Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
Page 1
D. TRENTACOSTE
Dessus de porte (Salle Toscane)
Exécuté en grès par « L'Art de la Céramique »
(Photographie Filippi)
LA SIXIÈME EXPOSITION INTERNATIONALE D’ART A VENISE
On sait, par la place que nous avons déjà accordée, il y a deux ans, à semblable manifestation, quelle est l’importance universelle qu’il convient d’attribuer aux Expositions biennales de Venise. Mais ces Expositions ne sont pas seulement aujourd’hui celles qui présentent l’intérêt le plus considérable par le choix des œuvres groupées, les ensembles vraiment représentatifs des artistes qui s’imposent actuellement à l’attention, la disposition des salles, la fréquentation du public de toutes les nations, l’organisation même de l’entreprise et ses résultats productifs, ou encore par les projections diverses d’un intérêt artistique général — concours ou congrès — auxquelles ces assises de six mois donnent lieu, et jusque par les fêtes si caractéristiques que la municipalité de Venise sait organiser à leur occasion. Elles sont vraiment aujourd’hui, je n’hésite pas à le dire, les seules Expositions du monde où l’on éprouve de plus en plus la large et libre palpitation de l’Art, où l’on ne sente pas les inspirations triées, étiquetées et choisies. Rien n’y prend cette tournure d’école, ce rétrécissement de « sécession », volontairement isolée sur elle-même,
BERMANN
Buste de F. von Lenbach
(Photographie Naya)
Page 2
L'ART DÉCORATIF
que l'on observe dans la plupart des groupements artistiques de l'Europe, et dont les plus notables de nos Expositions parisiennes ne sont pas toujours exemptes. Au contraire, ici, on recherche le contact de toutes les pis pour ceux qui n'ont pas la force de résister aux influences, ou qui ne peuvent apprécier une œuvre que selon l'esprit du moment. C'est ici — sans titre et sans étiquette, et nous l'en louons — la vraie
F. BRANGWYN
Les Melons
(Photographie Naya)
œuvres qui accusent une orientation suivie, une vision énergique et personnelle, ou une entente propre de la forme et de la couleur. On ne demande pas raison aux artistes de leur doctrine ou de leur manière: on les met en face du public, on les livre à la discussion. C'est ici le champ d'examen où pourra s'établir le départ des œuvres classiques de l'avenir, où pourront aussi s'alimenter les snobismes éphémères. Tant Exposition d'artistes libres. Exposition vivante et agissante, par conséquent, autant qu'il est possible, soulevant des questions, agitant des problèmes, remuant des idées. Tous les deux ans, il ne suffit plus des mêmes innovations qui avaient suscité un si vif intérêt lors de la période précédente; il faut trouver une nouvelle activité à l'Exposition qui se prépare, une nouvelle démonstration à faire, un nouveau point
Page 3
Salle Anglaise
(Photographie Giacomelli)
Page 4
L'ART DÉCORATIF
d'esthétique militante dont on proposera la solution.
On ne peut, quand on parle du plan si original de ces Expositions, de leur conception si caractéristique et si féconde, omettre le nom de celui qui leur a imprimé toute sa vigoureuse netteté d'esprit, son créé, pour l'ensemble d'œuvres qui représentait ses artistes, un cadre propre, apte à faire valoir les ressources particulières, les anciennes techniques de la région. Le résultat de cet effort, c'étaient des salles autrement variées et colorées que celles de la sécession de Vienne, affirmant chacune un
ALFRED EAST
Dans le Cotswalds
ouverture de goût et d'intelligence, son admirable volonté : je veux dire M. le professeur Antonio Fradeletto, député au Parlement, qui, au milieu de son existence d'une activité multiple, et sous le titre modeste de Secrétaire Général, anime de lui-même toute cette œuvre de propagande et de recherche. Son exemple réussit à susciter autour de lui d'autres dévouements et à insuffler de son zèle à une cohorte de collaborateurs ardents.
On se rappelle qu'il y a deux ans, la grande curiosité de l'Exposition Vénitienne consistait dans la disposition des salles régionales italiennes, chaque province ayant goût, une orientation générale dignes d'attention.
Cette année, le même principe a été étendu à quelques salles étrangères. Il y a, à l'Exposition de Venise, cinq salles nationales : ce sont, si l'on prend l'ordre dans lequel elles se suivent, une salle hongroise, une salle française, une salle suédoise, une salle allemande et une salle anglaise. Pour chacune d'elles, une commission a été désignée par la municipalité de Venise, et c'est cette commission, composée de personnalités du pays intéressé, qui a pourvu à tous les détails d'aménagement et de placement de la salle, aidée dans la plupart
Page 5
LA VIe EXPOSITION INTERNATIONALE D'ART A VENISE
des cas par une subvention de son gouvernement.
