatique : il enlumine les images de Bouasse-Lebel! Et cette Europe rose-turc, et ce taureau chocolat, raviraient les peintres officiels de Louis-Philippe, s'ils pouvaient ressusciter. M. Vallotton d'ailleurs ne prétend pas être coloriste. Les délices austères de la ligne semblent lui suffire. Un des traits les plus curieux de l'aberration actuelle, c'est la résolution soudaine de faire table rase de l'impressionnisme. On n'en veut plus : et c'est en quoi l'Institut peut se réjouir des idées de ces messieurs, sinon de leurs œuvres. On dirait que cet admirable mouvement naturiste, ce prélude glorieux à toute une peinture nouvelle, est enseveli. Il fallait s'en servir et aller plus loin, selon l'exemple de vingt siècles d'art. On perd joyeusement LOUIS MOREROD. Dessin.

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GONYN DE LURIEUX. Au pays Bigouden. ARTHUR JACQUIN. Vision d'automne.