Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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ME ANNEE 3 NUMERO 31 L'ART DE CORATIF REVUE MENSUELLE D'ART CONTEMPORAIN AVRIL 1901 SOMMAIRE PIERRE ROCHE (14 illustrations) . . . . . CHARLES SAUNIER LA CÉRAMIQUE DE TABLE (23 illustrations). EM. SEDEYN LA MUSIQUE ILLUSTRÉE (13 illustrations). RAYMOND BOUYER UN PETIT SALON (11 illustrations) . . . . . G. M. JACQUES LE VITRAIL (14 illustrations) . . . . . CHARLES SAUNIER MEUBLES NOUVEAUX (6 illustrations) . . . O. GERDEL CHRONIQUE — LIVRES NOUVEAUX HORS-TEXTE: LITHOGRAPHIE EN COULEURS DE G. DE FEURE FRANCE BELGIQUE UNION POSTALE UN AN 20 FR UN AN 24 FR SIX MOIS 10 FR SIX MOIS 12 FR LE NUMERO 2 FR ADMINISTRATION: 95 rue des PETITS CHAMPS, PARIS M. DUFRANC Agence générale pour la Belgique: 7, Passage Lemonnier, Liège

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N° 31 AVRIL 1901 L'ART DÉCORATIF PIERRE ROCHE PARLANT du sculpteur Pierre Roche, certains répètent : « Quel charmant touche-à-tout ! » Il y a dans ces mots de la sympathie et même de l’admiration pour le curieux créateur qu’est cet artiste, mais aussi un peu de commisération. Ils se demandent, ces gens, quel plaisir peut avoir Pierre Roche à exposer simultanément un beau morceau de pure statuaire et des petites choses dédaignées jusqu’à lui. Cependant, comme celles-ci sont exquises et que l’on veut être du dernier bateau, les mêmes gens vantent ces dernières et oublient un peu trop les mérites du Pierre Roche statuaire. Car, comme tant d’autres bons artistes, Pierre Roche est la victime de cette manie bien française qui consiste à n’attacher d’importance qu’à la spécialisation. Nous avons des paysagistes qui n’ont jamais fait de figure, ils sont très prisés. D’autres font l’un et l’autre, tout aussi bien sinon mieux, ils sont seulement appréciés. Barye créa des chefs-d’œuvre motivés par la figure humaine, il n’est cependant que l’animalier Barye. Contre de telles mauvaises habitudes il faut réagir, aussi bien dans l’intérêt des artistes que dans celui du public. Nous allons essayer à propos de Pierre Roche. Pierre Roche, sculpteur, a surgi avec la première exposition de la Société Nationale des Beaux-Arts, en 1890. Avant cette date il étudiait la peinture sous la direction de Roll. Mais entretemps, à l’occasion d’un concours ouvert en vue d’élever une statue à Danton, l’envie lui était venue de modeler un groupe à la gloire du grand tribun. Et dans l’atelier d’un ami absent il avait conçu une œuvre toute d’inspiration, hardie de mouvement et d’exécution, qui eut la bonne fortune d’intéresser Dalou. Avec sa fougue et son enthousiasme celui-ci dissuada à Pierre Roche de continuer à peindre et lui conseilla de quitter le pinceau pour l’ébauchoir. Si donc l’école française s’enorgueillit d’un curieux sculpteur de plus, c’est à Dalou qu’elle le doit. A dire vrai, Roche était préparé à ce nouveau métier. Il avait eu occasion de fréquenter longuement les amphithéâtres et conservait dans son atelier des pièces anatomiques, modélées par lui-même sur nature, qui lui avaient donné le secret des mouvements du corps humain. Mais là n’est pas encore le plus curieux de ces documents de temps très éloignés. Pierre Roche peut montrer une série de croquis faits dans les hôpitaux, qui sont les plus curieux documents qui soient. Par exemple, le souvenir d’une morte, décharnée par la phthisie, évoquée par un de ces croquis, nous poursuit en écrivant ces lignes. Nos yeux croient toujours voir devant eux l’implacable dessin ! Cependant Pierre Roche ne va pas s’attacher à modeler l’étrange. Par la mort il a appris à connaître le secret de la vie, et c’est elle qu’il traduira avec toute la ferveur qui sera PIERRE ROCHE BUSTE D'ENFANT (MARBRE)

