Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

Page 1

LE NOUVEL HOTEL DE VILLE DE COPENHAGUE Le nouvel Hôtel de Ville, le Raadhus, de Copenhague et le Palais de Justice de Bruxelles sont les monuments d'architecture les plus remarquables que l'on ait élevés dans le nord de l'Europe et peut-être en Europe depuis plus de cent ans. Mais je préfère, je crois, à l'œuvre géniale de Poelart l'œuvre de M. Martin Nyrup, l'architecte du Raadhus. L'architecture de Poelart est gigantesque et grandiose, comme un rêve de Piranesi ou de l'Anglais Martin, ou comme certaines constructions énormes de l'antique Orient; elle n'est d'aucun temps, d'aucun pays; elle est conçue, ainsi que le pouvait être un palais de la Loi, sub specie aeterni, sous un aspect d'éternité, selon le mot de Spinosa. Mais peut-être, je le répète, lui préféré-je l'architecture de cet hôtel de ville, architecture bien de son pays et de son époque, et qui, en restant très traditionnelle, très nationale, est aussi parfaitement moderne. Je n'aime pas en effet l'art sans patrie, surtout les architectures sans patrie, comme tant de ces bâtisses récemment édifiées, que je rencontre pompeuses, prétentieuses et banales en beaucoup des grandes villes d'Europe. C'est que la question du nationalisme et de l'internationalisme se présente aussi dans les arts, dans l'architecture d'abord. Mais cette question, je ne puis ni ne veux la discuter ici; je déclare seulement que je me révolterai toujours contre la prétention de l'art ou d'un art, si supérieur qu'il soit, à imposer la même formule chez tous les peuples, en tous pays; et j'aimerai donc d'abord l'art qui, demeurant national, demeure français en France, anglais en Angleterre, russe en Russie, danois en Danemark. Porte en chêne (Galerie du Hall) H. SLOTT-MULLER, dessinateur NIELS HANSEN, sculpteur

Page 2

L'ART DÉCORATIF Œuvre originale et très personnelle, le nouveau Raadhus est aussi très danois, et j'en félicite M. Martin Nyrup. En briques rouges, en l'un des côtés d'une grande place, que sillonnent les trams électriques. Sur un ciel trop souvent gris se hérisse son toit dont la teinte grave est rehaussée de pierres blanches et de granit, pour l'encadrement surtout et le décor des fenêtres et des portes, et çà et là est aussi sobrement éclairée de taches d'or, la façade du Raadhus s'élève pittoresque, où des cheminées font crête, comme des créneaux. Au nord-est, en arrière de la partie antérieure du vaste édifice, une tour se dresse très élevée, un «campanile», rappelant ceux des vieux mu-

Page 3

LE NOUVEL HOTEL DE VILLE DE COPENHAGUE Bas-relief coloré de Mme A. SLOTT-MULLER Portail du Raadhus

