Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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ALBERT BESNARD PAR ses proportions mêmes, par l'émerveillement où nous plonge son incomparable éclat et sa diversité, l'œuvre d'Albert Besnard intimide quiconque en aborde l'étude et songe à le caractériser. Même les mots de maturité, de maîtrise, — parce que, plus encore qu'ils n'exaltent, ils restreignent, immobilisent et semblent débarrasser l'admiration de cette angoisse qui la fait vivante, — on hésite à les prononcer. Tant s'éveillent ici d'impressions, tant de surprises sont provoquées, tant de promesses suggérées et, malgré les chefs-d'œuvre, tant de chefs-d'œuvre attendus. Il ne faut guère parler d'apogée, si le chemin parcouru laisse incommensurable l'espace où se développera une fantaisie créatrice encore en sa ver- deur. Quatre cents toiles, aquarelles, dessins, pastels et eaux-fortes, d'époques, de provenances, d'exécution et de caractère différents, sont aujourd'hui rassemblées dans les galeries Georges Petit : résultat et exemple de plus de vingt-cinq années de labeur et d'étude. Pénétrant dans cet œuvre, on s'y trouve en contact avec une force naturelle. On la juge inépuisable. Autant que la plénitude des formes accomplies, on éprouve la richesse des possibilités chez un tel artiste. Et rien ne corrobore mieux ce mot d'un contemporain : « Le génie, c'est le sentiment de la ressource. » Notre impression première, dominante, qui n'est pas encore un jugement, nous la résumons vaguement dans ce mot : le génie. Celui d'Albert Besnard est spontané, abondant, rapide. Mais à ceux qui de ces qualités indiscutables s'autoriseraient pour ne voir en Besnard qu'un heureux improvisateur, en ses œuvres qu'une succession d'étonnantes « réussites », sans lien nécessaire qui les rattache les unes aux autres, sans âme enfin, l'Exposition générale donne un démenti éclatant et décisif. Car partout elle oppose à la spontanéité la réflexion, à l'abon- Le Collier (pastel) (Photographie Louis Lemery)

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si, voulant signifier ce que l'artiste a de fougueux, d'inspiré, on qualifie Besnard : un grand lyrique, il faut corriger aussitôt semblable jugement et mentionner cette retenue instinctive, ce sourire qui tempère l'émotion et la retient sur la pente d'une confidence, cette nuance imperceptible d'ironie envers soi-même et envers les autres qui, chez lui, prévient toujours l'emphase. Nulle des épithètes qui simplifient d'ordinaire nos jugements esthétiques n'enveloppe la personnalité de Besnard. Elle a de la franchise, et pourtant se dérobe avec une féminité qui n'est pas son moindre charme. On croit la ressaisir, au fur et à dance la subtilité, à la verve de la couleur, qui magnifie les choses en les interprétant, la science consommée du dessin qui poursuit leur plus secrète intimité, et l'harmonieuse rigueur de la composition qui définit leur sens le plus strict ; partout, dans une nature extrêmement cultivée, à la puissance s'égalé le goût, aussi délicat qu'elle est énorme, aussi ingénieux qu'elle est diverse. Et Eau-forte

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ALBERT BESNARD Portrait de Mme Henry Cochin (Photographie Moreau frères)

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L'ART DÉCORATIF mesure des émotions. On cède à son caprice... S'il est, cependant, un enseignement à tirer de cette exceptionnelle réunion d'ou- production de Besnard procèdent de son tempérament — qu'impressionne sa culture sans que jamais elle le pervertisse. Ce qui paraît essentiellement le caractériser, à l'égal des plus grands inventeurs de la forme, vrages, c'est la certitude d'une unité qui les coordonne et l'une par l'autre les éclaire. De quelle sorte, cette unité? Rien de plus hasardeux qu'attribuer à un créateur, surtout à un créateur plastique, une idée préconçue, esthétique ou philosophique, pour en déduire systématiquement la succession de ses travaux. L'origine et l'évolution logique de la c'est : un amour immense... et presque indifférent. Je veux dire qu'un désir universel le conduit vers tout ce qui existe, depuis l'ébauche la plus rudimentaire où tâtonne la vie jusqu'à la perfection des formes idéales, avec une soif égale de tout connaître, de tout posséder, de tout exprimer. Et, comme l'indique Mme Charlotte Besnard, en une suggestive préface : « Ses œuvres

