Page 1
L'AMOUR DE L'ART 13e Année - Sept.-Oct. 1932 FRANCE : 10 FRANCS LA MOMIE DE THAÏS - BOLTRAFFIO - LURÇAT WALDEMAR GEORGE: GENÈSE D'UNE CRISE LAURE ALBIN-GUILLOT - BERTHE MARTINIE DIRECTEUR : RENÉ HUYGHE
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
L'AMOUR DE L'ART 13e Année - Sept.-Oct. 1932 FRANCE : 10 FRANCS LA MOMIE DE THAÏS - BOLTRAFFIO - LURÇAT WALDEMAR GEORGE: GENÈSE D'UNE CRISE LAURE ALBIN-GUILLOT - BERTHE MARTINIE DIRECTEUR : RENÉ HUYGHE
LIBRAIRIE DE FRANCE, 110, Boul $^{\text{d}}$ Saint-Germain, PARIS --- Œuvres Complètes Illustrées DE VERLAINE Illustrées par BERTHOLD MAHN Berthold Mahn a illustré Verlaine avec amour. Il a fait passer dans d’admirables compositions le meilleur de sa sensibilité ; l’on ne pourra plus concevoir l’œuvre de Verlaine sans l’accompagnement de ces crayons et de ces aquarelles, qui prolongent si heureusement dans notre temps la pensée et l’inspiration verlainiennes. --- 8 VOLUMES in-4 $^{\text{o}}$ couronne (19×23) composés en caractères Garamond de corps 14, comprenant 64 hors-texte en noir reproduits en phototypie, 32 hors-texte en couleurs reproduits en fac-similé par le procédé Jacomet - - - - - et de nombreux dessins dans le texte. - - - - - --- Édition sur Vélin Navarre --- Édition sur Lorraine numérotée (600 exemplaires) --- BROCHÉS. --- 504 francs payables 28 fr. par mois pendant 18 mois. --- 1.005 francs payables 67 francs par mois pendant 15 mois. --- 495 francs payables 49 fr. 50 par mois pendant 10 mois. --- 990 francs payables 99 francs par mois pendant 10 mois. --- 480 francs payables au comptant à la souscription. --- 915 francs payables au comptant à la souscription. --- RELIÉS. --- 972 francs payables 54 fr. par mois pendant 18 mois. --- 1.575 francs payables 105 francs par mois pendant 15 mois. --- 950 francs payables 95 fr. par mois pendant 10 mois. --- 1.500 francs payables 150 francs par mois pendant 10 mois. --- 920 francs payables au comptant à la souscription. --- 1.415 francs payables au comptant à la souscription. ---
DIX ANS D'ART ET DE CULTURE Belvedere Monatschrift für Sammler & Kunstfreunde Vertragsgeber Alfred Six 10 Jahr 1931 Heft 1 Amalthea-Verlag Zürich-Seipzig-Wien --- ETUDE ET CRITIQUE DE L'ART ET DE LA CULTURE DE TOUS LES PAYS ET DE TOUS LES TEMPS. PRÉSENTATION DE PREMIER ORDRE ET TEXTES FAISANT AUTORITÉ. — INFORMATIONS ABONDANTES SUR LE MARCHÉ D'ART DE TOUS LES PAYS :: PROSPECTUS :: ILLUSTRE GRATUIT Chaque numéro contient 24 planches et 40-60 pages Tarif des abonnements : Un fascicule . . . . . 3 marks Une année . . . . . 36 marks AMALTHEA - VERLAG WIEN, IV, Argentinierstrasse, 28 --- "WELTKUNST" ART OF THE WORLD LE MONDE DES ARTS anciennement « DIE KUNSTAUKTION » Le Journal International d'Art et d'Information Artistique Édité par Dr. J.