Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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A BRUNETTA
LUMINURE MODERNE
EUT-ON exactement appeler M. Brunetta un enlumineur? Ne faudrait-il pas, d'après des productions que nous présentons dans cet article, l'appeler plutôt un vignettiste-calligraphe? Mais ces termes ont toujours été un peu confondus parce que, à l'origine, les qualités d'enlumineur, de calligraphe et de vignettiste étaient réunis dans le même artiste. Le mot enluminure évoque, il est vrai, dans notre esprit les bréviaires précieux, les livres d'heures somptueux des siècles passés qui nous éblouissent et que nous osons à peine feuilleter. Il pourrait donc y avoir confusion. L'étymologie du mot et son application à l'origine pourrait cependant justifier cette appellation. Comme les anciens, M. Brunetta, en employant des couleurs et de l'or «illumine» ces dessins et le mot «enlumineur» a donc ainsi sa raison d'être. vrai dire, c'est une lourde charge que ce nom! Quel courage il faut avoir pour chercher à se rattacher à cette pléiade de grands artistes qui nous ont laissé des chefs-d'œuvre incomparables! M. Brunetta, comme nous l'avons indiqué plus haut, a circonscrit le champ de son action. Il a choisi comme son domaine l'encadrement et la vignette, les lettrines et la calligraphie. Dans ce domaine plus étroit, il a cherché à faire du nouveau, il a essayé de sortir un peu de l'ornière tracée par des mains de maître et il faut l'en féliciter. Tout effort de rénovation dans l'art, toute tentative de renouer avec les traditions du passé en y apportant un esprit
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nouveau doit être salué avec empressement. Des erreurs seront commises, des fautes seront faites, c'est inévitable. Mais ce sera du moins un essai de marcher en avant et de ne pas piétiner sur place. Aucun effort n'est perdu. Les continuateurs en profiteront et trouveront devant eux la route plus aplanie.
Mais les innovations sont difficiles; elles sont surtout difficiles dans un art qui a un passé très long et très brillant et qui dans certaines périodes de son histoire a presque atteint le point culminant.
L'histoire des initiales se confond, pourrait-on dire, avec l'histoire des manuscrits. Aucun monument de ce genre ne nous est parvenu de l'époque grecque bien que l'art du manuscrit fût très florissant en Grèce.
De l'époque romaine, nous ne possédons que quelques exemplaires isolés. Mais dans les Pentateuques et les Evangéliaires du VIe et du VIIe siècle nous voyons déjà les capitulaires prendre une place saillante et se distinguer aussi bien par la force que par la couleur. La figure humaine, les corps d'animaux s'introduisent peu à peu dans les lettrines et il se forme dès le IXe siècle tout une famille de lettres appelées dragontines, le dragon y entrant comme élément prépondérant de composition. Et l'initiale ne se borne pas à prendre des formes de plus en plus ornées et enjolivées; elle augmente aussi de proportions et elle n'empiète pas
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seulement sur la place des lignes mais aussi sur la marge : c'est la naissance de la vignette. Les assemblages de majuscules formant un mot autour de la page dans les conventionnel commencent à s'y glisser. Elle tend aussi à prendre une place de plus en plus grande sur la page, et après s'être entourée pendant quelque temps d'éléments fantastiques, elle montre une tendance naturaliste.
A partir du XIIIe siècle des raffinements inédits s'introduisent dans les lettrines; elles prennent des formes plus audacieuses et servent de cadre à des dessins d'ornements ou de figure. Dans les larges initiales gothiques se placent des scènes très étendues et les initiales des chartes royales contiennent quelques histoires se rapportant à la teneur de l'acte. Il y a surtout une série de K remarquables dans la série des actes de Charles V. A partir du XVe siècle les lettrines ne renferment presque plus que des miniatures détachées et avec la période de la Renaissance l'élément calligraphique s'altère sous l'influence de la vogue naissante de l'imprimerie. Cette dernière en s'implantant partout sonne le glas funèbre de la miniature et de calligraphie. L'encadrement, la vignette et la lettrine n'ont pas cessé de se
manuscrits de Saint-Mesmin d'Orléans, les bandeaux et les entrelacs de l'évangéliaire de Charlemagne sont encore un pas plus décisif vers l'encadrement complet de la page.