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ALBERT BESNARD sont les impulsions de cette soif de connaître par la création. » Il souffrit tant que la discipline de l'école et de l'académie le tinrent en marge disparate des forces cosmiques et à comprendre l'ordre profond des lois qui les régissent. Ce qu'avait fait Leconte de Lisle pour de la nature et de la vie. Il vient à elles avec des sens neufs, avides, tout allumés d'une concupiscence païenne, et avec un cerveau moderne, tout imprégné de notions scientifiques et de conceptions morales; également disposé donc à goûter la joie de ce monde et la douleur, à refléter le jeu la poésie, Albert Besnard le fit pour la peinture. Il instaure une réalisation artistique des données de la science contemporaine. Peintre du sourd et perpétuel renouvellement cosmique, il excelle à suggérer partout la présence des forces élémentaires, leurs réactions réciproques et, pour tout

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L'ART DÉCORATIF dire d'un mot : l'enveloppement de la nature. D'où cette conséquence : l'homme remis à son rang dans l'harmonie totale, — et des monstres préhistoriques s'ébattant au sein des flots infréquentés; sur des espaces marécageux, le morne isolement des éléphants, ou le galop des chevaux sauvages tout un arrangement esthétique découlant de ce sentiment philosophique. Aux panneaux décoratifs de l'École de Pharmacie se déroulent les solitudes terrestres des premiers âges. Puis c'est la croissance des végétations lacustres, l'apparition enivrés par l'air neuf. Enfin, l'homme paraît : sa forme, qu'il divinisera, est encore engagée dans le limon qui l'a vu naître, mal différenciée d'une animalité fraternelle ; et pourtant il éprouve obscurément l'univers, déjà cherche à le comprendre, à s'égaliser à

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ALBERT BESNARD lui, à le dominer par l'intelligence. Il s'éva- dera bientôt à la poursuite d'une puissance, d'un bonheur chimériques. Mais il semble qu'existe en l'âme de Besnard comme l'inclination d'un dieu bien- Théâtre-Français — et le mouvement uni- versel qui, traversant son œuvre entier, se communique aux individus, — tels sont les inspirateurs de son optimisme. En ce sens on a pu dire d'Albert Bes- veillant à retenir la créature au contact du milieu naturel dont elle est l'émanation. Comme l'âme humaine interprète l'idée du monde, ainsi le corps humain, par les cinq sens dont il est doué le reflétant, — tel est le mode parfait d'existence que l'artiste, en ses compositions, se plaît à figurer. Le so- leil — qui plane à l'amphithéâtre de chimie et que divinisera l'ensemble décoratif du nard qu'il est le peintre de la joie. Cette joie naît de la satisfaction à peine consciente et violemment tonique qui vient à l'homme de sa libre et saine activité dans la nature, et de ce bel accord, qu'il nomme : plénitude, entre la ligne de son geste et l'architecture du paysage, entre l'énergie de sa force et la capacité de l'espace. La nudité se mêle à l'air et à la lumière qu'elle aspire, qui la

