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MEANNEE 5 L'ART DÉCORATIF REVUE MENSUELLE D'ART CONTEMPORAIN AVRIL 1903 SOMMAIRE LES DESSINS DE LUCIEN MONOD (12 illustrations) . . . . . . . . . . . . GUSTAVE SOULIER L'ART JAPONAIS ET L'ART MODERNE, A PROPOS DE LA VENTE HAYASHI (9 illustrations). . . . . . . . . . . . RAYMOND KEECHLIN LA SOIERIE. — I. LA SOIERIE ET SES GENRES (8 illustrations). . . . . . . . . . . . LÉON RIOTOR LES ARTS RÉUNIS» (15 illustrations) . . . . . . . . . . . . ÉMILE SEDEYN INTÉRIEURS (5 illustrations). A TRAVERS LES EXPOSITIONS (7 illust.) ALBERT THOMAS PETITES NOUVELLES — CONCOURS — EXPOSITIONS FRANCE BELGIQUE UNION POSTALE UN AN 20 FR UN AN 24 FR SIX MOIS 10 FR SIX MOIS 12 FR LE NUMERO 2 FR ADMINISTRATION: 95 rue des PETITS CHAMPS, PARIS M.DUPRENI

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LES DESSINS DE LUCIEN MONOD Depuis quelques années, il semble que l'on ait repris goût aux dessins serrés et délicats, où le crayon se fait tour à tour aigu ou moelleux pour serrer de plus près la contexture d'un visage, en pénétrer l'expression secrète. Le dessin paraît être le procédé le mieux approprié pour nous rendre un portrait intime, — inclinaison d'âme autant que ressemblance physique; nous le trouvons plus dégagé de matière que le pinceau, qui doit se mouvoir sous sa charge de pâte colorée et qui, plus riche et plus onctueux, y perd en précision. Le dessin semble résumer les qualités de la peinture et celles de la sculpture: les volumes y sont fermement établis. Cette considération nouvelle accordée aux dessins provient, sans doute, chez les artistes conscients de leur art, de l'étude plus approfondie des maîtres de toutes les époques. En se mettant sous la discipline plus suivie de ces maîtres, en se rendant compte de leurs méthodes de travail, en examinant les abondantes collections de dessins que possèdent les grands musées d'Europe, on s'est rendu compte de toute la pénétration de caractère, ou de toute la souplesse aisée et élégante qu'enfermaient tour à tour, dans leurs sanguines, leurs crayons noirs, leurs pointes d'or ou leurs dessins teintés, Léonard ou Lorenzo di Credi, Andrea del Sarto ou Raphaël, Holbein ou Lagneau. D'autre part, nos maîtres du XVIIIe siècle nous ont aussi révélé dans leurs dessins un art charmant, arrivant même à un exquis sentiment de coloration, par le mélange des trois crayons, rouge, noir et blanc, sur papier teinté. Enfin, après des années d'oubli, on a revu les dessins d'Ingres et de son école, et l'on y a respiré le sentiment de la vie; cette série de portraits nous retrace tout un caractère d'époque, nous cliche toute une classe sociale, avec ses vertus d'intérieur et ses vanités. Depuis, nous avons vu quelques-uns des artistes les plus considérables rester des maîtres du dessin. Je sais des dessins d'Alphonse Legros, à la pointe d'or, qui resteront des chefs-d'œuvre classiques, par le travail du modelé qui, à travers les traits de la physionomie, dégage toute une pensée. Les dessins de Burne-Jones resteront peut-être aussi parmi ses œuvres les plus puissantes. Dans nos dernières expositions,