Dans la période romane l'initiale se complique encore. Les formes de la nouvelle architecture, les rosaces, le feuillage
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ENLUMINURE MODERNE
RÉMUNER
> ai dit à mon cœur, à mon faible cœur:
>
> - est-ce point assez d'aimer sa maîtresse?
> - t ne vois-tu pas que changer sans cesse,
> - c'est perdre en désirs le temps du bonheur?
> m'a répondu: Ce n'est point assez,
> ce n'est point assez d'aimer sa maîtresse;
> t ne vois-tu pas que changer sans cesse
> nous rend doux et chers les plaisirs passés!
> ai dit à mon cœur, à mon faible cœur:
>
> - est-ce point assez de tant de tristesse?
> - t ne vois-tu pas que changer sans cesse,
> - c'est à chaque pas trouver la douleur?
> m'a répondu: Ce n'est point assez,
> ce n'est point assez de tant de tristesse;
> t ne vois-tu pas que changer sans cesse
> nous rend doux et chers les chagrins passés!
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Alfred de Musset
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maintenir et d'occuper une certaine place, mais leur caractère de spontanéité et d'ingéniosité artistiques disparurent, pourrait-on dire, à jamais. Plus de quatre siècles se sont passés depuis la confection du bréviaire Grimani; pendant ces siècles écoulés rien n'a été produit qui pût égaler de loin l'encadrement des pages de cette merveille.
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Choffard et Moreau le Jeune ont encore comme vignettistes jeté un vif éclat sur cette branche spéciale de la composition ornementale. On pourrait dire sans exagération qu'ils ont tous les deux créé des chefs-d'œuvre du genre. Et puis ce ne fut que l'arrangement, l'adoption et quelquefois la simple copie des choses anciennes.
encontrons-nous chez M. Brunetta un élément nouveau? Dans les grandes lignes de ces encadrements M. Brunetta a introduit l'esprit et la souplesse du décor moderne. Quant au remplissage de ces encadrements, nous y trouvons une adaptation des motifs chers aux anciens enlumineurs.
Dans le cadre entourant le certificat de baptême du Prince de Piémont, le feuillage de l'intérieur, traité d'une façon très conventionnelle, rappelle les rinceaux héraldiques. Les lignes courbes et enchevêtrées de la vignette ont seules un caractère nettement moderne. Nous pouvons aussi considérer les rapports de l'alphabet avec les alphabets anciens. Les lettres, d'une forme pleine, harmonieuse et très lisible, ne recherchent pas un type strictement inédit: nous ne pouvons pas nous empêcher d'évoquer dans notre mémoire
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Encadrements de pages de missel
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l'écriture anglo-saxone de l'évangéliaire d'Epternach, de la Bibliothèque Nationale, que l'artiste a peut-être étudié lui-même. Les lettres SAR dans le titre du prince de Piémont, et tout spécialement l'A, nous semblent les plus réussies.
Il y a aussi une certaine recherche de nouveau dans le W initial.
M. Brunetta a très bien compris qu'il y avait intérêt à ramener en usage cet art de la calligraphie et de l'enluminure sur parchemins tout à fait abandonné depuis longtemps. Mais il est bien certain qu'appliqué encore à l'ornementation du livre, cet art ne constituerait qu'une curiosité d'exception et ne serait plus en rapport avec les nécessités de l'impression moderne.
Il faut donc le réserver à des ouvrages moins considérables, gardant par exemple un caractère de solennité, publique ou familiale, telles des adresses présentées en hommage, des plaquettes commémoratives d'événements importants. En pareille circonstance, les traces du vieil héraldisme se comprennent.
Les pages de missel ornées par M. Brunetta, ainsi que les monogrammes, dont nous montrons quelques spécimens, élargissent encore un peu la domaine de l'enluminure, à laquelle le gaufrage utilisé par l'artiste apporte encore un attrait.
En pareille matière, il y avait une adaptation à trouver: appliquer l'esprit moderne, notre sentiment actuel de l'ornement, à des espaces restreints, à des formules graphiques. Les lettres, sans présenter un caractère indéchiffrable, devaient garder une parenté avec les onciales ou les cursives d'autrefois. C'est ce qu'a tenté M. Brunetta.