Page 4

L'ART DÉCORATIF nicipes italiens. Solide, sévère, cette tour ne porte pour toute décoration que très haut, près du clocher, ses horloges au cadran d'or, et sous chaque horloge une petite loggia à colonnes et à trois arcades blanches de plein cintre, avec balcon. Au-dessus de l'horloge, la flèche s'élançe, revêtue de plaques de cuivre. Elle renferme les cloches, et elle se termine par la couronne d'or de la ville et un coq à sa pointe. La flèche, montant à près de 120 mètres, dépasse ainsi presque toutes les terres et les collines du Danemark. A l'est de la place, lui répond une autre tour carrée, mais moins élevée, celle du bel hôtel de Bristol, récemment construit par un des élèves les plus distingués de M. Nyrup, M. Vischer. Du sommet de ces deux tours la vue s'étend admirable sur toute la ville, sur la mer, sur les campagnes lointaines. Et tout cet édifice apparaît donc grave à la fois et coloré, mais d'une coloration comme d'une décoration très sobres, ainsi qu'aux belles époques de l'art italien primitif, quand sur une façade sombre et hautaine ne souriait que par places une rare et fine décoration, une armoire peinte richement sculptée, ou un encadrement de fenêtre et de porte délicatement ciselé. Au-dessus du rez-de-chaussée est un étage assez bas, et au deuxième le «piano nobile», le «bel étage». A chacune de ses extrémités s'arrondit un «bow-window»; et au centre, brille en vêtements sacerdotaux la statue dorée du fondateur de la ville, l'évêque Absalon. Au-dessous une petite porte s'ouvre sur un balcon, flanqué de deux statues de bronze et dominant la porte d'entrée principale. On accède à cette porte par un escalier de quelques marches, que précède une large terrasse avec escalier et rampes, qui semblent exhausser l'édifice. J'ai dit les encadrements de pierre blanche autour des fenêtres et des portes; les fenêtres sont divisées par des meneaux verticaux et horizontaux, blancs eux-mêmes. Au-dessous de la toiture noire court une frise de pierre, blanche encore, où s'ouvrent des mezzanines; au milieu de la toiture luit l'armoire de la ville avec ses trois tours dorées, leitmotiv que nous retrouverons souvent dans l'ornementation de l'édifice, et des statues en bronze s'alignent des deux côtés, figurant d'humbles agents municipaux d'autrefois, les veilleurs de nuit de jadis. Aux encoignures du toit, l'ours scandinave tend son cou avec un aspect de gargouille. Si l'architecte s'est souvenu par endroits de l'art italien, il a fait du moins ce qu'il convient de faire, non une copie jamais, non un pastiche, mais une transposition très personnelle d'un art ancien et étranger en une œuvre toute moderne et toute nationale. Nous franchissons l'entrée: un portail apparaît comme un portail d'église, où se marque, ce que j'estime, la religion du passé, fervente encore chez ce peuple et, on le voit, chez l'artiste; car la double porte de ce portail est surmontée d'un bas-relief en terre cuite, richement peint, et figurant en ses costumes et ses attitudes archaïques le premier Conseil de la ville. Ce beau travail est de Mme Agnès Slott-Muller. Au-dessous, une bande de petites figures assises, rappelant une assemblée de saints ou d'évêques, enrichit encore cette décoration, que complète une longue figure debout, archaïque aussi, s'amincissant entre les deux portes. Les arcs du portail sont en briques avec des claveaux de pierre décorés de légères sculptures; et à droite et à gauche des dragons de granit, rappelant la sombre mythologie scandinave, supportent les piédroits. Nous passons sous le premier étage et nous pénétrons dans un hall, vaste, lumineux, d'un aspect de salle de fête ou de lieu de réunion pour toute une foule, à laquelle de l'un des balcons pourront parler les orateurs. Ce grand hall, — vivement coloré lui-même, par le mariage là aussi de la brique et de la pierre et par la mosaïque brillante de son plancher, largement éclairé par la lumière qui tombe de son plafond vitré, comme par ses hauts murs blancs, — présente au second étage, sur trois de ses faces, une longue galerie du plus bel effet, galerie dont les colonnes en granit soutiennent les arcatures à plein cintre en briques coupées de pierre, supportant l'immense vitrage. Dans cette galerie supérieure, les murailles très blanches sont recouvertes en leur tiers inférieur de boiseries de chêne et sont coupées de portes s'ouvrant sur les différentes salles de l'étage. A deux des encoignures du hall sont des fontaines d'un dessin exquis, avec une colonnette solitaire faisant saillie dans l'angle rentrant, au-dessus