Comme on le pense, l'arrangement de ces salles procède d'idées très diverses, quelquefois presque contradictoires, et c'est le très grand intérêt de l'Exposition de les centres d'art que l'on peut déjà distinguer en Italie.
*
Cette question de la disposition des salles où doivent prendre place des œuvres
F. BRANGWYN
Les Forgerons (Panneau décoratif de la salle anglaise). — (Photographie Paul Laib)
Venise d'avoir su hardiment soulever ces discussions. Nous nous sentons nous-mêmes poussés, en présence de cette manifestation, — et puisque aussi bien nous ne pouvons disposer d'une place illimitée pour parler de l'Exposition, — à ne point tenter de passer une revue des salles et des œuvres, mais à concentrer notre attention sur des points capitaux, et à dégager aussi des impressions générales. Nous nous proposons donc d'insister surtout sur l'aménagement des salles et les principes qui peuvent servir de guide lorsqu'il s'agit de composer un cadre pour des œuvres d'art. Nous examinerons ensuite les groupements d'œuvres particulièrement importants, et d'art, et en particulier des tableaux, ne sera sans doute jamais résolue tout à fait, car il s'agit avant tout de tempéraments à satisfaire; mais on peut, selon tel ou tel ordre d'idées, apporter des exemples qui restent probants dans leur sens.
J'ai d'autant plus de plaisir à me mêler encore à cette discussion que j'ai commencé par prendre une part active à la défense de certains principes, ayant fait partie avec MM. Albert Besnard et Alexandre Charpentier de la commission désignée pour l'organisation de la Salle Française. Quand on voit M. Fradeletto livrer crânement chaque fois de passionnantes batailles et qu'il vous offre de prendre part au combat, on ne s'y
Page 6
L'ART DÉCORATIF
dérobe point, on ne contourne point le terrain, on s'y lance pleinement. C'est ce que nous avons voulu faire, je dirai tout à l'heure comment.
Mettons d'abord à part la Salle Hongroise, conçue dans un esprit un peu parti-ment d'or est d'autant moins favorable aux tableaux qu'il supporte que presque toutes les toiles sont ou noires ou brutales de colorations.
Avec un grand tableau de Munkacsy (Vagabonds nocturnes), qui n'a jamais atteint
culier, et qui se prête moins aux réflexions auxquelles les autres salles nationales vont nous donner matière. Les architectes Jambor et Ballint ont emprunté leurs motifs de décoration — composés de reliefs muraux, de colonnettes formant niches, de bandeaux sculptés au-dessus des portes — aux vieux thèmes de l'architecture populaire, qui restent d'un caractère très savoureux. Ils ont entièrement revêtu d'or les parois des murs, au-dessus d'un soubassement de marbre régnant autour de la salle et rejoignant la cheminée massive de même matière, à incrustations d'émaux. L'ensemble a donc à la fois un aspect riche et barbare, d'un sentiment très spécial. Mais le revête-
à l'émotion vraie et ne compose que des groupes anecdotiques, je ne vois guère à signaler que le Portrait, d'assez belle allure, du Comte Pierre de Vay, en costume d'évêque, par Laszlo.
Les sièges, à motifs de tapisserie, et la carpette, de tons harmonieux, sont à remarquer. Quelques objets sous vitrine, notamment un Calice, orné de filigrane et d'émaux, par Tarjan, sont bien choisis.
Quand il s'agit d'installer une salle où doivent prendre place des tableaux, il y a deux partis possibles : ou bien organiser une pièce faite pour loger la peinture, ou bien en aménager une faite pour s'accorder
Page 7
LA VIe EXPOSITION INTERNATIONALE D'ART A VENISE
avec la peinture. C'est le premier de ces partis qui a été adopté par les sections anglaise, suédoise et allemande; la salle française a recherché le second.
Le point de départ lui-même vaut bien la peine d'être discuté; car enfin, si à la suite surtout des Expositions allemandes, qui ont donné le ton des murs neutres, des formes humbles de décoration, on semble à peu près persuadé partout aujourd'hui qu'on ne peut accrocher la peinture que dans des locaux très spéciaux, il n'est pas inutile pourtant de se reprendre, de raisonner et de chercher des exemples.