-L. von SAXE --- Le seul organe hebdomadaire de langue allemande, consacré à tout ce qui concerne le MARCHÉ INTERNATIONAL D'ART, ancien, moderne, décoratif, et les diverses branches de la curiosité. Toutes les Actualités artistiques du Monde entier Articles illustrés, instructifs Histoires et Anecdotes Information exacte et rapide sur les prix des Œuvres d'Art dans le Monde entier Compte-rendu détaillé des VENTES d'Objets d'Art Le Journal du Collectionneur, de l'Expert et du Marchand ENGLISH SUPPLEMENTS Demandez un exemplaire specimen Abonnement pour la France et la Belgique: 140 frs fr. par an DIRECTION, ADMINISTRATION ET SALON DE LECTURE BERLIN W. 62. Kurfürstenstrasse 76/77 Adresse Télégraphique: WELTKUNST-BERLIN Bureaux à PARIS: 5, Rue Cambon, PARIS (1er) Téléphone: LOUVRE 44-44 Compte de Chèques Postaux: J. de Saxe, N° 1187-32, PARIS ---
EN SOUSCRIPTION AUX AP ÉDITIONS AUGUSTE PICARD 82, Rue Bonaparte - PARIS VIe RECTE CURRUM REGIT LE MONT SAINT-MICHEL par Germain BAZIN Préface de M. Marcel AUBERT Un très beau volume in-quarto raisin de 300 pages, orné de nombreux dessins dans le texte, et de 76 planches hors texte en phototypie. Livré dans un emboîtement. 50 exemplaires sur papier de luxe ...
L'AMOUR DE L'ART REVUE MENSUELLE FRANCE : 95 fr. BELGIQUE : 107 fr. ETRANGER : 150 et 175 fr. Treizième Année DIRECTEUR-RÉDACTEUR EN CHEF : RENÉ HUYGHE Rédacteur en Chef-adjoint : GERMAIN BAZIN Secrétaire de Rédaction : GEORGES NÉEL --- SOMMAIRE DU N° 8. Septembre-Octobre 1932 ARCHÉOLOGIE: La fin d'une légende: La Momie de Thaïs. ART ANCIEN: Dans l'atelier de Léonard de Vinci Boltraffio et ses modèles... OPINIONS: Genèse d'une crise... LES ARTS APPLIQUÉS: Laure Albin-Guillot et la photographie décorative... ART MODERNE: En marge du réel. Jean Lurçat... FEMMES PEINTRES: Berthe Martinie... DOCUMENTS - Un modèle de Drouais identifié... - Manet et Rubens. Précisions... Les DESSINS de WATTEAU, d'après un ouvrage récent INFORMATIONS CORRESPONDANCE LES LIVRES... GABRIEL ROUCHÈS, G.B.R.H.A.H. --- RÉDACTION - ADMINISTRATION - PUBLICITÉ ÉDITIONS AUGUSTE PICARD, 82, rue Bonaparte — PARIS (VI) Téléphone Danton : 96-73
L'ATELIER 75 /SPECIALITE DU MEUBLE MODERNE/ /E/ PRIX MODERE/ • CATALOGUE F.° 75. B.d. du MONTPARNA//E•PARI/ DECORATION - TAPIR/ - PAPIER/ PEINT/ --- CHEMINS DE FER DE L'ETAT LA NUIT.. VOUS SEREZ MIEUX EN COUCHETTES pour les plus longs parcours vous n'aurez à payer qu'un léger supplément de : - 1er cl. 33,75 - 2e cl. 27,00 - 3e cl. 22,50 HIVER --- De belles couleurs sur de bonnes toiles Sous la marque bien connue de la rose stylisée F. LINEL, vous trouvez le plus grand choix de couleurs fines pour l'aquarelle, détrempe, gouache, huile et les excellentes toiles à peindre et marouflage A. BINANT. Demandez donc les marques de F. LINEL et A. BINANT à votre fournisseur, elles représentent pour vous les meilleures garanties de qualité. Gros: 154, Faubourg Saint-Denis Paris - Xe --- COULEURS F. LINEL TOILES A. BINANT Publ. MALLERICH et VITRY
