Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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JULES CHÉRET > E n'est pas une loi, mais c'est une constatation, que la joie ne donne presque pas de résultats en art. «Tous les bonheurs se ressemblent, mais chaque infortune a sa physionomie particulière.» Ainsi débute Anna Karénine, un des plus beaux livres qui aient jamais été écrits. C'est peut-être en effet ce manque de physionomie particulière du bonheur qui l'empêche de contribuer à l'art que la douleur alimente inépuisablement. Le bonheur est un état dont on se souvient ou qu'on espère, mais où l'on ne se voit pas vivre : c'est une cessation de tout trouble, et par conséquent une cessation du sens critique de soi-même. Jusque dans les paroxysmes de l'exaltation qui offrent à certains tempéraments une forme du bonheur, il y a un point culminant qui est calme jusqu'à l'inconscience et qu'on ne perçoit pas. On perçoit la montée et la descente, c'est-à-dire les états avoisinant le bonheur; mais lui-même est un pôle où l'âme seule peut atteindre et survivre, et que la sensibilité ne contrôle pas. > > L'artétant fait des contrastes de cette montée et de cette descente, il s'ensuit qu'il n'exprime presque jamais le but lui-même. Quand il nous

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L'ART DÉCORATIF Pastel thoven, ou Rembrandt. Est-ce à nous dire malades? Je pense que Nordau lui-même laisserait aujourd'hui de côté ce mot qui n'est qu'un mot. Nous serons dans une plus vraie conception de la question en distinguant la joie et le bonheur: celui-ci est un élément métaphysique et moral, seulement respirable sur les plus hautes cimes. Celle-là est compatible avec l'action, la vie quotidienne et ses spectacles. Le monde féerique créé par Chéret me paraît démontrer nettement cette dissemblance; il n'est peut-être pas heureux, mais il est joyeux, — et il est aussi mélancolique, parce qu'au sein de la joie habitent le regret, la hantise et la nostalgie du bonheur qui en est l'image idéale. Pastel semble y parvenir, nous trouvons que, malgré tout, le bonheur, tel que notre âme le rêve, est infiniment au delà de ce qu'on nous montre, et nous éprouvons une sorte de déception. Ainsi Mozart, par exemple, en certaines périodes symphoniques, est l'image même de l'art heureux, mais donne-t-il vraiment cette sensation d'infinitude qui correspond à nos désirs? Pour moi, je ne l'y ai jamais trouvée, et je crois bien que nous sommes arrivés à un degré psychologique où nous faisons participer même la douleur à l'expression d'un bonheur terrible, farouche, éloigné de la sérénité comme on l'entendait jadis, le bonheur par soulèvement total de l'être tel que nous le donnent Bach et Bee-

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JULES CHÉRET Étude pour le rideau du Theatre Grevin

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L'ART DÉCORATIF Chéret est, de notre temps, le seul homme qui nous ait apporté l'exemple de la joie et qui se soit créé un monde tout de rêves, non point par un sursaut passager de son imagination, mais durant toute une vie. C'est dire quel étonnant effort d'élimination il lui a fallu faire pour, voyant la vie qui lui fut plus dure qu'à bien d'autres, n'en exprimer que cela. Au reste, il ne l'eût point fait malgré la volonté la plus obstinée, s'il n'en avait eu la faculté native et l'inclina- tion. Je ne parlerai même point de ses affiches. Tout le monde sait comment il les créa, ce qu'elles sont, l'effet que produisit leur apparition : cela a été dit et redit, et la dette de joie dont nos yeux sont rede- vables à ce grand artiste est une dette publique aujourd'hui. Mais les dessins de Chéret sont moins connus, ses grandes œuvres décoratives ne datent que de quelques années, et n'ont paru au Salon, partiellement, qu'en 1902. C'est là qu'il faut chercher le secret de sa pensée, là que s'ouvre à l'analyse une route nouvelle. L'étonnement général, ou du moins du plus grand nombre, car les artistes avaient su de suite à quoi s'en tenir, a été de voir l'affichiste prestigieux se révéler soudainement un pastelliste de premier ordre ; un second étonnement fut l'éclosion d'un tempérament de grand décorateur en cet homme qui jusqu'alors se bornait au petit cadre ou à la feuille de papier ; un troisième degré a été prétexté par la communication au public d'une série de ces sanguines qui démontraient si lumineusement la filiation de cet impressionniste à Watteau, à Boucher, à Fragonard. Et cependant tout cela était contenu logiquement dans la première af-fiche. L'unité du talent et de l'évolution de ce fantaisiste était absolue, introublée : c'était le résultat d'une étonnante contention intérieure, d'une volonté qui avait su maintenir son pa- rallélisme rigoureux à ses facultés d'expression, qui avait su tout ce qu'elle pouvait faire et l'avait fait pleinement sans s'égarer. Chéret fut tout lui-même, en puisance, dans ses plus anciens croquis. Et dès la première heure il posséda l'instinct de l'expression de la joie, de cette joie épérdue qui volète au-dessus de la lutte vitale et qui s'élance avec les soubresauts de la flamme vers l'inaccessible région du bonheur. Cette joie nous émeut, elle nous donne