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L'ART DÉCORATIF en lui. A la faire surgir du plâtre, du marbre ou du bronze, il aura un tel plaisir que le plus souvent il la concevra dans un cadre élégant, harmonieux qui mettra en valeur les lignes d'un corps de femme ou d'éphèbe, l'effort aisé d'un Titan. Alors apparaît Bublis. Du marbre blanc, le corps du bel adolescent surgit en un mince relief. Délicatement penché, il se mire dans l'eau claire d'une fontaine. Tel qu'on le vit au Salon du Champ de Mars, au milieu d'un décor floral approprié, ce bas-relief parut une œuvre délicieuse. Cependant tout le monde n'osa pas le dire, car, parallèlement, le décevant Pierre Roche montrait aux curieux ses premières gypsographies. Le procédé était neuf, séduisant, aussi chacun voulut-il paraître renseigné et parler, avant tout et surtout, de ces petits bas-reliefs estampés. Mais voilà une œuvre encore plus sculpturale et dénotant une science de métier qu'il fallut bien constater : l'Effort. Pris entre deux masses de rochers, un Titan d'une musculature robuste tente de soulever de ses bras vigoureux la masse qui l'enserre. Il y avait là une belle entente de la forme, une connaissance parfaite du corps humain. C'était le cas de parler du sculpteur Pierre Roche. Hélas, d'aventure, Bigot venait de lancer ses beaux grès et immédiatement Pierre Roche lui avait donné de curieux modèles dont les couvertes audacieuses attirèrent bien vite les linottes qui fréquentent les salons annuels. Encore une fois, le sculpteur, plus soucieux de satisfaire ses curiosités d'artiste que de soigner sa réclame en répétant à satiété le même type, la même forme, eut donc à souffrir de l'indifférence de la foule qui, trouvant de la force, réclama de la grâce. Cependant l'État a donné tort à M. Tout le Monde et a acheté l'Effort, qui figurera d'ici peu, croyons-nous, dans un des parcs parisiens. L'œuvre réclame l'attention, même en dehors de son mérite sculptural. En effet, la figure d'homme est coulée en plomb. Pierre Roche remet ainsi en honneur un métal bien délaissé depuis Louis XIV, qui le jugeait cependant digne de figurer dans les jardins de Versailles. La raison donnée par le sculpteur pour motiver son choix est intéressante: «Le bronze, dit-il, noircit avec les années, le plomb au contraire blanchit en vieillissant. Ma figure, PIERRE ROCHE BUSTE DE J. K. HUYSMANS (BRONZE) PIERRE ROCHE BUSTE DE M. K.

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AVRIL 1901 devant se détacher sur des rochers qui sont des masses claires, s'harmonisera à merveille avec eux, tandis qu'elle jurerait terriblement si j'employais une matière foncée. » La tentative sera donc intéressante et permettra de voir qui a raison de la tradition ou du judicieux artiste. On ne saurait non plus oublier les bustes qu'a signés Pierre Roche. Ses qualités d'observateur et de dessinateur, son souci de vérité et le soin avec lequel il serre sa forme lorsqu'il se trouve devant une physionomie caractéristique, font des portraits qu'il a signés des documents précieux. Quoi de plus typique, par exemple, que le buste de Huysmans? Pierre Roche a admirablement saisi l'allure ironique et fatiguée qui domine l'expression du curieux écrivain. Mais peut-être, à certain point de vue, préférons-nous encore le buste du peintre américain K. Avec sa face osseuse, ses lèvres épaisses, son front volontaire, son regard vif, il se dégage de cet homme au masque distingué une sorte de bestialité sensuelle qui explique la tyrannique et pourtant sympathique domination qu'il exerça sur la plus extraordinaire magicienne du temps présent, celle dont les danses tout esthétiques ont transporté d'admiration les foules du nouveau et de l'ancien continent. De tels travaux suffiraient à la réputation d'un statuaire, à la condition d'être répétés à satiété au moyen de la pierre, du marbre, du bronze. Pierre Roche a préféré se multiplier, accueillir tous les procédés nouveaux Aussi la céramique d'art trouva-t-elle en lui un adepte enthousiaste. Mais instantanément il sentit que l'œuvre devait se modifier selon les moyens de traduction. Et voilà pourquoi il n'imita pas tels de ses confrères qui, avec une indifférence injuriouse vraiment pour leur art, coulent en grès telle œuvre conçue pour le bronze et encrassent d'émail un morceau qui eût exigé pour son harmonieuse mise en valeur la précision du marbre. Il modèle alors, pour Bigot, cette curieuse, énigmatique, « prenante » Mort qui, traduite en terre lustrée, bénéficie du mystère étrange des choses patinées par un long enfouissement. — Oh! l'horreur du bandeau qui retient la mâchoire, empêche le ricanement affolant du squelette! En pendant, c'est une Aphrodite toute d'élégance et de grâce, aux seins tendus, qui semble être venue pour réparer les déprédations de sa compagne. Mais l'émail est avant tout un élément décoratif, il est de plus propre aussi à renvoyer une certaine luminosité. Aussi l'artiste, après avoir imaginé certains revêtements, des frises dont la salamandre, des ondines font tous les frais, se plaît-il à concevoir des ensembles où l'art et la science trouvent bénéfice à se marier. C'est, PIERRE ROCHE LA FEMME DE LOTH (PLOMB) par exemple, l'ingénieuse coupole émaillée qui abrita l'orchestre du théâtre de la Loïe Fuller. Par un artifice tout nouveau, en raison de certaines courbes, elle irradiait la lumière par réfraction sans que les sources de lumière fussent apparentes. Puisque nous parlons du théâtre de la Loïe Fuller, est-il nécessaire de rappeler quelle part Pierre Roche eut dans son ornementation, voire dans sa construction plus sculpturale qu'architecturale? Les sinuèuses gazes des danseuses