Page 5

LE NOUVEL HOTEL DE VILLE DE COPENHAGUE Bow-window sur la cour

Page 6

L'ART DÉCORATIF de la vasque où coule l'eau crachée par une tête de lion. Sur une large frise, d'un côté du hall, des inscriptions historiques vont de la fondation de la ville à l'inauguration du Raadhus, le 12 janvier 1903. Deux portes à plein cintre, dont l'intra- dos de l'arc est décoré de faïences émaillées, donne sur de grands escaliers. Par l'une de ces portes, que nous reproduisons, se découvre une charmante arcature double dans le style roman, arcature ouverte sur l'esca- lier, et dont les deux arcs très bas sont portés par une mince colonnette médiane. Ces belles faïences émaillées, œuvre de Kœhler, un des maîtres de la merveilleuse céramique danoise, figurent, au long de ces portes, des vols stylisés de mouettes ou de cornilles. Ces portes sont surmontées de deux loggias superposées, dont la plus haute a un balcon, et tout cela, comme on en peut juger, est d'un dessin très harmonieux, très pur. Au-dessus de chaque colonne de la galerie, une saillie est sculptée d'une tête, portrait d'un notable, d'un bourgmestre ou masque de fantaisie. Les galeries sont en communication avec les salles du Conseil et de réceptions. Les bâtiments au sud-ouest du hall, plus simples de décoration, contiennent les bureaux principaux. Là, encore un hall s'élève, mais coupé en plusieurs étages qui, par des sections rectangulaires de leurs planchers superposés, prend sa clarté d'en haut. Des escaliers et un ascenseur roulant, toujours en marche, l'une des curiosités de l'Hôtel de Ville, desservent les différents étages. Cet ascenseur, qui jamais ne s'arrête, montant et descendant sans relâche, est inquiétant, bien que d'une allure modérée. Il ne peut convenir qu'en ces pays froids, où les nerfs ont moins d'impatience, plus de calme que les nôtres. Même à Copenhague, celui-ci, me dit-on, a causé déjà plusieurs accidents. Dans les corridors, dans les escaliers, des peintures à la chaux présentent une décoration sobre et délicate, dont les motifs principaux sont empruntés à l'ornemen- tation rustique scandinave, où sont les 3 lignes onduleuses, figurant les 3 Belts, et les 3 tours des armes de la ville. La place me manque pour décrire les salles, les bureaux. Je noterai seulement les beaux lustres électriques de la salle du Con- seil, en forme de larges couronnes, rappelant avec leurs longs pendants de petits globes lumineux, pareils à des pierres précieuses ou à des perles, les riches couronnes du trésor gothique de Cluny; et je signalerai aussi dans le cabinet du bourgmestre une décora- tion intéressante faite des vues du vieux Copenhague. Je regrette que notre Hôtel de Ville ne montre pas, retracés ainsi sur ses murs, l'histoire du vieux Paris, ses anciens aspects successifs; ce qui serait plus curieux peut-être que de vagues tableaux symboliques. Au delà enfin de la partie centrale de l'édifice s'étend une cour spacieuse et des plus pittoresques par l'imprévu de ses lignes, de ses rencontres de batiments, par ses pignons, par ses tours, ses tourelles, par les saillants de ces tours et de bow-windows sur encorbellement, excellemment dessinés et décorés, par des lucarnes donnant à la toiture comme une silhouette médiévale, par des zones alternantes là encore de brique et de pierre. D'un dessin parfait est ce large bow- window en encorbellement, surmonté d'une coupole portant la couronne de la ville, et sur lui s'arrondissant, ce fronton circulaire. Là aussi, au-dessous du toit, s'étend une frise de pierre d'arcatures aveugles où s'ouvrent des mezzanines. De chaque côté de ces bow- windows bombant au second étage, très originales et toutes scandinaves, il me semble, sont ces fenêtres sous des arcatures aveugles supportées par des colonnes engagées de briques rouges, et portant un fronton de pierre triangulaire décoré de deux oiseaux et d'un arbuste. En un coin rentrant, une large arcade est surmontée d'une loggia et d'un balcon aux consoles robustes, et cela encore est d'un beau dessin grave. Les premiers artistes, les premiers arti- sans de la ville ont collaboré aux travaux de ce noble édifice; mais on y sent partout une unité de direction, s'imposant aux moindres détails, une pensée ayant tout prévu, tout ordonné, choses qui manquent trop souvent à la création comme à la dé- coration de beaucoup de nos monuments publics. On ne voit pas ici l'anarchie, la confusion artistique, comme en notre Hôtel de Ville, où tant d'œuvres d'art, si excel- lentes qu'elles soient, très différentes, tout opposées même de style et de couleur, rap- prochées seulement, accordées jamais, ne

Page 7

LE NOUVEL HOTEL DE VILLE DE COPENHAGUE Fontaine dans le Grand Hall

Page 8

L'ART DÉCORATIF composent pas une harmonie, un ensemble décoratifs. La peinture et la sculpture, dont chez très sobre. Beaucoup des leitmotivs de cette décoration ont été empruntés, je l'ai dit, à l'ornementation rustique, ou rappellent nous il est fait abus, n'ont dans le Raadhus qu'un rôle très modeste et subordonné à l'architecture. La décoration picturale ou sculpturale est donc des plus simples et çà et là la vie légendaire nationale, comme les figures archaïques de ce portail, comme ces portes en chêne de la galerie du hall, dont le panneau délicatement sculpté et