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JULES CHÉRET Portrait de Mme X. le frisson, parce qu'elle est l'image de nos désirs secrets, et parce qu'elle élève au ciel des rêves, dans le tourbillon étincelant de ses feux de Bengale, toute notre mélancolie passionnée. Si le bonheur était le paradis et si la vie était l'enfer, la région entre terre et ciel où Chéret a situé ses créatures serait un purgatoire délicieux. Il semble que tous les êtres qu'il lance fastueusement dans ce vertige d'azur, d'or et de roses soient nos propres images, alors que, tristes, affairés, cheminant sur la terre, nous en sommes les ombres lourdes, «l'opacité de nos spectres futurs» selon l'expression du poète. Chéret n'a pas seulement adopté le symbolisme clair et facile des personnages de la farce italienne, Pasquin, Pierrot, Arlequin ou Colombine, si seyants de couleurs et de lignes et si propres à l'effet décoratif. Il a su, en grand peintre moderniste, faire de belles choses avec la robe de bal, l'habit noir, le plastron et le chapeau claqué, et en même temps il a ainsi, avec une audace singulière, relié notre réalité à nos rêves. Il en a eu le pouvoir au point de nous faire accepter totalement son illusionnisme et de nous ôter tout étonnement en présence de clubmen et de soupeuses flottant dans des nuages de féerie. Toute cette foule gravite dans l'espace enchanté selon un rythme de musiques invisibles qui tantôt l'approche de la terre et tantôt la fait remonter vers un brasier de clarté suprême, suave, vaporeuse et impénétrable : et toujours une mystérieuse loi d'attraction maintient cette foule bariolée dans une zone où nous pouvons encore l'apercevoir, mais où nous ne pouvons plus la toucher. Toute sensation de pesanteur est abolie : ces groupes s'abaissent, puis brusquement tournent et remontent au zénith avec les bonds doux et immenses d'une aéronef. On dirait que le peuple de Watteau, de Fragonard et de Portrait de Mme F.

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L'ART DÉCORATIF (Salle à manger de M. Fenaille, à Neuilly) Boucher de Monticelli, de Banville et de Verlaine aussi, élégant, mince, soyeux et tendre, s'est décidé à s'exiler des bosquets, des fontaines, des parcs où s'était jadis réfugiée sa rêverie, et qu'il s'est tout entier confié aux nuées azurées où se dérobe l'immortel paysage de l'Embarquement pour Cythere, comme si la laideur ou la névrose du siècle nécessitait enfin cet évanouissement suprême! Mais ce sont bien nos frères quand même, ces êtres impondérables et capricieux. Ils flottent, délivrés, mais ils ont gardé les traces de nos souffrances. Voyez leurs mains crispées, nerveuses, avec des doigts sans cesse ouverts pour saisir et retenir, voyez leurs visages, où brûlent des yeux passionnés, où les sourires saignent; il n'y a pas cela dans les maîtres du XVIIIe siècle. L'homme qui a peint ces créatures s'est souvenu de la souplesse des danseuses espagnoles, de la svelte musculature des acrobates américaines, de la grâce provocante des filles de la haute galanterie, de la beauté étrange des visages apparus dans les alternatives de clartés et de ténèbres des sorties de bal, ou des faces pâles, nimbées de chevelures, fumées d'or pâle, presque diaphanes dans la lividité des fanoux électriques. C'est de tout cela, et du modernisme aigu des scènes de skating, de palais de glace, de concerts, de bals masqués, de tout cela et du sourire pervers ou bizarre de la mode, que le génie de Chéret a imbu les regards, les lèvres, les attitudes de cette foule inquiète et délirante qui flamboie, tournoie, s'élançe, palpite, miroite et se dérobe dans les vapeurs d'un vaste embrasement: l'encens même de la joie moderne brûle en son œuvre vers l'impassible bon-