N° 8 OCTOBRE 1932 L'AMOUR DE L'ART ARCHÉOLOGIE La Fin d'une Légende LA MOMIE DE THAÏS par Edouard Schneider La momie dont je veux parler est celle de Sainte Thais, trouvée en 1901 par M. A. Gayet au cours de ses fouilles à Antinoë, et que nous pouvons contempler depuis plus de trente ans au Musée Guimet. Il n'en est pas de plus séduisante, il n'est pas de forme plus capable, après une mort remontant à vingt-quatre siècles, d'exercer un charme aussi direct sur toute imagination sensible. Et pour tous ceux qui se refusent à admettre la pensée de la vie éternelle, cette dépouille endormie parmi l'élégante ordonnance de ses voiles atteste une puissance de survie qui se confond avec quelque chose d'apparemment semblable. Une fois encore penchons-nous sur la vitrine où elle repose. Voici la tunique de lin que frange une bande de velours azuré, la robe de laine olivâtre qu'adornent des rayures de soie céruelène et des écussions d'or fané. Puis une bordure rouge aiguillée de rinceaux jaunes et verts ainsi que de feuilles en médaillons. Des mules de cuir brun, rehaussées de dorures, imprimées d'une croix, chaussent les pieds menus. Une gaze carminée, striée de jaune passé, entoure les cheveux blonds épandus jusqu'aux épaules. Ramassé autour de la tête en un bourrelet en forme de couronne, s'ajuste un mantelet ocre où courent les lièvres et les colombes symboliques des catacombes primitives. Auprès du corps, enfin, voici les objets déposés dans le sarcophage, les corbeilles de jonc, les étuis à gobelets, la croix assée et la croix grecque, le chapelet d'ivoire, la rose de Jéricho, symbole de l'immortalité. Que de fois ne me suis-je arrêté devant cette éloquente dépouille, caressant des yeux ce qui fut le charmant visage de celle pour qui, dit-on, des grands de la terre consumèrent d'immenses richesses et sacrifièrent la paix de leur cœur? Au sourire des dents minuscules, dans l'ovale du crâne délicat, un souffle errant de vie ne s'attarde-t-il pas? Sur ce masque frêle, une chair aux lumières d'azur ne refleurit-elle point? L'écharpe carminée n'anime-t-elle pas d'un tiède flamboiement la blondeur des cheveux partagés sur le front, cependant qu'aux cavernes des orbites s'épanouit la clarté d'un regard aux douceurs fascinantes?... Ainsi qu'à beaucoup il m'est arrivé de croire que Thaïs n'était pas morte, et que son visage, soudain, comme au réveil d'une nuit calme, s'irradiait d'un sourire attendri en sentant, immobilisée sur ses traits, ma ferveur contemplative. Telle nous apparaît cette momie pleine de grâce que nous retrouvons, malgré le récent reclassement du Musée Guimet, à son ancienne place, souverainement installée au cœur de la rotonde du deuxième étage. Telle cette image d'un passé prestigieux qui, peu à peu, a groupé autour d'elle une famille de fidèles et de fervents qui ont perdu, avec le temps, jusqu'au désir de se demander à son sujet sous quel signe, — histoire ou légende, — il conviendrait de l'identifier. A cette question, pourtant, l'érudition n'a-t-elle pas répondu de façon décisive? Avouons-le, peu de figures exercèrent sur la sensibilité des hommes plus d'attrait que celle de Thaïs. Au x° siècle, Hwroswitha la prend pour héroïne d'une de ses œuvres dramatiques. Au xi°, Marbode fait de même, cette fois en vers latins. Au xiii° elle entre, grâce à Jacques de Voragine, dans la LÉGENDE DORÉE. De nos jours enfin nous la voyons ressusciter dans les pages