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L'ART DÉCORATIF pénètre, dont elle tire la vie et la beauté; elle se dissout par d'insensibles et voluptueuses vibrations dans l'atmosphère qui la baigne et où elle rayonne, — la fluidité des correspondances réalisant une sorte d'idéalisation matérielle. Ces sources où le ciel cules sur la mer, et ces lèvres luisantes comme des pétales, — tous ces objets furent peints d'une palette inépuisablement nuancée qui, par un égal amour, unifiant la matière, nous fait malgré nous supposer dans la verve du peintre je ne sais quelle s'unit à l'eau; ces nymphes mystérieuses qui, sous le reposant clair-obscur des feuillages, après le bain, offrent à la lumière tamisée la fleur de leur peau, ou bien étirent leurs membres couleur d'algues; ces seins pourprés comme l'aurore; ces chevelures éclatantes comme le soleil, ces ventres aux molles inflexions; ces yeux amusés des papillons; ces matins, ces fleurs et ces fruits, et ces grands ciels nuageux, et ces crépus-inspiration panthéiste. Toutes les belles filles nues de cette galerie de pastels, toutes ces Baigneuses et ces Lacustres (la page la plus récente de l'artiste) semblent bien n'avoir d'autre raison d'être que leur oisiveté sensible au reflet du jour, au souffle du ciel, à la fraîcheur de l'eau; et nous-mêmes, moins fiévreux, envions leur calme respiration et, parmi des paysages de bois et de montagnes, nacrée

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Eau-forte rose ou dorée la belle tache de leurs chairs heureuses. Ainsi, pour nous, la notion du bonheur se dégage de ces représentations. Et, certes, nous ne saurions craindre de trahir en cela l'intention d'Albert Besnard. Car, après nous avoir dit la souffrance des hommes et ses propres angoisses, il nous ramènera, par une composition d'une somptuosité légère, vers L'Ile heureuse. Des barques, en foule, conduisent au rivage de ce paradis retrouvé les élus qui vont y goûter une joie contemplative, joie grave, il est vrai, exempte de gaieté et peut-être visitée par le souvenir de leur ingrate condition passée. ... A l'exaltation de la vie dans la nature, de l'activité humaine dans sa nudité allègre et solitaire, à cet optimisme du grand air et du grand jour, correspondent chez Albert Besnard la hantise de la mort, de la souffrance de l'homme dans son activité sociale, le sens aigu du raffiné et de l'artificiel Eau-forte dans la civilisation, l'inquiétude du faux jour. Ces deux inclinations inverses se disputent sa sensibilité. Elles se poursuivent, se contrarient et s'équilibrent dans ses conceptions et même dans sa technique. Il les dépasse, enfin, par ses grandes synthèses imagi-

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L'ART DÉCORATIF natives (plafond des Sciences) où, dans une lumière idéale, des formes vierges incarnent la sérénité des concepts. Ce qui domine dans la portion de l'œuvre de Besnard que nous allons étudier, ber le livre fermé contre sa cuisse. Il y a sur son visage une noblesse intellectuelle, la satisfaction de la tâche accomplie, certaine solennité, un orgueil secret. Mais on peut y déchiffrer aussi bien la lassitude, c'est un pessimisme de la sensibilité directe corrigé par l'ardeur optimiste de l'esprit. De cette faculté double il y a coexistence, selon des proportions variables, dans toutes ses réalisations qu'on est convenu de qualifier symboliques. L'homme s'est dégagé de la nature et, s'opposant à elle, l'a réduite à son service. Un panneau de l'Ecole de Pharmacie le représente contemplant, du haut de la terrasse familiale, le jeu discipliné des machines. Il vient d'achever une lecture et laisse retom- une gravité mélancolique, l'angoisse. Et, en face, voici La Maladie : lamentable affaissement d'un corps de jeune femme qu'étreint désespérément sa mère, que le médecin, d'un geste passionné, soutient et dispute à la mort. La science que nous avons vu enseignée dans l'amphithéâtre et pratiquée dans le laboratoire, triomphe enfin. La Convalescence ramène au seuil printanier la jeune femme encore chancelante qui sourit à son petit enfant. Mais la science, si elle parvient à conjurer quelques-uns des maux

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ALBERT BESNARD Portrait de Mme la Comtesse Pillet-Will (Photographie Louis Lemery)