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L'ART DÉCORATIF M. Friant a trouvé une veine heureuse dans de fins portraits à la mine de plomb, et c'est dans ces expositions récentes que nous avons vu paraître aussi les dessins de M. Lucien Monod, qui font l'objet de cette étude. Nous suivions, depuis bien des années déjà, le talent de M. Lucien Monod, que l'on avait vu poindre aux premiers salons du Champ-de-Mars, et que les amateurs avertis avaient bien vite discerné pour la note délicate, émue et sérieuse de sa peinture. Ses premiers tableaux, — des figures d'une allure quasi allégorique malgré leur étude sincère et intime, ou bien des paysages, dont la plupart étaient rapportés de Bretagne, — s'atténuaient comme d'un voile mélancolique et crépusculaire; il affectionnait les harmonies grises et douces. Je me rappelle un tableau de lui, impression de soir tombant sur la mer, qui résume bien toute cette période de son œuvre: cela s'appelait L'Heure de cendre. Puis sa manière s'est fortifiée, sa couleur s'est corsée, peut-on dire, en même temps que la matière même de sa peinture se faisait plus pleine, plus solide, plus franche; l'artiste acquérait sa personnalité, qui se révélait dans les tableaux des années suivantes, d'une touche souple et savoureuse, d'une puissante harmonie de tons. Des figures de femmes, placées dans des sites de rochers et de mers, en dégageaient la signification permanente, le grand symbole physique et éternel: une femme, appuyée contre les parois de rocs, soulevait une lourde conque d'ammonite, comme la volute d'une architecture cyclopéenne, appareillée à ces murailles mystérieuses; une Sapho se laissait glisser dans le remous de l'onde attirante. Un vrai tempérament de peintre se manifestait dans ces tableaux, parce que le sentiment se dégageait des formes fortement constituées; l'artiste y aspirait à peindre des corps réels, sous les aspects de la nature qu'il avait ressentis, et par ses moyens d'expression propres, c'est-à-dire par une couleur sonore, franchement maniée. M. Lucien Monod n'a pas renoncé à la peinture pour se consacrer exclusivement au dessin; il a rapporté, l'automne dernier, d'Italie de puissantes études de peintre, où les arbres et les architectures s'unissent dans un noble accord, et que l'on verra, nous l'espérons, au Salon de cette année. Mais depuis deux ans environ, on a vu paraître de lui des compositions aux trois crayons, où il a dès maintenant acquis une note bien à lui. Conduit fortuitement, par la demande d'un amateur, à quelques premiers essais, il (Photographie Roux)

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LES DESSINS DE LUCIEN MONOD s'attacha peu à peu à ce mode d'expression, choisit plus précisément ses crayons, son papier, le traitement même de son dessin, — tout ce qui contribue à donner à ces morceaux leur saveur particulière et en constitue la matière. La plupart de ses dessins sont maintenant exécutés sur un papier d'un ton bistre, épais et moelleux, où le crayon ne garde rien de sec. La sanguine et le crayon noir s'y unissent la plupart du temps sans se mélanger, accentués par quelques touches de blanc. La proportion entre les deux crayons est très variable; tantôt la sanguine est presque employée seule — une sanguine brune, — tantôt elle est utilisée pour les parties nues, tandis que les vêtements sont exécutés au crayon noir. D'un grain plus écrasé, d'un modèle plus estompé dans ses premiers dessins, tels que le portrait de Mme F. ou le portrait de jeune fille que nous donnons en hors texte, sa facture est ensuite devenue plus ferme, demandant plus au dessin lui-même, au coup de crayon tracé avec aisance. Le charme de ces compositions saisit tout de suite, et c'est un charme complet; on ne songerait pas à voir en ces pages de simples esquisses, exigeant l'apport de la couleur pour donner une impression plus définitive. Dans son harmonie réduite de tons bistres et roux, de gris et de noirs, le dessin fournit toute la sensation désirable de couleur; les carnations y ont une extrême sensibilité, qui semble donner l'effet de la chair même. (Photographie Roux)

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L'ART DÉCORATIF Il faut insister sur la grâce, l'élégance, et aussi sur le sentiment de ces œuvres, qui comprennent des portraits, des études de nu et quelques figures fantaisistes. Les portraits y ont un caractère d'intimité et de profondeur que l'on sent derrière l'agrément de la disposition, et qui en font des pages d'analyse durables. On y retrouve l'humeur, et comme l'attitude et la préoccupation habituelles du modèle, dans l'entourage aperçu d'un décor domestique. Le plus complet à ce point de vue est le portrait de Mme S., portrait à la fois réfléchi et sans apparat, où le modèle songe et vit dans son entourage de livres et de bibelots familiers. Peut-être même ces accessoires arrivent-ils à prendre ici un peu trop d'importance, se mettent-ils au même plan que la figure vivante et se trouvent-ils trop accumulés. Mais on saisit la volonté de retracer un coin d'intérieur très précis, de faire le portrait d'un foyer d'activité intellectuelle, presque autant que de la personnalité qui en est l'âme. Dans leur atténuation de couleur, leurs dimensions réduites, leur aspect discret qui, sans attirer l'œil, le repose doucement lorsqu'il s'y arrête, ces portraits au crayon prennent une intimité particulièrement subtile, à laquelle sied cette grisaille légèrement rehaussée; la peinture n'aurait su atteindre à cette même modération. C'est vraiment là le portrait fait pour l'intérieur domestique et non pour l'indifférente cohue des galeries; il prend toute sa valeur dans un coin de l'appartement, pour ceux qui sont vraiment de la maison. Les charmants dessins de nu, auxquels s'est exercé le crayon de M. Lucien Monod, méritent aussi de retenir l'attention. Là plus qu'ailleurs, par ses moyens d'expression, par sa touche souple et savoureuse, gardant (Photographie Roux)