J. B.
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LPHABET MANUSCRIT
A BRUNETTA
ABCDEFGHIJKLMNOPQRSTUVWXYZ
NEMMOPARSTTU
NVZYYXW &
M ABCDEFFOHILIMNOP
QRS TUVVZYYXW
ABCDEF OHILIMNO
QRS TUVVZYYXW
1234567890
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LE MONUMENT DE GRIGNON
Dans le parc de l'École nationale de Grignon s'élève aujourd'hui le monument à la mémoire des professeurs Deherain, Sanson et Mussat, que nous vimes au Salon de la Société des artistes français en 1904.
C'est un haut relief, pierre blanche et bronze clair, qui a pour auteur Eugène L'Hœst, dont au Salon de la même année on admira une féminine Idylle. Mais il fallait contempler son Hommage à l'Agriculture dans son cadre véritable, sur un fond de feuillages frissonnants, pour en comprendre le sens particulièrement décoratif.
Les médaillons des trois professeurs sont d'un bronze qui, un peu brillant pour l'instant dans la pierre blanche, ne tarderont pas à revêtir la patine du temps. Ce n'est pas ici l'éternelle Cérès, casquée de blé, la faucille à la main. C'est une scène plus naturelle, pleine de poésie; une jeune bergère effeuille des fleurs des champs, des moutons se présentent autour d'elle. Mais l'intérêt de ce monument réside dans l'harmonie que le statuaire a pu obtenir comme ensemble. Il y a unité dans la conception et dans l'exécution. M. L'Hœst s'y montre à la fois sculpteur, ornemaniste et architecte. Il a enclos ses portraits, sa pastoure agreste, les accessoires agricoles, qui équilibrent sa composition, d'un cadre peu compliqué, sans moulures, avec, pour soutien de la partie supérieure, de gracieuses consoles de feuillages et de raisins.
Son œuvre chaque année acquiert plus de force. Au Salon dernier ses deux envois retinrent l'attention: Maternité, groupe de sobre expression, de tenue parfaite, Après le labeur, acheté par l'État.
L. R.
E. L'HœST
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CHARLES LÉANDRE
Éventail (lithographie)
On aurait pu appliquer au peintre Charles Léandre, il y a quelque dix ans, ce que l'on a dit du poète de Heredia : c'est qu'il était célèbre tout en étant inédit. Venu de Normandie, de ce coin de France si riche et si laborieux, Charles Léandre apportait à Paris une belle humeur de provincial qui ne s'étonne de rien, un amour obstiné du travail, l'énergie que donne la pauvreté. Professeur de dessin dans les écoles de la ville de Paris, il accepta simplement sa tâche et fut un maître consciencieux; durant ses rares loisirs, il se fit voyageur et parcourut en tous sens ce pays ignoré et charmant qu'on nomme Montmartre. Il s'y fixa de suite pour la vie entière; car il y a, dans ce monde, des contrées, des villes, des quartiers même, que notre âme adopte d'emblée, avec délices. Il connut les coins pittoresques, les jardins suspendus au-dessus des vieux murs, les rues montueuses et les petites places plantées d'arbres qui rappellent des sous-préfectures lointaines. Les habitants de ce pays le séduisirent. Il avait, devant lui, la bohème de l'esprit et la bohème du cœur: les artistes et les lorettes; il les dessina comme il les voyait, c'est-à-dire avec une grâce émue et personnelle. Il fixa le soir, au café, en des croquis rapides, ses amis: des peintres, des poètes, des journalistes; et ses dessins, d'une originalité amusante, passèrent de mains en mains et conquirent, dans un cercle restreint, une sûre notoriété. Il fit défiler aussi sur ses toiles les jeunes muses qu'il rencontrait et la vision de ses petites femmes au fin profil, irrégulier et charmant, au front
Portrait de Victorien Sardou
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L'ART DÉCORATIF
Photographie Louis Lemery
partagé de deux bandeaux, au corps svelte enveloppé de robes trainantes et de longues écharpes, est non seulement précieuse pour les amateurs de nos jours, mais elle servira, selon nous, à peindre la mode et les mœurs de notre temps. C'est dans cette atmosphère, baignée d'insouciance, que le talent de Léandre s'affirma. Il commença par être de Montmartre, comme Donnay, Caran d'Ache et Alphonse Allais; mais, plus fidèle que ses devanciers, il ne voulut point le quitter, même quand la renommée
eut pris le chemin escarpé de la butte pour aller le rejoindre. Pendant plusieurs années, Charles Léandre fut, paraît-il, abonné au théâtre de Montmartre; c'est là qu'il observa un grand nombre de types, car l'aspect de la salle l'intéressait plus que les drames pathétiques joués sur la scène. L'abonné du théâtre de Montmartre, ce titre est sans doute une légende, mais il ne faut pas la détruire, car elle est chère à ceux qui l'ont créée.