amoureusement polissées d'Anatole France. Mais c'est au vi° siècle que Denys-le Petit traduisit du grec le récit latin qui fit l'enchantement du Moyen Age, celui-là même que nous ont conservé les ACTA SANCTORUM et Migne. Le récit de la LÉGENDE DORÉE est dans toutes les mémoires : « La courtisane Thais était si belle que beaucoup d'hommes, ayant vendu tous leurs biens par amour d'elle, s'étaient vus réduits à l'extrême misère, et que le seuil de sa maison était arrosé du sang de ses amants, poussés par leur jalousie à s'entretenir. » On se rappelle la suite du récit. Le solitaire Paphnuce, s'étant procuré une pièce d'argent, revêt l'habit du siècle et se rend auprès d'elle. Thaïs, ayant accepté ce tribut, l'invite à venir dans sa chambre et à prendre place sur son lit. Mais lui, prétextant la crainte d'être découvert, la prie de le conduire dans l'endroit le plus caché de son palais. « J'ai dans ma maison, dit-elle, une chambre où personne ne peut entrer, mais si c'est Dieu que tu redoutes, il n'est pas de lieu au monde où tu puisses te soustraire à ses regards. » — « Tu sais donc que Dieu existe? » s'écrie Paphnuce. Et Thaïs ayant répliqué qu'elle n'en doute pas, non plus que de la vie future ni du châtiment des pécheurs, Paphnuce de lui demander pourquoi elle a perdu tant d'âmes. « Tu auras à rendre compte à Dieu de toutes ces âmes ainsi que de la tienne, et tu seras damnée! » Alors, fondant en larmes et se jetant aux pieds du solitaire: — « Je sais aussi qu'on peut se repentir, mon frère, et j'ai foi dans ta prière
L'AMOUR DE L'ART Fig. 1. — MOMIE DU MOINE SÉRAPION. MUSÉE GUIMET. pour m'obtenir la remise de mes péchés! Accorde-moi seulement trois heures. Après cela, j'irai où tu me commanderas d'aller, je ferai ce que tu me commanderas de faire! » Sur quoi, elle rassemble toutes ses richesses, témoins de tant de fautes, elle les fait porter sur la place publique, et devant tous elle y met le feu, clamant: — « Venez, vous tous qui avez péché avec moi, et voyez ce que je fais de vos présents!» Puis elle rejoint Paphnuce. Et Paphnuce la conduit dans un couvent de femmes. Là, il la mure dans une étroite cellule où il ne laisse qu'une mince ouverture afin qu'on lui apporte chaque jour un peu de pain et d'eau. Et comme elle lui demande quelle prière elle doit prononcer: — « Tu n'es pas digne de prononcer le nom de Dieu, répondit-il, ni de lever les mains au ciel, car tes mains et tes lèvres sont chargées d'imputreté. Tu te borneras à te prosterner du côté de l'Orient, et à répéter toujours cette même phrase: "Toi qui m'as créée, aie pitié de moi!" » Pendant trois ans, Thais reste ainsi murée. Pris alors de pitié, Paphnuce va trouver Saint Antoine et lui demande si Dieu a pardonné à la pénitente. Antoine ordonne à ses frères de se mettre en oraison jusqu'à ce que la voix de Dieu se fasse entendre d'eux. Et l'un de ses frères, Paul, voit au ciel un vaste lit couvert d'étoffes précieuses, que gardent trois vierges à la face de lumière. Or, à sa question, une voix céleste répond: « Ce lit n'est pas pour ton père