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JULES CHÉRET (Salle à manger de M. Fenaile, à Neuilly) heur siégeant dans les profondeurs de l'éther, et c'est une rafale lyrique, une tourmente d'exaltation qui, pèle-mêle avec la cruelle Colombine, le fourbe Arlequin, le désolé Pierrot, le grognon Cassandre et le brutal Polichinelle, emporte les hommes que nous fûmes et les femmes que nous avons désirées dans le vertige cosmique, avec toutes les passions, tous les rêves, toutes les angoisses aussi, comme dans un nouveau sabbat, celui de la joie qui veut survivre à tout prix, échapper, planer, oublier! Ce n'est pas là le bonheur, c'est l'effort paroxysmé pour l'atteindre — ou pour n'y plus penser, pour couvrir de bruit son immense mutisme, pour peupler son infini par des chants, des danses, des baisers, des musiques et des tintements de cristaux, pour s'étourdir enfin, s'étourdir, cette dernière suppléance que l'imagination puisse substituer au bonheur. C'est cet effort que nous a raconté Chéret, et c'est parce qu'il nous l'a fait reconnaître en nous-mêmes qu'il nous a émus. Oui, il y a là une émotion. Il y a là la pensée secrète de toute la vie de ce peintre des spontanéités brillantes, qui est parfois un triste, comme Watteau. Son dessin nerveux, son grand beau dessin en mouvement, qui n'a rien de la fausse science et dont toute ligne, comme chez Degas, entraîne l'esprit et le regard dans une direction, ce dessin admirable de Chéret, qui suit l'évolution de la forme sans la figer, est le signe même de sa pensée. Ces jambes tendues, ces tors- ses cambrés, ces têtes renversées jetant des regards brûlants par-dessus l'épaule, ces bras élancés au-dessus des cheveux envolés ou abandonnant, dans un mouvement ascensionnel, les gerbes de roses qui les surchargent, tous ces gestes obliques passant selon l'orientation des vols d'hiron-delles qui rasent la terre avant l'orage, ce sont des gestes d'effort, les gestes de la course au bonheur. Mais l'arrière-pensée d'inquiétude, le signe de l'amour de l'infini, sont constamment dérobés aux regards superficiels par l'apparente improvisation, la grâce négligente, la fougue de l'exécution, et toutes les subtiles précautions que, par une modestie mêlée de coquetterie et propre aux grands artistes, Chéret a prises pour dissimuler sa science et faire croire à la

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L'ART DÉCORATIF légereté, à la facilité désinvolte, à la fugitive fraicheur d'esquisse de son œuvre. Il a fallu ses dessins pour que tout le monde enfin comprit ce qu'il y avait là de travail, de réflexion, de prévision et de conscience, en comparant aux personnages définitifs les dessins d'après le modèle, en voyant ce que l'artiste élisait dans la nature, ce qu'il y ajoutait, en surprenant la façon dont il transposait, dont il immatérialisait les êtres. Sous ces croquis à la sanguine, si sincères, si naïvement respectueux de la réalité, on voit la chrysalide devenir papillon, on épie le premier battement d'ailes — et le génie décoratif et lyrique de Chéret s'y dévoile tout entier. Il a fallu ses décorations pour que l'on comprît sa science des groupements, et comment il identifie les couleurs et les personnages au point de créer de véritables bouquets humains. Comme tous les grands décorateurs-nés, Chéret voit des harmonies d'abord, et cette vision commande la disposition des figures, contrairement aux principes de l'école, qui les assemble selon la logique du sujet littéraire, et les colorie après, en ne se souciant que secondairement de leur harmonisation générale. Il a fallu enfin l'apparition des pastels pour faire apprécier pleinement la richesse de ces harmonies dont personne n'a dépassé l'intensité, et qui sont la plus évidente démonstration du principe chromatique de l'impressionnisme, procédant par la juxtaposition des complémentaires. Tout fulgure sans une violence inutile, dans une harmonieuse réciprocité de reflets. Les relations du monde féerique de Chéret au monde réel ne s'affirment pas seulement par le caractère de nervosité moderne qu'il donne à ses créatures en général: il est telle figure que nous reconnaissons, tant elle est contemporaine, et les music-halls, les théâtres, les ballets où l'artiste se plaît à fréquenter lui fournissent des notes et des thèmes comme ils en ont fourni, dans l'ironie, le vice et l'amertume, à Degas, à Lautrec ou à Louis Legrand. Il y a beaucoup