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LES DESSINS DE LUCIEN MONOD la sûreté du contour, le dessin de l'artiste éveille le souvenir de nos maîtres du XVIIIe siècle. La tradition se retrouve, mais une grâce nouvelle s'épanouit; c'est du Fragonard moderne que l'on nous donne. Une sveltesse, une liberté dans le mouvement, un air de visage, qui sont bien d'aujourd'hui, font de ces œuvres des morceaux où l'on reconnaît le caractère de notre temps. Nous laisser de la beauté contemporaine des images analogues à celles qui nous restent des maîtres galants du XVIIIe siècle, où la femme nous révèle les charmes que l'on appréciait alors en elle, c'est là ce qu'a tenté Lucien Monod. Et louons-le de ce que ses études restent de sérieux modelés d'après le corps vivant, où transpire sans doute le sentiment de l'artiste, épris des formes caressantes et jeunes, mais qui ne visent pas à l'anecdote amoureuse, au sujet libertin. Cela reste de l'art de recherche, où l'auteur veut lui-même approfondir davantage le jeu des muscles sur l'ossature, saisir l'expression changeante sous l'infinie mobilité des attitudes. Le dessin d'académie demeure la forte école des artistes, celle où leur métier doit sans cesse se retremper, car c'est là qu'ils sont directement aux prises avec la vie, dans toutes les manifestations de l'organisme humain. Aucune maladresse ne peut se dissimuler ici dans un arrangement heureux, aucun défaut de construction ne disparaît sous l'épaisseur d'une draperie. C'est au plan,

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L'ART DÉCORATIF et non à la façade, que l'on juge l'architecte; c'est à l'étude de nu que l'on mesure le talent du peintre ou du dessinateur. M. Lucien Monod a bien senti lui-même le rapport que l'on peut établir entre dote perd de son caractère pictural. Ce sont de légers croquis de femmes à chevelures bouclées, coiffées de grands chapeaux, vêtues de robes à paniers, apparitions gracieuses d'un autre âge, où le geste charmant, la pose attendrie sont surtout cherchés. Ce côté de son œuvre ne doit pas être négligé pour comprendre exactement le tempérament de l'artiste; il nous décèle une inclination d'esprit, un sentiment de douceur, une rêverie sentimentale, fine et juste, que l'on trouvait déjà dans ses premières peintures voilées de gris. C'est donc trèslogiquement que Lucien Monod a été conduit à ces séries de dessins, fort remarqués aux récentes expositions, et où son talent a trouvé une voie tout à fait intéressante, tout à fait appropriée à ses facultés particulières. L'an dernier au Salon de la Société Nationale, bien que fort mal placés, et à la Société Moderne des Beaux-Arts; cette année encore, à cette même Société et à la toute dernière Exposition des «Arts Réunis», dont nous parlons d'autre part; bientôt, nous l'espérons, au prochain Salon de la Société Nationale, où l'on saura leur attribuer la place qu'ils méritent: par- ces dessins et ceux de l'avant-dernier siècle. Il s'est même, par fantaisie, amusé à exagérer cette évocation du XVIIIe siècle dans quelques morceaux qu'on pourrait appeler «sujets de genre», si le terme ne tendait pas à désigner plutôt des ouvrages où l'anec-