Antoine, mais pour la courtisane Thais! » Paphnuce ayant couru sans retard jusqu'à la cellule de la pénitente, lui annonce que ses péchés lui sont remis, non seulement à cause de son repentir, mais parce qu'elle a toujours gardé au fond de son cœur la crainte de Dieu. A cette merveilleuse rémission Thais ne survécut que quinze jours. Après elle s'endormit dans la paix du Seigneur. C'est là la légende de Thais. Et nous ne savons rien de plus du saint personnage, puisqu'aucun historien n'en fait même mention. A priori, il paraît donc téméraire de parler de l'historicité de Sainte Thais. En revanche, la simple réflexion suffit à nous en faire saisir le caractère légendaire. Du lieu de sa naissance, de celui où elle vécut, de celui de sa retraite, de sa sépulture nous ne savons absolument rien. De Paphnuce pas davantage, sinon que son personnage est l'évocation, précise jusqu'au portrait, du Zaphnuce « moine et confesseur » qui figure dans la vie de Saint Antoine. En outre, la conversion de Thais présente une analogie significative avec la guérison miraculeuse d'une jeune fille paralytique survenue dans la maison du moine. Enfin, la rédemption de la pécheresse, illustre à merveille les conceptions du IVe siècle sur la pénitence. Et tout, dans la vie de la Sainte telle qu'elle nous est contée, nous indique que nous nous trouvons en présence d'une moralité de cette époque. Devant l'esprit de la courtisane le moine agite la menace terrible de la damnation. A quoi l'héroïne répond par un acte de foi dans le repentir et dans l'intercession de cet envoyé de la Providence pour lui obtenir le pardon de ses péchés. Sa retraite de trois années entre les murs de sa cellule constitue l'épreuve même de la pénitence. La rémission est confirmée par la vision de Paul, le disciple de Saint Antoine. Après quoi Paphnuce l'annonce à Thais. Dans le christianisme primitif, le péché commis après le baptême ne pouvait être effacé que par la pénitence accomplie selon des conditions fort sévères, décidées et contrôlées par l'évêque. Or, le IVe siècle est l'âge où le monachisme naît et se répand à travers l'Egypte et la Syrie. Et ce monachisme s'affirme essentiellement comme une ascèse, comme une règle de vie morale particulièrement dure qui se confond avec la voie de la vertu et du salut. Au cours d'une étude lumineuse sur notre sujet, Mgr Batiffol nous rappelle un récit de la fin du IVe siècle sur Saint Pakhôme et Saint Théodore, que nous devons à l'évêque égyptien Ammonios. Dans la suite des souvenirs rédigés par ses soins sur un séjour prolongé auprès de l'abbé Théodore, Ammonios nous rapporte des paroles singulièrement instructives adressées par le saint homme à trois cents moines de son obédience: « Il faut que je vous communique ce que Dieu m'a jadis révélé. Voici. Ceux qui après leur baptême ont souillé leur conscience de quelque faute, et il y en a de tels en tout lieu ou peu s'en faut, s'ils déplorent leurs péchés avec amertume, Fig. 2. — LA MOMIE DE THAIS APRÈS L'ENSEVE-LISSEMENT. AQUARELLE. D'APRÈS GAYET: Les Fouilles d'Antinoë.