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JULES CHERET Peinture décorative (Salle à manger de M. Fenaille, à Neuilly) de véritables portraits dans l’œuvre de Chéret, sans même compter ses nombreuses effigies-affiches comme La Tortojada, Loie Fuller ou Camille Stefani, ou ses dessins d’après Mme Charlotte Wiehe, ou une quantité de croquis offerts à des amis. Il s’est plu, dans ses études à la sanguine faites d’après le modèle, les matins, et notant rapidement des gestes, à relever les caractères du type français féminin comme s’y com-

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L'ART DÉCORATIF Pastel plaisait Fragonard : et non seulement en faisant revêtir aux fillettes de Paris les costumes de satin, les travestis de la fantaisie italienne, mais en étudiant sur elles la robe et le chapeau modernes. Ce ne sont pas ses moins beaux dessins que ceux où il a donné du style jusqu’au paletot-sac et à l’ulster de la chauffeuse, à la jupe courte de la cycliste, se plaisant à dessiner les plis amples, à en dégager la sveltesse spirituelle d’une jambe, à éclairer, çà et là, d’une note de crayon blanc, la cassure d’une faille ou la cambrure vernie d’un soulier. En ce sens certains de ses portraits de Parisiennes sont des merveilles d’arrangement, de goût et de vivacité. Ces éléments de délicate réalité sont la structure secrète de l’apparente fantaisie de Chéret. Picturalement, ses décô- rations pour l’Hôtel-de-Ville, pour les appartements de M. le baron Vitta et de M. Fenaille, sont des chefs-d’œuvre qui compteront dans l’histoire de la peinture décorative, parce qu’ils unissent à la qualité lyrique et joyeuse des harmonies murales les plus sérieux témoignages de science. Chéret a, au degré des plus grands prédécesseurs, le don de savoir répartir ses groupements à des distances exactement prévues pour l’effet d’ensemble. Il n’y a rien de compact et rien de vide, ni abus ni remplissage. A la limite des plinthes s’ouvre un ciel immédiat où se meuvent librement des êtres qui y semblent aussi naturellement placés que des nuages, des oiseaux ou des astres, et y évoluent selon des courbes et des ellipses analogues, une synthèse de tonalités ardentes régit sans crudité l’étendue de la composition : tout flotte et rien ne tombe, tout se maintient avec aisance par une symétrie des gestes qui s’appellent et se coordonnent, et il y a dans tout cela une sorte de suspens délicieux qui évoque pour sa véritable définition la célèbre phrase de Mallarmé sur la Cornalba : «... Elle paraît, appelée dans l’air, s’y soutenir, du fait italien d’une moelleuse tension de sa personne. » Cette phrase, c’est l’art de Chéret tout entier.

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JULES CHÉRET (Salle à manger de M. Fenaille, à Neuilly) Son eurythmie croit en raison directe de sa fougue. L'adorable rideau de théâtre fait pour la petite scène du musée Grévin en est une nouvelle preuve. Placé là discrètement, sans avoir figuré au Salon, selon la modestie coutumière de l'artiste, c'est une des plus belles choses d'art que l'on puisse voir à Paris que ce rideau où, sous une large lune d'or triomphant dans le sombre azur, la troupe joyeuse et nerveuse des créatures favorites du peintre se groupe en un bouquet où il s'est plu à intensifier l'éclat de son coloris jusqu'au degré suprême de son expansion. Cette sagesse foncière, cette innéité de l'équilibre, ce choix de thèmes allégoriques très simples permettant le développement à l'infini des combinaisons rythmiques du corps, ces dons n'ont pas seulement fait de Chéret le type de l'artiste moderniste, et le plus étonnant applicateur de la technique impressionniste à l'art mural pour lequel elle est conçue plus encore que pour le tableau; ils ont fait de lui l'homme destiné à prouver, plus nettement que Renoir encore, et plus que Monticelli trahi par le destin, les références que la peinture antiacadémique a trouvées depuis 1870 dans la tradition française du XVIIIe siècle. L'œuvre de Chéret marquera pour la critique une date significative dans l'histoire du retour de notre peinture actuelle au classicisme autochtone, si profondément distinct de l'académisme qui a voulu s'y substituer et en couvrir ses erreurs. L'œuvre de Chéret, claire, logique, exempte de tout élément