Les adeptes du premier parti reconnaissent implicitement qu'il n'y a pour l'œuvre picturale qu'un seul asile convenable, c'est la galerie de tableaux. C'est vouloir condamner le tableau au Musée, — public ou privé, mais qui, dans tous les cas, ne devrait jamais être qu'un pis-aller. Ne croire le tableau possible qu'au milieu d'un réceptacle d'autres tableaux, établi dans des conditions particulières, c'est le retirer de la vie, c'est en faire un objet de jouissance spéciale, mais inutile dans l'en-tourage constant de notre existence. On ne s'aperçoit pas que si un tableau ne peut aller à côté de rien autre, c'est un mauvais tableau, — car, à moins d'une destination décorative voulue, ce n'est pas là son rôle.
Ce n'est pas la peine de consacrer tous nos efforts à ramener l'art dans la vie par tous les menus objets qui nous sollicitent à chaque heure; par la disposition de la demeure, si d'autre part nous en retirons la peinture pour la cloitrer à part. La même circulation de vie doit animer et rapprocher toutes les œuvres, sans distinction de matière et de technique: toute beauté est tirée de la vie et doit y rentrer à titre de perpétuelle exhortation.
Nous en arrivons sans cela à cette
F. BRANGWYN
Eau-forte
Page 8
L'ART DÉCORATIF
triste suite des salles de « Sécessions », d'une pauvre lumière froide, d'une lamenable tonalité nue, qui ne sont plus seulement les « prisons de l'art », qui en sont les hôpitaux.
beaux palais romains et florentins, notre autre pays latin, qui regorge d'exemples équivalents, se devait d'apporter la trace de ces communes traditions, de créer non la salle neutre où les tableaux sont assurés de
L. SIMON
Je crois qu'il y avait, à Venise particulièrement, une autre doctrine à défendre. Si le tempérament des peuples du Nord leur permet d'être satisfaits de ce qui assure strictement de bonnes conditions pratiques, l'esprit latin n'a pas le droit de renier les besoins de sa race, qui ont donné lieu à tout un passé de chefs-d'œuvre d'architecture et de décoration; nous demandons de la chaleur et de l'élégance, notre imagination a besoin de pâture.
Au pays latin qui possède l'exemple des rester en valeur, sinon en chaude communion, mais la salle riche et complète en son ordonnance, où les tableaux rentrent dans l'harmonie d'ensemble et participent à la décoration, soutenus par l'ambiance et reliés les uns aux autres. Je ne sache pas que les tableaux aient jamais fait mal au Louvre ou au Pitti. Au contraire.
Cela dit, nous avons à examiner le parti que l'on peut tirer du principe le plus élémentaire, celui de la salle sobre, faite
Page 9
LA VIe EXPOSITION INTERNATIONALE D'ART A VENISE
Page 10
L'ART DÉCORATIF
pour les tableaux. A ce point de vue, c'est peut-être la salle anglaise qui fournit, dans sa sévérité, la conception la mieux suivie, le parti le plus accusé : elle arrive à une sition. Avant tout, l'artiste a eu l'heureuse idée d'enrichir le pourtour de la salle de quatre beaux panneaux, coupant la frise presque monochrome, d'un ton bleu de
v. KOOS
Cybele
tenue très intéressante, tout en restant étran- gère d'aspect à nos revendications intimes.
C'est M. Frank Brangwyn qui a été chargé de l'arrangement général de la pièce, de son aménagement décoratif, tandis que revenait à M. Alfred East le soin de placer les œuvres.
Je sais que M. Brangwyn a dû se préoccuper de questions d'économie, et que cette nécessité est aussi pour quelque chose dans la simplicité volontaire de la dispo-
nuit, qui règne sous la corniche. Ces pan- neaux, d'une puissante matière, d'une colo- ration à la fois chaude et concentrée, sont consacrés aux métiers qui donnent naissance aux arts décoratifs. On sait quelle belle allure M. Brangwyn sait donner aux ouvriers saisis en plein travail : ses Potiers, ses Fondeurs demeureront des morceaux d'un grand caractère, et ils s'encastrent à merveille dans le ton d'or très bruni qui recouvre les murs et les boiseries.
Page 11
LA VIe EXPOSITION INTERNATIONALE D'ART A VENISE
ALBERT BESNARD
Portrait de la Princesse Ruffo-Scilla (pastel)
(Photographie Lemery)
---
Composition de ROBERT BESNARD
(Exécuté par Cornille frères)
Etoffe de tenture de la Salle Française
(Photographie Lemery)