L'AMOUR DE L'ART Dieu reçoit leur pénitence et leur remet leurs péchés. Et donc, parmi vous, tous ceux qui ont pleuré les péchés commis depuis leur baptême, je veux qu'ils soient assurés de leur pardon! Or, le jour même, des moines venant visiter Saint Antoine arrivent porteurs d'une épître sur ce sujet de la pénitence, laquelle confirme en tout point l'enseignement de l'abbé Théodore. Ainsi était-il proclamé par la voix des plus grands ascètes que, si nombreux et coupables fussent les péchés, une pénitence scrupuleuse en pouvait purifier l'âme. Le moine qui se rend auprès de Thais, qui se nomme Paphnuce, ainsi que l'un des plus chers fils du vénéral Antoine, qui lui impose la dure pénitence de la réclusion dans une cellule du désert; cet autre moine qui, trois ans après, voit lui apparaître par révélation la courtisane lavée de ses péchés; — qui ne discerne dans ce récit l'illustration même de l'enseignement de Théodore, et son étroite relation avec celui que nous rappelons? Comment, dès lors, ne pas ranger l'histoire de Thais au nombre de ces légendes hagiographiques dont nous savons, selon les paroles du P. Delahaye, le docte bollandiste, qu'elles ne furent dans la pensée de leur auteur que «des paraboles ou des nouvelles destinées à rendre sensible une vérité de l'ordre religieux ou un principe de morale»? Concluons donc, avec Mgr Batifol et d'autres érudits, que l'histoire de Thais n'est qu'une légende, et cette légende une moralité de la fin du IVe siècle. Mais alors, que penser de la momie de Sainte Thais? Et de quelle terre historique M. Gayet l'exhuma-t-il, sinon de l'histoire romancée? Dans le travail qu'il a consacré à ses fouilles d'Antinoë, la cité gréco-romaine édifiée par l'empereur Hadrien en l'honneur du fameux épîthe Antinous en pleine vallée du Nil, M. Gayet nous dit qu'une Thais chrétienne n'a pu vivre qu'au début du IVe siècle, et en Haute-Egypte, car c'est sous la persécution de Dioclétien — de 295 à 311, — que l'Egypte entière se convertit. Afin de se garantir du fléau, les adeptes du Christ se retiraient dans le désert, et là s'absorbaient dans la contemplation et l'extase. Saint Antoine, le premier, vécut quatre-vingt ans dans la montagne de Zolzoum, sur les bords de la mer Rouge. Les autres grands solitaires, Paul, Athanase, Macaire, Pakhôme, à la même époque, au milieu du IVe siècle, l'imitèrent. Et le premier couvent de femmes fut fondé vers 340 à Athribis, par Marie, sœur de Saint Pakhôme. C'est donc à cette date que M. Gayet fait vivre Thais, la courtisane morte en odeur de sainteté, ainsi que Sérapion, le sévère anachorète, dont il a retrouvé les corps couchés non loin l'un de l'autre au sein d'une des grottes du désert antinoite. Le tombeau de Thais d'Antinoë se montrait tout semblable à celui de Sérapion: «Il consistait, nous dit-il, en un caveau bâti en briques crues et couvert d'une voûte plein cintre. A l'Est, une niche, établie en retrait extérieurement, portait sur un stuc grossier, une inscription maladroitement tracée en rouge. Le plâtre écaillé était tombé par places; on y lisait les mots: «EKOIMHθH MA KAPIA θAIAC θECCA... «Ici repose la bienheureuse Thais... puis un mot qu'il est difficile de préciser. «A l'intérieur, un cercueil vermoulé et disjoint renfermait un corps vêtu de l'appareil habituel des bandelettes, passées par-dessus le costume, recouvrant le cadavre. Tout l'intérêt archéologique de la trouvaille se concentrait sur les objets déposés dans ce cercueil: des corbeilles de jonc tressé; un chapelet de bois et d'ivoire; une croix ansée; des palmes et une