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L'ART DÉCORATIF qui flanquaient l’entrée semblaient se développer sur tout le monument, l’envelopper, ne laissant de visible que les visages gra- cieux qui couraient, en frise, le long de la construction. Pierre Roche a eu depuis à symboliser l’art théâtral dans une décoration destinée au théâtre de Tulle. Là encore il fut ingénieux, éclairant le masque comique à l’aide de saillies et de larges méplats, tandis que le masque tragique se voile d’ombre et s’accentue de cavités profondes. Mais, ne voilà-t-il pas que Pierre Roche s’est avisé de regarder nos navires. Il a constaté naturellement qu’ils étaient laids. En même temps il s’est souvent que l’illustre Puget avait passé la plus grande partie de son exis- tence à parer les galères du roi, et bravement il s’est mis à chercher une ornementation logique pour les navires mo- dernes, en tenant compte, bien entendu, des nécessités de forme qui s’imposent au- jourd’hui. Il a imaginé une série de plaques élégantes pour l’avant et l’arrière, tandis que le balcon de poupe s’or- nerait de cariatides, motivées par des grotesques des deux sexes, du plus amusant et, cependant, monumental effet. Incidentem nous avons fait allusion aux aquarelles estampées auxquelles Pierre Roche, à la fois parrain et inventeur, a donné le nom de gypsographies. Comme procédé, rien n’est plus simple: un papier mouillé comprimé dans le creux d’un moule en plâtre où l’encre colorée est déposée. L’artiste a eu soin de ménager ses pleins et ses creux de façon à diriger la coulée du liquide, et le hasard, qui, ainsi que le temps, est un grand artiste, fait le reste. Ce qui sort alors, ce sont d’exquis petits bas-reliefs où la délicatesse sta- tuaire s’allie à la sensibilité de la couleur. Personne qui ne connaisse les créations de Pierre Roche et n’ait admiré les Loïe Fuller, les libellules, les paysages, les marines sur- tout, obtenues avec ce pro- cédé naïf dont son goût délicat lui permet de jouer en virtuose. Mais à peine Pierre Roche avait-il obtenu ces séduisants résultats, que son esprit inventif l’orientait sur d’autres matières, et c’est alors que sortirent de ses mains les parchemins églo- misés,csescompositionsriches, somptueuses, féeriques, ob- tenuesparl’intercalationentre deux feuilles de mica ou de parchemin de paillons de diverses couleurs. Les raf- finés connaissent les couver- tures des Cantilènes de Jean Moréas et de la Cathédrale de Huysmans obtenues par ce procédé. Ici l’effet est vrai- ment surprenant et confine au mystère d’un vitrail. Un homme aussi curieux de toutes les manifestations esthétiques ne pouvait rester en dehors du mouvement de rénovation de PIERRE ROCHE LA POURSUITE FRISE EN GRÈS CÉRAMIQUE

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AVRIL 1901 PIERRE ROCHE. LOIE FULLER (TERRE LUSTRÉE)