Page 9

LE NOUVEL HOTEL DE VILLE DE COPENHAGUE ajouré représente «le jeune homme perdu dans la forêt en écoutant les oiseaux», comme le dragon fabuleux à l'entrée de l'édifice. Le nationalisme de la construction se manifeste ainsi en de nombreux détails. De sculptures, il n'y a guère que ces têtes et mascarons, dont j'ai parlé, dans le hall et les escaliers, et le long d'un des escaliers encore, sculptée dans le chêne, une théorie d'artisans, la montée des humbles constructeurs de l'édifice, charpentier, maçon, menuisier, électricien. De peintures, je ne vois aussi qu'une fresque du distingué peintre Frælich, reproduisant l'antique légende des filles d'Égyr, et dans la salle de lecture de la bibliothèque un tableau de Kroyer, représentant l'architecte M. Nyrup, étudiant les plans de l'hôtel de ville avec son entrepreneur, l'architecte Jørgensen, et près d'eux, le chef des maçons. A mon vif regret, je n'ai pu tout décrire; mais le peu que j'aurai noté suffira, je l'espère, pour montrer combien cette belle œuvre fait honneur à son architecte, à ce très noble petit pays, qui ne compte que 2 ou 3 millions d'habitants, autant ou moins que l'Attique d'autrefois, ou que Paris ou Londres aujourd'hui, et qui compte parmi si peu d'habitants tant d'artistes de la plus haute valeur. M. Nyrup est de ceux-là, l'un des excellents architectes de notre temps, où ils sont malheureusement trop rares. Il a formé des élèves, dont l'œuvre est elle-même remarquable. J'ai nommé parmi eux M. Vischer. Dans un prochain article, j'aimerais à parler de lui, de M. Kampmann, qui a édifié à Viborg une bibliothèque publique méritant d'être signalée, et surtout de M. Wenck, qui a construit, entre Copenhague et Elseneur, de charmantes gares de campagne, d'un art très personnel aussi et vraiment délicieux. Je ne connais aucune ligne de chemin de fer en Europe qui ait mieux ou ait aussi bien. Il est nécessaire de mettre de l'art en tout, et même dans les gares des localités les plus humbles. JEAN LAHOR. Mme FOLEY-RISLER Cadre (cuir repoussé)

Page 10

Exécuté par SOCARD Vitrail CHARLES GUÉRIN Pour le tempérament calme, précis, minutieux, opulent et solennel de M. Charles Guérin, la nature, la vie est un décor. La beauté n'est pas dans le mouvement, si déjà elle n'est plus comme autrefois dans l'immobilité : elle est dans les stations et, si je puis dire, dans les extases du mouvement. Voilà bien ce qui nous passionne et de suite nous est nouveau dans cet art essentiellement décoratif; c'est sa qualité de vie dans une certaine quantité de repos que comporte et qui constitue l'art décoratif. Au premier coup d'œil, en remarquant que ce jeune peintre, inquiet d'élégance, fait retour à des modes surannées, on est sur le point de lui reprocher de n'être pas dans la vie. Mais aussitôt la fraîcheur intense et végétale des nuances des robes empreint de splendeur naturelle, de jeunesse, les lignes du Passé! Et l'on se rend compte que le Présent lui parut une chose trop vertigineuse et éphémère; le Passé garde dans la mémoire une vie plus sereine et lente où l'on a le loisir de tout admirer. Semblablement M. Guérin s'est longuement complu au genre des «natures-mortes» pour ce qu'il y a en elles d'éternité, d'antiquité qui se prolonge, pour la façon dont leur immobilité se prête aux jeux, à la vie de la lumière à leur surface. Il est le poète des reflets de la Lumière vivante sur les natures-mortes : il n'est point d'effets où il ait montré plus de virtuosité que dans les études de reflets sur des tables et des dames-jeannes enveloppées d'une atmosphère translucide et recueillie où ces objets prenaient des beautés d'âme et de conscience reflétant silencieusement la vie. M. Guérin ensuite a peint les jardins, parce qu'ils sont les natures-mortes de la Nature, des salons où, sous le pomponnement des couleurs et des ombres, la terre est coquette comme un visage de femme qui se poudre et se farde délicatement, d'un rose un peu lilacé de passerose. Les arbres, de tons moelleux, s'y disposent en meubles, en rideaux, en tapisserie; les bocages ont les lignes contournées des meubles Louis XV ou de Malakoff, avec leurs plis de feuillages; et, au ciel, dans une atmosphère de thé, les nuages bouffent comme des robes. Dans tous les jardins, avec l'esprit luxueux d'un Elémir Bourges, avec des couleurs nobles, des teintes royales, Charles Guérin retrouve

Page 11

d e David