rose de Jéricho.» Certains érudits ont observé qu'on chercherait vainement parmi ces objets celui qui serait réellement le symbole de la pénitence, que par ailleurs θECCA ne signifie aucune ment Thais, qui en grec se dit Τζιτίς, enfin que si l'inscription lue par M. Gayet n'est point apocryphe, le sens en demeure pour le moins énigmatique. Outre la troisième ligne, inintelligible dans sa mutilation, il faudrait, pour que le mot Μ ζιζις devint un adjectif, qu'il fût précédé de l'article ζ. Alors, ce mot, que toutes les inscriptions d'Egypte nous montrent toujours précédé de l'article, ne signifierait plus saint ni bienheureux, mais FEU dans le sens du défunt. Pour ce qui est de celui de Θιζις, on ne saurait y voir un nominatif, mais un genitif, et l'on devrait bien lire alors Εμορηθ Μεζις Θιζις : ICI REPOSE MAKARIA, FILLE DE THAIS, auquel cas l'épitaphe pourrait être du IVe siècle. Voulons-nous, au contraire, lire Εμορηθ ζι ζιζις Θ... ICI REPOSE FEUE TH..., nous devons dater cette épitaphe du VIe siècle, époque à laquelle les inscriptions portent en tête de la première ligne la croix que nous voyons dans celle que nous rapporte M. Gayet, alors qu'elle ne figure point dans les inscriptions antérieures au VIe siècle. De toute façon, on le voit, nous sommes obligés de conclure que cette épitaphe ne saurait être celle de la Thais invoquée, et que dans l'état de la question il est plus que hasardeux de prétendre identifier la charmante momie d'Antinoë. Ne doutons pas que la momie du Musée Guimet ne saurait devenir celle de Thais, moins encore celle d'une sainte, que pour les yeux d'un idolâtre. Il est mal, assurément, de souffler sur la magie des plus beaux songes. Mais est-il mieux d'entretenir dans l'imagination des hommes, si encombrée déjà d'illusions de toutes sortes, des fantômes sans rapport avec l'élémentaire réalité? Au demeurant, les esprits plus volontiers enclins aux suggestions qu'à l'analyse, trouveront toujours d'excellents arguments pour défendre leur droit au rêve. Combien n'estiment que l'histoire vit peut-être plus souverainement dans les attrayantes visions de notre fantaisie que dans les documents chers aux érudits? Cette fantaisie n'occupe-t-elle pas une place fort convenable dans les sciences même dites exactes? Et n'en est-il pas de plus attachante que celle qui nous fait voir les choses à la couleur de notre désir? Aussi M. Gayet, s'il ne s'est pas concilié la faveur des historiens, a-t-il conquis un droit incontestable à la gratitude des aimables mondaines qui, répondant à son invitation, s'empressèrent à la conférence où, dans ce même Musée Guimet, il évoqua, en novembre 1901, l'élégance et la grâce de la sainte de son cœur. M. Gayet, s'étant assuré le concours d'une jeune danseuse, la vêtir des souples étoffes d'Egypte avec un art tel que ces dames se récriaient d'admiration. Puis la ravissante ballerine prit les attitudes les plus propres à mettre en valeur le charme caressant de ses draperies et de son corps. Après quoi M. Gayet, procédant à la toilette funèbre, l'entoura des bandelettes dont la vieille Egypte paraît ses morts pour l'éternité. Gageons que dans l'enthousiasme où les transporta un aussi captivant spectacle, les invitées de M. Gayet n'eussent pas manqué de tenir pour une lourde faute de tact la suite de ces observations, et que, pour une heure de leur vie au moins, les plus sceptiques d'entre elles exultèrent de n'avoir d'autres yeux que ceux de la foi.
L'AMOUR DE L'ART Fig. 3. — BOLTRAFFIO. DESSIN A LA POINTE D'ARGENT. COLLECTION DU DUC DE DEVONSHIRE A CHATSWORTH.