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LES DESSINS DE LUCIEN MONOD tout où ils paraissent, ces dessins ne peuvent manquer de fixer l'attention. Ils prennent place, nous en avons la conviction, parmi les documents les plus authentiques de la vie contemporaine. On se souvient de cette belle exposition de Portraits de femmes et d'enfants, organisée, il y a déjà plusieurs années, à l'École des Beaux-Arts. On y voyait comment, de siècle en siècle, les cœurs et les cerveaux d'artistes, miroir conscient du sentiment de leur époque, comprenaient les êtres qui font le double charme de notre vie. Dans une exposition future, les dessins de M. Lucien Monod seront aussi de précieux témoins, auprès des pointes sèches de M. Helleu, par exemple. Ceder nier artiste aura retracé de notre contemporaine les poses étirées, les grâces coquettes, la femme élégante d'aujourd'hui, parée, adulée, ondoyante, le côté instinctif et «animal», si l'on peut ainsi dire sans irrespect, de natures très raffinées. M. Lucien Monod en aura donné le côté plus profond; ce sont des portraits plus pensifs; notre intellectualité éveillée, une indépendance d'esprit quelque peu frondeuse s'y découvre parfois, de façon très évidente. Ce ne sont plus les bonnes dames placides d'Ingres; les temps ont marché, notre psychologie aussi. Il est bien certain que les estampes et les dessins garderont très spécialement ce caractère de documents précis, pour la compréhension de notre époque, l'analyse de nos états d'âme. Le tracé au burin ou au crayon a quelque chose de plus rapide que la peinture, de plus instantané même, pouvons-nous dire. L'artiste y saisit davantage notre air de tous les jours, notre allure familière. Le portrait peint invite à un peu plus d'appret, parce qu'il exhorte aux recherches de couleurs, à la combinaison du tableau. Les éléments se trouvent simplifiés dans le dessin ou sur la planche de cuivre; on y pose moins. Il ne viendra jamais à l'idée de tous ceux que nous voyons pompeusement représenter. (Photographie Roux)

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L'ART DÉCORATIF sentés aux Salons, dans des attitudes immor- telles et des vêtements cérémonieux, de faire reproduire leurs traits par un modeste crayon. D'autre part, ceux qui désirent un portrait intime les dessinateurs, par leur collaboration réciproque, auront composé un précieux album de la vie contemporaine. GUSTAVE SOULIER. éprouveront sans doute une prédilection pour les dessins discrets où nous livrons plus de nous-mêmes, dans une demi-teinte favorable. Il n'y aura pas confusion des genres, et tout le monde y trouvera son compte. Empressons-nous d'ajouter que le portrait d'apparat gardera beaucoup moins de valeur pour le psychologue des siècles futurs; il n'y trouvera que des caractères permanents d'humanité: la vanité, l'amabilité mondaine et banale, le vide de pensées. Ailleurs, les nuances individuelles se découvrent; la pose s'abandonne, le front s'ombre et s'éclaire doucement, comme sous le passage de légers nuages; les yeux restent sincères, la bouche se modèle suivant son pli habituel... Il n'en faut pas davantage: les ressorts cachés s'indiquent, la personnalité se reconstitue. On lit à travers ces linéaments mieux que sur les sinuosités d'une écriture. Historiens véridiques de toutes ces manifestations subtiles de nous-mêmes, de notre façon de nous tenir, de marcher, de nous asseoir, de rêver, d'écouter,

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L'ART JAPONAIS ET L'ART MODERNE A PROPOS DE LA VENTE HAYASHI On a dit bien souvent que l'art moderne est né de l'art japonais et il est certain que le Japon a eu sur sa formation une influence considérable: c'est lui qui a réappris à nos artistes à regarder la nature et à s'en inspirer directement, et qui par cela même a brisé le joug des stylisations antérieures, classique, gothique, renaissance ou Louis XV. Il leur a donc rendu un service inappréciable; il aurait pu pourtant leur en rendre de plus grands encore, s'il avait été mieux connu et si les artistes avaient pu entretenir avec son art des relations plus intimes. Malheureusement ce sont pour l'ordinaire des objets d'un art très médiocre qu'ils ont eus sous les yeux: les musées sont demeurés longtemps fermés à l'Extrême-Orient, les collections privées sont difficilement accessibles, et comme la pacotille même venue du Japon avait encore son charme, c'est à elle qu'on s'est laissé prendre. Aussi faut-il s'estimer heureux quand le hasard met sous les yeux des artistes de véritables œuvres d'art japonaises, des morceaux anciens et de grand style; les trois ventes Hayashi de 1902 et de 1903 nous en ont présenté beaucoup, dont plusieurs, et non des moindres, sont entrées au Louvre. Nous voudrions croire que tous ceux qui avaient intérêt à les étudier l'ont fait avec l'attention qu'elles comportaient et qu'ils tireront profit des leçons qu'ils en ont prises: il peut n'être pas moins utile d'en dégager quelques-unes et de montrer ce que le Japon bien compris peut nous apprendre encore. Un des traits particuliers à l'art japonais ancien, c'est qu'il a été avant tout un art utile, si l'on peut dire; le bibelot sans usage et fait uniquement pour l'amusement de son auteur ou de quelques amateurs Peignes