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L'ART DÉCORATIF PIERRE ROCHE. MAQUETTE DU MONUMENT A DANTON

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AVRIL 1901 la médaille qui marque l'époque actuelle. Aussi a-t-il tenu à montrer sa subtilité dans cet art où tant de qualités de main et d'esprit sont exigées. Avec un sentiment parfait des nécessités décoratives, une sûreté de modèle remarquable, il a inscrit dans la circonférence d'une médaille une Mélusine, la fée qui domine toutes les légendes du Poitou, puis une Fortune. Mais lui, le statuaire habituel de la Loïe Fuller, allait-il négliger de commémorer cette autre magicienne? La Société des Amis de la Médaille ne l'a pas permis et l'a chargé d'élever à la gloire de l'esthétique danseuse un monument impérissable. D'autres œuvres conçues selon les lois de la Médaille vont suivre. Loin de nous l'idée de poser Pierre Roche en exemple à ses confrères, mais il nous semble qu'il était intéressant de montrer tout ce qu'un artiste à l'esprit distingué, sage et bien renseigné peut apporter d'inconnu et de nouveauté dans le domaine ornemental, tout en continuant à s'occuper et à s'affirmer parallèlement dans ces morceaux de pure statuaire qui restent pour les esprits prévenus comme le summum de l'art. CHARLES SAUNIER. LA CÉRAMIQUE DE TABLE A l'heure où les artisans du logis et du meuble retombaient, après l'Empire et la Restauration, dans les rabâchages du Louis XV et du Louis XVI, l'industrie des produits céramiques de table, plus indépendante mais non mieux inspirée, rompait d'un seul coup avec tous les styles. On essaierait en vain d'expli- PIERRE ROCHE GYPSOGRAPHIE PORTRAIT D'ENFANT (BAS-RELIEF MARBRE) PIERRE ROCHE GYPSOGRAPHIE

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L'ART DÉCORATIF quer par des raisons de technique ou d'économie une évolution aussi radicale; tout bien examiné, on n'y découvre pas autre chose qu'une manifestation particulière de l'esthétique absurde qui caractérisa toutes les productions de cette triste époque. Sèvres avait ouvert la voie. Les manufactures du Limousin et du Berry, alors PIERRE ROCHE LE DIEU MARS naissantes, éprouvaient les plus grandes difficultés dans l'organisation de leurs ateliers; les décorateurs manquaient. Aucune ressource ne s'offrait donc pour réagir contre l'égarement du goût, et le public accueillait du reste sans murmures des fantaisies qui nous confondent aujourd'hui. (TERRE LUSTREE) On en a vu quelques exemples l'année dernière au Musée centennal de la Céramique. Les scènes mythologiques gravées au bruni par Bou- (GRÈS CÉRAMIQUE)

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AVRIL 1901 cot et les impressions à légendes larmoyantes qui eurent tant de succès de 1845 à 1860 préparaient la venue des services à fleurettes qui sévissent encore de nos jours dans les milieux les plus cultivés. A peine depuis quelque temps le bon sens commence-t-il à avoir raison de ces platitudes; sur dix tables, neuf services montrent encore l'ignorance de l'harmonie nécessaire entre la destination et la forme, entre la forme et le décor. Ce mépris du style et de la logique surprend d'autant plus qu'il n'est point irraisonné; il est voulu. Bien plus, ceux à qui on le reproche n'hésitent pas à en affirmer la nécessité. Entrez chez un grand fabricant; visitez ses magasins, arrêtez-vous devant l'objet qui représente le mieux la négation de toute méthode rationnelle. Questionnez le fabricant. — «Monsieur, répondra-t-il, j'ai dans mes usines un atelier où s'étudient les formes nouvelles. Pour obéir aux caprices de la mode et aux exigences des clients, cet atelier doit pro- (MODÈLE DE L'ART NOUVEAU BING) duire chaque année plusieurs centaines de modèles inédits, obtenus par toutes les combinaisons du cercle et de l'ellipse. Dans le même temps, mes «artistes» doivent imaginer un nombre au moins égal de compositions florales variées à l'infini: guirlandes, gerbes, bouquets, etc., etc. «Pour combiner ces deux éléments, — la forme et le décor, — nous avons d'autres artistes, des gens de goût, qui se livrent à un véritable travail de modistes. Ils prennent, par exemple, une assiette, «tâtent» l'endroit où le bouquet «fera bien», essayent l'ajustement d'une guirlande, accrochent ici un ruban, là une gerbe, et complètent le tout par d'habiles semis de feuillage.» — «Très bien! Si j'ai bonne mémoire, l'administration sans-culotte de Sèvres, en 1793, complétait de la sorte des services Louis XVI par une décoration inspirée de la guillotine et du bonnet phrygien. C'est fort ingénieux sans doute, mais la logique?...»