ART ANCIEN Dans l'atelier de Léonard de Vinci BOLTRAFFIO ET SES MODÈLES par André de Hevesy BOLTRAFFIO, le plus remarquable parmi les élèves de Léonard, vit le jour en 1467 à Milan. Il débuta peut-être auprès de Predis ou d'un autre portraitiste lombard, termina son apprentissage auprès de Vinci et continua à travailler dans son atelier. La carrière de Boltraffio se divise en deux phases distinctes : dans la première, il subit entièrement l'empreinte de Vinci ; dans la deuxième, — n'oublions pas que le maître quitte Milan en 1499 — Giovanni Antonio s'éloigne du grand Florentin. On dirait qu'au contact de quelque réaliste du Nord, Boltraffio est devenu lui-même réaliste. Pour suivre son évolution, attachons-nous à un curieux personnage qu'il portaitura à tous âges : Girolamo Casio, fils du marquis Pandolfi da Casio. Girolamo exerçait les métiers les plus divers, ainsi que l'indique l'épitaphe prétentieuse qu'il rédiga lui-même : > Visse il Casio mercante e zoiliero > E con Apollo ebbe sua mente unita > A Terrasanta ando; scrisse la Vita di Cristo; or qui è Poeta e Cavaliero. (Casio vécut marchand et joaillier, l'esprit uni avec Apollon. Il s'en fut en Terre Sainte, écrivit la vie du Christ; c'est un Poète et un Chevalier.) Boltraffio portaitura son ami en adolescent, à mi-corps (à Chatsworth, chez le duc de Devonshire) (fig. 6) (1); une ferronnière ornée d'une perle noire entourée de rubis retient sur le front ses cheveux bouclés; le bas du col est orné d'un nœud à cordelettes, d'une perle et des lettres G. B.; au dos du panneau, on lit l'inscription: > Insigne sum Jeronimi Casti. La gamme des couleurs rappelle encore celle de Predis, foncée, discrète, minutieuse. Dans le tableau de l'ancienne collection Stroganoff, notre élégant a changé de costume et de parures; il porte un vêtement parsemé de fleurs de lys et un pendentif de pierres précieuses (1). Le Casio de Lord Elgin, à Londres, a posé en Saint-Sébastien, habillé d'un manteau rouge à parements bleus, serré dans un justaucorps vert, une couronne de feuillage entoure son front (fig. 5). Il tient une flèche dans sa main gauche (2). M. Ralph Booth, à Detroit, possède un Casio sur fond vert, d'une pâte large et grasse, habillé de rouge, coiffé d'une toque noire. On retrouve Casio, le front ceint de feuilles de vigne, dans un dessin de la Bibliothèque Royale de Turin. C'est encore Casio qui revient sur une page de la collection Koenigs, par une main un peu efféminée de l'entourage de Boltraffio (fig. 4). A la Brera (fig. 7), il apparaît en poète couronné de laurier, coiffé et vêtu de rouge; la main gauche tient un feuillet sur lequel on lit les vers suivants: > Il Decimo Léon fu quel pastore > Che mie dié il stoccho et li speroni d'ore > Clemente el capo me ornò poi de aloro > Per dar il premio alla vertù de honore. (Léon Dix fut ce pasteur qui me donna l'estoc et les éperons d'or. Clément m'orna la tête de laurier pour récompenser la vertu honorable). Léon X lui permit d'ajouter à son nom celui des Médicis. La faveur du pontife fut pour quelque chose dans les succès littéraires de Casio, versificateur pédant et sans flamme (3), ainsi qu'en témoigne son tetrastique consacré à Léonard: > Vinta Natura da Leonardo Vinci > Toscan pittore, eccelso ad ogni etate > Spinta da invidia e priva di pietate > Va disse a Morte e chi mi ha vinta Vinci. (1) Repr. Benoit, Richesses d'art de la Russie (en russe). Pétersbourg, 1903. (2) Ch. Holmes, Leonardo and Boltraffio. « Burlington Magazine », 1921. La tableau de l'Ermitage est reproduit chez Malaguzzi-Valeri, La Corte del Lodovico II Moro, 111, 83-84. (3) Hieronimo de Medeci Casio, Libro de Fasti, giorni sacri; de quali si fa menzione in capitoli 45, canzoni 7, sonetti 175, e madrigali 12. Bologna, 1526. (1) V. Exhibition of Italian Art. London, 1930, n° 316.

Ce numéro de la revue "L'Amour de l'Art" présente plusieurs articles sur l'art et la culture. Il inclut une étude sur la momie de Sainte Thaïs au Musée Guimet, une analyse de la "Genèse d'une crise" par Waldemar George, et des portraits d'artistes tels que Boltraffio, Lurçat, et Laure Albin-Guillot. La revue aborde également l'art ancien, l'art moderne, et les femmes peintres.