C'est la caricature politique qui rendit tout d'abord Charles Léandre célèbre. Il traita les personnages en vue: les monarques, les diplomates, avec une irrévérence et un esprit qui
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CHARLES LÉANDRE
d'un même coup lui constituaient un genre. Qui ne se souvient de ses Félix Faure et de ses reines d'Angleterre qui firent mettre à Londres le peintre à l'index. Il s'attaqua également aux grands journalistes, aux chefs des partis politiques et fit paraître, dans le journal Le Rire, des caricatures de Jules Lemaitre, de François Coppée et d'Édouard Drumont que nul n'a pu oublier. Ce n'était pas le trait incisif et presque meurtrier de Forain ni le dessin synthétique et un peu japonais de Cappiello, mais de véritables scènes, tant les accessoires étaient heureusement choisis. Léandre excelle à évoquer, en effet, la vie, les goûts et jusqu'aux manies de ses personnages. Rien n'est laissé à l'imprévu: chaque
Étude pour un panneau décoratif de la Taverne de Paris, Avenue de Clichy (Photographie Louis Lémery)
ligne cache une malice et une intention et la tenue du dessin en constitue le style qui rappelle celui de Daumier et de Gavarni, ses vrais maîtres.
Et c'est justement ce souci constant de la forme, ce respect du dessin qui font de cet artiste un vrai peintre, plus encore qu'un rare caricaturiste. Là encore, il manifeste avant tout des dons d'observation sûre et son vif sentiment de la grâce, d'une grâce intime et comme attendrie. Il y a quelques années, M. Léandre exposa aux Pastellistes un portrait de Louise France, qu'on ne
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pouvait contempler sans être ému, par cette laideur, toute bouffie de larmes et qui s'ingéniait à faire rire. L'actrice grattait une guitare, avec une mièvrerie qui charmait jusque dans son épouvante. Et Charles Léandre, dans la même salle, montrait un portrait de Georges Courteline qui se trouve conservé sa vision particulière et ses dons de peintre. Chez lui, la passion politique n'a pas altéré son dessin; il ne charge ni ne déforme ce qu'il veut montrer. Il est à la fois hardi et juste. C'est une qualité rare pour un homme que tous les partis ont essayé d'attirer.
maintenant au musée du Luxembourg. L'écri-vain est debout, dans une pose qui lui est familière; il tient une main dans sa poche et sa silhouette grêle se détache, avec une netteté, une vérité tout à fait impressionnantes. Les portraits de M. Sardou, des peintres Maignan et Anglada sont intéressants, parce qu'ils montrent avec quelle sûreté Charles Léandre sait noter les attitudes familières de ses modèles; il ne s'en tient pas aux gestes, il cherche ce qu'ils signifient, ce qu'ils révèlent d'intimité. C'est là un des traits distinctifs du talent de Charles Léandre, talent fait à la fois de finesse et de profondeur. Il a commencé par s'attaquer rudement aux groupements sociaux, dans la personne de leurs chefs, mais il a
Ce caricaturiste est donc un peintre d'intimité; c'est aussi un peintre délicieusement ému de la grâce féminine. Comme je le disais tout à l'heure, Charles Léandre a peint et gravé des portraits charmants qui révèlent pour ainsi dire son idéal de la femme. Ce peintre averti de notre époque, ce critique de nos mœurs, semble s'être égaré dans le présent et se souvenir avec regret du passé. Il aime les vastes crinolines, les chapeaux de paille à rubans, les mitaines et les cols de dentelle; il aime le profil pur d'un ovale légèrement arrondi et les cheveux en bandeaux. C'est une image de la beauté, à laquelle tenaient nos grand'mères